‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 5 sur 327 · N'TUR · texte numérisé non relu

N'TUR

Il retient à souper Rabelais qui but largement a la santé du roï et à la bonne ville de Lyon.

judiciaire partie de astrologie estre blasmée, tant pour protesté 4.4. Ce n'est pas à nous de congnoître les la vanité de ceux qui en ont traicté , que pour la temps et moment que le Pere a mis en sa puissance.-Et frustration annuelle de leurs promesses, je me depor- à celte témérité est la peine interminée par le sage teray, pour le présent, de vous en narrer ce que j'en Salomon , Prov. xxv : Qui est persécuteur de sa matrouvois par les calcules de C. Ptolemée et aultres, etc. jesté sera opprimé de la mesme. » Cet Almanach, qui J'ose bien dire, considerées les frequentes conjonctions s’adressait plus particulièrement aux partisans et aux de la lune avec Mars et Saturne, etc., que, ledict an, au adeptes secrets de la Réformation, et qui prenait, à moys de may, il ne peut estre qu'il n'y ait notable mu- cause de ces citations empruntées aux Ecritures, un Catation, tant des royaumes que de religions, laquelle est ractère presque religieux, eut tant de vogue et de succès machinée par convenance de Mercure avec Saturne, etc. (cependant pas un seul exemplaire n’en est venu jusqu'à Mais ce sont secrets du conseil estroict du Roy éternel, nous), que Rabelais fut encouragé à composer chaque qui tout ce qui est et qui se fait modère à son franc ar- année un Almanach, du même genre, qui paraissait à bitre et bon plaisir, lesquels vaut mieux taire et les Lyon, tous les ans, chez son premier éditeur, François adorer en silence, comme est dict, Tob. xu1 : C'est Juste, demeurant devant Nostre-Dame de Confort. Il est bien faict de receler le secret du roy, et David le pro- presque certain que la collection des Almanachs de phete , Psalm. cxni, selon la lettre chaldaïque : Sei- Rabelais, antérieure à celle de Matthieu de Laensberg, gneur Dieu, silence l'appartient en Sion, et la raison il comprendrait, si nous la possédions, un intervalle dict, Psalm. xvr1 : Car il a mis sa retraicte en tenebres. de 20 à 22 années consécutives, depuis 1533 jusqu'à Dont, en tous cas, il nous convient bumblement humi- 1553, époque de sa mort. ‘

lier et prier , ainsi que nous a enseigné Jésus-Christ

Nostre Seigneur : que soit faict, non ce que nous souhai- Le premier livre du Pantagruel, qui est le second tonset demandons, mais ce que luy plaist et qu'il a de l’œuvre de Rabelais, se ressent malheureusement establi, devant que les cieulx feussent formez. Seule- du voisinage des Chroniques admirables du géant ment, que, en tout et partout, son glorieux nom soit Gargantua : la guerre de Pantagruel contre les Dipsanclifié. Remettons-le par dessus à ce que en est sodes n’est pas beaucoup supérieure à la guerre de escript ès éphémérides éternelles, lesquelles n'est licile Gargantua contre les Gos et les Magos, les Hollandais à l’homme mortel lraicter ou congnoistre, comme est et les Irlandais : il y a des chapitres entiers qui pour-

Paris. — Imp, Lacour em C°, rue Soufflot, 16. a

18 CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.

raient être retranchés sans nuire à l'ouvrage, et l'on renverrait volontiers à l'ancien Gargantua la défaite des trois cents géants, armés de pierres de taille; la guérison d'Epistémon, qui avait la tête coupée ; Je curage de l'estomac de Pantagruel, etc. Mais les détails de la naissance, de l’enfance et de l'éducation de Pantagruel sont écrits de main de maître, et l'on trouve la raison la plus élevée et la plus lumineuse au milieu des extravagances les plus plates et des allégories les -plus abstraites : Rabelais avait enterré des perles dans du fumier. Voilà pourquoi le livre plut à tout le monde, excepté aux moines et aux docteurs de Sorbonne, qu'il attaquait ouvertement : les lecteurs frivoles n'y virent que des récits facétieux et des événements fantastiques ; les lecteurs graves et instruits y découvrirent un sens profond, et y admirèrent , parmi les jeux d’une bouffonne imagination, un Démocrite riant les faits de notre vie humaine, comme l'avait annoncé Hugues Salel dans le dixain préliminaire à l'Auteur.

L'évêque de Paris, Jean du Bellay, qui revenait d’Angleterre, où il était ambassadeur de France, pour aller à la cour deRome, avec les mêmes pouvoirs sans le même titre, afin detravailler à laréconciliation de Henri VIII et de l'Eglise, retrouva Rabelais, en passant par Lyon, et lui offrit de l'emmener en qualité de médecin. Rabelais accepta cetle offre avec joie, et partit, au mois de janvier 1534. Jean du Bellay, qui n'était pas seulement un politique habile, un orateur éloquent et un poète latin comparable à ceux de l'antiquité, mais qui se sentait secrètement porté vers les doctrines philosophiques qu’on voyait poindre à travers la Réforme, n’avait pas manqué di aussitôt que le premier livre lui tomba entre les mains, et son admiration pour cet ouvrage ne fit que s’accroître à mésuré que Rabelais l’augmentait d'un livre nouveau. Cette admiration , ce nous semble, s’adressait moins encore à l’inépuisable gaîlé des détails et aux merveilleux caprices du style, qu’à la tendance supérieure des idées et à la nouveauté des points de vue moraux; Car, en ce même temps, Jean du Bellay, tout évêque de Paris qu’il fût, correspondait ouvertement avec Mélanchton, et, comme pour mieux témoigner son estime pour ce grand réformateur, il signait les lettres qu’il lui écrivait: Tuus ex animo (1).

Rabelais, dès sa jeunesse, avait souhaité visiter l'Italie et surtout la ville de Rome : ce beau voyage, qu'il allait faire en compagnie d’un ancien condisciple qui sympathisait si bien avec lui dans toutes les questions de philosophie, delittérature etdescience, ce voyage, durant lequel il n'aurait pas à s'occuper de pourvoir à ses dépenses de route et de séjour, ce voyage, qu'il paraît même avoir entrepris avec l’autorisation spéciale de François Ier (2), ce voyage était bien fait pour exciter son intérêt et sa curiosité : il se proposait de se mettre en rapport avec les savants dans chaque ville d'Italie où il passerait; il s’était promis de recueillirune foule d'ohservations précieuses sur les plantes, les animaux et les substances pharmaceutiques, dont la France était privée, disait-on ; enfin, il voulait employer la plume et le crayon, pour faire une description topographique de la ville de Rome, Il éprouva plus d'une déception : son passage dans les villes fut trop rapide pour qu'il pût lier connaissance avec les hommes instruits qui s’y trouvaient ; il ne rencontra en Italie ni plantes ni animaux qu'il n'eût déjà observés en France : il ne vit qu'un seul platane à la Rizzia, Arrivé dans la capitale du monde

(1) Eloge des Hommes savants, trad. de l’Hist. du pré

sident de Thou, avec des remarques par Teissier, édit. 1715, t4 11, p. 7, be À Fa

(2) Comme c'est un ordre du roi qui le fit revenir, on peut supposer qu’un ordre du roi l'avait fait partir. Clara principis patriæque voce revocatus, dit-il dans l’épitre dédicatoire citée ci-après.

e goûter le Pantagruel, :

ms. me |

chrétien, il consacra tout le temps que lui laissaient les affaires de l'ambassade à étudier les monuments et les débris de Rome antique, presque toujours accompagnant son maître, qui n’était pas moins curieux d'archéologie que lui-même, et qui avait acheté une vigne pour y faire des fouilles. L’ambassadeur lui avait adjoint deux jeunes gens de sa maison, Nicolas Le Roi et Claude Chapuis, qui l’aidaient à lever des plans, à dessiner des antiquités et à rassembler des notes; mais Rabelais s'arrêta au milieu de son travail, en apprenant qu'un antiquaire milanais, Barthélemi Marliani, avait mis sous presse une topographie de l’ancienne Rome (4).

