‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 265 sur 327 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Comment Pantagruel arriva en l’isle Sonnante, et du bruit qu’entendismes (1}.

Continuants nostre roupte, navigasmes par trois jours sans rien descouvrir : au quatriesme apperceusmes terre, et nous fut dict par nostre pilot, que c’estoit l'isle Sonnante. et entendismes un bruit de loing venant fréquent et tumultueux, et nous sembloit à l'ouir que ce fussent cloches grosses, petiles et médiocres , ensemble sonnantes comme l’on faict à Paris, à Tours, Gergeau, Nantes, Meudon et ailleurs, és jour des grandes festes; plus approchions, plus entendions cesle sonnerie renforcée. ;

Nous doubtions que fust Dodone avecques ses chaulderons , ou le portique dict Heptaphone en

(1) Le manuscrit porte, pour titre du premier chapitre : « Comment avecques le bon Pantagruel montants sur mer feisme scale en l’isle Sonnante. » Il commence ainsi : « Estants montés sur mer et navigué par plusieurs jours, avecques bon vent, entendismes un son venant de loing.…. »

Dans l'édition de 1562, le premier chapitre commence ainsi : « Cestui jour et les deux aultres subséquents, ne nous apparut terre ou aultre chose nouvelle, car aultrefois avions erré cette coste. Au quatriesme jour, commenceants tournoyer le pole, nous esloignant de l'équinoctial, nous apperceusmes terre, et nous fut dict par le pilot que c’estoit l’isle des Tryphes; entendismes un son de loing venant, etc. »

Olympie, ou bien le bruit sempiternel du colosse érigé sur la sépulture de Memnon en Thèbes d’'Egypte, ou les tintamarres que jadis on oyoit autour d'un sépulcre en l'isle Lipara, l’unedes Eolides; mais la chorographie n’y consentoit. «Je doubte, dist Pantagruel , que là quelque compagnie d’abeilles ayent commencé prendre vol en l’aer; pour lesquelles révoquer, le voisinage faict ce trimballement de paesles, chaulderons, bassins, cymbales corybantiques de Cybèle mère grande des dieux. Entendons. »

Approchants d'advantage , entendismes, entre la perpétuelle sonnerie des cloches, chants infatigables d'hommeslà résidents, comme estoitnostre advis. Cefut le cas pourquoi, avant qu'aborder en l’isle Sonnante, Pantagruel fut d'opinion que descendissions avecnostre esquif en un petit roc auprès duquel recognoissions un ermitage et quelque petit jardinet. Là trouvasmes un petit bonhomme ermite nommé Braguibus, natif de Glenay, lequel nous donna pleine instruction de toute la sonnerie, et nous festoya d'une estrange facon. Il nous feit quatre jours conséquents jeusner, affermant qu’en l’isle Sonnante aultrement receus ne serions, parce que lors estoit le jeusne des quatre temps. « Je n'entend poinct, dist Panurge , cest énigme; ce seroit plustost le temps des quatre vents, car jeusnants ne sommes farcis que de vent. Et quoi, n’avez-vous ici aultre passe-temps que de jeusner? Me semble qu'il est bien maigre; nous nous passerions bien de tant de fesles de palais. — En mon Donat, dist frère Jean, je ne trouve que trois temps : prétérit, présent et futur ; ici le quatriesme doibt estre pour le vin du varlet.—Il est, dist Epistemon, aorist, issu du prétérit très-imparfaict des Grecs et des Latins, en temps garré et bigarré receu. Patience, disent les Ladres. — Il est, dist l’ermite, fatal, ainsi comme je vous l'ai diet : qui contredict est hérélique, et ne lui fault rien que le feu. — Sans faulte, pater, dist Panurge, eslant sus mer, je crains beaucoup plus estre mouillé que chauffé, et estre noyé que bruslé.

« Bien, jeusnons, de par Dieu! mais j’ai par si longtemps jeusné, que les jeusnes m'ont sappé toute la chair, et crain beaucoup qu’enfin les bastions de mon corps viennent en décadence. Autre paour ai-je d’advantage, c’est de vous fascher en jeusnant, car je n’y sçai rien, et ai maulvaise grace, comme plusieurs m'ont affermé, et je les croi. De ma-part, di-je, bien peu me soucie de jeusner, il n’est chose tant facile et tant à main : bien plus me soucie de ne jeusner poinct à l’advenir, car là il fault avoir de quoi drapper , et de quoi mettre au moulin. Jeusnons, de par Dieu! puis qu’entrés sommes .és féries ésuriales : ja longtemps ha que ne les recognoissois. — Et si jeusner fault, dist Pantagruel, expédient aultre n’y est, fors nous en despescher comme d'un maulvais chemin. Aussi bien veul-je un peu visiter mes papiers, et entendre si l’estude marine est aussi bonne comme la terrienne. Pource que Platon, voulant descripre un homme niais, impérit et ignorant, le compare à gents nourris en mer, dedans les navires, comme nous dirions à gents nourris dedans un baril, et qui onques

ne regardèrent que par un trou. »

Nos jeusnes furent terribles et bien espouventables; car le premier jour nous jeusnasmes à bastons rompus, le second à espées rabattues, le tiers à fer esmoulu, le quart à feu et à sang. Telle estoit l’ordonnance des fées. a Lt 3

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