CHAPITRE XXV
Comment les trente-deux personnages du bal combattent.
Ainsi posées en leurs assiettes les deux compagnies, les musiciens commencent ensemble sonner en into-
(1) Règle qui ne s'observe plus aujourd’hui, si jamais elle a existé. Le roi peut faire un pas dans tous les sens.
(2; On dit aujourd’hui : échec qu rot! I parait qu’anciennement on disait que! salut!
nation marliale, assez espouventab'ement comme à l’assault. Là voyons les deux bandes frémir, et soi affermer pour bien combattre, venant l'heure du hourt, qu'ils seront évoqués hors de leur camp. Quand soubdain les musiciens de la bande argentée cessarent, seulement sonnoient les organes de la bande aurée. En quoi nous estoit signifié que la bande aurée assailloit. Ce que bien tost adveint, car à un ton nouveau, vismes que la nymphe parquée devant la reine feit un tour entier à gausche vers son roi, comme demandant congé d'entrer en combat, ensemble aussi saluant toute sa compagnie. Puis desmarcha deux carreaulx avant en bonne modestie, et feit d'un pied révérence à la bande adverse, laquelle elle assailloit. Là cessarent les musiciens aurés, commencarent les argentés. lei n’est à passer en silence, que la nympbhe avoir en toursalué son roi et sa compagnie, afin qu'eulx ne restassent otieux , pareillement la resaluarent en tour entier gyrants à gausche: exceptée la reine, laquelle vers son roi se destourna à dextre ; et fut ceste salutation de touts desmarchants observée en tout le discours du bal, le resaluement aussi, tant d’une bande comme de l’aultre. Au son des musiciens argentés desmarcha la nympbhe argentée laquelle estoit parquée devant sa reine, son roi saluant gracieusement, ettoute sa compagnie, eulx de mesme la resaluant, comme ha esté dict des aultres, excepté qu'ils tournoient à dextre, et leur reine à senestre : se posa susle second carreau avant, et faisant révérence à son adversaire, se tinten face de la première nymphe aurée, sans distance aulcune, comme prestes à combattre, ne fust qu'elles ne frappent que des costés. Leurs compagnes les suivent, tant aurées qu'argentées, en figure intercalaire, et là font comme apparence d'escarmoucher, fant que la nymphe aurée, laquelle estoit première on camp entrée, frappant en main une nymphe argentée à gausche, la mist hors du camp, et occupa son lieu : mais bientost à son nouveau des musiciens , fut de mesme frappée par l’archer argenté; /une nymphe aurée le feit ailleurs serrer; le chevalier argenté sortit on camp; la reine aurée se parqua devant son roi.
Adovcques le roi argenté change place, doubtant la furie de la reine aurée , et se tira au lieu de son custode à dextre, lequel lieu sembloit très-bien muni, et en bonne deffense.
Les deux chevaliers qui tenoient à gausche, tant aurés qu'argentés, desmarchent et font amples prinses
des nymphes adverses, lesquelles ne pouvoient arrière
soi retirer, mesmement le chevalier auré, lequel met toute sa cure à prinse de nymphes. Mais le chevalier argenté pense chose plus importante : dissimulantson entreprinse , et quelquefois qu’il ba pu prendre une nymphe aurée, il l’ha laissé , et passé oultre, et ha tant faict qu'il s’est posé près ses ennemis, en lieu onquel il.ha salué le roi advers, et dict : Dieu vous gard! La bande aurée, oyant cestui advertissement de secourir son roi, frémist toute, non que facilement elle ne puisse au roi secours soubdain donner, mais que leur roi saulvant, ils perdoient leur custode dextre, sans y pouvoir remédier. Adoneques se retira le roi auré à gausche, et le chevalier argenté print le eustode auré : ce que leur fut en grande perte. Toutesfois la bande aurée délibère de s'en venger, et l'environnent de touts costés, à ce que refuir il ne puisse ni eschaper de leurs mains. Il faict mille efforts de sortir, les siens font mille ruses pour le garantir, mais enfin la reine aurée le print.
