TE WADE VONT
Ce cabaret fameux, où l'on montait de la basse ville par autant de degrés qu’il y a de jours en l'an.
mande quelque aumône. Voici cette lamentable lettre, dans laquelle on retrouve ce seigneur de Saiut-Ay, que Rabelais avait connu dans la maison du seigneur de Langey, et qui s’employait toujours volontiers, en faveur du joyeux caloyer des îles d'Yères, auprès du cardinal et des autres membres de la famille du Bellay.
Monseigneur,
Si, venant icy, M. de Saint-Ay eust eu la commodité de vous saluer à son partement, je ne fus, de présent, en telle nécessité et anxiété, comme il vous pourra exposer plus amplement. Car il m'affermoit qu’estiez en bon vouloir de me faire quelque aumosne, advenant qu’il se trouvast homme seur, venant de par deça. Certainement, Monseigneur, si vous n’avez de moy pitié, je ne sache que doive faire, sinon, en dernier désespoir, m'’asservir à quelqu'un de par deça, avec dommage et perte évidente de mes estudes. Il n’est possible de vivre plus frugalement que je fais, et ne me saurez si peu donner de tant de biens que Dieu vous a
mis en main, que je .… . en vivotant et m'entretenant hon: nestement, comme j'ay fait jusques à présent, pour l'honneur de la maison dont j'estois issu à ma départie de France.
Monseigneur, je me recommande très humblement à votre bonne grace et prie Nostre Seigneur vous donner, en parfaite santé, très bonne et longue vie.
Votre très humble serviteur,
François RABELAIS, médecin (1).
De Metz, ce 6 février.
(1) Cette lettre a été publiée pour la première fois, par M. Libri, dans le Journal des Savants (janvier 1841, p. 45). d'après un manuscrit de la bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier. Ce manuscrit, portant le n° 409, et provenant du président Bouhier, contient des lettres adressées au cardinal du Bellay par ses contemporains.
Paris. — Imp Lacour gr QC rue Soufflot, 46 5
du CHEFS-D'OÉUVRE EUROPÉENS.
Ainsi donc, Rabelais, réfugié en Lorraine, étail en telle nécessité et anæiété, qu'il se voyait bientôt réduit à s'attacher, comme médecin ou secrétaire, à un selgneur du pays, et à renoncer pour toujours au Service de la maison du Bellay. Mais nous croyons qu'il n'exécuta pas sa menace et que le cardinal lui fit passer assez d'argent, pour que ce bon et fidèle domestique pût attendre à Metz, en vivolant, le moment de rentrer en France avec sécurité ou de rejoindre son maitre en Ilalie.
Les adversaires de Rabelais avaient imaginé de chercher, dans les éléments mêmes de son nom, la critique de ses ouvrages : ils essayèrent de démontrer que Jiabelais, dérivant des deux mots latins rabie et læsus, signifiait mordu par un chien enragé, ou atteint de la rage; mais ses amis le défendirent sur le même terrain : le savant Ponthus de Thiard crut découvrir dans la langue arabe l’origine du nom de Rabelais, et il prétendit que les deux mots, rab et lez, voulaient dire mailre moqueur (4). Quelqu'un tira ce nom de s'œ&bbi et {æsus, en associant un mot latin à un mot arabe, pour les interpréter dans le sens de maître offensé par les injures et les sottes calomnies de ses envieux. Jean Vouté (Z’ulteius), de Reims, retourna l’étymologie de rabie læsus, dans un sens favorable à Rabelais :
Qui rabie asseruit læsum, Rabelæse, tuum cor, Adjunxit vero cum tua musa sales ;
Hunc puto mentitum, rabiem tua scripta sonare Qui dixit : Rabiem, dic, Rabelæse, canis ?
Zoïlus ille fuit, rabidis armatus iambis :
Non spirant rabiem, sed tua scripta jocos (2).
Ce furent les protestants, ou plutôt les amis partieuliers de Calvin, qui se déchaînèrent avec le plus de violence contre Rabelais. Calvin, il est vrai, leur prescrivit cette conduite, en disant dans son traité de Scandalis : « Papistarum ineptias lepidè risisset : indignus fuit, qui unquam ad papismum reverteretur!... Cur istud, nisi quia gustato Evangelio, quod sacrum est vitæ æternæ pignus, sacrilega ludendi aut ridendi audacia ante profanarat? Paucos nomino, Rabelæsum, Doletum et Goveanum. Quicunque ejusdem sunt farinæ, eos sciamus nobis a Domino in exemplum qua digito monstrari, ut sollicitè in vocationis nostræ studio pergamus, ne quid simile nobis contingat, etc. » Henri Etienne ne fut que l’écho de Calvin, lorsqu'il dit dans son Apologie pour Hérodote, publiée après la mort de Rabelais : « Quoique Rabelais semble estre des nostres, toutesfois il jette souvent des pierres dans nostre jardin. »
Mais Rabelais, qui s'était moqué des‘ineplies papistiques plutôt que des nouveaulés de Genève, devait rencontrer parmi les moines un champion plus rude et plus implacable. Gabriel Puits-Herbault, de Tours, alors religieux de Fontevraull, se posa en vengeur du monachisme, et dévoua l’auteur du Pantagruel aux châtiments de la justice humaine et divine, dans un ouvrage empreint de cette haine vigoureuse qui ne pousse qu’à l'ombre des cloîtres : Theotimus, sive de tollendis etexpurgandis malis libris, is præcipué quos vix incolumi fide ac pietate plerique legere queant (Parisiis, Jean de Roigny, 1849, in-8e). Ce dialogue, où les deux interlocuteurs, Théotime et Nicolas, s’accordent à déclarer que rien ne manque à la méchancelé et à la perversité de Rabelais (nthil ad absolutam improbitatem defuisse); ce dialogue, rempli d'invectives et d'insinuations perfides contre Rabelais et ses écrits, ne parut pas dicté seulement par l’indignation
(1) Dans le traité De recla nominum impositione.
