DELAUNAY
Et scellé sur simple queue de cire jaune.
Ce privilége accompagna Le Tiers livre des Faictz et dictz heroicques du noble Pantagruel, composez par M. François Rabelais, docteur en médicine et calloier des isles d’Hieres (Paris, Chrestien Vecchel, rue Saint- Jacques, à l’'Ecu de Bâle, 1546, in-8°, en lettres italiques ). Cette édition originale fut réimprimée avec le privilége, et, par conséquent, avec le consentement de Rabelais, à Toulouse, chez Jacques Fornier, et à Lyon. Ces trois éditions portent sur le litre ce singulier avis aux lecteurs : L'Auteur susdil supplie les lecteurs bénévoles soy réserver à rire au soixante-et-dix-huictiesme livre. On conçoit l'empressement des lecteurs à l'apparition de ce livre si longtemps désiré : amis et ennemis, admirateurs et zoïles, se disputèrent les nombreux exemplaires dont le privilége du roi protégeait la circulation par toute la France. Rabelais osait enfin avouer le Pantagruel, et remplacer par son véritable nom le pseudonyme d'Æ#/cofribas Nasier : la qualification de calloïer des îles d'Hières, qu'il prenait à côté de son titre de docteur en médecine, équivalait sans doute, dans son esprit, à celle de chanoine de Saint-Maur des Fossés.
Le tiers livre surpassa l'attente du public, qui s’attendait à y trouver seulement toutes les extravagances bouffonnes du premier Gargantua, selon la promesse que l’auteur avait faite dans le chapitre final de la Chronique de Pantagruel : Comment Panurge fut marié et cocu dés le premier mois de ses noces ; comment Pantagruel trouva la pierre philosophale, et la manière de la trouver et d'en user ; comment il passa les monts Caspies ; comment il navigqua par la mer Atlantique el défit les Cannibales , etc. Rabelais, lorsqu'il écrivait son Pantagruel en 1535, avait probablement l'intention de continuer, dans le genre des derniers chapitres de ce second livre, un roman fantastique, destiné au peuple et assaisonné au goût du peuple ; mais les conseils de ses amis et l'approbation des gens lettrés l’avaient décidé sans peine à donner la préférence au genre des premiers chapitres du Pantagruel, et le nouveau Garganlua, exécuté d’un seul jet d’après ce modèle, encouragea l'auteur à relever et à perfectionner encore sa manière dans les livres suivants.
Ce n’était plus une parodie burlesque de romans de chevalerie, qu'il voulait faire : c'était la critique du monde, la comédie de l'homme, la révélation de la plus haute philosophie, Il aborda franchement son sujet dans
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ce troisième livre, où il n'était plus gèné ou entraîné par des souvenirs de jeunesse personnels, ou par ces allégories aussi obscures qu'imperceptibles qu'il avait pris plaisir à glisser sous le masque de ses personnages: dans les deux premiers livres de son œuvre, en effet, il était toujours resté en Touraine, en plein Chinonois, sous le clocher de Seuillé, à Lernay ou bien à la Roche- Clermaut; il avait peut-être peint d'après nature le moine Buinart, sous le nom de Frère Jean des Entommures ; le médecin Gaucher de Sainte-Marthe, sous les traits de Picrochole ; le bailli Antoine Gallet, seigneur de la Cour Compin, sous le masque d'Ulrich Guallet, etc.; il avait appliqué des caractères véritables à des êtres de fiction, environnés de circonstances réelles et placés sur une scène connue ; mais le mérite des portraits et des allusions locales avait échappé à tout le monde, excepté aux bons habitants de Fontenayle-Comte et des environs. Dans le fiers livre, au contraire, Rabelais agrandit son cadre et commença de tracer un plan plus favorable aux digressions philosophiques et satiriques qui devaient dès lors s'incorporer à son roman boutfon.
