‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 6 sur 327 · AIT AVI · texte numérisé non relu

AIT AVI

Rabelais exerçait alors la médecine avec succès et mettait en pratique son système de pantägruélisme,

par reconnaissance, que Marot, dans un dixain en l’honneur des poètes qui s'étaient déclarés pour lui, glorifie Chinon, la ville natale de Rabelais ?

Rabelais exerçait alors la médecine avec succès (1) et mettait en pratique son système de pantagruélisme, même avec ses malades, qu'il cherchait toujours à faire rire, puisque , dit-il , le rire est le propre de l’homme (dixain 4ux lecteurs, liv. 1). Pour excuser ingénieusemenut l’intempérance de sa langue et de son humeur folâtre et comique, il disait que « n’y ayant rien de plus contraire à la santé que la tristesse et la mélancolie, le prudent et sage médicin ne devoit pas moins travailler à resjouir l'esprit abattu de ses malades qu'à guérir les infirmitez de leur corps. » Il était doué, d'ailleurs, d’une de ces heureuses physionomies qui commandent la confiance et l'affection. « Le minoys du médicin, chagrin, tétrique, reubarbatif, catonian, mal-plaisant, mal-content, sévère, rechigné, contriste le malade; et du médicin la face joyeuse, sereine, gracieuse, ouverte, plaisante, resjouit le malade. Cela est tout esprouvé et tout certain. » Rien n'empêche donc de croire, comme il nous le dit à plusieurs reprises, qu'il composait ses œuvres pantagruéliques

(1) Praxim ibidem et alibi in multis locis per mullos annos exercuit, dit-il dans sa seconde Supplique.

pour le soulagement des affligés et des malades, ainsi que Renaudot, un siècle plus tard, créait la Gazette de France, dans une intention analogue. Voilà pourquoi, dans ses Prologues , il s'adresse toujours aux pauvres goutteux et aux vérolés très précieux (1).

Nous croyons pouvoir adopter entièrement l'opinion toute nouvelle d’un écrivain (2) qui a pensé que Rabelais s'était consacré plus spécialement à l'étude et à la guérison des maladies vénériennes. Selon le système de cet écrivain, les deux premiers livres du Gargantua et du Pantagruel auraient été composés seulement dans le but de distraire et d’amuser les malades, auxquels on faisait suer la vérole, en les tenant renfermés dans des étuves. La méthode sudorifique exigeait quinze ou vingt jours de traitement, durant lesquels le moral avait une telle influence sur le physique, que la mélancolie pouvait engendrer chez le patient une complication de maux. « Le meilleur moyen que j'ai trouvé de guérir les douleurs et Les fistules, écrivait

(1) Voy. l'épitre au cardinal Odet de Châtillon, en tète du ive livre,et les Éloges de Scévole de Saïinte-Marthe, traduits du latin, par Fr. Colletet.

(2) Pierre Dufour, dans son Histoire de la Prostitution, t. v, p. 31 et 392.

Paris, — Imp. Laccu: ET C°, ru Soufflot, 40. 4

le médecin italien Gaspard Torrella, qui avait introduit cette méthode en France, c’est de faire suer le malade dans un four chaud, ou du moins dans une étuve, pendant quinze jours de suite, à jeun. » Gargantua et Pantagruel n'étaient pas de trop, on le comprend, pour entretenir la bonne humeur de ces pauvres victimes qui souffraient d'horribles douleurs dans tous les membres. L'écrivain, qui nous explique de la sorte pourquoi les livres pantagruéliques sont dédiés aux vérolés très précieux, a signalé le premier un fait liltéraire à peu près incontestable, en prouvant que Rabelais était le véritable auteur du Triumphe de très haute et très puissante dame Férole, royne du Puy d'Amours, sous le pseudonyme de Martin d'Orchesino. « Martin Dorchesino, dit-il, ou d'Orchesino, qui se qualifie inventeur des menus plaisirs honnestes, faisait dire au héraut d'armes du 7riumphe, publié en 1539 , à Lyon, chez François Juste, libraire, devant Nostre-Dame du Confort :

Sortez, saillez des limbes ténébreux, Des fournaulx chauds et sepulchres umbreux, Où, pour suer, de gris et verd on gresse Tous verolez! Se goutte ne vous presse, Nudz et vestuz, fault delaisser vos creux,

De toutes parts!

