‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 280 sur 327 · CHAPITRE XIV. :, Comment les Chats-fourrés vivent de corruption · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. :, Comment les Chats-fourrés vivent de corruption

Ces paroles n'estoient achevées, quand frère Jean apperceut soixante huict galères et frégates arrivantes au port : là soubdain courut demander nouvelles. Ensemble de quelle marchandise estoient les vaisseaulx chargés, et vid que touts chargés estoient de venaison, levraulx, chapons, palombes, cochons, chevreaulx, vanneaulx, poulles, canards, halebrans, oisons, et aultres sortes de gibbier. Parmi aussi apperceut quelques pièces de velours, de satin et de damas. Adoncques interrogua les voyagiers où el à qui apportoient ces friands morceaulx. Ils respondirent que c’estoit à Grippeminaud, aulx Chats-fourrés et Chattes-fourrées.

« Comment, dist frère Jean, appelez-vous ces drogues-là? — Corruption , respondirent les voyagiers. — Jis doncques, dist frère Jean, de corruption vivent : en génération périront. Par la vertus Dieu, c’est cela : leurs pères mangèrent les bons gentils-hommes, qui, par raison de leur estat s’exerceoient à la volerie et à la chasse, pour plus estre en temps de guerre escorts et ja endurcis au travail. Car vénation est comme un simulachre de bataille, et onques n’en ,mentit Xenophon, escripvant estre de la vénerie comme du che-

val de Troie , issus touts bons et excellents chefs de

guerre. Je ne suis pas clerc, mais on me l'ha dict, je le croi, Les âmes d'iceulx, selon l'opinion de Grippeminaud,.après leur mort entrent en sangliers, cerfs, chevreuils, hairons, perdrix et aultres tels animaulx, lesquels avoient, leur première vie durante, tousjours aimés et cherchés. Ores, ces Chats-fourrés, après avoir leurs chasteaulx, terres, domaines, possessions, rentes et revenus destruict et dévoré, encores leur cherchent-ils le sang et l'âme en l’aultre vie. O le gueux de bien qui nous en donna advertissement, à l’enseigne de la mangeoire instablée au dessus du ratelier. — Voire mais, dit Panurge aulx voyagiers, on ha faict crier par le grand roi que personne n'eust, sus poine de la hart, prendre cerfs ne biches, sangliers ne chevreuils, — 1] est vrai, respondit un pour touts. Mais le grand roi est tant bon et tant benin, ces Chats-fourrés sont tant enragés et affamés de sang chrestien, que moins de paour avons-nous.affènsanis

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le grand roi, que d'espoir entretenants ces Chatsfourrés par telles corruptions : mesmement que demain le Grippeminaud marie une sienne Chatte fourrée avec un gros Mitouard, chat bien fourré. Au temps passé on les appelloit maschefoin ; mais las! ils n’en maschent plus. Nous, de présent , les nommons masche-levraulx, masche-perdrix, masche-beccasses, masche-phaisans, masche-poulles, masche-chevreaulx, masche-conils, masche-cochons; d’aultres viendes ne sont alimentés. — Bren, bren, dist frère Jean; l’année prochaine on les nommera mascheestronts, masche-foires, masche-merdes; me voulezvous croire? — Oui dea, respondit ia brigade. — Faisons, dist-il, deux choses : premièrement, saisissons-nous de tout ce gibbier que voyez ici : aussibien suis-je fasché de salures; elles m'eschauffent les hypocondres. J'entend le bien payant. Secondement, retournons au guischet, et mettons à sac touts ces diables de Chats-fourrés. — Sans faulte, dist Panurge, je n'y vai pas, je suis un peu couard de ma nature. »

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