Pantagruel cessa d'être le héros de l'ouvrage, ce fut Panurge, cette création favorite de Rabelais, qui se laissa plus d'une fois aller à penserlui-même tout haut, avec le châtelain de Salmigondin, mangeant son blé en herbe, louant les debteurs, se conseillant à Pantagruel pour savoir s'il se doit marier, patrocinant à l’ordre des fratres mendiants, etc. Rabelais, abandonnant tout-à-fait les géants et leurs horribles el épouvantables faits, passe en revue un à un les principaux individus qui formaient la tête de la société par leur réunion et leurs rapports entre eux, le théologien, le médecin, le légiste, le philosophe, admirables études physiologiques qui dominent dans ce livre, où les plus hautes questions morales sont traitées avec une raison supérieure et en même temps avecunégaîté inextinguible. Quant à l'histoire naturelle du pantagruélion, qui n'était autre que le chanvre avec lequel, en ce tempslà, on espérait étouffer la Réforme en pendant les hérétiques, il fallait bien de la perspicacité pour pénétrer cette énigme, un peu plus intelligible pourtant que celle des Fanfreluches antidotées du Gargantua.
Il y eut un cri de fureur contre Rabelais chez les moines et les docteurs de théologie, qu’il n'avait pas plus ménagés dans ce livre que dans les deux précédents. « Arrière, cagots! leur disait-il dans son Prologue. Aux ouailles, mastins! Hors d'icy, cafards de par le diable! Hai, estes-vous encore là! Je renonce ma part de papimanie, si je ne vous happe ! » On tint conseil à la Sorbonne, on y éplucha le volume suspect, et l’on y découvrit de quoi condamner vingt fois l'auteur, si ce n'était assez d'une; on s'arrêta particulièrement au chapitre xx11, qui contenait, en un seul mot, trois fois répété, toute une prévention d’athéisme : on y lisait son asne au lieu de son asme, et cette triple équivoque ne permettait pas de laisser suupçconner une faute d'imprimeur. Mais le privilége du roi retinl pourtant les foudres de la Sorbonne, qui envoya demander à François [er la permission d'attaquer le livre, à l’occasion duquel sa religion avait été surprise.
François Ier n'avait pas lu l'ouvrage qu'on lui dénonçait comme un abominable ramas d'impiélés ; il se repentit d'avoir accordé un privilége de dix ans à ce livre, et il eut l’idée, suggérée sans doute par Pierre Duchâtel, de juger parlui-même jusqu’à quel point Rabelais était coupable. « Et curieusement ayant, par la voix et prononciation du plus docte et fidèle anagnoste (lecteur) de ce royaume, oui et entendu lecture distincte d'iceulx livres... n’avoit trouvé passage aucun suspect, etavoit eu en horreur quelque mangeur de serpents, qui fondait mortelle hérésie sur un N pour un M par la faute et négligence des imprimeurs » (1). Le
(3) Epiître au cardinal de Châtillon, en tête du ve livre.
roi refusa donc d'autoriser des poursuiles contre le bon calloïer des iles d'Ilières.
Il paraîtrait cependant que l'on avait attribué à Rabelais certains livres infâmes, qui n'étaient pas de lui ou qui lui avaient élé dérobés entre ses manuscrits, comme les fragments du quatrième livre qu'on publia bientôt sans son aveu. Il protesta toujourscontre ces publications subreptices, en déclarant que le Gargantua et le Pantagruel étaient bien à lui: Je le dis, parce que meschantement on m'en a supposé aucuns faux et infâmes. Dans une petite édition in-16 du Gargantua et du Pantagruel, qui avait paru à Lyon en 1542, par les soins d'Étienne Dolet, cet imprimeur s'était montré assez peu soigneux de la réputation de son ami, pour ajouter à cette édition, qu'il annonçait comme revue par l’auteur, un opuscule que celui-ci ne pouvait pas avouer : Le F’oyage et navigation que fit Panurge, disciple de Pantagruel, aux Isles inconnues. Ces navigations de Panurge, réimprimées dans plusieurs éditions, sont certainement de la même main que le Pantagruel, puisqu'elles présentent, d'une manière informe, il est vrai, la substance du quatrième livre non encore élaborée (1); et il est permis de penser que Dolet les avait trouvées dans les papiers de Rabelais, sans le consentement duquel il les publiait. Ce fut peut-être là un de ces abus de confiance, que Clément Marot reprocha publiquement à Dolet, lorsque la mésintelligence eut éclaté entre eux peu de temps avant le procès et la fin tragique du savant im-
primeur de Lyon.
