‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 4 sur 327 · SES · texte numérisé non relu

SES

Là, il trouva Merlin, qui le conduisit sur une nuée en Angleterre. Le roi Artus venait de perdre deux batailles en une seule semaine contre les Gos et les Magos. Gargantua , armé d’une massue que Merlin lui avait fabriquée, combattit les ennemis et les força de demander merci. Artus reçut à Londres le vainqueur, et lui donna un grard repas, où l'on servit les jambons de quatre cents pourceaux; ensuite il chargea son maitre-d'hôtel de faire habiller de neuf Gargantua qui fut fourni de chemise, et de tous autres vestements. «Puis, fut levé par le commandement du maître- « d’hostel huit cents aunes de taile pour faire une « chemise audiet Gargantua , et cent pour faire les « coussons, en sorte de carreaux, lesquels sont mis « sous les aisselles. » Cependant le roi Artus eut une nouvelle guerre à soutenir contre les Hollandais et les Irlandais. Ce fut encore Gargantua qui lui servit d'auxiliaire et qui exécula de merveilleux faits d'armes : dans une dernière bataille contre les ennemis, il en tua cent mille deux cent et dix justement, et vingt qui faisoient les morts sous les aultres. Après avoir fait prisonniers le roi et les barons du pays, au nombre de cinquante, il les mit tous dans une dent creuse qu'il avait. Restait un géant de douze coudées de haut, venu au secours des Gos et Magos : Gargantua le saisit, eé luy plia les reins en la forme et manière que l’on plieroit une douzrine d'aguillettes, et le mit en sa gibecière et le porta tout mort en la court du roi Arlus. Gargantua demeura auprès d’Aréus, pendant deux cents ans trois mois et quatre jours justement ; puis, il fut ravi au pays des fées, par Morgane et Mélusine.

On trouve, dans cette ébauche primitive, outre les hyperboles comiques qui appartiennent au genre de Rabelais, l'épisode des cloches et le type de la grande jument, qui reparaissent encore dans la troisième version du Gargantua; car l’auteur, encouragé par le succès inespéré de cette facétie, et la voyant reproduite dans plusieurs contrefacons qui se débitaient sans doute à un très grand nombre d'exemplaires, donna luimême une seconde édition fort augmentée de son livre, sous ce titre: Les Chroniques admirables du puis-

sant roy Gargantua, ensemble comme il eut à femme.

la fille du roy de Utopie, nommée Badebec, de laquelle il eut un filsnommé Pantagruel, lequel fut roy des Dipsodes et des Amaurottes, et comment il mist à fin ung geant nommé Gallimassue (1) (sans indication de lieu ni de date, in-80 de 63 fol. goth.). Dans cette seconde édition, qui diffère de la première par une foule d’additions à la manière de Rabelais, il est impossible de ne pas reconnaître les éléments encore vagues et incomplets de tout l'ouvrage du Gargantua et du Pantagruel. Ce fut probabiement l'immense vogue de ces histoires de géants, qui décida Rabelais à perfectionner un genre qu'il avait créé, et à composer, sous la forme d'un roman bouffon et extravagant, un chef-d'œuvre de malice, de bon sens, d’esprit et d'érudition.

« Très illustres et très chevaleureux champions, gentilshommes et autres qui voluntiers vous adonnez à toutes gentillesses et honnestetez, dit-il dans le Prologue du Pantagruel, vous avez naguère vu, lu et su les grandes et inestimables Chroniques de l'énorme géant Gargantua , el comme vrais fidèles, les avez crues galantement.. et à la mienne volunté qu’un chas-

cun laissast sa propre besogne, ne se souciast de son

(1) M. Brunet regarde cette amplification de la Chronique Gargantuine comme l'ouvrage d’un plagiaire ; mais nous croyons plutôt que Rabelais en est aussi l’auteur, puisqu'elle parut avant la première édition du Pantagruel, et qu'elle renferme beaucoup de faits qui sont développés dans le Paniagruel, où Rabelais a fait entrer Badebec, les Dipsodes, les Amaurottes, le royaume d'Utopie, etc. Il n’y a que le géant Gallimassue qui n’y a plus trouvé sa place.