I ne faut ni adopter ni rejeter aveuglément ce que la tradition rapporte des facéties de Rabelais devant le pape. Clément VII aimait à rire et n’était pas trop sévère sur la nature des plaisanteries, souvent licencieuses, qu'il provoquait lui-même. Brantôme a recueilli les incroyables demandes que mademoiselle de Tallard, une des filles d'honneur dé la reine de France, se permit d'adresser à ce pape, lors de l’entrevue de Clément VILetde FrançoisIer à Marseille en 1533. Rabelais serait donc encore resté bien loin de mademoiselle de Tallard, en admettant même qu'il eût tenu au Saint-Père les propos qu’on lui prête; mais, dans tous les cas, il ne les tint pas dans l'audience solennelle où l'ambassadeur harangua Clément VII. Il assistait pourtant à cette audience mémorable, dans laquelle Jean du Bellay, en présence du sacré collége et de tous les prélats de la Cour de Rome, prononca ce magnifique discours, qui le fit appeler la fleur choisie des Gaules (2). +.

Ce fut donc dans une audience particulière que, voyant l'ambassadeur baiser la mule du pape, ilse retira derrière un pilier, en disant à son voisin : « Si mon maître, qui est un grand seigneur, baise les pieds du Saint-Père le pape, que faudra-t-il donc que je lui baïse, moi qui nesuis qu'un petit personnage ? ». II a répété cette facétie, dans son Pantagruel, liv.1v, ch. xLvin : « Adonc (les Papimanes) s’agenouil- « lèrent devant nous et nous vouloient baiser les « pieds ; ce que ne leur voulûmes permettre, leur re- «montrant que au pape, si là, de fortune, en propre « personne venoit, ils ne sauroient faire davantage. — « Si ferions, si, répondirent-ils. Cela est entre nous @jà résolu. Nous lui baiserions le cul sans feuille et «les...» Rabelais, effrayé d’avoir parlé si légèrement de la pantoufle du pape, sort de la salle, saute sur un cheval qu’il rencontre, et le lance au galop, malgré un orage terrible qui éclate avec des torrents de pluie ; on lui crie d'arrêter, on l'invite à se mettre à l'abri, jusqu’à ce que l'orage soit passé. « J'aime mieux être mouillé que d’être brûlé, répond-il. Je crains moins la pluie que le feu. » Enfin, l'ambassadeur envoie quelqu'un de sa suite, qui le ramène au Vatican, en l’assurant que le pape ne lui veut pas de mal de son irrévérente boutade. Rabelais reparaît devant Clément VIl,qui l’accueille avec bonté, et qui s'engage à lui accorder tout ce qu'il demandera. Rabelais demande à être excommunié. Etonnement du pape et des assistants. Rabelais explique ainsi le motif de cétte étrange requête : « Saint Père, je suis Français et d’une petite ville nommée Chinon, qu'on tient être fort sujette au

(1) Tous ces détails sont consignés dans l’épitre dédicatoire de Rabelais, à Jean du Bellay, placée au-devant de l'ouvrage de Marliani, dans l'édition de Lyon.

(2) Voy. l’épitre dédicatoire déjà citée : « Quæ nos tum jucunditas perfudit, quo gaudio elati, qua sumus affecti lætitia , cum te dicentem spectaremus, stupente summo ipso pontifice Clemente, mirantibus purpuratis illis amplissimi ordinis judicibus, cunctis plaudentibus... Animad= verti equidem sæpe numero virorum illic quidquid erat naris emunctioris vocare te Galliarum florem delibatum (quemadmodum est apud Ennium)... »

fagot; on y a déjà brülé quantité de gens de bien et de mes parents ; or, si votre Sainteté m'excommuniail, je ne brülerais jamais, et voici ma raison : en venant à Rome, nous nous sommes arrêtés, à cause du froid, dans une méchante petite maison de la Tarentaise; une vieille femme s’élant mis en devoir de nous allumer un fagot et n'ayant pu en venir à bout, s’est écriée qu'il fallait que ce fagot fût excommunié de la propre gueule du pape, puisqu'il ne voulait pas brûler. » Ces bouffonneries, et d’autres sans doute moins grossières, ne déplurent pas au pape (1).

Rabelais, après être resté à peine six mois à Rome où il eut encore le temps d'apprendre l'arabe, que lui enseigna un évêque de Céramith (2), fut rappelé en France, clara principis patriæque voce, dit-il. Peutêtre allait-il porter au roi quelque communication importante de l'ambassadeur. On raconte qu’en arrivant à Lyon, il fut forcé de s'arrêter dans une hôtellerie, faute d'argent pour continuer sa route, etcommeilne voulait pas se faire connaître, de peur de compromettre le secret de sa mission, il imagina un singulier stratagème, pour sortir de cet embarras, qui a passé en proverbe sous le nom de quart d’heure de Rabelais. NH s'était déguisé de manière à n'êtrereconnu de personne, et il fit avertir les principaux médecins de la ville qu’un docteur de distinction, au retour de longs voyages, souhaitait leur faire part de ses observations : la curiosité lui amena un nombreux auditoire, devant lequel ilseprésentavêtusingulièrement, et parla longtemps, en contrefaisant sa voix, sur les questions les plus ardues de la médecine. On l’écoutait avec stupéfaction. Tout-à-coup il se recueille, prend un air mystérieux, ferme lui-même toutesles portes, et annonce aux assistanis qu’il va leur révéler son secret. L’attention redouble : « Voici, leur dit-il, un poison très subtil (boucon) que je suis allé chercher en ltalie, pour vous délivrer du roi et de ses enfants. Oui, je le destine à ce tyran, qui boitle sang du peuple et qui dévore la France. » À ces mots, on se regarde en Silence, on se lève, on se retire. Rabelais est abandonné de tous. Puis, peu d’instants après, les magistrats de la ville font cerner l'hôtellerie; on se saisit du prétendu empoisonneur, on lenferme dans une litière, et on l’emmène sous bonne escorte. Pendant le chemin, il est hébergé aux frais de la ville ; on le traite même magnifiquement, comme un prisonnier de distinction ; il arrive enfin à sa destination, frais et dispos. Français Ier est prévenu de l'arrestation d’un grand criminel; il veut le voir : on conduit devant lui Rabelais, qui a repris son visage et sa voix ordinaire. Francois ler sourit, en l’apercevant : « C’est bien fait à vous! dit-il, en se tournant vers les notables de Lyon, qui avaient suivi leur capture ; ce m'est une preuve que vous n’avez pas peu de sollicitude pour la conservation de notre vie; mais je n'avais jamais soupçonné d’une méchante entreprise le bonhommeRabelais.» Là-dessus, il congédie très gracieusement les Lyonnais confondus , et retient à souper Rabelais, qui but largement à la santé du roi et à la bonne ville de Lyon (3),

(1) Ces anecdotes, accréditées par la tradition, sont narrées, avec quelques autres, dans les Particularités sur la vie de Rabelais, qui paraissent extraites des manuscrits de Dupuy, et qui ont été imprimées dans beaucoup d'éditions . de Rabelais. Nous avons laissé de côté, toutefois, l’insigni= fiante réponse de Rabelais habillé en courrier.