Mais il est impossible, dans les Navigations de Panurge et dans plusieurs plates imitations de cet opuscule, telles que /a Navigation du compagnon à la Bouteille, le F’oyage et navigation de Bringuenarille, Le Nouveau Panurge , etc. , il est impossible de reconnaître ces livres infâmes, imprimés sous le nom de Rabelais ou colportés manuscrits à la cour, livres dont le titre même n'est pas venu jusqu'à nous. « On a mis au jour, dit Martial Roger de Limoges, dans ses lettres inédites, deux livres de Lucianistées et d'Icadistées , dont j’oserais à peine prononcer les horribles noms ; car ils sont sortis de l'imagination d'un hérétique (ex cerebro saturnino). On assure que Rabelais en eat l’auteur » (2), Ces coupablesjeux d'esprit (nefanda ludicra) étaient sansdoute un mélange de l’obscénité de Lucien et de l’athéisme d'Epicure, qui avait eu autrefois un culte et des fêtes nommées /cades.
Rabelais, voyant que ses ennemis réunissaient leurs forces pour l'attaquer avec avantage, malgré la protection du roi et de la cour, évita de leur fournir de nouvelles armes, en réimprimant lui-même les deux premiers livres de son-roman; car le privilége du tiers livre l’autorisait à mettre en nouvelle impression les volumes précédents, avec pouvoir et puissance de les revoir el corriger, puisqu'il les avait déclarés corrompus et pervertis en plusieurs endroits : il eût donc été forcé de les purger d’hérésie, à l'aide de suppressions considérables, ou bien de se donner un démenti éclatant, en conservant ces volumes dans leur intégrité. IL s’abstint de prendre part, du moins ouvertement, aux éditions qui se firent des deux premiers livres, qu'il avait désavoués, et qu'on vit reparaître, sous son nom, en divers lieux; il se préserva ainsi des poursuitæs auxquelles auraient pu fournir un prétexle ces éditions entièrement conformes aux anciennes, s'illes eût approuvées et reconnues. Le bruit courut alors que le fameux imprimeur Henri Etienne,
* qui se rapprochait beaucoup de Rabelais par la tournure
(4) En outre, on y trouve la liste des danses, qui est reproduite mot à mot dans un chapitre inédit du v® livre. Voy. l'Appendice.
(2) Ces lettres latines manuscrites sont citées par Antoine Le Roy, Elog. Rabel,, n° partie, p. 86.
de son esprit, la tendance de sa philosophie et l’éten-due de son érudition, était l’auteur d'un quatrième livre de Pantagruel prêt à paraître, aussi bien que des passages hérétiques ou impies, interpolés dans les trois livres déjà publiés (1).
Une partie seulement de ce quatrième livre annoncé parut, en effet, à la suite du troisième, dans une édition datée de 1547, chez Claude de La Ville, imprimeur de Lyon et de Valence (3 part., in-16), édition contrefaite, l’année suivante, avec les mêmes noms de lieux et d’imprimeur. Dans ces éditions, le texte des trois premiers livres offre un grand nombre de variantes qui ne portent pas le cachet de Rabelais, et les onze premiers chapitres du quatrième livre, précédés du prologue, diffèrent aussi du texte donné par l’auteur six ans après. Ona eu raison d'avancer que ce fragment du quatrième livre avait été volé à Rabelais et imprimé sur une copie subreptice [2), de même que les Navwigations de Panurge. Rabelais ne semble pas avoir protesié contre ce larcin, si ce n’est par la publication séparée du Prologue de son quatrièmelivre {sans date, in-16, goth.}, adressé en remerciment à ses admirateurs. Les buveurs très-illustres et les goutteux trèsprécieux de la cour lui avaient envoyé un présent, avec une lettre très flatteuse, dans laquelle ils lui déclaraient n'avoir élé fâchés en rien par tous ses livres ci-devant imprimés, et avoir surtout trouvé bon le vin du tiers livre, en sorte qu'ils l'invitaient à continuer l’histoire Pantagruéline. Leur présent consistait en un large fla con d'argent, ayant la forme d’un bréviaire magnifiquement relié, garni de riches fermoirs, orné d'inscriplions appropriées au sujet el parsemé de crocs et de pies en or, rébus de Picardie qui signifiait vider bouteille. Les signets de ce bréviaire indiquaient les différentes sortes de vins rouges et blancs, que le calloïer des îles d'Hières devait boire à prime, tierce, sexte, none, vêpres et complies. Rabelais rendit grâces aux donateurs, en se plaignant des calomnies auxquelles il était en bulte et en maudissant les calomniateurs: il répéta ce qu’il avait déjà dit sur la destination de ses livres, composés pour réjouir et consoler les malades, sans offense de Dieu, du roi ni d'autre, mais décriés el calomniés par lesprêtres, cafards, cagots, matagots, boitineurs, burgots, patepelues, porteurs de rogatons, chatemites, vrais diables engipponnés. C'était un nouveau défi que Rabelais portait à ses ennemis.
