‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 282 sur 327 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Comment Pantagruel arriva en l'ile des Apedeftes (1) à longs doigts et mains crochues, et des terribles adventures et monstres qu'il y vit,

Si tost que les ancres furent jectées , et le vaisseau asseuré, l'on descendit l’esquif. Après que le bon Pantagruel eut faict les prières et remercié le seigneur Dieu de l'avoir saulvé et gardé de si grand et périlleux danger, il entra et toute sa compagnie dedans l’esquif, pour prendre terre, ce qui leur fut fort aisé : car la mer estant calme, et les vents baissés, en peu de temps ils furent aulx roches. Comme ils eurent prins terre, Epistemon, qui admiroit l'assiette du lieu et l’estrangelé des rochers, advisa quelques habitants dudict pays. Le premier à qui il s'adressa estoit vestu d'une robe gocourte, de couleur de roi, avoit le pourpoinct de demi ostade à bas de manches de satin, et le hault estoil de chamoïs, le bonnet à la coquarde, homme d'assez bonne façon, et comme depuis nous sceusmes, il avoit nom Gagne-beaucoup. Epistemon lui demanda

nouvelle? N’est-il pas naturel enfin que la critique de la chambre des comptes vienne immédiatement après celle du Palais? Ces observations nous paraissent suffisantes pour justifier le rétablissement du fragment et l’ordre que nous suivons d’après Le Ducbat.

(1) Apedefies du grec apaideutès, illettré, parce qu'il ne fallait point être gradué pour faire partie de la chambre des comptes ; ce chapitre ne se trouve pas dans le manus-

crit du Louvre, et l’on a supposé, à tort selon nous, qu'il n'était pas de Rabelais.

Mais, dirent les garsons, n'oubliez pas le vin des pauvres diables (page 278).

comme s'appelloient ces rochers et vallées si estranges; Gagne-beaucoup lui dist que c'estoit une colonie tirée du pays de Procuration. qu'ils appelloient les Cahiers, el qu'au delà des rochers, ayant passé un petit gué, nous trouverions l'isle des Apedeftes. « Vertus d'extravagantes, dist frère Jean, el vous aultres gens de bien, de quoi vivez-vous ici? Scaurions nous boire en vosire verre ? Car je ne vous voi aulcuns outils que parche mins, Cornets et plumes. — Nous ne vivons, respondit Gagne-beaucoup, que de cela aussi; car il fault que touts ceulx qui ont affaire en l'isle passent par mes mains. — Pourquoi? dist Panurge, estes-vous barbier, qu'il fault qu'ils soient testonnés? — Oui, dist Gagnebeaucoup, quant aulx testons de la bourse. — Par Dieu, dist Panurge, vous n'aurez de moi denier ni maille : mais je vous prie, beau sire, menez-nous à ces Apedeftes, car nous venons du pays des sçavants, où je n'ai gaires gagné. »

Et comme ils devisoient, ils arrivarent en l’isle des Apedeftes, car l’eau fut tantost passée. Pantagruel fut en grande admiration de la structure, de la demeure et habitation des gents du pays, car ils demourent en un grand pressoir, auquel on monte près de cinquante degré , et avant que d'entrer au maistre pressoir (car léans y en ha des petits, grands, secrets, moyens, et de toutes sories), vous passez par un grand périsiyle, où vous voyez en paysage les ruines presque de tout le monde, tant de potences de grands larron:, tant de gibets, de que:tions, que cela nous feit paour. Voyant Gagne beaucoup que Pantagruel s’amusoit à cela : « Monsieur, dist-il, allons plus avant, ceci

n'est rien. — Comment, distfrère Jean, ce n'est rien? Par l'ame de ma braguette eschauffée, Panurge et moi tremblons de belle faim. J'aimerois mieulx boire que voir ces ruines ici. — Venez, dist Gagne-beau- Coup. »

Lors nous mena en un petit pressoir qui estoit caché sus Je derrière, que l’on appelloit en language de l'isle, Pithies (4). Là ne demandez pas si maistre Jean se traicta, et Panurge; car saulcissons de Milan, coqs d'Inde, chapous, autardes, malvoisie, et toutes bonnes viendes estoient prestes et fort bien accoustrées. Un petit bouleillier, voyant que frère Jean avoit donné une œillade amoureuse sus une bouteille qui estoit près d’un buffet, separée de la troupe bouteillique, dist à Pantagruel : « Monsieur, je voi que l'un de vos gents faict l'amour à ceste bouteille : je vous supplie bien fort qu'il n'y soit touché, car c'est pour Messieurs. — Comment, dist Panurge, il y ha doncques des messieurs céans ? l'on y vendange à ce que je voi. »

Alors Gagne beaucoup nous feit monter par un petit degré caché en une chambre, par laquelle il nous monstra les Messieurs qui estoient dans le grand pressoir, onquel il nous dist qu'il n’estoit licite à homme d'y entrer sans congé, mais que nous les verrions bien par ce petit goulet de fenestire, sans qu'ils nous vissent.