(2) Voyez l’article RABELAIS, dans la dernière édition du Dictionnaire de Moreri.

(3) Le récit d'Antoine Le Roy, que j'ai suivi, me semble plus probable que celui où l’on voit Rabelais faire de petits paquets de cendre, qu’il intitule : Poison pour le roi, poison pour le dauphin, etc. Le Roy place cette anecdote en 1536 , à l'époque même de l'empoisonnement du dauiris par Montecuculli : ce qui n’a pas la moindre vraisem-

ance.

Rabelais retourna bientôt à Lyon, qu'il appelle le siége de ses études {ubi sedes est studiorum meorum), et il reprit ses travaux avec la même ardeur qu'avant son départ pour l'Italie. II venait de recevoir, par les soins de son ami Jean Sevin, qui était comme lui domestique de Jean du Bellay, un exemplaire de l'ouvrage de Marliani, nouvellement imprimé à Rome ; il fut satisfait de cet ouvrage, quoiqu'il n'en approuvât pas la division ; et jugeant inutile de continuer le travail qu'il avait commencé sur le même sujet, il se chargea seulement de réimprimer chez Sébastien Gryphe: Joannis Bartholomæi Marliani Mediolanensis Topographia antiquæ Romæ, avec un très petit nombre de corrections. La dédicace, qu'il adressa à Jean du Bellay clarissimo doctissimoque viro, comme un hommage public de reconnaissance, d'attachement et d’admiration, est datée de Lyon, 34 août 1534. ;

La réputation littéraire et scientifique de Rabelais était déjà assez bien établie à Lyon, pour qu'on lui pardonnât sa comédie du poison et son apostasie, qui paraît avoir été un obstacle sérieux à sa fortune médicale : il fut créé alors médecin du Grand-Hôpital (1), et, en cette qualité, il fit des cours publics d’anatomie qui ajoutèrent encore à sa renommée. Dans une séance solennelle qui avait attiré une foule considérable, il disséqua le corps d’un criminel qu’on avait pendu la veille, et il expliqua éloquemment la structure interne du corps humain (2). Rabelais se livrait avec ardeur à des études de tous genres, et au sortir de l’amphithéâtre, il montait à son observatoire, où il poursuivait ses travaux astronomiques bien avant dans la nuit. I publia, chez François Juste, un nouvel 4imamach pour l'an 1535, calculé sur la noble cité de Lyon, à l'élévation du pole par 45 degrez 15 minutes en latitude et 26 en longitude, et il donna aussi pour la même année une Pantagruéline pronos tication qui contenait, comme la première, la critique des vaines spéculations de l'astrologie judiciaire (3). Un passage de l’Almanach de 1535, cité par A. Le Roy dans ses Ælogia Rabelæsina, prouve aussi que Rabelais n’avait nullement l'intention de se donner pour un professeur d’astrologie, quoiqu'il en prit le titre plaisamment. Voici ce passage plein de bon sens : « Predire seroit legiereté à moy, comme à vous simplesse d'y adjouster foy. Et n’est encores, depuis la creation d'Adam, nul homme qui en aye traicté ou baillé chose à quoy l’on deubst acquiescer et arrester en asseurance. Bien ont aulcuns studieux reduict par

(4) C’est le titre qu’il prend sur son Almanach pour l’année 1535.

(2) Et. Dolet, dans ses poésies latines, adresse à Rabelais une pièce de vers (De medico quodam indocto, Carmen, 66.) contre un médecin qui, dans ses démonstrations inintelligibles sur un cadavre, semblait aussi muet que le cadavre lui-même. Dans une autre pièce, il fait parler ainsi le Pendu, disséqué par Rabelais :

Spectaculo lato expositus Secor : medicus doctissimus planum facit Quam pulchrè et affabrè ordinèque Fabricata corpus est hominis rerum Parens...

…. Totus ad extremum cumulor Honoribus, circeumfluoque

Jam gloria, quæ monstrum atrox voluit rapidis Corvis cibum esse et flantibus

Ludibrium ventis. Furat sors, jam furat :

Honoribus circumfluo.

Voici le titre de cette pièce : Cujusdam epitaphium qui exemplo edito strangulatus, publico postea spectaculo sectus est Fr. Rabeleso (sic) medico doctissimo fabricam corporis interpretante.

(3) La Pantagrueline pronostication pour l'an 1535 est citée dans les Nouv. Recher. bibliogr. de M. Brunet.

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D CRE UE OUR OR RP RER En

escript quelques observations qu'ils ont pris de main enmain ; et c'est ce que tousjours j'ay protesté, ne voulant, par mes prognosticz, estre en façon quiconques conclud sur l'avenir, ains entendre que ceulx, qui ont en art redigé les longues expériences des astres, en ont ainsi decreté que je le descris. Cela, que peut ce estre? Moins certes que neant »

Rabelais n'avait pas abandonné entièrement, pour la science, ces joyeuses compositions pantagruéli jues qui ne lui prenaient que le temps de la réfection corporelle. Après avoir réimprimé chez François Juste le Pantagruel (152%, in-80), en qualifiant Alcofribas Nasier d'Abstracteur de la quintessence, ce qui permet de supposer qu'il s’occupait de la pierre philosophale, en ce temps-là, et qu’il reconnut bientôt l'inanité des secrets hermétiques. Il publia un nouveau Gargantua, dans lequel il n'avait laissé, de l'ancien, que des noms, quelques faits et une vingtaine de phrases ou d'idées comiques : La vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel, jadis compousée par l’Abstracteur de quintessence; livre plein de pantagruelisme (Lyon, Fr. Juste, 1535, in-16 de 4102 f. goth.). Cette édition, conforme à toutes celles qui furent imprimées depuis, fit complétement oublier les premiers essais qui avaient popularisé le nom du géant Gargantua, et on commença, partoute la France, à chercher le sens caché de ces livres de haute graisse, legers au prochas et hardis à la rencontre, que Rabelais compare aux silènes, petites boîtes peintes au-dessus de figures joyeuses et frivoles, et renfermant les fines drogues, pierrerieset autres choses précieuses. Ce fut à qui romprait l'os médullaire, pour y trouver doctrine absconse, laquelle, disait Rabelais, vous révélera detrès hauts sacrements et mystères horrifiques, tant en ce qui concerne nostre religion qu'aussy l'estat politique et vie économique (Prologue). Le succès du nouveau Garganlua, qu'on peut appeler définitif, égala celui du Pantagruel, et la ville et la cour demandèrent à l’envi la suite de ces belles billevesées.

On a pensé que Rabelais était le fondateur d'une société secrète de pantagruélistes, qui se proposaient de répandre la réforme religieuse de Calvin dans le peuple, et la philosophie épicurienne parmi les hautes classes de la société. L'abbaye de Thélème (1), décrite dans le nouveau Gargantua, représentait cette philosophie telle que l'avaient comprise Rabelais, Etienne Dolet, Bonaventure des Periers, Clément Marot, Maurice Sève, Lyon Jamet, et les hommes les plus éminents de ce temps-là. Cette philosophie {hélémite ou pantagruélique différait essentiellement de la Réforme austère et inflexible de Calvin. Aussi, Calvin, qui avait compté jusqu'alors sur l'appui de la plume de Rabelais, manifesta-t-il avec amertume son mécontentement à l'égard d’un ouvrage, sceptique et obscène, qui contrariait ses projets au lieu deles seconder : dès ce moment, il se sépara de ce Lucien qu'il n'espérait plus discipliner dans les rangs de ses prosélytes, et cette brouille, envenimée par le temps et l’absence, devint de la haine, qui éclata plus tard, quand Calvin se fut fait pape de Genève et Rabelais curé de Meudon (2).