La bande aurée, privée d’un de ses supposts, s'esverine , et à tors et à travers cherche moyen de soi venger, assez incautement; et faict beaucoup de dommage parmi l'ost des ennemis. La bande argentée dissimule, et attend l'heure de revanche; et présente une de ses nymphes à la reine aurée, lui ayant dressé une embuscade secrète, tant qu'à la prinse de la nymphe peu s'en faillit que l’archer auré ne surprint la reine argentée. Le chevalier auré intente prinse de roi el
reine argentée, et dict: Bon jour. L'archer argenté les saulve (1} : il fut prins par une nymphe aurée: icelle fut prinse par une nymphe argentée. La bataille fut aspre. Les custodes sortent hors de leurs siéges au secours. Tout est en meslée dangereuse. Enyo encores ne se déclaire. Aulcunesfois touts les argentés enfoncent jusques à la tente du roi auré, sonbdain sont repoulsés. Entre aultres la reine aurée faict grandes prouesses, et d’une venue prend l'archer, et costoyant prend le custode argenté. Ce que voyant, la reine argentée se met en avant, et fouldroye de pareille hardiesse, et prend le dernier custode auré et quelque nymphe pareillement. Les deux reines combattirent longuement , part taschant de s’entreprendre, part pour soi saulver, et leurs roiscontre-garder. Finablement la reine aurée print l’argentée, mais soubdain après elle fut prinse par l’archer argenté. Là seulement au roi auré restarent trois nymphes, un archer et un custode. A l'argenté restoient trois nymphes ci le chevalier dextre, ce que fut cause qu’au reste plus cautement et lentement ils combattirent. Les deux rois sembloient dolents d'avoir perdu leurs dames reines tant aimées : et est tout leur estude et tout leur effort d'en recepvoir d’aultres, s'ils peuvent, de toutle nombre de leurs nymphes, à ceste dignité et nouveau mariage; les aimer joyeusement, avecques promesses certaines d'y estre receues, si elles pénètrent jnsques à la dernière filière du roi ennemi. Les aurées anticipent, et d’elles est créée une reine nouvelle, à laquelle on impose une couronne en chef, et baille l'on nouveaulx accoustrements.
Les argentées suivent de mesme : et plus n'estoit qu'une ligne, que d'elles ne fust reine nouvelle créée : mais en cestui endroict le custode auré la guettoit ; pourtant elle s’arresta coi.
La nouvelle reine aurée voulut, à son advènement, forte, vaillanteet belliqueuse se monstrer; feit grands faicts d'armes parmi le camp. Mais, en ces entrefaictes, le chevalier argenté print le custode auré, lequel gardoit la mète du camp. Par ce moyen fut faicte nouvelle reine argentée, laquelle se voulut semblablement verlueuse monstrer à son nouveau advènement. Fut le combat renouvellé plus ardent que devant. Mille ruses , mille assaults, mille desmarches furent faictes, tant d'un costé que d’aultre : si bien que la reine argentée clandestinement entra en la tente du roi auré, disant : Dieu vous gard’! Et ne put estre secouru que par sa nouvelle reine. Icelle ne feit difficulté de soi opposer pour lesaulver. Adonques le chevalier argenté. voltigeant de tous costés, se rendoit près sa reine, el mirent le roi auré en tel desarroi que pour son salut lui conveint perdre sa reine. Mais le roi auré print le chevalier argenté. Ce non-obstant, l'archer auré, avecques deux nymphes qui restoient, à toute leur puissance deffendoient leur roi, mais en fin touts feurent prius et mis hors le camp, et demoura le roi aurc seul. Lors de toute la bande argentée lui feut dict en profunde révérence : Bon jour! comme restant le roi argenté vainqueur. À laquelle parole les deux compagoics de musiciens commencearent ensemble sonner, comme victoire. Et print fin ce premier bal en ‘ant grande alaigresse, gestes tant plaisants, maintien tant honeste, graces tant rares, que nous fusmes touts en nos esperits riants comme gents exslatiques, el ron à tort nous sembloit que nous fussions lransportés és souveraines délices et dernière félicité du ciri olympe.
