CHAPITRE XXXII
Comment nous fut desconvert le pays de Lanternois [2), — Comment nous descendismes au port des Lychnobiens, et entrasmes en Lanternoïs.
Mal traictés et mal repus on pays de Satin, navigasmes par trois Jours; au quatriesme en bon heur approchasmesde Lanternois. Approchants, vismes sus mer certains pelits feux volants : de ma part je pensois que fussent non lanternes, mais poissons, qui de la langue flamboyants, hors la mer feissent feu : ou bien lampyrides (vous les appellez cicindèles) là reluisants comme au soir font en ma patrie, l'orge venant à maturité. Mais le pilot nous advertit que c’estoient lanternes de guet, lesquelles autour de la banlieue descouvroient le pays, et faisoient escorte à quelques
lanternes estrangères, qui comme bons cordeliers et
jacobins alloient là comparoistre au chapitre provincial. Doubtants toutesfois que fust quelque prognostic de tempeste, nous asseura qu'ainsi estoit.
Sus l'instant, entrasmes au port de Lanternois. Là, sus une haulte tour, recognut Pantagruel la lanterne de la Rochelle (3), laquelle nous feit bonne Clairté. Vismes aussi la lanterne de Pharos, de Nauplion, et d’Acropolis en Athenes sacrée à Pallas. Près le port est un petit village habité par les Lychnobiens, qui sont peuples vivants de lanternes, comme en nos pays les frères briffaulx (4) vivent de nonnaïns, gents de bien et studieux. Demosthenes y avoit jadis lanterné. De ce lieu jusques au palais fusmes conduicts par trois obéliscolychnies, gardes militaires du havre à haults bonnets, comme Albanois, esquels exposasmes les causes de nos voyage et délibération : laquelle estoit, là impétrer de la reine de ianternois une lanterne pour nous esclairer et conduire par le voyage que faisions vers l’oracle de la Bouteille. Ce que nous promirent faire, et voluntiers : adjoustants qu'en bonne occasion el opportunité estions là arrivés, et qu’avions beau faire chois de lanternes, lors qu'elles tenoient leur chapitre provincial. Adveuants au palais royal, fusmes par deux lanternes d'honeur, sçavoir est, la lanterne d’Aristophanes, ét la lanterne de Cleanthes, présentés à la reine : à laquelle Panurge en language lanternois exposa brièvement les causes de nostre voyage. Et eusmes d'elle bon recueil, etcommandement d'assister à son soupper, pour plus facilement choisir celle que vouldrions pour guide. Ce que nous plut grandement, el ne fusmes négligents bien tout noter et considérer, tant en leurs gestes, vestements et maintien, qu’aussi en l'ordré du service. La reine estoit vestue dé crystallin vierge, par art de tauchie etouvrage damasquin, passementé de gros diamants. Les lanternes du sang estoient vestues , auleunes de sirain, aultres de pierres phengites : le demourant estant de corne, de papier, de toile cirée. Les fallots pareillement, selon leurs estats et antiquité de leurs maisons. Seulement j'en advisai une de terre comme un pot, en rang des plus gorgiases : de ce m'esbahissant, entendi que c’estoit la lanterne d'Epictetus, de laquelle on avoit autresfois refusé trois mille dragmes. Je considérai aussi le mode et accousirement insigne de la lanterne polymyxe de Martial, encores plus de la icosimyxe, jadis consacrée par Canope fille de Tisias. J'y notai très bien la lanterne pensile, jadis prinse de Thèbes on temple d'Apollo Palatin, ét depuis transportée en la ville de Cyme éolique par Alexandre le conquérant. J'en notai une aul-
(4) Dans les éditions, xxxu et xxxXH1, sont séparés à l'alinéà. Nous les réunissons d’après le manuscrit et suivant la pensée de l’auteur, vu leur brièveté:
(2) Pays des lumières, de la science:
(3) La Rochelle était le foÿer de la Réforme, (4) Frères lais qui quêétaient pour les couvents de femmes,
tre insigne, à cause d’un beau floc de soie cramoisine qu'elle avoit sus la teste. Et me fut dict que c'estoit Bartole, lanterne de droict. J'en notai pareillement deux aultres insignes, à cause des bourses de clystère, qu’elles portoient à la ceincture; et me fut dict, que l’une estoit le grand , et l’aultre le pelit luminaire des apothécaires (1). L'héure du soupper venue, la reine s'assit on premier lieu, conséquemment les aultres selon leur degré et dignité. D’entrée de table toutes furent servies de grosses chandelles de moule, excepté que la reine fut servie d'un gros et roide flambeau flamboyant de cire blanche, un peu rouge par le bout : aussi furent les lanternes du sang exceplées du reste, et la lanterne provinciale de Mirebalais : laquelle fut servie d'une chandelle de noix, et la provinciale du bas Poitou, laquelle je vid estre servie d'une chandelle armée (2:. Et Dieu sçait quelle lumière après elles rendoient avecques leurs mescherons. Exceptez aussi un nombre de jeunes lanternes, du gouvernement d'une gro‘se lanterne. Elles neluisoient comme les aultres, mais me sembloient avoir les paillardes couleurs (3).