Il se sentait assez fort pour leur tenir tête, soutenu qu'il était par les pantagruélistes de la cour ; car on peut regarder comme certain que les écrits de Rabelais avaient fondé une espèce de société secrète, une franc-maçonnerie bachique, à laquelle s'empressaient de s’affilier tous les jeunes seigneurs, entraînés par les poètes libertins, incrédules ou novateurs, que l'exemple de Marot, de Des Periers et de Dolet n’avait pas rendus plus sages. Chacun s'est voulu méler de pantagruéliser, dit du Verdier, qui fut presque contemporain de Rabelais. Le pantagruélisme fut défini par Rabelais lui-même dans le Nouveau Prologue du quatrième livre : « C’est certaine gaîté d'esprit, confite en mépris des choses fortuites. » On ne s'élonne pas que cette philosophie, qui proclamait pour apôtres Epicure, Lucien et Horace, ait séduit les imaginations voluptueuses, ardentes et déréglées, des demi-dieux de la Pléiade, qu’on vit bientôt renou7eler, dans la célèbre orgie d'Arcueil, les fêtes antiques de Bacchus, offrir à Jodelle un boue couronné de fleurs, chanter Ævohe, réciter des dithyrambes et répandre le vin à flots en
(1) Quidam librum Pantagruelis quartum Henrico Ste phano adscribunt, nec desunt Pantagruelistica volumina tribus duntaxat compacta libris; vel saltem quartum illum ab eodem Stephano depravatum alii volunt (Elog. Rabel., ne part. p 86).
(2) Voy. la Notice des éditions de Rabelais, dans l’édition de M. de L’Aulnaye.
l'honneur de l’olympe paien. Rabelais était lié d’amitié avec tous les poètes de la Pléiade, et particulièrement avec Ronsard, Baïf, Ponthus de Thiard, Remy Belleau et Joachim du Bellay, neveu du cardinal.
Cette amitié, que la poésie et l'érudition avaient formée, ne fut pourtant pas de longue durée, et nous trouvons, dans les œuvres de Ronsard et de Joachim du Bellay, imprimées, il est vrai, après la mort de Rabelais, la triste preuve des profonds dissentiments qui avaient éclaté entre des hommes si bien faits pour s'entendre el pour s'estimer mutuellement. Les attaques dirigées contre la mémoire de Rabelais, par ses anciens compagnons de table et de philosophie, sont si violentes, si pleines de fiel et d'hyperbole, qu’on est forcé de les attribuer à une haine irréconciliable. Nous en ignorons la cause; mais la découverte d'un manuscrit, qui est incontestablement de la main de Rabelais (Bibl. impér., Manuscrits de Baluze, no 8421, in-fol.), nous permet de hasarder une conjecture que justifierait sans doute un examen critique de ce manuscrit (4). Joachim du Bellay avait, par des rapports vrais ou mensongers, essayé de brouiller Rabelais avec ses maî tres et ses bienfaiteurs, les frères du Bellay; ces calomnies ou ces médisances ne prévalurent peut-être pas contre un dévoûment de trente ans, mais il en résulta des contrariétés et des chagrins pour Rabelais, qui se vengea par des épigrammes. Celle-ci, adressée à son détracteur, in Detractorem, fut suivie d’une foule d'autres, non moins sanglantes :
Impia lingua, tace demum; cessa, impia tandem Lingua, Lycaoniis dilaceranda lupis!
Tu servos dominis infestos perfida reddis, Tu natum a charo sæva parente trahis ;
Niteris a dulci teneram removere maritam Conjuge, quos tenuit pectoris altus amor ;
Te duce, fraterni, facinus! lacerantur amores ; Ipsa odium, rixas, dissidiumque seris ;
Nec tantum arma nocent quantum tua lingua susurro ; Nec tantum damni dira cicuta trahit.
Quid tibi pro meritis dignum, mala lingua, precabor Supplicium ! Omnis erit crimine pœna minor.
Di faciant sileas æternum, usumque loquendi Eripiant, prostes ne, mala lingua, diu!
