CHAPITRE XXI
Comment fut en la présence de la Quinte faiet un bal joyeux, en forme de tournoi [3].
Le soupper parfaict, en présence de la dame fut faict un bal, en mode de tournoi, digne non seulement d'estre regardé, mais aussi de mémoire éternelle. Pour icellui commencer, fut le pavé de la salle couvert d'uneamp'e pièce de tapisserie veloutée, faicte en forme d'eschiquier, sçavoir est à carreaulx, moitié blanc, moitié jaulne, chascun large de trois palmes, et carré de touts costés. Quand en la salle entrarent trente deux jeunes personnages , desquels seze estoient vestus de drap d'or, sçavoir est, huict jeunes nymphes, ainsi que les peignoient les anciens, en la compagnie de Diane, un roi, une reine, deux custodes de la roque, deux chevaliers, et deux archers. En semblable ordre estoient seize aultres vestus de drap d'argent. Leur assiette sus la tapisserie fut telle. Les rois se tinrent en la dernière ligne, sus le quatrième carreau, de sorte que le roi auré estoit sus le carreau blanc, le roi argenté sus le carreau jaulne; les reines à costé de leurs rois : la dorée sus le carreau jaulne, l’argentée sus le carreau blane ; deux archers auprès de chascun costé, comme gardes de leurs rois et reines. Auprès des archers deux chevaliers, aupres des chevaliers deux custodes. Au ranc prochain devant eulx estoient les huict nymphes. Entre les deux baudes de nymphes restoient vides quatre rancsdecarreaulx. Chascune bande avoit de sa part ses musiciens vestus de pareille livrée, uns de damas orangé, aultres de damas blanc : et estoient huict de chascun costé avecques instraments touts divers de joyeuse invention , ensemble concordants, et mélodieux à merveille, variants en tout temps et mesure, comme requéroit le progrès du bal: ce que je trouvois admirable, attendu la numéreuse diversité de pas, de desmarches, de saults, sursaults, recours, fuites, embuscades, retraictes et surprinses. Encores plus transcendoit opinion humaine, ce me sembloit, que les personnages du bal tant soubdain entendoient le son qui compétoit à leurs desmarches ou retraictes, que plustost n’avoit signifié le ton la musique, qu’ils se posoient en place désignée : nonobstant que ieur procédure feust toute diverse. Car les nymphes qui sont en première filière, comme prestes
(1) Seconde manière d'entendre ce mot : plus haut, il semblait indiquer les massiers ; ici, ce sont les mâcheurs, en grec massètérés.
(2) Les chapitres xxiv et xxv, jusqu’à ces mots : Durant lesquelles danses, etc., ne se trouvent plus dans le manuscrit. On en a conclu assez légèrement que la description du jeu d'échecs n’est pas de Rabelais, bien que la transition meme, toujours conservée, réclame contre cette prétendue épuration. Il est bon d'observer que le copiste en a indiqué la place par un trait de plurue.
(3) Une description analogue du jeu d'échecs se trouve dans le Songe d'amour du pseudonyme Polyphile.
d'exciter le combat, marchent contre leurs ennemis droict en avant, d'un carreau en aultre, excepté la première desmarche, en laquelle leur est libre passer deux carreaulx : elles seules jamais ne reculent. S'il advient qu’une d’'entr’elles passe jusques à la filière de son roi ennemi, elle est couronnée reine de son roi : et prend sa desmarche d'oresenavant en mesme privilèége que la reine, aultrement jamais ne férissent les ennemis, qu'en ligne diagonale obliquement, el devant seulement. Ne leur est toutesfois, n’à aultres, loisible prendre aulcuns de leurs ennemis, si, le prenant, elles laissoient leur reine à descouvert, et en prinse.
Les rois marchent et prennent leurs ennemis de
toutes façons en carré : et ne passent que de carreau blanc et prochain au jaulne, et au contraire (1): exceptez qu à la premiere desmarche, si leur filière estoit trouvée vide d’aultresofficiers, fors les custodes, ils les peuvent mettre en leur siege, et à costé de lui se relirer.
… Les reines desmarchent, et prennent en plus grande liberté que touts aultres : scavoir est en touts endroicts el en toute manière, en toutes sortes, en ligne directe, tant loing que leur plaist, pourvu que ne soit des siens occupée ; et diagonale aussi, pourvu que soit en couleur de son assiette.
Les archers marchent tant en avant comme en arrière , tant loing que près; mesmement aussi jamais ne varient la couleur de leur premiere assiette.
Les chevaliers marchent et prennent en forme linéare, passant un siège franc, encores qu'il fust occupé ou des siens ou des ennemis, et au second soi posant à dexire ou à senestre, en variation de couleur : qui est sault grandement dommageable à partie adverse, et de grande observation; car ils ne prennent jamais à face ouverte.
Les custodes marchent et prennent à face, tant à dextre qu'à senestre , tant arrière que devant comme les rois, et peuvent tant loing marcher qu'ils vouldront en siège vide : ce que ne font les rois.
La loi commune és deux parties estoit en fin dernière du combat assiéger et clore le roi depart adverse, en manière qu'évader ne pust de costé quelconque. Icellui ainsi clos, fuir ne pouvant, ni des siens estre Secouru, cessoitle combat et perdoit le roi assiégé. Pour doncques de cestui inconvénient le garentir, il n'est cellui ne celle de sa bande qui n’y offre sa vie propre, else prennent les uns les aultres de touts endroicts, advenant le son de la musique. Quand aulcun prenoit un prisonnier de parti contraire, lui faisant la révérence, lui frappoit doulcement en main dextre, le metloit hors le parquet et succédoit en sa place. S'il advenoit qu’un des rois fust en prinse, n’estoit licite à partie adverse le prendre : ains estoit faict rigoureux commandement à cellui qui l’avoit descouvert, ou le tenoit en prinse, lui faire profunde révérence, et l’advertir, disant : « Dieu vous gard’ » (2) ! alin que de ses officiers fust secouru et couvert ; o® bien’qu’il changeast de place, si par malheur ne pouvoit estre secouru. N’estoit toutesfois prins de partie adverse, mais salué, le genoil gausche en terre, lui disant: Bon jour. Là estoit fin du tournoi.