Fini le premier tournoi, retournarent les deux bandes en leur assiette première, et comme avoient combattu paravant, ainsi commencearent à combattre pour la seconde fois : excepté que la musique fut en sa m+sure serrée d'un demi temps plus que la précédent :. Les progrès aussi totalement différents du premier. La
(1) Tout joueur d'échecs comprend qu'il faut ici les sauve, et non Les salue, comme portent les éditions modernes,
je vid que la reine aurée, comme despitée de la roupte de son armée, fut par l'intonation de la musique évoquée, et se mist des premières en Camp avecques un archer et un chevalier, et peu s’en faillit, qu’elle ne surprint le roi argenté en sa tente au milieu de ses officiers. Depuis, voyant son entreprinse descouverte, s'escarmoucha parmi la troupe , et tant desconfit de nympbes argentées et aulires officiers, que c’estoit cas pitoyable les voir. Vous eussiez dict que ce fust une aultre Penthesilée amazone, fouldroyante par le camp des Gregeois; mais peu dura cestui esclandre, car les argentés frémissants à la perte de leurs gents, dissimulants toutesfois leur deuil, lui dressirent occultement en embuscade un archer en angle lointain, et un chevalier errant, par lesquels elle fut prinse etmise hors le camp. Le reste fut bien tost deffaict. Elle, une aultre fois mieulx advisée, près de son roi se tiendra, tant loing ne s’escartera, et ira, quand aller fauldra, bien aultrement accompagnée. Là doncques restarent les argentés vainqueurs, comme devant.
Pour le tiers et dernier bal, se tindrent en pieds les deux bandes, comme devant, et me semblarent porter visage plus gai et délibéré qu'és deux précédents. Et fut la musique serrée en la mesure plus que de hémiole (1), en intonation phrygienne et bellique, comme celle que inventa jadis Marsyas. Adoncques commencearent tournoyer, et entrer en un merveilleux combat, avecques telle légèreté qu’en un temps de musique ils faisoient quatre desmarches , avecques les révérences de tours compétents, comme avons dict dessus : de mode quece n’estoient que saults, gambades et voltigements pétauristiques, entrelacés les uns parmi les aultres. Et, les voyants sus un pied tournoyer après la révérence faicte, les comparions au mouvement d’une rhombe gyrante au jeu des petits enfants, moyennant les coups de fouet, lors que tant subit est son tour, que son mouvement est repos; elle semble quiète, non soi mouvoir, ains dormir, comme ils le nomment. Et y figurant un poinct de quelque couleur, semble à nostre vue non poinct estre, mais ligne continue, comme sagement l’ha noté Cusan (2), en matière bien divine.
Là nous n’oyons que frappements de mains, et épisémapsies à touts destroicts réitérés, tant d'une bande que d’aultre. Il ne fut onques tant sévère Caton, ne Crassus l'aïeul tant agélaste, ne Timon athénien tant misanthrope, ne Heraclitus tant abhorrent du propre humain, qui est rire, qui n’eust perdu contenence, voyant au son de la musique tant soubdaine, en cinq cents diversités, si soubdain se mouvoir, desmarcher, saulter, voltiger, gambader, tournoyer ces jouvenceaux avecques les reines et nymphes, en telle dextérité qu'onques l’un ne feit empeschement à l’aultre. Tant moindre estoit le nombre de ceulx qui restoient en camp, tant esloit le plaisir plus grand, voir les ruses et destours desquels ils usoient pour surprendre l'un l'aultre, selon que par la musique leur estoit signifié. Plus vous dirai : si ce spectacle plus qu'humain nous rendoit confus en nos sens, eslonnés en nos esperils, et hors de nous mesmes, encores plus sentions-nous nos cœurs esmus et effrayés à l’intonation de la musique ; et croyons facilement que par telle modulation, Ismenias excita Alexandre le grand, estant à table et disnant en repos, à soi lever et armes prendre. Au tiers tournoi fut le roi auré vainqueur.
Durant lesquelles danses, la dame invisiblement se disparut, et plus ne la vismes. Bien fusmes menés par
(1) Hérmiole, mesure formée d’une note valant une longue et une brève et d’une Seconde note brève; chez les modernes une noire pointée et une croche. Toutes les explication des commentateurs parlent à tort de la quinte, qui est un degré de la gamme et non une valeur de mesure.
(2) Le cardinal Nicolas de Cusa, auteur d'ouvrages de mathématiques.
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les michelots (1) de Geber, et là fusmes inscrits en l'estat par elle ordonné. Puis descendants au port Matéotèchne, entrasmes en nos navires, entendants qu'avions vent en pouppe, lequel, si nous refusions sus l'heure, à peine pourroit estre recouvert de trois quartiers brisants (2).