« François Rabelais, qui se qualifie d'abstracteur de quintessence, avait dit, dans le prologue de son Pantagruel, publié pour la première fois en 1535, chez François Juste, qui fut aussi l'éditeur du 7riumphe : « Que dirai-je des paovres verollez et goutteux ? A « quantes fois nous les avons veus, à l'heure qu'ils « estoient bien oingtz et engressez à point, et le visage « leur reluisoit comme la claveure d’un charnier, et les « dents leur tressailloient comme font les marchettes « d'un clavier d'orgues ou d'espinettes, quand on joue « dessus, el que leur gousierleurescumoit comme à un « verrat que les vaultres ont acculé entre les toiles. « Que faisoient-ils alors ? Toute leur consolation n’es- « toit que d’ouir lire quelques pages dudict livre. Et en « avons veu qui se donnoient à cent pipes de vieulx « diables, en cas qu'ils n’eussent sentyallegement ma- « nifeste à la lecture dudict livre, lorsqu'on les tenoit « ès limbes, ni plus ni moins que les femmes estant «en mal d'enfant, quand on leur lit la ie de sainte « Marguerile. » Ces passages tirés de deux ouvrages différents, que nous attribuons au même auteur, prouvent que les malades étaient nombreux à Lyon dans la clientèle de Rabelais, et qu'il les traitait dans les /imbes par les frictions mercurielles plutôt que par le gaïac et le bois-saint. »

Le Triumphe , dont on ne connaît plus qu’un seul exemplaire, offre une série de 34 figures en bois, représentant les principaux accessoires du mal de Naples et de son traitement, Ici, Vénus, la Volupté, Cupidon, la Gorre de Rouen ; là, les Médecins ou Refonleurs, la Diète, etc. Ces figures, exécutées dans le goût d'une danse macabre, rappellent celles des Songes drolaliques, el sont accompagnées de rondeaux et de dixains ou huitains, très habilement versifiés, dans lesquels on reconnaît le style et la manière de Rabelais. Dans le Prologue en prose, où l’analogie de rédaction n'est pas moins caractérisée, l’auteur fait allusion à l'épidémie syphilitique qui affligea la Normandie en 1527, et qu'il avait peut -être observée sur les lieux, à cette époque. « Verolle, la belliqueuse emperiere, ditil, traisne après son curre triumphal plusieurs grosses villes, par force prinses et reduictes en sa sujetion, mesmement la ville de Rouen, capitale de Normandie, où elle a bien fait des siennes, comme l’on dict, et publié ses lois et droicts diffusement, » Plus tard, Rabelais, en écrivantson cinquième livre de Pantagruel, se souvint de la gorre de Rouen, car il cite, parmi les choses impossibles, le fait d’un jeune abstracteur de quintes-

sence, qui sevantait de « guarir les verollez, je dy de la bien fine, comme vous diriez de Rouen. » Ce prologue du Triumphe, que Martin d'Orchesino adresse à Gilles Melecine, son amy cousin, nous apprend quels étaient les clients de l'inventeur des plaisirs honnestes, c’està-dire de l’auteur des joyeuses Chroniques gargantuine et pantagruéline : « Les uns boutonnants, les autres refonduz et engressez, les autres pleins de fistules lachrymantes, les autres lout courbez de gouttes nouées, les autres estant encore aux faulxbourgs de la Verolle, bien chargez de chancres, pourreaux, filets, chaudes-pisses, Né chancreuses, carnositez super- Îlues et autres menues drogues que l'on acquiert et amasse au service de dame Paillardise » (1).

Tout en pratiquant la médecine avec la permission du pape, Rabelais r'avait pas encore songé à remplir de tout point les conditions qui lui étaient imposées par le bref d'absolution : il portait toujours l'habit séculier et n'avait garde de se soumettre à la règle d’un couvent; il se contentait des revenus de son canonicat, que lui faisait payer le cardinal du Bellay, qui de retour en France depuis le mois de mai 4537, avait acquis à si juste titre la prépondérance dans le Conseil du roi. Le cardinal, dominé par les exigences de sa position politique, ne voyait pas de bon œil son médecin ordinaire continuer le scandale d’une aposlasie, que le pape avait pardonnée pour y mettre fin : il enjoignit done à Rabelais de quitter le siècle et de remplir les fonctions de chanoine dans le couvent de Saint-Maur des Fossés; mais l'admission de Rabelais dans cette collégiale ayant rencontré de la part de ses confrères toutes sortes de difficultés, et les bulles d’absolution que le pape lui avait accordées en 1537 se trouvant annihilées par suite de sa désobéissance, il fallait de nouvelles bulles pour confirmer les anciennes et pour l’autoriser à prendre enfin possession de son canonicat.