(1) M. Lenormand, qui Joint tant de goûtet de littérature à une érudition si variée et si étendue, doit publier un mémoire dans lequel il examine les opinions de Rabelais, qu’il trouve luthérien dans le premier livre du Pantagruel, et seulement épicurien dansle cinquième. Nous regrettons bien de ne pouvoir profiter des recherches et des découvertes, sans doute neuves et curieuses, de M. Lenormand.

(2) Le Duchat cite une lettre de Calvin, datée de 1539, où paraît déjà sa mauvaise humeur au sujet du Libertinage de Rabelais. Voy. l'Avertissement de l'édition de Le Duchat, Calvin, dans son Traité de Scandalis, qui parut plus tard * formula très nettement le sujet de sa rancune contre son ancien ami : « Celebrem illum Franciscum Rabelæsium dit Gisbertus Voetius dans son livre Selectarum disputa-

Mais, pour compenser la perte de cet ami dur et ambitieux, Rabelais en gagna de nouveaux et s’attacha davantage les anciens, depuis la publication du Gargantua, qui le mit tout d'abord à la tête des écrivains français. Il y eut surtout une communauté plus intime de sentiments, de goûtset de travaux, entre lui, Etienne Dolet et Clément Marot, qui habitait Lyon, à cette époque, pour se soustraire aux poursuites de la Sorbonne et du parlement de Paris contre les partisans avoués de la Réforme. Marot avait embrassé alors le pantagruélisme, comme il fit ensuite le calvinisme, ave c cette versatilité d'opinions que le malheur de toute sa vie aurait dû corriger. Marot adressa ces jolis vers à Rabelais, qui lui enseignait la règle des Thélémites :

S'on nous laissoit nos jours en paix user, Du temps présent à plaisir disposer,

Et librement vivre comme il faut vivre, Palais et cours ne nous faudroit plus suivre, Plaids ne procès, ne les riches maisons, Avec leur gloire, et enfumés blasons.

Mais, sous belle ombre, en chambre et galeries, Nous pourmenans, livres et railleries,

Dames et bains seroient les passe-temps,

Lieux et labeurs de nos esprits contens.

Là, maintenant, à nous point ne vivons,

Et le bon temps périr, pour nous, savons,

Et s'envoler, sans remèdes quiconques !… Puisqu’on le sait, que ne vit-on bien donques?

La crainte d'une persécution qui pouvait finir par un bûcher sépara les trois amis, dont Etienne Dolet avait célébré en vers latins l’union fraternelle (1). Des placards blasphémateurs contre le säcrifice de la messe ayant été affichés la uit dans Paris, et une image de la Vierge, placée à l'angle d’une rue, ayant été profanée, François Ier déclara qu’il se couperait Je bras lui-même, s'il savait que son bras fût gangréné d'hérésie, et ordonna au parlement d’user de rigueur à l'égard des hérétiques : six malheureux furent suppliciés sur la place de l'Estrapade, en présence du roi et de toute la cour. Marot apprit qu'uue enquête avait eu lieu dans son cabinet de travail à Paris, et qu’on avait saisi chez lui des livres condamnés par l'Université : il s’enfuit aussitôt de Lyon et se retira en Béarn, auprès de la reine de Navarre, qui accordait asile et protection à tous ceux de la religion; il ne se crut pas même en sûreté à la cour de sa bonne maiïtresse , el il se réfugia bientôt à Ferrare, dont la duchesse, Renée de France, n'était pas moins favorable aux idées et aux apôtres de la Réforme. Etienne Dolet, qui se fiait trop à l'intervention de François Ier, qu’on lui donnait pour père, fut enfermé dans les prisons de Lyon et y resta jusqu’à ce que son protecteur, Pierre Duchâtel, évêque de Tulle et lecteur du roi, l'eût fait remettre en liberté. Rabelais, qui s'était plus compromis encore que Dolet et Marot, en faisant la satire du catholicisme et des moines dans le Gargantua , jugea prudent de s'éloigner pour laisser passer l'orage, et il retourna précipitamment en Italie.

Nous sommes très embarrassés pour donner une date précise au séjour plus ou moins prolongé que Rabelais aurait fait à Castres et à Narbonne. Il est certain cependant qu'il a résidé dans ces deux villes. Le

tionum theologicarum, et cum eo Deperium, Goveanum ex multis nominat Calvinus, Tractatu dé Scandalis,quos gustu veritatis antea imbutos, cæcitate percussos dicit, quod sacrum illud æternæ vitæ pignus sacrilega ridendi audacia profanassent. »

(1) Voyez, dans les poésies de Dolet, une pièce de vers adressée à François Rabelais : De mutua inter se et Clementem Marotum amicitia.

FRANCOIS RABELAIS. a!

savant ex-oralorien, Toussaint Grille d'Angers, qui fut à même de recueillir en Touraine et en Anjou les renseignements les plus précieux sur la vie de Rabelais, a dit, dans une note inédite , que l’illustre cordelier, congédié du couvent de Fontaine-le-Comte, « passa de là à Castres où il écrivit.ses ouvrages » (1|. La résidence de Rabelais à Castres est encore mentionnée ailleurs, mais nous ne croyons pas qu'il ait écrit dans celte ville son Gargantua ou son Pantagruel. Quant au séjour de Rabelais à Narbonne, ce fait n'est pas moins prouvé par une pièce de vers de Salmon Macrin, secrétaire du cardinal du Bellay, qui avait été évêque de Narbonne. Ce fut sans doute dans l'intervalle de cet épiscopat, que Rabelais suivit à Narbonne son protecteur , qui n’y faisait que de courtes visites diocésaines. Or, en 1539, Jean du Bellay passa de l'évéché de Narbonne à celui de Paris, et l'on peut supposer qu’il ne reparut plus dans son ancien diocèse. Voici la pièce de vers que Macrin publia en 1537 (Odarum lib. VI. Lugd., Seb. Gryphius, in-80), mais qui fut sans doute composée antérieurement : c’est un pompeux panégyrique de Rabelais, érès habile médecin (medicum peritissimum) , qu'il représente aussi comme un savant astrologue et comme un savant écrivain, plein d'esprit et de malice.

Idem Rablæsi pene solum mihi est Natale tecum : Juliodunicis

Nam Chino vicinus nucetis Contigua regione floret :

Aerque nostris civibus actius Hauritur idem parque serenitas, Par ruris uligo beati,

Mirum eadem quoque lenitudo.

Natalis agri concilians tibi Vicinitas me, jungit amabili Vinclo, sed impense tuarum Vis sociat mage litterarum.

Chinonenses inter enim tuos

Unus Rablæsi es, cui Deus, et favens Natura , doctrinam legentem

Non neget, atque sales acutos :

Unus lepores cui simul atticos Et circularis dona peritiæ Dilargiatur, florulentam et Cognitionem utriusque linguæ.

Artem ut medendi præteream, et tibi Sudore multo parta mathemata, Quid luna, quid stellæ minentur, Quid rapidi facies planetæ,

Tu non Galeno Pergamæo minor, Multos ab atris faucibus eximis Lethi propinquantis, tuaque Depositos opera focillas.

Quid quæque radix herbave conferat, Ung'ie tenes, et non secus ac tuos, Famamque lucraris perennem,

Arte levans genus omne morbos.

