‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 295 sur 327 · CHAPITRE XXVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIL

Comment passasmes l’isle des Esclots (1), et de l’ordre des P ; frères Fredons,

Depuis passasmes l’isle des Esclots, lesquels ne vivent que de souppes de merlus, fusmes toutesfois bien recueillis et traités du roi de l’isle nommé Benius, tiers de ce nom (2), lequel, après boire, nous mena voir un monastère de nouveau faict, érigé et basti par son invention pour les frères fredons , ainsi nommoit-il ses religieux. Disant qu’en terre ferme habitoient les frères petits serviteurs et amis de la doulce dame (3). Item les glorieux et béats frères mineurs, qui sont semibriefs de bulles; les frères minimes, haraniers enfumés; aussi les frères minimes crochus, et que de nom plus

jours, s’estoit en un ermitage d’icelle isle retiré et vivoit en grande saincteté et vraie foi catholique, sans concupiscence, sans affection, sans vice, en innocence, son prochain aimant comme soi-mesme et Dieu sus toutes choses. Pourtant faisoit-il plusieurs beaulx miracles. A nostre despartement de Chothu, je vid le pourtraict mirifique de varlet cherchant maistre, jadis dépainct par Charles Charmois Aurelian. » Cette dernière phrase rend le passage suspect, en ce qu'il a déjà été fait mention d'un semblable portrait au chapitre re du livre 1v parmi Les belles choses que Pantagruel achète en l’ile de Medamothi (et non de Chothu).

1} Sandales. Ce chapitre est une critique de l’ordre des capucins.

(2, Le pape Paul III.

(3! Enumération des différentes branches de l'ordre de Saint-François, religieux de Sainte-Claire, Mineurs, Minimes, etc., comparés aux notes de la musique,

diminuer ne se pouvoit qu’en fredons. Par ses statuts et bulle patente obtenue de la Quinte, laquelle est de ouls bons accords. ils estoient touts habillés en brusleurs de maisons, exceplez que, ainsi que les couvreurs de maisons en Anjou ent les genoils contrepoinctés, ainsi avoient-ils les ventres carrelés, et estoient les carrelures de ventre en grande réputation parmi eulx. Ils avaient la braguette de leurs chausses en forme de pantouphle, et en portoient chascun deux, l’une devant et l’autre derrière cousue, affermants par cette duplicité braguatine quelques abscons et horrifiques mystères estre deument représentés. Ils portoient souliers ronds comme bassins à limitation de ceulx qui habitent la mer aréneuse : du demourant avoient barbe rase et pieds ferrats. El pour monstrer que de fortune ils ne se soucient, il les faisoit raire et plumer comme cochons la partie postérieure de la teste, depuis le sommet jusques és omoplales. Les cheveulx en devant, depuis les os bregmatiques, croissoient en liberté. Aiusicontrefortunoient, comme gents aulcunement ne se soucianis des biens qui sont au moude. Deffiants d'advantage fortune la diverse, portoient non en main comme elle, mais à la ceincture, en guise de patenostres, chascun un rasoir trenchant, lequel ‘ils esmouloient deux fois le jour, et affiloient trois fois de nuict.

Dessus les pieds chascun portoit une boulle ronde: parce qu'est dict Fortune en avoir une soubs ses pieds. Le cahuet de leurs capuchons estoit devant attaché, non derrière; en ceste façon avoient le visage caché, et se moquoient en liberté tant de fortune comme des fortunés, ne plus ne moins que font nos damoiselles, quand c'est qu'elles ont leur cachelaid, que vous nomimez touret de nez: les anciens le nomment chareté (1), parce qu’il couvre en elle de péchés grande multitude. Avoient aussi tousjours patente la partie postérieure de Ja teste, comme nous avons le visage: cela estoit cause qu'ils alloient de ventre ou de cul, comme bon leur sembloit. S'ils alloient de cul, vous eussiez estimé estre leur allure naturelle : tant à cause des souliers ronds, que de la braguette précédente, La face aussi derrière rase et paincie rudement, avecques deux yeulx, une bouche comme vous voyez és noix indiques. S'ils alloient de ventre, vous eussiez pensé que fussent gents jouants au chapifou. Estoit moult belle chose de les voir.

