CHAPITRE XII
Comment Panurge expose l'énigme de Grippeminaud,
Grippeminaud, semblant n’entendre ce propos, soi adressa à Panurge, disant : « Or ça, or ca, or ça, et toi, goguelu, n’y veulx-tu rien dire ?— Respondit Panurge : Or, de par le diable là, je voi clairement que la peste est ici pour nous, or de par le diable là, vu qu'innocence n’y est point en seureté, et que le diable y chante messe, or de par le diable là. Je vous prie que pour touts je la paye, or de par le diable là, et nous laisser aller. Je n’en puis plus, or là, or de par le diable là.— Aller? dist Grippeminaud, or ça, encores n’advint depuis trois cents ans eu Ça, or Ça, que personne eschapast de céans sans y laisser du poil, or ça, ou de la peau pour le plus souvent, or ça. Car quoi? or ça, ce seroit à dire que par devant nous ici serois injustement convenu, or ça, et de par nous injustement traicté, or ça ! Malheureux es-tu bien, or ça; mais encores plusle seras, or Ça, si tu ne responds à l'énigme proposé : or ça, que veut-il dire ? or ça, or ça.
— C'est, or de par le diable là, respondit Panurge, un cosson noir né d'une febve blanche, or de par le diable là, par le trou qu'il avait faict la rongeant, or de par le diable là, lequel aulcunes fois vole, aulcunes fois chemine en terre, or de par le diable là : d’ond fust estimé de Pythagoras, premier amateur de sapience (c'est en grec philosophe), or de par le diable là, avoir d’ailleurs par métempsychose ame humaine recue, or de par le diable là. Si vous aultres estiez hommes, or de par le diable là, après vostre malemort, selon son opinion, vos ames entreroient en corps de cossons, or de par-le diable là. Car en ceste vie vous rongez et mangez tout : en l’aultre vous rongerez
Et mangerez comme vipères Les costés propres de vos mères.
or de par le diable là. — Par Dieu, dist frère Jean, de bien bon cœur je soubhaiterois que le trou de mon
cul devinst febve, et autour soit de ces cossons mangé.»
Panurge, ces mots achevés, jecta au milieu du parquet une grosse bourse de cuir pleine d’escuts au s0leil: Au son de la bourse commencearent tous les Chats-fourrés jouer des gryphes, comme si fussent violons desmanchés. Et touts s’écriarent à haulte voix, disants : « Ce sont les espices : le procès fut bien bon, bien friand et bien espicé. Ils sont gents de. bien. — C'est Midas, c’est or, dist Panurge: je di escuts au soleil. — La court, dist Grippeminaud, l’entend; or bien, or bien, or bien. Allez, enfants, or bien ; et passez oultre, or bien; nous ne sommes tant diables, or bien, que sommes noirs, or bien. »
Issants du guischet, fusmes conduicts jusques au port par certains gryphons de montagnes : avant entrer en nos navires, fusmes par iceulx advertis, que n eussions à chemin prendre sans premier avoir faicts présents seigneuriaulx, tant à la dame Grippeminaude, qu'à toutes les Chattes-fourrées : aultrement, avoient commission nous ramener au guischet. « Bran , respondit frère Jean, nous ici à l’escart visiterons le fond de nos deniers, et donnerons à touts contentement. — Mais, dirent les garsons, n'oubliez pas le vin des pauvres diables,—Des pauvres diables, respondit frère Jean, jamais n’est en oubli le vin ; mais est mémorial en touts pays, et toutes saisons, »