CHAPITRE XVII
Comment nostre nauf fut enquarrée , et fusmes aidés d’aulcuns voyagiers qui tenoient de la Quinte.
Ayants serpé nos ancres et gumènes, feismes voile au doulx zéphyre. Environ vingt-deux milles, se leva un furieux tourbillon de vents divers, aulour duquel avecques le trinquet et boulingues quelque peu temporisasmes , pour seulement n'’estre dicts mal obéissants au pilot, lequel nous asseuroit, vu la doulceur d’iceulx vents, vu aussi leur plaisant combat, ensemble la sérénité de l’aer et tranquillité du courant, n’estre ni en espoir de grand bien, ni en crainte de grand mal : pourtant, à propos nous eéstre la sentence du philosophe (1), qui commandoit soustenir et abstenir, c’est-à-dire, temporiser. Tant toutesfois dura ce tourbillon, qu'à nostre requeste importuné le pilot essaya le rompre et suivre nostre roupte première. De faict, levant le grand artemon, et à droicte calamite de
{1) Epictête, dont la maxime était : sustine et abstine.
boussole dressant le gouvernail, rompit, moyennant un rude cole survenant, le tourbillon susdiet. Mais ce fut en pareil desconfort comme si, évitants Charybde. fussions tombés en Scylle. Car à deux milles du lieu furent nos naufs enquarrées parmi les arènes, telles que sont les ras Sainct-Maixant (1).
Toute nostre chorme grandement se contrisloit, et force vent à travers les méianes; mais frère Jean on° ques ne s'en donna mélancholie, ains consoloit maintenant l’un, maintenant l'aultre par doulces paroles : leur remonstrant que de brief aurions secours du ciel, et qu'il avait vu Castor sus le bout des antennes. « Plust à Dieu, dist Panurge, estre à ceste heure à terre, et rien plus, et que chascun de vous aultres, qui tant aimez la marine, eussiez deux cents mille esculs : je vous mettrois un veau en mue, et refraischirois un cent de fagots pour nostre retour. Allez, je consens jamais ne me marier ; faictes seulement que je sois mis en terre, et que j'aie cheval pour m'en retourner : de varlel je me passerai bien. Je ne suis jamais si-bien traicté que quand je suis sans varlet. Plaute jamais n'en mentit disant le nombre de nos croix, C'est-à-dire, afflictions, ennuis, fascheries, estre selon le nombre de nos varlets, voire fussent-ils sans langue, qui est la partie plus dangereuse et male qui soit en un varlet, et pour laquelle seule furent inven-
tées les tortures, questions etgehennes sus les varlets :
ailleurs non, combien que les colteurs de droict en ce temps, hors ce royaulme,leayenttiré en conséquence alogique, c'est-à-dire, desraisonnable. »
En icelle heure vint vers nous droict aborder une navire chargée de tabourins, en laquelle je recognu
quelques passagers de bonne maison, entr aultres Henri
Côtiral, cormpagnon vieulx, lequel à sa ceinture un grand vietdaze portoit, comme les femmes portent patenostres ; et en main senestre tenoit un gros, gras, vieil el sale bonnet d’unteigneux : en sa dextretenoit un gros trou de chou. De prime face qu’il me recognut, s’escria de joie, et me dist : « En ai-je ? voyez-ci, monstrant le vietdaze, le vrai Algamana : cestui bonnet doctoral est nostre unique Elixo, et ceci, monstrant le trou de chou, c'est Lunaria major (2). Nous la ferons à vostre retour. — Mais, dije, d’où venez ? où allez ? qu’apportez ? avez senti la marine? — Icellui respond : De la Quinte, en Touraine, alchimie, jusques au cul. — Et quels gents, di-je, avez là avecques vous sus le tillac ? — Chantres, respondit-il, musiciens, poètes, astrologues, rimasseurs, géomantiens, alchimistes, horlogers, qui touts tiennent de la Quinte : ils en ont lettres d’advertissement belles et amples. »
Il n’eut achevé ce mot, quand Panurge indigné et fasché dist : « Vous doncques qui faictes tout, jusques au beau temps et petits enfants, pourquoi ici ne prenez le cap, et sans délai en plein courant nous révoquez ? — J'y allois, dist Henri Cotiral : à ceste heure, à ce moment, présentement serez hors du fond.»
Lors feit deffoncer 7,532,810 gros tabourins d'un costé, cestui costé dressa vers le gaillardet, et estroictement liarent en touis les endroicts les gumènes, print nostre cap en pouppe el l’attacha aulx bitons. Puis, en premier hourt, nous serpa des arènes avecques facilité grande, et non sans esbattement ; car le son des tabourins, adjoinct le doulx murmur du gravier et le céleusme de la chorme , nous rendoient harmonie peu moins que des astres rotanis, laquelle dict Platon avoir par quelques nuicts oui dormant.
Nous, abhorrants d'estre envers eulx ingrats pour ce bien faict réputés, leur départions de nos andouilles, emplissions leurs tabourins de saulcisses, et tirions sus le tillac soixante et deux oires de vin, quand deux
(1) Courant dangereux, voisin des Sables-d'Olonne.
(2) C'est-à-dire, Nous ferons la pierre philosophale, pour laquelle lesalchimistes croyaient fort utile d’avoir la plante appelée lunaria,
Gagne-beaucoup {page 281).
grands physétères impétueusement abordarent leur nauf, et leur jectarent dedans plus d'eau que n’en contient la Vienne depuis Chinon jusqu’à Saulmur : et en emplirent touts leurs tabourins, et mouillarent toutes leurs antennes, et leur baignoient les chausses par le collet, Ce que voyant Panurge, entra en joie tant excessive, el tant exercea sa ratelle, qu’il en eut la colique plus de deux heures. « Je leur voulois, dis:-il, donner leur vin; mais ils ont eu leur eau bien à propos. D'eau doulce ils n'ont cure, et ne s'en servent qu'à laver les mains. De baurach leur servira ceste belle eau salée, de nitre et sel ammoniac en la cuisine de Geber. »
Aultre propos ne nous fut loisible avec eulx tenir, le tourbillon premier nous tollissant liberté de timon. Et nous pria le pilot que laissassions d’oresenavant la nauf guider, sans d’aultre chose nous empescher , que de faire chère lie : et pour l’heure nous convenoit costoyer cestui tourbillon et obtempérer au courant, si
sans danger voulions au royaulme de Ja Quinte parvenir, $