mestier et mist ses affaires propres en oubli pour y va-

quer entièrement... Etle monde a bien connu, par ex-. périerce infaillible, le grand emolument et utilité qui

venoit de ladirte Chronique Gargantuine ; car il en à

été plus vendu par les imprimeurs en deux mois, qu'il

ne sera acheté de Bibles en neuf ans. Voulant donc

(moy, vostre humble eselave)accroistre vos passetemps

davantage, vous offre de présent un aultre livre de

mesme billon, sinon qu'il est un peu plus équitable et

digne de foy que n'estoit l’aultre. » Ce livre, qui parut au commencement de l’année 1533, est intitulé :

PANTAGRUEL : les horribles et espoventables faictz et prouesses du tres renommé Pantagruel, roy des Dip-

sodes, filz du grand geant Gargantua. Composez nouvellement par maistre Alcofribas Nasier. ( On les vend à Lyon en la maison de Claude Nourry, dict le Prince, près Notre-Dame de Confort, sans date, petit in-4° de 64 fol. à longues lignes goth.) (1) Rabelais avait jugé ce livre digne de porter son nom en anagramme ; il n’était pas éloigné de l'avouer tout-à fait,

lorsqu'il vit l'enthousiasme et l'admiration des lecteurs chercher à découvrir quel pouvait être le satirique, le

grammairien, le savant, le génie enfin, caché sous le pseudonyme d'{{cofribas Nasier.

Ce livre eut une telle vogue à son apparition. qu'on en fit au moins trois éditions différentes à Lyon dans le courant de l’année 1533 : l’une d'elles, publiée par François Juste, semble être la seule à laquelle Rabelais ait eu part; et, pour la distinguer des autres, il ajouta sur le titre : Augmenlté et corrigé fraischement par maïstre Jean Lunel, docteur en théologie (2). Ce fut pour faire suite à cette édition in-8°, qu'il donna Ja Pantagrueline prognostication, certaine , véritable et infaillible, pour l'an mil xxx), nouvellement composée au profit et advisement des gens estourdis et musars de nature, par maistre Alcofribas, architriclin dudict Pantagruel. (Sans lieu ni date, pet. in-8° de 8 fol. goth.) Le Duchat prétend que c'est une imitalion d’une satire du même genre, écrite d’abord en allemand, et traduite depuis en latin par Jacques Henrichman, qui lui donna place parmi les facéties de Henri Bebelius. Quoi qu'il en soit, cette plaisanterie, dirigée contre l'astrologie judiciaire et l'ignorance des gens qui y ajoutaient foi, partagea le succès du Pantagruel et fut plusieurs fois réimprimée. On suppose que le titre de la Pronosticalion trompa la plupart des acheteurs, qui croyaient y trouver des prophéties, et que Rabelais, malgré son aversion pour ces impostures des fous et des charlatans, se vit obligé, par suite de la vente extraordinaire de celte pièce, de se poser aussi en astrologue, et de justifier la réputation qu'il s’élait faite dans les sciences célestes, sans le vouloir. Il persista pourtant à proclamer la fausseté des prédictions astrologiques, dans son Almanach pour l’année 1533, calculé sur le méridional de la noble cité de Lyon et sur le climat du royaulme de France, composé par François Rabelais, docleur en médecine et professeur en astrologie.

Antoine Le Roy, dans ses Elogia Rabelæsina , a cité un chapitre remarquable , extrait de l’Almanach pour l’année 1533, qu'il avait entre les mains et dont l’existence a été pourtant mise en doute par certains bibliographes; ce chapitre, intitulé la Disposition de cette présente année 1533, est empreint d’une haute philosophie et même d'une sorte de résignation chrétienne puisée dans la lecture des livres saints : « Parce que je vois entre tous gens savans la prognostique et

(4) Cette première édition du Pantagruel était inconnue des bibliographes, avant la vente deslivres de MM. Debure, en 1834. Voy. la notice de M. Brunet, p.18. |

(2) Voy. les Nouvelles Recherches bibliographiques de M. Brunet, à l’article RABELAIS.

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