PROLOGUE
Buveurs infatigables, et vous vérolés très-prétieux , pendent qu'estes de loisir, et que n'ai aulire plus ur-
(2) Ges vers, rapportés un peu différemment par Pasquier, furent composés par Villon lui-même quand il eut été condamné au gibet.
(2) Ce ve livre fut publié après la mort de Rabelais, en 1562, sous le titre de l'Ile Sonnante. Il ne contenait que seize Chapitres. L'ouvrage fut complété, peut être par plusieurs écrivains , dans les éditions suivantes. Nous le reproduisons aujourd’hui, collationné sur le manuscrit du Louvre n° 7981, dont nous empruntons les variantes les plus probables, celles qui s'accordent le mieux avec le style habituel et l’'érudition de l’auteur.
(3) Anagramme de Jean Turquet, père de l'historien de £e nom et ami de Rabelais,
gent affaire en main, je vous demande en demandant : Pourquoi est-ce qu'on dict maintenanten commun proverbe : « Le monde n’est plus fat? » Fat, esl un vocable de Languegoth, et signifienon salé, sans sel, insipide, fade; par mesme mot on signifie fol, niais, despourvu de sens, esveuté de cerveau. Vouldriez-vous dire, comme de faiet on peult logicalement inférer , que par ci-devant le monde eust esté fat, maintenant seroit devenu sage ? Par quantes et quelles conditions estoit-il fat? Quantes et quelles conditions estoient requises à le faire sage ? Pourquoi estoit-il fat? Pourquoi seroit-il sage? En quoi cognoissez-vous la folie antique ? En quoi cognoissez-vous la sagesse présente? Qui le feit fat ? qui l'ha faiet sage ? Le nombre desquels est plus grand, ou de ceulx qui l’aimoient fat, ou de ceulx qui l'aiment sage? quant de temps fut-il fat ? quant de temps sera il sage? d’où procédoit la folie antécédente ? d'où seroit venue la sagesse subséquente? Pourquoi en ce temps, non plus tard, print fin l’antique folie? pourquoi en ce temps, non plustost, commencea la sagesse présente ? Quel mal nous estoit de la folie précédente? quel bien nous est de la sagesse succédente ? Comment seroit la folie antique abolie ? comment seroit la sagesse présente instaurée ? Respondez, si bon vous semble : car d'aultre adjuration n userai-je envers vos révérences, d'aultre pronom ne userai-je envers vous, craignant altérer vos paler-
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nités. N'ayez honte, faictes confusion à Her der Tyfel (1), ennemi de paradis, ennemi de vérité; courage, enfants : si estes de Dieu, buvez trois ou cinq fois pour la première partie du sermon, puis respondez à ma demande; si estes de l'aulire, Avalisque (2) Satanas. Car je vous jure, mon grand burluburlu, que si aultrement ne m'aidez à la solution du problème susdict, desja et n'y ha gaires, je me repens vous l'avoir proposé ; et que ce m'est pareil estrif comme si le loup tenois par les aureillessans espoir de secoursaulcun, Plaist? Carucades desparte touts les diables ! 11 n'y viendra pas à vostre règle ; Car Neptune par Lucilius introduict pour résolution d’un doubté pareil, onques des champs Elysiens évoquer ne le peult. J'entend bien, vous n’estes délibérés y respondre. Non ferai-je, par ma barbe; seulement-vous alléguerai ce qu’en avoit prédict en esperit prophétique un vénérable docteur , auteur du livre intitulé : La Cornemuse des Prélats. Que dict-il le paillard ? Escoutez, vieldazes, escoutez :
L'an jubilé que tout le monde raire, Fadas se feit, est supernuméraire Au dessus trente, à peu de révérence !
Fat il sembloïit : mais en persévérance De long brevets, fat plus ne glou sera; - Car le doulx fruit de l’herbe esgoussera, Dont tant craignoit la fleur en prime vère.