Quand nous y fusmes, nous advisasmes dans un

(1) Du grec pin6, je bois; impératif, pithi : la buvette de la chambre des comptes,

Paris. — [mpr. LacOuR £r C', rue Soufilot, 16, 36

grand pressoir vingt ou vingt-cinq gros pendars à l'entour d'un grand bourreau tout habillé de verd, qui

s'entre-regardoient, ayants les mains longues comme

jambes de grue, et les ongles de deux pieds pour le moins, car il leur est défendu de les rogner jamais; de sorle qu'ils leur deviennent croches comme rancons ou rivereaux : et sus l'heure fut amenée une grosse grappe de vignes qu'on vendange en Ce payslà, du plan de l'Extraordinaire, qui souvent pend à eschalas (1). Si tost que la grappe fut à, ils la mirent au pressoir, et n'y eut grain dont pas un ne pressurast de l'huile d'or, tant que la pauvre grappe fut rapportée si seiche et éspluchée, qu'il n'y avoit plus jus ne liqueur du monde, Or nous comptoit Gagne-beaucoup qu'ils n’ont pas souvent ces grosses-là : mais qu'ils

en ont tousjoufs d’aultres sus le pressoir. « Mais, mon

compère, dist Panurge, en ont ils de beaucoup de plants? = Oui, dist Gagne-beaucoup, voyez-vous bien ceste-là petite qu'on s’en va remettre au pressoir ? c'est celle du plant des Decimes : ils en lirarent desja l'aultre jour jusques au pressurage, mais l'huile sentoit le coffre au presbtre (2), et Messieurs n'y trouvarent pas grand appigrets. — Pourquoi doncques. dist Pan-

tagruel, Ja remettent-ils au pressoir? = Pour voir,

dist Gagné-beaucoup, s’il y ha poinct quelque omission de jus ou recepte dedans le marc. — Et digne vertus, dist frère Jean, appellez-vous ces gens-là ignoran{is? Comment diable! Ils tireroient de l'huile d'un mur. — Aussi font-ils, dist Gagne-beaucoup; car souvent ils mettent au pressoir des chasteaulx, des parcs, des forests, et de tout en tirent l'or potable. — Vous voulez dire portable, dist Epistemon. = Je di potable, dist Gagne-beaucoup ; car l’on en boit céans maintes bouteilles que l’on ne boiroit pas, Il ÿ en ha de tant de plants, que l’on n’en scait le nombre. Passez jusques ici, et voyez dans ce courtil, en voilà plus de mille qui n'attendent que l'heure d'estre pressurés, en voilà du plant général, voilà du particulier, des fortificalions, des emprunts, des dons, des casuels, des domaines, des menus plaisirs, des postes, des offrandes, de Ja maison. — Et qui est ceste grosse-là, à qui toutes ces petites sont à l’environ? — C'est, dist Gagnebeaucoup, de l'Espargne, qui est le meilleur plant de tout ce pays: quand on pressure de ce plant, six mois après iln'y ha pas un de Messieurs qui ne s’en sente. »

Quand ces Messieurs furent levés, Pantagruel pria Gagne-beaucoup qu'il nous menast en ce grand pressoir, ce qu'il feit voluntiers. Si tost que fusmes entrés, Epistemon, quientendoit toutes langues, commencea à monstrer à Pantagruel les divises du pressoir, qui estoit grand et beau, faict, à ce que nous dist Gagne-beaucoup, du bois de la croix : car sus chascune utensile estoient escripts les noms de chascune chose en langue du pays. La vis du pressoir s’appelloit recepte, la met, despense; la croue, estat ; le tesson, deniers comptés et non receus; les fusts, souffrance; les beliers, radietur ; les jumelles, recuperetur ; les cuves, plus valeur; les ansées, roles; les foulloires, acquits ; les hottes, validation; les portoires, ordonnance valable ; les seilles, le pouvoir; l’entonnoir, le quitus. «Par la reine des Andouilles, dist Panurge, toutes les hiéroglyphiques d'Egypte n’approcharent jamais de ce jargon : que diable, ces mots là rencontrent de piques comme crottes de chèvre. Mais pourquoi, mon compère, mon ami, appelle-on ces gens ici ignorants ? — Parce, dist Gagne-beaucoup, qu'ils ne sont, et ne doibvent nullement estre clercs, et que céans par leur ordonnance tout se doibt manier par ignorance, et ny doibt avoir raison, sinon que Messieurs l'ont dict ; Messieurs le veulent, Messieurs l’ont ordonné. — Par

le vrai Dieu, dist Pantagruel, puisqu'ils gagnent tant

aulx grappes, le serment leur peuli beaucoup valoir.

(1) Biens provenant de confiscations sur les traitan(s qui ont malversé dans l'extraordinaire des guerres, et qui souvent sont pendus,.

(2) Le rance, le marc.

Page 1