Testes tuarum Parisii artium, Testisque Narbo, Martius atque Atax, Et dite Lugdunum, penates

Sunt tibi ubi placidæque sedes,

Quand Rabelais revint àRome, vers la fin de l’année 1536, Jean du Bellay y était toujours chargé des affaires de François Ier, quoique l’évêque de Mâcon eût été envoyé depuis en qualité d’ambassadeur extraordinaire. Paul INT, qui avait succédé à Clément VII, témoignait la même estime que son prédécesseur à Jean du Bel-

(1) Nous devons la connaissance de cette note à un des neveux de M. Grille, M. Leclerc, qui a bien voulu y joindre pour notre usage un ingénieux commentaire. M. Leclerc, que nous avons déjà remercié de ses utiles communications au sujet de la biographie rabelaisienne, est un des hommes les plus lettrés d'Angers.

A lay, qu'il venait de nommer cardinal. Rabelais, fût-il hérétique et athée, se trouvait donc en sûreté dans la maison de son maître , où il rentra comme médecin, lecteur, secrétaire et bibliothécaire. Mais ses ennemis de France pouvaient l’atteindre à Rome, en l’accusant d'avoir apostasié et jeté le froc aux orties : il céda aux conseils de ses amis, qui l'invitaient à obtenir du pape une absolution générale, et à mettre ainsi sa vie passée à l'abri de la sévère application des lois ecclésiastiques. On est forcé de supposer qu’il sentait le danger de sa position, lorsqu'il rédigea une Supplique pour apostasie (Supplicatio pro apostasia), qui contraste singulièrement avec les doctrines et le ton des livres de Gargantua et de Pantagruel. Dans cette supplique, après avoir fait l'aveu de ses fautes et raconté sommairement sa fuite du couvent de Maillezais, il demandait au pape, outre une absolution pleine et enlière , la permission de reprendre l’habit de Saint- Benoît, de rentrer dans un monastère de son ordré, où l'on consentirait à le recevoir, et de pratiquer partout l’art médical , dans un but de charité et sans aucun espoir de lucre, en n’employant toutefois ni le fer ni le feu dans des opérations chirurgicales (citra adustionem et incisionem).

Voici cette pièce curieuse, qui porte l'empreinte du

‘ Style latin de Rabelais :

Beatissime pater, cum aliàs postquam devotus orator Franciscus Rabelais, presbyter Turonensis diœcesis , tune ordinem Fratrum Minorum de Observantia professus , sibi quod de ordine Fratram Minorum hujusmodi, in quo ad sacros etiam presbyteratüs ordines promotus extiterat, et in illis etiam in altaris ministerio sæpius ministraverat ; ad ordinem S$. Benedicti in ecclesia Maleacensi dicti ordinis se liberè transferre, per felicis recordationis Clementem papam VI!, prædecessorem vestrum, apostolica oblinuerat autoritate concedi, seu indulgeri; idem orator ad dictum ordinem $S. Benedicti in eadem ecclesia se juxta concessionem, seu indultum prædictum transtulisset, et deinde secum ut unum vel plura cum cura vel sine cura, dicti seu alterius tunc expressi ordinis regularis, aut cum eo vel eis et sine illis unum curatum seculare certo tune expresso modo qualificatum, beneficia ecclesiastica, si sibi exinde canonicé conferrentur, recipere, et insimul quoad viveret retinere liberè et licitè posset, eadem fuisset autoritate dispensatum; dictus orator, absque licentia sui superioris, a dicta ecclesia discedens, regulari dimisso, et præsbyteri se— cularis habitu assumpto, per seculum diu vagatus fuit, eoque tempore durante, Facultati medicinæ diligenter operain dedit, et in ea gradus ad hoc requisitos suscepit, publice professus est, et artem hujusmodi practicando pluries exercuit in suis ordinibus susceptis prædictis, et in altaris ministerio ministrando, ac horas canonicas et alia divina officia, aliàs forsan celebrando, apostasiæ maculam ac irregularitatis et infamiæ notam per tantum temporis ita vagabundus incurrit. Verum, Pater sancte, cum dictus orator ad cor revyersus, de præmissis doluerit et doleat ab intimis, cupiatque ad ordinem S. Benedicti hujusmodi in aliquo monasterio, seu alio ejusdem ordinis regulari loco, Cum animi sui quiete, redire; supplicat igitur humiliter supradictus orator, quatenus secum, ut deinceps in monasterio seu regulari loco prædictis, ad quod seu quem se transferre contigerit, cum regulari habitu,debitum Altissimo reddat perpetud famulatum, more pii Patris compatientes, ipsumque specialibus favoribus et gratiis prosequentes, eundem oratorem ab excessibus et apostasiæ nota, seu macula hujusmodi, nec non excommunicationis et aliis ecclesiasticis sententiis, censuris, et pœnis, quas præmissorum occasione quomodolibet incurrit, absolvere, secumque super irregularitate per eum proptereà contracta, ut ea non obstante susceptis per eum ordinibus, ac dispensatione sibi concessa prædictorum et in eisdem ordinibus, et in altaris ministerio ministrare liberè et licitè valeat dispensare, omnemque inhabilitatis et infamiæ maculam sive notam per eum dicta occasione contractam ab eo penitus abolere, ipsumque oratorem in pristinum, et eum in quo ante præmissa existebat statum restituere et plenariè reintegrare, sibique, quod de dicta ecclesia Maleacensi ad aliquod monasterium, seu alium regularem locum ejusdem ordinis S. Benedicti, ubi benevolos invenerit receptores, se liberè et licitè transferre, et interim post hujusmodi translationem ad dictam ecclesiam Maleacensem, seu Episcopum,

29 CHEFS-D'OEUVRE ETROPÉENS.

D 0 TRS TEE DE À Ne.

Capitulum, vel conventum, aut personas ejusdem in genere vel specie minimè teneri nec obligatum fore, ut nihilominùs omnibus et singulis privilegiis, prærogativis et indultis, quibus fratres sive monachi dicti ordinis S. Benedicti utuntur, potiuntur et gaudent, ac uti, potiri et gaudere poterunt quomodolibet in futurum, ut et posiquam monasterium, seu regularem locum hujusmodi intraverit, utl, POtiri et gaudere , vocemque activam et passivam 1n eodem habere, et insuper artem medicinæ pietatis intultu Sine Spe lucri vel quæstus hic et ubicumque locorum extiterit, praticare liberè et licitè valeat, superioris sui etcujusvis alterius licentia super hoc minimè requisita, autoritate supradicta concedere et indulgere, sicque in præmissis omnibus, etc., judicari debere, irritum quoque, etc., decernere dignemint de gratia speciali, non obstantibus præmissis ac quibusvis constitutionibus et ordinationibus apostolicisdeillis ecclesiæ ac monasterii prædictis etiam iuramento etc. roboratis statutis etc. privilegiis quoque, indultis, ac literis apostolicis illis et quibnscunque quomodolibet concessis etc. quibus omni etiamsi de illis etc. tenore etc. placeat hac vice derogare cæterisque etc.

Et cum absolutione etc.,et quod obstantiæ omnes verioresque indulti et dispensationis hujusmodi tenores habeantur pro expressis seu in toto vel in parte exprimi possint ut de absolutione, dispensatione, rehabilitatione , abolitione, reintegratione, concessione, indulto, etiam quod possit dispensatione per eum obtenta hujusmodi juxta illius tenorem in omnibus uti, ac beneficia in ea comprehensa et qualificata si sibi alias canonice conferantur etc. illius vigore recipere et quoad vixerit retinere, nec non medicinam ut præfertur de licentia sui superioris, ac citra adustionem et incisionem, exercere ac translatione et decreto præpetitis pro eodem oratore modo et forma præmissis quæ sic pro sigillatim repetitis habeantur ut in literis latissime exprimi etc. extendi valeant simul vel ad partem in forma gratiosa.