Leur manière de vivre estoit telle : le clair Lucifer commenceant apparoistresus terre, ilss’entrebottoient et esperonnoient l’un l’autre par charité. Ainsi bottés et esperonnés dormoient ou ronfloient pour le moins : et dormants avoient besicles au nez, ou lunettes pour pire.

Nous trouvions celle façon de faire estrange : mais ils nous contentèrent en la réponse : nous remonstrants que, le jugement final lorsque seroit, les humains prendroient repos et sommeil; pour doncques évidentement monstrer qu'ils ne refusoient y comparoistre, ce que font les fortunés, ils se tenoient bottés, esperonnés et prests à monter à cheval, quand la trompette sonneroit.

Midi sonnant (notez que leurs cloches estoient, tant de l'horloge que de l'église et réfectoir, faictes selon la devise pontiale(2), scavoir est, de fin duvet contrepoincté, et le batail estoit d’une queue de regnard ), midi doncques sonnant, ils s’esveilloient et desbottoient, pissoient qui vouloient, et esmeutissoient qui vouloient, esternuoient qui vouloient Mais touts, par contraincte et slatut rigoureux , amplement et copieusement baisloient, se desjeunoient de baisler. Le spectacle mesembloit plaisant : car leurs bottes et esperons mis sus un rastelier, ils descendoient aulx cloistres, là se lavoient curieusement les mains et la bouche, puis s'asseoient sus une longue selle, et se curoient

(1) Plaisanterie sur Le mot charité.

(2) De Pontanus. Voy. liv. 1, Ch. xix.

les dents jusques à ce que le prieur fist signe, sifflan en paulme: lors chascun ouvroit la gueule tant qu'i pouvoit, et baisloient aulcunesfois demie heure, aulcunesfois plus, et aulcunesfois moins, selon que le prieur jugeoitle desjeunerestre proportionné à la feste du jour, ef après cela faisoient une fort belle procession en laquelle ils portoient deux bannières, en l'une desquelles estoit en belle paincture le pourtraict de Vertus, en l'aultre de Fortune. Un fredon premier portoit la bannière de Fortune, après lui marchoit un aultre portant celle de Vertus , en main tenant un aspersoir mouillé en eau mercuriale, descripte par Ovide en ses Fastes; duquel continuement il comme fouettoit le précédent fredon pes Fortune. « Cest ordre, dit Panurge , est contre la sentence de Ciceron et des académiques, lesquels Vertus veulent précéder, suivre Fortune. Nous fut toutesfois remonstré qu'ainsi leur convenoit-il faire, puisque leur intention estoit de fustiger Fortune. Durant la procession ils fredonnoient entre les dents mélodieusement ne sçai quelles antliphones : car je n’entendois leur patelin 4), et attenlivement escoutant apperceus qu'ils ne chantoiént que des aureilles. O la belle harmonie, et bien concordante au son de leurs cloches! jamais ne les voirez discordants. Pantagruel feit un notable mirifique sus leur procession. Et nous dist : « Avez-vous vu et noté la finesse de ces fredons ici? Pour parfaire leur procession, ils sont sortis par une porte de l'église, et sont entrés par l'aultre. Ils se sont bien gardés d’en- (rer par où ils estoient issus. Sus mon honeur, ce sont quelques fines gents, je di fins à dorer, fins comme une dague de plomb, fins non affinés, mais affinants, passés par estamine fine. — Ceste finesse, dist frère Jean , est extraicte d'occulte philosophie , et n’v entend au diable rien. — D'aultant, respondit Pantagruel, est-elle plus redoutable, que l'on n'y entend rien. Car finesse entendue, finesse prévue, finesse descouverte, perd de finesse et l'essence et le nom : nous la nommons lourderie. Sus mon honeur qu'ils en sçavent bien d'aulires. »