Rabelais rédigea done une Supplique au pape, dans laquelle il rappelait l'histoire de son apostasie, son passage de l'ordre de Saint-François dans celui de Saint-Benoît, sa fuite du couvent de Maillezais et son absolution en cour de Rome; il racontait comme quoi le cardinal du Bellay l'avait fait chanoine de Saint- Maur des Fossés, bien qu’il n’eût pas été reçu moine dans ce monastère, avant l'érection de l’abbaye en collégiale; en conséquence, il demandait à y être admis comme chanoine, en vertu des droits qu'il avait, en temps utile, réclamés par procureur ; il demandait, en outre, que toutes les bulles qu'il avait autrefois obtenues du Saint-Siége eussent toujours leur effet ; que son absolution fût maintenue; que l'exercice de la médecine lui fût permis comme par le passé, et que les bénéfices qu’il possédait lui fussent acquis canoniquement et légitimement, comme s’il les tenait de l'agrément du pape. ,

Voici la teneur de cette Supplique, qui fut vraisemblablement envoyée à Rome, sous le seing du cardinal du Bellay :

Franciscus Rabelæsus, presbyter diœcesis Turonensis , qui juvenis intravit religionem et ordinem Fratrum Mino rum, et in eodem professionem fecit, et ordines minores et majores etiam presbyteratus recepit, et in eisdem cele-

.(4) Comme le privilége du roi, accordé à Rabelais pour l'impression de ses œuvres en 1550, fait mention de livres en thuscan, qu’il aurait baillés à imprimer, nous sommes portés à croire que le pseudonyme de Martin d'Orchesino avait été déjà pris par Rabelais, en tête d’un de ses ouvrages en langue italienne. Le Triumphe n’est peut-être qu’une traduction d'un original, publié d'abord en fhuscan. Les trois contes d'Atropos, le premier attribué à Seraphin, poète italien, le second et le tiers, publiés en français sous le nom de Jean Lemaire de Belges, à Paris, chez Galliot du Pré, en 1525, méritent d'être examinés au point de vue de la part que Rabelais peut y revendiquer,

FRANÇOIS RABELAIS. | 97 qq 2 mere

bravit multoties. Postea ex indulto Clementis papæ VII, et prædecessoris vestri immediati, de dicto ordine Fratrum Minorum transiit ad ordinem S. Benedicti in ecclesia cathedrali Maleacensi, in eoque plures annos mansit. Postmodum sine religionis habitu profectus est in Montempessulanum, ibidemque in Facultate medicinæ studuit, publicè legit per plures annos, et gradus omnes etiam doctoratus ibidem in prædicta Facultate medicinæ suscepit, et praxim ibidem et alibi in multis locis per annos multos exercuit. Tandem corde compunctus, adiüit limina S. Petri Romæ, et a Sanctitate vestra et a defuncto Clemente papa VII, veniam apostasiæ et irregularitatis impetravit, et licentiam adeundi ad præfectum ordinis S. Penedicti, ubi benevolos invenisset receptores,