Et quod præmissorum omnium , et singulorum qualitatum, diæcesium, ordinum dependentium, omnium cognominis ac etiam causarum quibus et propter quas ad hujusmodi translationem faciendam nititur quatenus opus sit aliorumque necessariorum major et verior specificatio et expressio fieri possit in literis per breve, S. V. prout videbitur expediendis attento quod orator est præsens in curia.

. Rabelais s'était fait des amis et des admirateurs jusque dans ie sacré Collége, et les cardinaux romains les plus ausières pardonnaient au philosophe ses imprudences et ses témérités, eu égard à son admirable esprit et à son prodigieux savoir. Il ne Youlut pas invoquer l'entremise du cardinal du Bellay et de l’évêque de Mâcon : « Combien que, de leurs grâces , dit-il, s’y fussent offerts à y employer non-seulement leurs paroles et faveur, mais entièrement le nom du roy » (1). Ce fut probablement un sentiment de délicatesse qui l'empêcha de se servir du crédit de son maitre, pour faire agréer sa Supplique par le pape : il craignait que le cardinal du Bellay ne se fit tort aux yeux du clergé de France, en se déclarant le protecteur de l'ennemi des moines et de la Sorbonne : peutère même élait-il sous le coup d'un procès qui lui rappelait celui de Berquin. Il pria donc les cardinaux Ghinucci et Simonetta de surveiller son affaire et, grâce à leur intervention auprès de Paul III. il obtint tout ce qu’il demandait.

Dans la joie de ce succès, il écrivit à son ami confident, l’évêque de Maillezais, d’après l'avis duel il avait sollicité ces bulles : « Je vous puis avertir que mon affaire a esté concédé et expédié, beaucoup mieux et plus seurement que je ne l’eusse souhaité, et y a eu ayde et conseil de gens de bien; mesmement du nn dinal de Genutiüs, qui est juge du palais, et du cardinal Simonetta, qui estoit auditeur de la Chambre et bien sçavant et entendant telles matières. Le pape estoit d'advis que je passasse mondit affaire per Cameram; les susdits ont esté d'opinion que ce fust par la Cour des Contredits, parce que, in fore contentioso elle est irréfragable en France, et quæ per Contra-

(1) Lettre XII de Rabelais à l'évêque de. Maillezate.

dictoria transiguntur transeunt in rem judicatam ; quæ autem per Cameram , et impugnari possunt, el in judicium veniunt. En tous cas, il ne me reste qu’à lever les bulles sub plumbo.

« M. le cardinal du Bellay,ensemble M. de Mascon, m'ont asseuré que la composition me sera faite gratis, combien que le pape, par usance ordinaire, ne donne gratis, fors ce qui est expédié per Cameram. Restera seulement à payer les référendaires, procureurs et autres tels barbouilleurs de parchemin. Si mon argent est court, je me recommanderay à vos aumosnes. »

Quand il eut recu ses bulles peu de temps après, il s’empressa de l’annoncer à Geoffroy d’Estissac : « J'ay, Dieu mercy, expédié tout mon affaire, et ne m'a cousté que l'expédition des bulles : le Sainct-Père m'a donné de son propre gré la composition. Et crois que trouverez le moyen assez bon, et n’ai rien par icelles impétré qui ne soit civil et juridique; mais il y a fallu bien usér de bon conseil pour la formalité » (1).

Voici quelles étaient ces bulles, qui devaient fournir à Rabelais un moyen assez bon pour braver en face ses accusateurs : ;

DILECTO FILIO RARELAIS, MONACHO ECCLESIÆ MALEACENSIS ORDINIS SANCTI BENEDICTI, PAULUS PP. Ille

Dilecte filii, salutem et apostolicam benedictionem. Sedes apostolica et pia mater recurrentibus ad eam post excessum cum humilitate personarum statim libenter consulere ac illos gratioso favore prosequi consuevit, quos ad id aliàs propria virtutum merita multipliciter recommendant. Exponi siquidem nobis nuper fecisti quod aliàs postquam felicis recordationis Clemens papa VII, prædecessor noster, tibi ut te ordine Fratrum Minorum quem expressè professus, et in eo permanens ad omnes et sacros et presbyteratus ordines promotus fueras, ac in illis etiam in altaris ministerio sæpius ministraveras, ad ecclesiam Maleacensem ordinis S. Benedicti, et dictumordinemS. Benedicti te transferre vàleres, apostolica autoritate indulserat. Tuque indulti hujusmodi vigore ad ecclesiam et ordinem S. Benedicti prædictum te transtuleras , ac tecum unum seu plura beneficia ecclesiastica certis tunc expressis modis qualificatis, si tibi aliàs canonicè conferrentur, recipere et retinere valeres apostolica autoritate dispensari obtinueras. Tu absque tui superioris licentia ab ipsa ecclesia Maleacensi discedens, habitum regularem dimisisti, et habitu presbyteri secularis assumpto, per abrupta seculi diu vagatus es, ac interim literis in Facultate medicinæ diligenter operam dedisti, et in ea ad Bachalariatus, Licentiativæ et Doctoratus

Sradus promotus, necnon artem medicinæ publicè pro-

fessus fuisti et exercuisti. Cum autem, sicut eadem expositio subjungebat, tu de præmissis ab intimis dolueris et doleas de præsenti, cupiasque ad ipsum S. Benedicti, et aliquod illius monasterium vel alium regularem locum, ubi benevolos inveneris receptores te transferre, et inibi Altissimo perpetud famulari, pro parte tua nobis fuit humiliter supplicatum, ut tibi de absolutionis debitæ beneficio, ac aliàs statui tuo in præmissis opportunè providere de benignitate apostolica dignaremur. Nos igitur attendentes Sedis apostolicæ clementiam petentibus gremium suæ pietatis claudere non consuevisse, volentesque aliàs apud nos de religionis zelo, literarum scientia, vitæ ac morum honestate, aliisque probitatis et virtutum meritis multipliciter commendatum, horum intuitu favore prosequi gratioso, hujusmodi tuis in hac parte supplicationibus inclinati, te ab excommunicatione et aliis sententiis,censuris et pœnis, quas propter præmissa quomodolibet incurristi, nec non apostasiæ reatu et excessiuus hujusmodi autoritate apostolica tenore præsentium absolvimus, ac tecum super irregularitate per te propter ea, nec non quia sic ligatus missas et alia divina officia forsan celebrasti, et aliàs illis te immiscuisti, Contracta quoque, in singulis ordinibus prædictis, etiam in altaris ministerio hujusmodi ministrare , nec non dispensatione prædicta, el beneficia sub illis comprehensa juxta illius tenorem recipere et retinere, necnon de

(1) Lettres T et XII à l’évêque de Maillezais.

dicta ecclesia Maleacensi ad aliquod monasterium , vel alium regularem locum ejusdem ordinis S. Benedicti, ubi benevolos inveneris receptores, te transferre, necnon postquam translatus fueris, ut præfertur, omnibus et singulis privilegiis prærogativis et indultis, quibus alii monachi ipsius ordinis S. Benedicti utuntur, potiuntur et gaudent, ac uti, potiri et gaudere poterunt quomodolibet in futurum, uti, potiri et gaudere, inibique vocem activam et passivam habere, ac de licentia tui superioris, et citra adustionem et incisionem, pietatis intuitu, ac sine spe lucri vel quæstus in Romana curia,et ubicunque locorum artem hujusmodi medicinæ exercere liberè et licitè valeas autoritate apostolica et tenore præmissis de speciali dono gratiæ dispensamus, omnemque inhabilitatis et infamiæ maculam, sive notam ex præmissis insurgentem penitùs aboleraus, teque in pristinum et eum statum, in quo ante præmissa quomodolibet eras, restituimus et plenariè reintegramus; decernentes te, postquam ad aliquod monasterium, seu alium regularem locum translatus fueris, ut præfertur, eidem ecclesiæ Maleacensi, seu illius Episcopo pro tempore existenti, aut dilectis filiis Capitulo seu personis minime teneri, aut obligatum fore, non obstantibus præmissis ac constitutionibus et ordinationibus apostolicis, necnon ecclesiæ Maleacensis et ordinis S. Benedicti prædictorum juramento, confirmatione apostolica, vel quavis firmitate alia roboratis, statutis et consuetudinibus cæterisque contrariis quibuscumque. Volumus autem quod pænitentiam per confessorem idoneum, quem duxeris eligendum, tibi pro præmissis injungendam, adimplere omnino tenearis, alioquin præsentes literæ quoad absolutionem ipsam tibi nullatenüs suifragentur.