La procession achevée comme promènement et exercitation salubre, ils se retiroient en leur réfectoir, et dessoubs les tables se mettoient à genoils, s’appuyants la poictrine et estomach chacun sus une lanterne. Eulx estants en cest estat, entroit un grand esclot, ayant une fourche en main, et là les traictoit à la fourche : de sorte qu'ils commençoient leur repas par formage, et l'achevoientpar moustardeet laictue, comme tesmoigne Martial avoir esté l'usage des anciens. Enfin, on leur présentoit à chascun d’eulx une platelée de moustarde, et estoient servis de moustarde après disner. Leur diette estoit telle : Au dimanche ils mangeoient boudins, andouilles, saulcissons, fricandeaulx, haslereaulx, caillettes, exceptez tousjours le formage d'entrée et moustarde pour l'issue. Au lundi, beaulx pois au lard , avec ample comment, gloseinterlinéare. Au mardi, force pain benist, fouaces, gasteaux, gallettes, biscuits. Au mercredi, rusterie, ce sont belles testes de mouton, testes de veau, testes de bedounaulx, lesquelles abundent en icelle contrée. Au jeudi, potages de sept sorles, et moustarde éternelle parmi. Au vendredi, rien que cormes, encores n'estoient-elles bien meures, selon que juger je pouvois à leur couleur. Au samedi, rongeoient les os; non pourtant estoientils pauvres ne souffreteux, car un chascun d’eulx avoit bénéfice de ventre bien bon. Leur boire estoist un vin antifortunal, ainsiappelloient-ils ne sçai quel breuvage du pays. Quand ils vouloient boire ou manger, ils rabatoient les cahuets de leurs capuchons par le devant, et leur servoit de bavière. Le diner parachevé, ils prioient Dieu très-bien , ‘et tout par fredons. Le reste du jour, attendants le jugement final, ils s'exerçcoient à œuvre de charité : au dimanche, se pelaudants l’un

(1) Baragoin tel que celui de Patelin dans la farce, quand il essaie d’éluder les réclamations du drapier.

l'aultre; au lundi, s'entrenazardants; au mardi, s'entregratignants; au mercredi, s’entremouchants; au jeudi, s'entretirants les vers du nez; au vendredi, s’entrechatouillants ; au samedi, s'entrefouettants. Telle estoit leur diète, quand ils résidoient on couvent : si, par commandementdu prieur claustral, ils issoienthors, deffense rigoureuse sus peine horrifique leur estoit faicte poisson lors ne toucher ne manger qu'ils seroient Sus mer ou rivière; ne chair quelle que fust, lorsqu'ils seroienten terre ferme : afin qu’à un chascun fust évident qu'en jouissant de l'object, ne jouissoient de la puissance et concupiscence, et ne s'en esbranloient non plus que le roc Marpésian : le tout faisoient avecques antiphones compétentes à propos, tousjours chantants des aureilles, comme avons dict. Le soleil soi couchant en l'océan, ils bottoient et esperonnojent l’un l'aultre comime devant, et besicles au nez se composoient à dormir. A la miuuict, l’eselot entroit, et genis debout, là esmouloient et affiloient leurs rasoirs; et la procession faicte, mettoient les tables sus eulx, et repaissoient comme devant.

Frère Jean des Entommeures, voyant ces joyeux frères fredons, et entendant le contenu de leurs statuts, perdit toute contenance : et s’escriant haultement, dist : «0 le gros rat à la table! je romps cestui-là, et m'en vai par Dieu de pair. O que n'est ici Priapus, aussi bien que fut aulx sacres nocturnes de Canidie, pour le voir à plein fond peder, et contrepedant fredonner ! A ceste heure cognoi je en vérité que sommes en terre antichtone et antipode. En Germanie, l'on desmolit monastères et défroque on les moines: ici on les érige à rebours et à contrepoil. »

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