Vous l'avez oui, l’avez-vous entendu ? Le docteur est antique, les paroles sont laconiques, les sentences scotines et obscures, ce non-obstant qu’il traictast matière de soi profunde et difficile. Les meilleurs interprètes d’icellui bon père exposent, l'an jubilé passant le trentiesme, estre les années encloses entre ceste age courante l’an mille cinq cents cinquante. Le monde plus fat ne sera dict, venant la prime saison. Les fols, le nombre desquels est infini, comme atteste Salomon, périront enragés , et toute espèce de folie cessera : laquelle est pareillément innombrable, comme dict Avicenne, maniæ infinitæ sunt species. Laquelle, durant la rigueur hybernale , estoit au centre <répercutée, apparoist en la circonférence , et est en sève comme les arbres. L'expérience nous le démonstre, vous le scavez, vous le voÿez. Et feut jadis exploré par le grand bon homme Hippocrates, 4phorism. Veræ etenim maniæ, eté. LE monde doncques, ensagissant, plus ne craindra la fleur des febves en la prime vère : c'est à dire, comme povez, le verre au poinget les larmes à l'œil, pitoyablement croire, en quaresme.
Un tas de livres qui sembloient florides , florulents, floris comme beaulx papillons, mais au vrai estoient ennuyeux, fascheux, dangereux, espineux et ténébreux, comme ceulx de Heraclitus, obscurs comme les nombres de Pythagoras (qui fut roi de la febve (3), tesmoing Horace) : iceulx périront, plus ne.viendront en main, plus ne seront leus ne vus. Telle éstoit leur destinée, et là fut leur fin prédestinée.
Au lieu d'iceulx ont succédé les febves en gousse. Ce sont ces joyeux et fructueux livres de panlagruélisme, lesquels sont pour ce jourd'huien bruit debonne vente, attendant le période du jubilé subséquent, à l'estude desquels tout le monde s’est addonné, aussi est-il sage nommé. Voilà vostre problème solu et résolu, faictes vous gents de bien là dessus. Toussez ici un bon coup ou deux, et en buvez neuf d’arrachepied, puisque les vignes sont belles, et que les usuriers se pendent. Ils me cousteront beaucoup en cordeaulx si bon temps dure. Car je proteste leur en fournir libéralement sans payer, toutes el quantesfois que pendre ils se vouldront, espargnant le gain du bourreau.
(1) En ancien allemand, monsieur le Diable (feufel). (2) En languedocien, va-t'en.
(3) C’est-à-dire-de la folie, à cause de l'influence prétendue de {a floraison. des fèves,
Affin doncques que soyez participants de ceste sagesse advenenie , el émancipés de l'antique folie, effacez moi présentement de vos panchartes le symbole du vieil philosophe à la cuisse dorée, par lequel il vous interdisoit l'usage et mangeaille de febves, tenants pour chose vraie et confessée entre touts bons compagnons, qu'il les vous interdisoit en pareille intention, que le médicin d’eau doulce, feu Amer, nepveu de l’advocat, seigneur de Camelotière, deffendoit aux malades l’aisle de perdrix, le croupion de gelines, et le col de pigeon, disant : «la mala, cropium dubium, collum bonum pelle remotà (1), les réservant pour sa bouche, et laissant aux malades seulement les osselets à ronger. À lui ont succédé certains caputions nous deffendants les febves, c'est à dire, livres de pantagruélisme , et à limitation de Philoxenus et Gnato sicilien, anciens architectes de leur monachale et ventrale volupté, lesquels, en pleins banquets, lors qu’estoient les friands morceaulx servis, Crachoient sus la viende , affin que par horreur aultres qu'eulx n’en mangeassent. Ainsi ceste hideuse, morveuse, catarrheuse,vermolue cagotaille, en public etprivé, détestent ces livres friands, et dessus villainement crachent par leur impudence.
Et combien que maintenant nous lisons en nostre langue gallique, tant eu vers qu'en oraison solue, plusieurs excellents escripts, et que peu de reliques restent de capharderie et siècle gothies, ai néantmoins esleu gazouiller et sifler oie, comme diet le commun proverbe, entre les cygnes , plustost que d’estre entre tant de gentils poètes et faconds orateurs mut du tout estimé. Jouer aussi quelque villageois personnage entre tant diserts joueurs de ce noble acte, plustost qu’estre mis au rang de ceulx qui ne servent que d'umbre et de nombre, seulement baïslants aux mousches, chauvants des aureilles comme un asne d’Arcadie au chant des musiciens, et par signe en silencé, signifiants qu'ils consentent à la prosopopée.