Joachim du Bellay était homme à répondre dans ce même style; il répondit, « et voilà la guerre allumée! » De même que dans la querelle de Clément Marot contre François Sagon, Joachim du Bellay, qui avait beaucoup de partisans dans le monde de la Pléiade, leur fit partager son ressentiment contre Rabelais et les entraîna l’un après l’autre dans cette mêlée de satires et d'épigrammes. Rabelais était presque seul en face de tant d’adversaires ; mais il leur tenait tête et il mettait souvent les rieurs de son côté. On l’accusait surtout d’athéisme et d'ivrognerie. Un de ses yieux amis, qui avait été celui d'Etienne Dolet et de Calvin, Briand Vallée, conseiller au parlement de Bordeaux, prit fait et cause pour maître Alcofribas et le défendit de l'accusation d’athéisme. Mais le savant Portugais, Antoine de Gouvyea, qui s’était déclaré contre Rabelais, auquel
(1) I a été publié dans le Bulletin des Arts, année 1845- 1846, différents extraits de ce manuscrit, qui n’est pas encore reconnu pour un brouillard, en partie autographe, de Rabelais, parce qu’on n’a point étudié les nombreux documents historiques qu'il renferme. Rien ne serait plus aisé que de démontrer l'authenticité de ce manuscrit, qui a été fait de plusieurs mains, et à diverses époques. Il offre un grand nombre de pièces de vers latins, composées par Rabelais, surtout en Italie, et mêlées à d’autres qui ne sont pas de lui, mais qu’il a corrigées, après les avoir recueillies. Il y en a de Fracastor, du cardinal du Bellay, de Buonamici,etc. On en remarque une de Villeneuve-le-Guyard, un des secrétaires du seigneur de Langey.
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il ne pardonnait pas de s'être raillé de son frère André dans le Pantagruel (1), lança ce distique au défenseur des athées :
Cum tonat, ad cellas trepido pede Vallius imas Auffugit : in cellis non putat esse Deum.
Briand Vallée répliqua sur-le-champ par un distique, dans lequel il renvoyait l'accusation d’athéisme à Gouvea lui-même.
Antoni, genus hoc urum, marrana propago, In cœlo et cellis non putat esse Deum.
Rabelais intervint dans le débat épigrammatique, par cette belle allusion, qui avait pour objet de réconcilier les deux antagonistes (2) :
Patrum indignantum pueri ut sensere furorem, Accurrunt matrum protinus in gremium,
Nimirum experti matrum dulcoris inesse Plus gremiis, possit quam furor esse patrum.
Irato Jove sic cælum ut mugire videbis, Antiquæ Matris subfugit in gremium :
Antiquæ gremium Matris vinaria cella est.
Hac nibil attonitis tutius esse potest.
Nempe Pharos feriunt atque Acroceraunia, turres, Aerias quercus, tela trisulca Jovis;
Dolia non feriunt hypogeis condita cellis, Et procul a Bromio fulmen abesse solet.
Dans ces vers bachiques, Rabelais arborait ouvertement le drapeau d’Epicure et acceptait avec gaité l’accusation d'ivrognerie, que ses ennemis lui avaient adressée ; quant à celle d’athéisme, il se gardait bien de la relever, de peur de la rendre plus dangereuse et moins vague.
Cependant, on attendait de Rabelais autre chose que des facéties et des satires : les philosophes comptaient sur une œuvre de haute philosophie sceptique ou athée; les réformés, sur un manifeste solennel en faveur de la religion évangélique. Théodore de Bèze annonçait l’un, dans ce distique (3) :
Qui sic nugatur, tractantem ut seria vincat, Seria cum faciet, dic, rogo, quantus erit ?
(1) André de Gouvea, docteur de Sorbonne, avait été Surnommé sinapivorus Ou engoule moutarde. Voy. Th. de Bèze, dans le livre 1er de son Histoire des Églises réformées de France. Rabelais a inventé ce titre de livre, dans le catalogue burlesque de la bibliothèque de Saint-Victor; M. n. Rostocostojambedanesse, de Moustarda post pran- Me servienda lib. quatuor decim, apostilati per M. Vaurrillonis.
(2) Dans le manuscrit, cette pièce est intitulée : Francisci Rablæsi allusio. On a prétendu que Rabelais, qui devait savoir écrire son nom, l’eût écrit Rabelœsus et non Rablæsus. Nous avons constaté que Rabelais donnait lui-même différentes orthographes à son nom traduit en latin, selon les étymologies différentes qu'il y rapportait; voy ci-après quelques détails sur ces étymologies. Son ami Salmon Macrin était d'avis d'écrire Rablæsus ; voy. ses poésies de Macrin, Odarum lib. vi, citées plus haut.