Erat eo in tempore in Romana curia R. D. Ioannes cardinalis de Bellayo, Parisiensis episcopus, et abbas monasterii S. Mauri de Fossatis, ordinis prædicti S. Benedicti Parisiensis; quem cum benevolum invenisset, rogavit ut ab eodem reciperetur in monasterium præfatum $S. Mauri, quod factum est. Postea contigit ut dictum monasterium autoritate vestra erigeretur in decanatum, fierentque monachi illius monasterii canonici. Hic factus est cum illis canonicus, prædictus orator Franciscus Rabelæsus. Verum p æfatus orator, angitur scrupulo conscientiæ, propter id quod tempore quo data est S. V. Bulla erectionis, prædictus ipse nondnm receptus fuerat in monachum præfati monasterii S. Mauri; licet jam receptus esset tempore executionis et fulminationis ejusdem, et procuratorio nomine consensisset , tam his quæ circa prædictam erectionem facta fuerant, quam his quæ postmodum fierent, cum tune in Romana curia esset in comitatu præfati R. D. cardinalis de Bellayo. Supplicat, ut per indultum S. V. tutus sit, tam in foro conscientiæ, quam in foro contradictorio et aliis quibuslibet, de præfatis , perinde ac si receptus fuisset in dietum monasterium S. Mauri, quam primum anteaquam obtenta fuit Bulla erectionis ejusdem in decanatum et cum absolutione. Et quod eidem valeant et prosint indulta quæcunque antea obtinuit a Sede apostolica, perinde ac si, etc, Et quod eidem valeant medicinæ gradus et doctoratus, possitque praxim medicinæ ubique exercere, perinde ac si de licentia Sedis apostolicæ eadem suscepis-

set. Et quod beneficia quæ tenet ac tenuit, censeatur obti-

nuisse et obtinere, possidere, et possedisse canonicè et legitimè, perinde ac si de licentia ejusdem Sedis apostolicæ ea obtinuisset,

Il est probable que Paul III, sollicité par les amis que Rabelais avait laissés à Rome, ne refusa pas une nouvelle bulle au domestique, secrétaire et médecin du cardinal du Bellay; car Rabelais endossa l’habit de bénédictin et alla s'installer, avec ses livres et ses instruments scientifiques, dans le couvent de Saint- Maur, où l'on montrait encore sa chambre plus d’un siècle après sa mort, comme on montrait aussi à Montpellier la maison qu'il avait habitée (1). Rabelais aimait cette résidence, qu’il nomme dans son épître au cardinal de Châtillon : Paradis de salubrité, aménité, sérénilé, commodité, délices et touts honnestes plaisirs d'agriculture et de vie champestre. Le cardinal du Bellay, qui se plaisait aussi dans cette retraite favorable à l'étude et à la méditation en même temps qu'à la santé du corps, fit abattre l’ancien logis abbatial et construire, par le célèbre architecte Philibert de Lorme, un magnifique. palais dans le style italien, orné de sculptures et entouré de jardins délicieux. L'inscription, qu'il composa lui-même en l'honneur du roi pour être gravée au fronton de ce palais, prouve que Rabelais y était le bienvenu sous les auspices des Muses :

Hunc tibi, Francisce, assertas ob Palladis ædes Secessum, vitas si forte palatia, gratæ Diana et Gharites et sacravere Camænæ (2).

() Dictionnaire géographique de Thomas Corneille, à larticle Saint-Maur, et J'ugements sur les OEuvres de Rabelais, par Bernier, p. 19.

(2) Hist. du diocèse de Paris, par l'abbé Lebeuf, t. v, p. 166.

Mais Rabelais, que l’on voit sans cesse tourmenté du besoin de changer de lieu et d'occupation, n'était pas homme à se confiner chanoine à Saint-Maur, lorsqu'un bref du pape lui donnait licence de se transporter partout où bon lui semblerait pour l'exercice Charitable de la médecine. Il allait volontiers en voyage, et il séjournait tantôt dans une ville et tantôt dans une autre; il visitait ses vieux amis de jeunesse, Antoine Ardillon à Fontenay-le-Comte, Geoffroi d'Estissac à Legugé ou à l'Ermenaud, Jean Bouchet à Poitiers, André Tiraqueau à Bordeaux, où ce savant jurisconsulte avait été nommé conseiller au parlement ; il résidait fréquemment à Chinon, où il avait des parents, entre autres un neveu apothicaire, du même nom que lui (1). Si le clos de la Devinière était sorti de ses mains à la mort de son père, il possédait encore l’hôtellerie de Lamproie, et y conservait une chambre modeste, que sa mémoire fit respecter longtemps après lui (2). Assis devant sa porte, il regardait les joueurs de boule dans le jardin ou courtil de l'hôtellerie, et peut-être fréquentait-il encore le cabaret de la Cave- Peinte, auquel il revient toujours avec émotion dans son Pantagruel, ce cabaret fameux, où l'on montait de la basse ville par autant de degrés qu'il y a de jours en l'an, et où l'on admirait sur les murailles une fresque grossière représentant un sujet bachique (3).

