CHAPITRE XXII
Comment fut la reine à soupper servie, et comment elle mangeoit.
La dame, ces propos achevés, se retourna vers ses gentils-hommes, et leur dist : « L’orifice de l’estomach, commun ambassadeur pour l’avitaillement de touts membres, tant inférieurs que supérieurs, nous importune leur restaurer par apposition d'idoines aliments, ce que leur est déchu par action continue de la naïve chaleur en l'humidité radicale: poine est par Nature adjoincte , et, si ne obtempérons, résolution des esprits. Spodizateurs, chésinins, néemanins et pérésins, par vous ne tienne que promptement ne soient tables dressées, foisonnantes de toute légitime espèce de restaurants. Vous aussi, nobles prégustes, accompagnés de mes gentils massitères, l’espreuve de vostre industrie, passementée de soin et diligence, faict que ne vous puis donner ordre, que de sorte ne soyez en vos offices, et vous teniez tousjours sur vos gardes. Seulement vous ramente faire ce que faictes. »
Ces mots achevés se retira avecques part de ses damoiselles quelque peu de temps, et nous fut dict que c'estoit pour soi baigner comme estoit la coustume des
Paris, — Imp, Lacour ET C°, rue Soufflot, 16
anciens autant usitée, comme est entre nous de present laver les mains avant le past. Les tables furent promptement dressées, puis furent couvertes de nappes tres-prétieuses. L'ordre du service fut tel que la dame ne mangea rien, fors céleste ambrosie: rien ne but que nectar divin. Mais les seigneurs et dames de sa maison feurent, et nous avecques eulx, servis de viandes aussi rares, friandes et précieuses, qu’onques en songea Apicius.
Sus l'issue de table fut apporté un pot pourri, si par cas famine n’eust donné tresves : et estoit de telle amplitude et grandeur, que la patine d'or, laquelle Pythius Bithbynus donna au roi Daire, à peine l'eust couvert. Le pourri estoit plein de potages d'espèces diverses, salades, fricassées, saulgrenées, cabirotades, rosti, bouilli, carbonnades , grandes pièces de bœuf salé, jambons d’antiquailles, saumates déifiques, pastisseries, tarteries, un monde de coscotons à la moresque, formages, joncades , gelées, fruicts de toutes sortes. Le tout me sembloit bon et friand, je toutesfois n’y tastai, pour estre bien rempli et refaict. Seulement ai à vous advertir que là vid des pastés en paste, chose assez rare, et les pastés en paste estoient pastés en pot. Au fond d'icellui j’apperceusf orce dez, chartes, tarots , luettes, eschecs et tabliers, avecques pleines tasses d'escuts au soleil pour ceulx qui jouer vouldroient.
Au dessoubs finablement j’advisai nombre de mules bien phalérées, avecques housses de velours, haquenées de même à usance d'hommes et femmes, lictières bien veloutées pareillement ne sçai combien, et quel-
ques coches à la ferraroise, pour ceulx qui vouldroient aller hors à l’esbast.
Cela ne me sembla estrange ; mais je trouvai bien nouvelle la manière comment la dame mangeoit. Elle ne maschoit rien, non qu'elle n’eust dents fortes el bonnes, non que ses viendes ne requissent mastication, mais tel estoit son usage et coustume. Les viendes desquelles ses prégustes avoient fait essai, prenoient ses massitères {1}, et noblement les lui maschoient, ayants le gosier doubié de satin cramoisi, à pelites nervures et canetilles d’or, et les dents d'ivoire bel et blanc : moyennant lesquelles quand ils avoient bien à poinct masché ses viendes, ils les lui couloient par un embut d'or fin jusques dedans l’estomach. Par mésme raison nous fut dict qu'elle ne fiantoit sinon par procuralion.