(3) Dans ses Epigrammata heroica latina et gallica,
Ant. Le Roy l’a traduit ainsi :
Qui les sérieux paste en ses discours joyeux, Dis-moi quel il sera devenant sérieux ?
JacquesTahureau, du Mans, faisait allusion à l'autre, daus ce sixain, qui n’est qu’une imitation du distique de Bèze :
Puisqu’il surpasse en riant Ceux qui à bon escient Traitent choses d'importance, Combien sera-t-il plus grand, Je te pri, dis-moi, s’il prend Un œuvre de conséquence ?
Il est très probable que Rabelais n'avait pas attendu, en France, la pub ication du quatrième livre de Pantagruel. Peut-être l’œuvre de consequence que lui demandaient ses amis, en l'invitant à devenir un écrivain sérieux au profit de la Réformation, peut-être cet ouvrage philosophique et dogmatique fut-il rédigé ou seulement commencé, sinon imprimé, car on sait que Rabelais, malgré ses nombreux et puissants protecteurs, se vit menacé de poursuites judiciaires qui l'obligèrent à chercher un asile en Lorraine. On ignore combien de temps il y resta; mais une tradition locale, conservée dans le souvenir des habitants de Metz, a constaté son séjour en cette ville, où l'on montre encore la maison qu'il habitait (1). Une lettre latine de Jean Sturm, recteur du Gymnase de Strasbourg, nous apprend que Rabelais était à Metz en 14547. Cette lettre, datée du 28 mars 1546 (1547, nouveau style), est adressée au cardinal du Bellay, qui probablement recommanda l'illustre fugitif aux hommes les plus considérables de la Lorraine et de l’AIsace. Jean Sturm ou Sturmius, un des meilleurs humanistes de son temps, avait connu sans doute Rabelais à Paris, sous les auspices de Budée : car ce grand homme fut son protecteur, lors de la fondation du Collége Royal, où il lui fit obtenir une chaire de littérature grecque et latine; mais Sturm, comme la plupart des savants de cette époque , s’élant jeté avec ardeur dans les idées nouvelles de Luther et de Mélanchthon, avait été forcé, en 1537, de quitter sa chaire et de sortir de France, pour sauver sa liberté et sa vie. C'était donc avec une sympathie et un empressement bien naturels, qu'il s'apprêtait à recevoir, sous son toit hospitalier, un ancien ami, proscrit et perséculé, comme il l’avait été lui-même, pour cause de religion. Cependant, nous ne savons pas si Rabelais, qu'on désirait tant à Strasbourg et qui devait y trouver un accueil si fraternel, se rendit aux pressantes invitations de Jean Sturm (2).
La situation de Rabelais, pendant son séjour en Lorraine, fut aussi précaire que misérable ; il s'était enfui trop précipitamment, pour avoir eu le temps de puiser, dans la bourse du cardinal du Bellay, les ressources nécessaires à une longue résidence dans un pays étranger, où il n’avait ni rentes, ni pensions. On doit présumer qu'il voyageait en exerçant la médecine, et que le faible produit qu'il lirait de la générosité de ses malades suffisait à peine pour le faire vivre, bien frugalement, comme il Le dit dans une lettre au cardinal du Bellay, lettre suppliante et désolée, où il de-
(1) Voyez dans les Mémoires de l’Académie de Metz, année 1845, une notice de M. E. Bégin sur le séjour de Rabelais à Metz. M, Bégin n'avait pu fixer exactement la date de ce séjour, d’après la tradition qu’il a recueillie sur les lieux; car, au moment où il rédigeait sa notice, la lettre de Jean Sturm n'était pas encore signalée à l'attention des biographes de Rabelais.
(2) Voici le passage de la lettre, relatif à Rabelais : «Tempora etiam Rabelesum ejecerunt e Gallia oeu roy ypovov, Nondum ad nos venit. Metis consistit, ut audio, inde enim nos salutavit. Adero ipsi quibuscumque rebus potero, cnm ad nos venerit. » original existe parmi les manuscrits de la bibliothèque de Strasbourg, Recueil de Delamarre, où il porte le no 8584.
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