C'était surtout chez les frères du cardinal du Bellay, qu'il buvait et mangeait ordinairement, comme il fai sait à Rome chez le cardinal ou chez M. de Mâcon, et ses anciens camarades du couvent de la Basmette l'accueillaient toujours avec plaisir. Tantôt, il se retirait en Normandie, auprès de Martin du Bellay, lieutenantgénéral de la province, et roi d'Yvetot par son mariage avec Elisabeth Chenu, propriétaire de cette principauté : Martin du Bellay écrivait alors les mémoires de ses négociations et de ses campagnes; tantôt, il se rendait auprès de René du Bellay, évêque du Mans, le plus jeune des quatre frères, et participait sans doute aux expériences de physique du savant prélat, qui était passionné pour les sciences naturelles ; mais Rabelais se trouvait plus souvent encore dans la maison de Guillaume du Bellay, seigneur de Langey.

Guillaume n'était pas moins lettré que ses frères. Grand capitaine et habile négociateur, il avait eu part à tous les événements politiques du règne de François Ier, et il voulait, comme César, immortaliser ses guerres et ses ambassades par ses écrits : il rédigeait donc ses Ogdoades (4), histoire divisée en huit parties, de huit livres chacune, et l'on a prétendu que cette rédaction latine, qui demandait une plume aussi facile qu'élégante, était sortie de celle de Rabelais. Au reste, Rabelais avait, sous son propre nom, composé en latin un ouvrage particulier sur les entreprises mi-

(4) Jugements sur les OEuvres de Rabelaïs, p. 3.

(2) Chinone hospitium habebat(Thuanus) in domo oppidi amplissima, quæ quondam Rabelæsi fuit... domus ejus publico diversorio, in quo perpetuæ comessationes erant, hortus adjacens ad ludum oppidanis per dies festos se exercentibus. J.-A. Thuani Commentariorum de vita sua, L. vr. Dans un endroit du 1ve livre du Pantagruel, Rabelais parle du jeu de boule en homme qui connait ce jeu et qui l'aime. Il y a dans les éditions de Le Duchat plusieurs gravures représentant l'hôtellerie de la Lamproie et la chambre de Rabelais, telles qu’elles étaient encore à la fin du xvrie siècle.

3) Pantagruel ,1. v, c. xxxv; et lés annotations intitulées Alphabet de l'auteur françois.

(4) Martin du Bellay, dans ses Mémoires , dit en parlant des Ogdoades : « Toutesfois, son labeur nous est demeuré inutile, par la malice de ceux qui ont desrobé ses œuvres, voulant ensevelir l'honneur de leur prince ou de leur nation , ou faisant leur compte peut estre, qu'à Succession de temps ils en pourront faire leur profit, en changeant l'ordre et desguisant un peu le langage, etc, »

28 CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.

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litaires du seigneur de Langey pendant la troisième guerre de l’empereur contre François Ier; cet ouvrage est aujourd'hui perdu, de même que les Ogdoades de Guillaume du Bellay, et l’on ne possède pas même un exemplaire de la traduction, publiée sous ce titre : Stralagemes, c'est à dire proesses et ruses de guerre du preux et tres celebre chevalier Langey, 4u com-

mencement de la tierce querre Cesarienne, trad: du

latin de Fr. Rabelais par Claude Massuau (Lyon, Seb. Gryphius, 4542, in-8°) (1). Ce livre n'a pu disparaître complétement que par suite d’un accident qui aurait détruit toute l'édition, au moment même de la publication. |