Prins ce chois et élection, ai pensé ne faire œuvre indigne si je remuois mon tonneau diogénique afin que ne me dissiez ainsi vivre sans exemple.
Je contemple un grand tas de Colinets, Marots, Herouets, Saingelais, Salels, Masuels, et une longue centurie d'aultres poètes et orateurs galliques.
Et voi que, pat long-temps avoir on mons Parnasse versé à l’eschole d'Apollo, et du fons Caballin bu à plein godét entre les joyeuses Muses à l'éternelle fabrique de nostre vulgaire, ils ne portent que marbre parien, alabastre, porphyre et bon ciment royal; ils ne traictent que gestes héroïques, choses grandes, matières ardues, graves et difficiles, et le tout en rhétorique armoisine et cramoisine; par leurs escripts ne produisent que nectar divin, vin prétieux , friand, riant , muscadet délicat, délicieux. Et n'est cesie gloire en hommes toute consommée, les dames y ont participé : entre lesquelles une , extraicte du sang de France (2), non alléguable sans insigne prélation d'honeur, tout ce siècle estonne, tant par ses escripis, inventions transcendentes, que par aornement de language, de style mirifique. Imitez-les, si sçavez ; quant est de moi, imiter je ne les sçaurol : à chascun n’est octroyé hanter et habiter Corinthe. A l'édification du temple de Salomon chaseun un sicle d'or offrit re pleines poignées ne povoit. Puis doncques qu en nostre faculté n’est en l'art d'architecture tant promovoir cornme ils font, je suis délibéré faire ce que feit Regnault de Montauban, servir les massons , mettre bouillir pour les massons ; et m'auront, puisque com pagnon ne puis estre, pour auditeur, Je di infatigable, de leurs très-célesles escripls.
(4) L'aile est mauvaise,.le croupion passable, le cou bon quand on en ôte la peau.
(2) Marguerite de Valois, reine de Navarre, sœur de François ler, auteur de l'Heptaméron et d’exquises poësies,
268 CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.
Vous mourez de paour, vous aultres les Zoïles émulateurs et envieux ; allez vous pendre, et vous mesmes choisissez arbre pour pendage : la hart ne vous fauldra mie. Protestantici, devant mon Helicon, en l'audience des divines Muses, que sije vis encores l'age d’un chien, ensemble de trois corneilles, en santé et intégrité, telle que vescut le sainct capitaine juif, Xenophile musicien, et Demonax philosophe, par arguments non impertinents et raisons non refusables, je prouverai en barbe de je ne sçai quels centonifiques botteleurs de matières cent et cent fois grabelées, rappetasseurs de vieilles ferrailles latines , revendeurs de vieulx mots latins moisis et incertains, que nostre langue vulgaire n’est tant vile, tant inepte, tant indigente et à mespriser
w’ilsl’estiment. Aussi, en toute humilité suppliant que Le grace spéciale, ainsi comme jadis, estants par Phœbus toutsies thrésors és grands poètes départis, trouva toutesfois Esope lieu et office d'apologue ; semblablement, vu qu’à degré plus hault je n’aspire, ils ne desdaignent en estat me recepvoir , de petit rhyparographe, sectateur de Pyreicus : ils le feront, je m'en tien pour asseuré; car ils sont touts tant bons, tant humains, gracieux et débonnaires, que rien plus. Parquoi, buveurs, parquoi, goutteurs, ceulx en ayants fruition totale, et les récitants parmi leurs conventicules, cultants les hauts mystères en iceulx comprins, entrent en possession et réputation singulière, comme en cas pareil feit Alexandre le grand des livres de la prime philosophie composés par Aristote.
Ventre sus terre , quels trinquenailles , quels gallefretiers.
Pourtant, buveurs, je vous advise en temps et heure opportune, faictes d’iceulx bonne provision, soubdain que les trouverez par les officines des libraires, et non seulement les esgoussez, mais dévorez comme opiate cordiale , et les incorporez en vous-mesmes : lors cognoistrez quel bien est d'iceulx préparé à touts gentils esgousseurs de febves. Présentement je vous en offre une bonne et belle panerée , cueillie on propre jardin que les aultres précédentes. Vous suppliant, au nom de révérence, qu'ayez le présent en gré , attendant mieulx à la prochaine venue des arundelles.
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