Datum Romæ, apud S. Petrum, sub annulo Piscatoris, die 17 Jan. 14536 (1537), Pontificatus nostri anno II.

Rabelais, nanti de ce bref papal qui le renvoyait absous, ne se pressa pas toutefois de revenir en France, où la persécution religieuse était dans toute sa force : il attendit à Rome l'arrivée de l'empereur Charles-Quint, qui venait de Naples rendre visite au pape et renouer avec le Saint-Siége les réseaux d'une nouvelle ligue contre François Ier. Rabelais était curieux de voir les fêtes de l'entrée magnifique qu'on préparait à l'empereur , et pour laquelle on avait démoli plus de deux cents maisons et trois ou quatre églises : ce que plusieurs, dit-il, interprèlent à mauvais présage. L'empereur remettait de jour en jour son arrivée : $4 j'avois, dit-il encore, autant d'escus comme le pape voudroit donner de jours de pardon, proprio motu, de plenitudine potestatis, et autres telles circonstances favorables, à quiconque la remettroit à cinq ou six-ans d'ici, je serois plus riche que Jacques Cœur ne fut onc » (1).

Cette prolongation de séjour à Rome avait épuisé les ressources pécuniaires de Rabelais, qui se recommandait souvent à la générosité de Geoffroi d'Eslissac. 11 lui écrit, vers le mois de février 1537 :

« Je suis contraint de recourir encore à vos aumosnes, car les trente escus, qu’il vous plut me faire icy livrer, sont quasy venus à leur fin; et si n’en ay rien despendu en meschanceté ny pour ma bouche. Car je bois et mange chez M. le cardinal du Bellay, ou M. de Mascon. Mais, en ces petites barbouilleries et meubles de chambre et entretenement d’habillemens, s’en va beaucoup d'argent, encore que je m'y gouverne tant chichement qu'il m’est possible. Si votre plaisir est de m'envoyer quelque lettre de change, j'espère n’en user qu'à vostre service, et n’en estre ingrat. »

Rabelais était l'intermédiaire de l’évêque de Maillezais auprès du cardinal du Bellay, qui paraissait peu disposé à l'appuyer en cour de Rome : l'évêque apparemment sollicitait le chapeau rouge. Rabelais excusait de son mieux les réponses ambiguës de son

(1) Lettre VIIL à l’évêque de Maillezais.

maître à l'endroit de Geoffroi d’Estissac (1), qu'il informait de toutes les nouvelles dans une correspondance qui arrivait en France sous le couvert de l'ambassadeur, à l’adresse de Michel Parmentier, libraire de Lyon (2). 11 faisait passer, par le même canal, mille petites mirolifiques (curiosités), venues de Chypre, de Candie et de Constantinople, qu'ilenvoyait en présent à madame d'Estissac, mère de l’évêque, ainsi que des graines de salade pour le jardin de Legugé. On a prétendu que Rabelais avait introduit en France la culture de la romaine.

« Touchant les graines que je vous ay envoyées, écrit-il, je vous puis bien asseurer que ce sont des meilleures de Naples , et desquelles le saint-père fait semer en son jardin secret du Belvédere. D’autres sortes de salades ne ont-ils par decà, fors de nasitord et d’arrousse. Mais celles de Legugé me semblent bien aussi bonnes, et quelque peu plus douces et amiables à l’estomach,mesmement de vostre personne; car celles de Naples me semblent trop ardentes et trop dures. Au regard de la saison et semailles, il faudra advertir vos jardiniers, qu’ilsne les sèment du tout sitostcomme on fait de par decà; car le climat n’y est pas tant avancé en chaleur comme ici. Ils ne pourront faillir de semer vos salades deux fois l’an, scavoir est en caresme et en novembre, et les cardes ils pourront semer en aoust et septembre; les melons, citrouilles et autres, en mars ; et les armer certains jours de joncs et fumier léger , et non du tout pourri, quand ils se doulteroient de gelée. On vend bien icy encore d’autres graines, comme des œillets d'Alexandrie, des violes matronales, d’une herbe dont ils tiennent en esté leurs chambres fraisches, qu’ils appellent Belvedere, et aultres de médecine. Mais ce seroit plus pour madame d’Estissac. S’il vous plaist de tout, je vous en envoiray, et n’y feray faute » (3).

On ne sait pas si Rabelais eut la patience d'’attendre la venue de l’empereur : il était appelé en même temps à Montpellier et à Paris; car il voulait se faire recevoir docteur en médecine dans la Faculté où il avait pris tous ses degrés, et il devait toucher les revenus d’unbénéfice que le cardinal du Bellay lui avait assigné dans l’abbaye de Saint-Maur des Fossés. Cette abbaye était annexée à l'évêché de Paris et transformée en collégiale, par un bref de Clément VII, depuis l’année 1533 ; mais le bref ne fut mis à exécution que le 7 août 1536, et l’archidiacre de la cathédrale de Paris installa huit chanoines à‘la place des moines, savoir : Catherin Deniau, Denis Camus, Jean Chandelou, Jean Lucas, Louis Mazallon , Philibert Friant, Jacques du Fou, Louis de Venoy. Rabelais, qui avait été nommé à la neuvième prébende par le cardinal, né put que se faire représenter par procureur; mais, ses collègues s’opposèrent à l’effet de sa procuration, sans doute à cause de son apostasie, qui ie livrait aux censures ecclésiastiques. Les bulles d’absolution qu'il obtint avaient donc pour principal objet, sinon de lui ouvrir les portes du monastère de Saint-Maur, du moins d'établir ses droits de prébendier (4).

(1) Lettre XI à l’évèque de Maillezais.

(2) On ne possède que seize lettres de cette correspon= dance, qui ont été publiées pour la première fois par les frères Scévole et Louis de Sainte-Marthe, sous ce titre : Epistres de maistre Fr. Rabelais, docteur en médecine, escriptes pendant son voyage d'Italie, avec des observations et la vie de l’auteur. Paris, Ch, de Sercy, 4651, in-8. Nou= velle édition, augmentée par Denis Godefroy, Bruxelles, Fr.Hoppens, 1710, in-8.

(3) Lettre XIT à l’évêque de Maillezais.

(4) Histoire du diocèse de Paris, par l'abbé Lebeuf, t, v, p. 131. Voy. plus loin la seconde Supplique au pape.