Rabelais se trouvait en Piémont, auprès deGuillaume du Bellay, à la fin de 1542, lorsque ce vieux seigneur, qui était lieutenant-général des armées du roi dans le pays, fut averti, par ses espions d’une intrigue secrète de Charles Quint contre Francois I‘, et ne balanca pas à partir sur-le-champ, malgré son grand âge, ses infirmités et la rigueur de la saison, pour aller en personne informer le roi de ce qui se passait. Rabelais ne comptait que des amis dans la maison de Guillaume du Bellay, composée alors de Fran- Çois de Genouillac, seigneur d’Assier; de Francois Erault, seigneur de Chemant; du seigneur de Mailly, du seigneur de Saint-Ay, et de Jacques d’Aunay, seigneur de Villeneuve-le-Guyard; de Gabriel Taphenon, médecin; de Cohuau, Massuau, Majorici, Bullou, Cercu dit Bourguemaître, François Proust, Charles Girard, François Bourré, et autres serviteurs. Au sortir de Lyon, Guillaume du Bellay, qui voyageait en litière, parce qu'il était trop perclus et trop cassé pour faire la route à cheval, se sentit si mal, qu'il fut forcé de s’arrêter dans le bourg de Saint-Symphorien : il-comprit, dès le premier moment, qu'il n’en relèverait pas. Tous ses domestiques, effrayés des prodiges tant divers et horrifiques qui s'élaient succédé depuis quelques jours, se regardoient les uns les autres en silence, sans mot dire de bouche, mais bien touts pensant et prévoyant en leurs entendements, que de brief seroit France privée d'untantparfaict et nécessaire chevalier à sa gloire et protection. « Les trois et quatre heures avant son décès, raconte Rabelais, il employa en paroles vigoureuses, en sens tranquille et serein, nous prédisant ce que depuis part avons vu, part attendons advenir. » Ces prophéties firent une profonde impression sur les assistants, et Rabelais lui-même, malgré son peu de confiance dans les horoscopes, resta convaincu que l'avenir se dévoilait quelquefois aux vieillards mourants (2).

Guillaume du Bellay, dans son testament, n’oublia aucun de ceux qui entouraient son lit de mort : il légua une rente annuelle de cinquante livres tournois à Rabelais, laquelle lui serait payée, tant qu’il n’aurait pas en bénéfices un revenu de trois cents livres au moins (3). Ce legs nous apprend qu’une prébende de chanoine n’était guëre productive au couvent de Saint- Maur des Fossés, ou bien que Rabelais n’en touchait pas le revenu à celte époque. Tout nous porte à croire que l’évêque du Mans, René du Bellay, sans doute pour remplir le vœu de son frère Guillaume, conféra une cure de son diocèse à Rabelais, qui s’y faisait rem-

(1) C'est du Verdier qui cite ce livre dans sa Bibliothèque françoise, etil en donne le titre d’une manière trop positive pour qu On puisse douter de son existence. M. Eloï Johanneau, dans une note de son commentaire, t. vi, p. 257, assurait qu'il possédait cette traduction introuvable, avec le titre de Discipline militaire, Lyon, 1592, in-80: mais il se trompait évidemment, Car la Discipline militaire est un ouvrage, d’ailleurs bien connu, de théorie et non d'histoire.

(2) Pantagruel, Liv. un, c. XXL Le LV, C, XXVII.

(3) Note de Le Duchat, dans son éditin C. XXVI du iv. 1v, ; édition de Rabelais,

placer par un coadjuteur, et qui en avait les produits, sans être obligé à résidence et même sans porter le titre de curé. C’est la paroisse de Saint:Christophe de Jambet, que Rabelais tenait ainsi en fermage (1).

Après la mort de Guillaume du Bellay, maître Francois entretenait des relations amicales avec les gentilshommes qu’il avait connus dans la maison du défunt, et à qui peut-être il dicta celte belle épitaphe pour le grand homme qu'ils pleuraient ensemble :

Ci-gît Langey, dont la plume et l'épée Ont surmonté Cicéron et Pompée.

Le seigneur de Saint-Ay paraît être un de ceux que Rabelais voyait le plus intimement. On croit que le château de Saint-Ay, près d'Orléans, recevait souvent ce joyeux hôte. qui savaitse faire partout des amis, par celte intarissable gaité et cette franchise cordiale qu’il puisait dans son pantagruélisme. Une lettre, datée de ce château, la seule leltre dans laquelle éclate son humeur facétieuse, nous le montre tel qu'il était dans le commerce ordinaire de la vie, avec les bourgeois comme avec les grands seigneurs, avec les gens les plus graves comme avec les plus légers. Cette lettre, que nous reproduisons avec son orthographe ét ses obscurités, est adressée au grand bailli d'Orléans (2) :

À M. LE BAILLIUF DU BAILLIUF DES BAILLIUFS, M. MAISTRE ANTOINE HULLET, SEIGNEUR DE LA COURT POMPIN, EN CHRISTIANTÉ, A ORLÉANS.

He, pater reverendissime, quomodo bruslis? Quæ nova ? Parisius non sunt ova? Ces paroles, proposées devant vos Reverences, translatées de patelinois en nostre vulgaire orleanois, valent autant à dire comme si je disois : « Monsieur, vous soiés le tresbien revenu des nopces, de la feste de Paris. » Si la vertu de Dieu vous inspiroit de transporter votre paternité jusques en cestui hermitage, vous nous en raconteriez de belles : aussi. vous donneroit le seigneur du lieu certaines espèces de poissons carpionnez, lesquels se tirent par les cheveux. Or vous le ferés, non quand il vous plaira, mais quand le vouloir vous ÿ apportera de cellui grand, bon, piteux Dieu, lequel ne crea onques le karesme, oui bien les salades, harancs, merlus, carpes, brochets, dars,umbrines, ablettes, rippes, ecc. Item, les bons vins, singulièrement celui de veteri jure enucleando, lequel on garde ici à vostre venue , comme un sang-greal, et une seconde voire quintessence. Ergo veni, Domine , et noli tardare, j'entends salvis salvandis, id est, hoc est, sans vous incommoder ne vous distraire de vos affaires plus urgens.

Monsieur, apres m’estre de tout mon cueur recommandé à vostre bonne grace, je prierai Nostre Seigneur vous conserver en parfaite santé. De Saint-Ay, ce premier jour de mars.

Votre humble architriclin et ami,

FRANÇ. RABELAIS, medecin.

M. l’esleu Pailleron trouvera ici mes humbles recommandations à sa bonne grace; aussi, à madame l’esieu et

(1) Voy. plus loin l'abandon que Rabelais fit de cette cure en 1552. :

(2) Cette lettre, quine se trouveque dans l’éditionin-40 de Le Duchat, sans que son origine y soit indiquée, existe dans les véritables Journaux de l'Etoile, publiés pour la première fois dans la collection des Mémoires relatifs à l’histoire de France, par Petitot et Monmerqué. On la lit sous la date du jeudi 22 janvier 1609, avec cette note qui ne laisse aucun doute sur son authenticité : « M. Dupuy m’a donné la suivante lettre de Rabelais, plaisante mais véritable, extraite de l'original.» L’original n’a pu être retrouvé dans les manuscrits de Dupuy Nous avons cependant préféré le texte des Journaux de l'Etoile, à celui de l'édition de Le Duchat. (Cette édition nomme la personne à qui la lettre est adresée : Ant. Gullet, seigneur de la Cour Compin en chrestienté.) Nous ne serions pas éloigné de reconnaitre dans le bailli Antoine Gullet (ou plutôt Gallet) Ulrich Guallet, maître des requêtes de Picrochole. Voy. le Gargantua.

à M. le bailliuf Daniel et à tous vos autres bons amis et à vous. Je prierai M.le Seeleur m'envoyer le Platon, lequel il m'avoit presté, je lui renvoierai bientost.

Avec un esprit aussi jovial, qui ne savait pas retenir un bon mot ni un éclat de rire, Rabelais devait êlre impatient de publier la suite de son Pantagruel, promise depuis plus de dix ans au publie, et livrée seulement en confidence à la discrétion d’un petit nombre d'amis. Ceux-ci le détournaient probablement de s'exposer aux dangers de cette publication, vis-à-vis des - arrêts terribles que le parlement de Paris avait déjà rendus contre des livres hérétiques et leurs auteurs : Etienne Dolet avait été brûlé à la place Maubert, en 1543; Bonaventure des Periers, accusé de Juthéranisme, s'était jeté sur la pointe de son épée, afin de se soustraire à un procès criminel de religion, en 1544; Clément Marot, que la prison et l'exil auraient dû mieux armer de prudence, venait de s'enfuir encore une fois, en 1545, après avoir éranslaté en vers français les Psalmes de David, que Goudimel avait mis en musique pour l'Eglise de Genève. Rabelais, loin d êlre effrayé de ces tristes exemples, qui le menaçaient d'un sort pareil, n'éprouvait que plus d’ardeur à poursuivre les inquisiteurs Ssorbonnistes et à venger ses (rois malheureux amis.