Paul HT voulut voir, dit-on, ce joyeux diseur de bons mots, qui avait fait rire Clément VII el ses cardinaux. Rabelais, dont le respect ni la crainte n’avaient jamais lié la langue, n'épargna pas Paul III plus que Clément VIL (1). On présume que Rabelais inspira quelquefois à la statue de Pasquin ces épigrammes hardies, qui, durant son séjour à Rome, amusèrent le peuple romain (2), et l'on trouve dans ses lettres à l'évêque de Maillezais plusieurs traits de satire à l'adresse du pape. Ici, c'est une raillerie contre la superslitieuse crédulité de Paul T1, qui s’entourait d'astrologues et d’horoscopes :

«Je vous envoye un livre de prognostics, duquel toute ceste ville est embesoignée, intitulé : De eversione Europæ. De ma part, je n’y ajouste foy aucune. Mais on ne veid onc Rome tant addonnée à ces var nitez et divinations, comme elle est de présent. Je crois que la cause est, car

Mobile mutatur semper cum principe vulgus. »

Là, c’est l’hisloire des amours adultères du pape.que l'on accusait d'avoir aimé sa propre sœur et de vivre Inceslueusement avec sa propre fille :

« Vous demandez si le seigneur Pierre-Louis (Farnèse, duc de Parme) est légitime fils ou bastard du

pape. Scachez que le pape jamais ne fut marié ; c’est-:

à-dire que le susdit est véritablement bastard. Et avoit le pape une sœur belle à merveille. etc. » (3).

Ce fut au commencement du mois de mars 1537 que Rabelais quitta Rome pour se rendre directement à Montpellier. I] fut promu au doctorat dans la Faculté de médecine, sous la présidence d'Antoine Griphy , le 22 mai suivant, comme il l’a consigné lui-même sur les registres : Ego Franciscus Rabelæsus, diwcesis Turonensis, Suscepi gradum doctoratäs sub R. Antonio Griphio in preclara medicinæ Facultate. Die 22 mensis Mai, anno Domini 1537. RaABELæsus. Rabelais paya son tribut de docteur à la Faculté, en faisant des leçons publiques dans lesquelles il interpréta en grec les Pronostics d'Hippocrate : il fit encore, l’année suivante, un Cours d'anatomie, et il reçut des mains du doyen de la Faculté, Jean Schiron, un écu d'or, comme honoraires ou indemnité de la lecon qu'il avait faite, peutêtre à la place du professeur titulaire (4).

Pendant le séjour qu’il fit alors à Montpellier, Rabelais retrouva dans cette ville une de ses anciennes

(1} « Neque erat solum in scribendo salis et facetiarum plenus, verum et eamdem jocandi libertatem apud quem- ‘libet et in omni sermone retinebat: adeo ut Roma cum Joanne Bellayo profectus, et in Pauli LIT conspectum venire

jussus, ne ipsi quidem pontifici maximo pepercerit.» Sam. Marthani, Elogiorum, lib. r.

(2) Dans le Chansonnet de Pasquil, rapporté par Rabelais (lettre XIII) avec une complaisance qui sent son auteur, on peut lui attribuer cet énergique conseil adressé au roi de France, en présence des mystères politiques qui se Jouatent à Rome : Quid voles id tenta.

(8) Lettres VI et XV à l’évêque de Maillezais. Dans cette dermère , Rabelais s'était servi de termes si peu ménagés pour raconter le viol de Julie Farnèse par le pape Alexandre VI, que les éditeurs n’ont pas osé les imprimer.

(4) Mém. de la Fac. de méd. de Montpellier, p. 322 et ‘323. On lit dans le registre des procureurs des écoliers, sous l'année 1537 : « D. Franciscus Rabelæsus , pro suo ‘ordinario, elegit librum Prognosticorum Hippocratis, quem græce lnterpretatus est; » et sous l’année 1838 : « Accepi præterea à D. Schyronio aureum unum, pro anatome, ‘quam interpretatus est D. Franciscus Rabelæsus. » C’est la

‘dernière fois que le nom de Rabelais se trouve dans les registres. Ç D)

CHEFE-D'OŒUVRE EUROPÉENS.

connaissances de Lyon, Hubert Sussanneau, de Soissons , qui était devenu docteur en droit ét en médecine. Depuis qu'ils s'étaient perdus de vue, Sussanneau avait renoncé au métier de correcteur d'imprimerie, mais non pas aux œuvres de poésie et d’érudition. Il avait publié à Paris son Dictionarium ciceronianum, suivi d’un livre d’épigrammes latines, et il se préparait à mettre sous presse un nouveau recueil de vers latins, intitulé : Ludi, quand il tomba gravement malade. Malgré la controverse religieuse qui l'avait brouillé avec Rabelais, il ne balança pas à s'adresser à ce savant homme, qui lui inspirail plus de confiance que tous les professeurs de la Faculté de Montpellier, et Rabelais répondit à cette confiance en le guérissant. Leur réconciliation data de la convalescence du poèle, qui ne manqua pas, dans ses Ludi, de célébrer cette belle cure (1).

Rabelais n'était pourtant pas professeur et conseiller royal dans la Faculté de Montpellier, à laquelle il paraît avoir dit un dernier adieu au milieu de l’an 1538. La Faculté, néanmoins, plaça son portrait entre ceux des professeurs, et ce portrait original, qui fut peint vers cette époque, représente Rabelais avec un port noble et majestueux , un visage régulier, au teint frais et fleuri, une belle barbe d'un blond doré, une physionomie spirituelle , des yeux pleins de feu et de douceur à la fois, un air gracieux, quoique grave et réfléchi (2).

Il faut supposer que Rabelais vint à Paris retrouver ses anciens amis Clément Marot et Dolet, l’un sorti de prison et l'autre rappelé de l'exil. Marot, violemment attaqué par ses ennemis littéraires et catholiques, avait invoqué le nom imposant de Rabelais, contre les calomnies de François Sagon. Dans l'épître publiée sous le nom de son valet Frippelippes, il lui faisait dire :

Par mon âme ! il est grand’ foison, Grand” année et grande saison

De bestes qu’on dust mener paistre, Qui regimbent contre mon maistre.

Je ne vois point qu’un Saint-Gelais, Un Heroet, un Rabelais,

Un Brodeau, un Sève, un Chappuy, Voisent écrivant contre lui.

Sagon et ses partisans, dans leurs réponses. eurent soin d'écarter ceux derenom clair, que Clément prend pour son bouclier, et se gardèrent bien surtout d’exciter par des provocations ou des injures la verve redoutable de Rabelais : ils se souvenaient sans doute que l’auteur du Pantagruel avait marqué du sceau du ridicule les ouvrages d'Hélisenne de Crenne, pseudonyme d'un poète limousin qui s'était avisé de contrefaire le langage francais en écorchant le latin. ]1 ne serait pas impossible que Rabelais, pour châtier l'outrecuidance de ces écoliers qui se permettaient d'éplucher le style de Marot, ait composé l’Æpitre du Limousin de Pantagruel, grand excoriateur de la lingue laliale, envoyée à un sien amicissime , résident en l’inclyte et famosissime urbe de Lugdune (3). Fut-ce

(1) Voy. Hub. Sussannœi, Ludorum libri, recens conditi atque editi. Parisiis, 1538, in-8.

(2) Notice. par M. Kuhnholtz, p. 24.

(3) Outre le chap. vr du liv. 11, que Rabelais consacre à critiquer le jargon latin-français, qui s'était introduit dans les colléges et qui menaçait d’envahir la langue usuelie, il a rendu plus sensible le ridicule de ce jargon, dans cette Epitre en vers qu’il a signée Desbride Gousier. Nous n’étions pas d’abord éloignés de croire que le Limousin pouvait être Ronsard, mais Ronsard était vendômois et n'avait que huit ou neuf ans, lors de l'apparition du Pantagruel.

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