Il mit sous presse le fiers livre de son ouvrage satirique, sans s'inquiéter de ce.qui en arriverait. C'était un fait bien audacieux et presque insensé, qu'une semblable publication dans un moment où l’on incriminait l'Evangile et les Psaumes éranslatés ; où l'on menait au bûcher et au gibet tant de pauvres victimes coupables d'avoir prié Dieu en français. On a tout lieu de supposer que les puissants protecteurs de Rabelais, tels que Geoffroi d’Estissac, Odet de Châtillon, Pierre du Châtel, etc., qui favorisaient les progrès de la religion en France, placèrent le Pantagruel sous la sauvegarde d’un privilége du roi. Ce privilége, dans lequel on croit reconnaître l'auteur à cerlains traits

qui ne rentrent guère dans le style ordinaire de la

chancellerie, fut peut-être rédigé par Rabelais luimême et présenté à la signature du roi, par son aumônier et lecteur, l’évêque de Tulle, Pierre du Châtel, le Mécène déclaré des gens de lettres, et le soutien occulte des protestants. Il y avait presque de la bouffonnerie à prétendre que les deux premiers volumes des Faits et dicts héroïques de Pantagruel, non moins utiles que délectables, avaient été corrompus et perverlis en plusieurs endroits par les imprimeurs, et que ce seul motif avait empêché l’auteur de publier /e reste et sequence de son œuvre. François Ier signa pourtant cet étrange privilège :

François, par la grâce de Dieu, roy de France, au prévost de Paris, bailly de Rouen, séneschaux de Lyon, Toulouse, Bordeaux et de Poitou, et à tous nos justiciers et officiers, ou à leurs lieutenants, et à chacun d'eux, si comme à luy il appartiendra , salut. De la partie de notre aimé et féal maistre François Rabelais, docteur en médecine de notre Université de Montpellier, nous a esté exposé que iceluy suppliant ayant par ci-devant baillé à imprimer plusieurs livres, mesmement deux volumes des Faits el dicts héroicques de Pantagruel, non moins utiles que délectables, les imprimeurs auroient iceulx livres corrompus et pervertis en plusieurs endroits , au grand desplaisir et détriment dudit suppliant, et préjudice des lecteurs : dont se seroit abstenu de mettre en public le reste et sequence desdits Faits et dicts héroïques. Estant toutesfois importuné journellement par les gens sçavants et: studieux de nostre royaume et requis de mettre en l’utilité comme en impression ladite sequence, Nous auroit supplié de luy octroyer privilége à ce que personne n’eust à les imprimer ou mettre en vente, fors ceux qu'il feroit imprimer par libraires exprès, et auxquels il bail!eroit ses propres et vraies.copies, et ce pour l’espace de dix ans consécutifs commençans au jour et date de l’impression de sesdicts livres. Pour quoy, Nous, ces choses considérées, désirant les bonnes lettres estre promues par nostre royaume à l'utilité et érudition de nos sujets, avons audit

suppliant donné privilége, congié, licence et permission de faire imprimer et mettre en vente, par tels libraires expérimentés qu’il avisera, sesdits livres et œuvres conséquens des Faits héroïques de Pantagruel, commençans au troisième volume, avec pouvoir et puissance de revoir et corriger les deux premiers, par cidevant par lui composés, et les mettre ou faire mettre en nouvelle impression et vente, faisans inhibition et défense, de par Nous, sur certaines et grandes peines, confiscation des livres ainsi par eux imprimés, et d'amende arbitraire à tous imprimeurs et autres qu'il appartiendra, de non imprimer et mettre en vente les livres ci-dessus mentionnez, savsle vouloir et consentement dudit suppliant, dedans le terme de six ans consécutifs commençans au jour et date de l'impression de sesdicts livres, sur peine de confiscation defdicts livres imprimez et d'amende arbitraire. De ce faire vous avons, chacun de vous, si comme à luy appartiendra, donné et donnons plein pouvoir, commission et auctorité, Mandons et commandons à tous nos justiciers, officiers et Sujets, que de nos présents congié et privilége et commission ils fassent, souffrent et laissent jouir et user ledit suppliant paisiblement, et à vous en ce faisant estre obéi, car ainsy nous plaist-il estre fait. Donné à Paris, le dix-neuviesme jour de septembre, l’an de

grâce mille cinq cent quarante-ciny, et de notre règne le seizième.

Ainsi signé par le Conseil :

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