(2) Dans son recucil d'Epigrammes latines.
et le zèle religieux, mais encore inspiré par un ressentiment tout personnel : on assurait alors que le propre frère de l’auteur avait servi de type au personnage de Jean des Entommeures (1).
Rabelais n’était plus là pour répondre à cette fu rieuse agression, qui allait donner du courage et de l'espoir à ses ennemis (2); il avait rejoint à Rome le cardinal du Bellay, qui, privé de son crédit à la mort de François Ie, se démit de toutes ses charges et céda la place au cardinal de Lorraine, peu de temps après l'avénement de Henri II à la couronne. On ne sait rien du dernier séjour de Rabelais à Rome, où il ne resta pas plus d’une année. Le manuscrit autographe et inédit que nous avons déjà cité, et qui fut, en grande partie du moins, écrit en 1550, pendant son voyage en Italie, pourrait fournir des renseignements neufs et curieux sur diverses circonstances de sa vie à cette époque. Ainsi, la querelle entre lui et Joachim du Bellay continuait-avec plus d'acharnement que jamais. Joachim était à Rome en même temps que Rabelais; il logeait sans doute dans le palais de son oncle, et il se rencontrait forcément avec le médecin du cardinal. Joachim n’imposait pas de frein à sa méchante langue, et Rabelais ne se lassait pas de lui rendre, en beaux vers latins, coup pour coup et blessure pour blessure. Cependant il paraît avoir fait trève à sa vengeance, pour traduire ou imiter, également en vers latins, plusieurs des sonnets que Joachim avait composés sur les antiquités romaines (3). Il y eut sans doute entre eux un rapprochement, peut-être un semblant de réconeiliation, opéré par l'intermédiaire du cardinal du Bellay; mais la suile prouva que Joachim du Bellay n'avait pas pardonné, Rabelais jouissait à Rome d'une considération générale, qu'il devait moins à ses ouvrages qu'à sa prodigieuse érudition. On voit, dans son brouillard manuscrit de 1550, qu'il était en rapport litiéraire avec les plus fameux poètes et savants de l'Italie, tels que Fracastor, le chantre de la syphilis, Lazare Buonamici, etc, Mais un certain nombre de pièces satiriques, pleines de verve et de colère, ne nous permettent pas de douter que Rabelais, malgré son âge avancé, n'ait eu encore quelques démêlés avec ces séduisantes courlisanes italiennes, dont la belle Imperia, tant célébrée par les poètes et les conteurs, est Le plus charmant type, Il se plaint surtout d'une Leonora, en termes si amers el si piquants, qu'on est obligé de reconnaître dans cette fureur poétique un véritable dépit amoureux. On en pourra juger d’après une des invectives qu'il lui adresse :
Miniata labra et sordidæ creta genæ, Et hiatus oris indecens
Risu canino, putridi dentes, pares Mammæ caprinis utribus,
Laciniosi gutturis deformitas, Sulcique laterum pinguium,
Crassoque venter extumens abdomine, Ego vos amavi ? brachiis
Fovi, refovique et fatigavi meis Viscata labra basiis ?
Plebi lupanar prostitutum sordide, Vocare amores pertuli ?
O fraus, amorque, et mentis emotæ furor Et impotentes impetus,
(1) Élog, Rabelæs., p. 214 de la rie part,
(2) La preuve de ce troisième voyage de Rabelais à Rome se tire positivement de l'intitulé même de la Sciomachie, extraite de ses lettres au cardinal de Guise.
(3) Ces sonnets ont été publiés pour la première fois, en 1849, d'après les manuscrits de là Bibliothèque impériale, par M. Anatole de Montaiglon.
Quo me impulistis? Vindices Erynnes, Quo vapulavi crimine
Vestrum ad tribunal? Non enim Cupidinis Dolui sagitta saucius ;
Sed vestra adustus, vestra adustus lampade , Furore vestro insanii.
Ergo pudendis liberatus vinculis Meoque juri redditus,
Sanctæ salutis sospitatrici meæ Et has cathenas ferreas,
Monumenta duri servitii, et tabellulam Hanc sanitatis indicem
Per eam receptæ, et memoris animi pignora Dico libensque et dedico!
Ce fut donc à Rome que Rabelais, presque septuagé- -naire, exhala les derniers soupirs de son cœur. On est même autorisé à croire, d’après des reproches que cette Leonora pouvait bien avoir mérités, que la santé du vieillard avait souffert de son inconduite. Depuis qu’il en eut été puni d'une manière cuisante, il dit un éternel adieu au beausexe, et même il aurait, selon nous, aigri et distillé son ressentiment contre ce sexe perfide, dans un petit volume anonyme, qui ne fut publié qu’à son retour en France, et qui est intitulé : La louange des femmes, invention extraite du commentaire de Pantagruel sur l’Androgyne de Platon; le Blason de la femme, épistre d'André Misogyn, Florentin, au seigneur Pamphile Theliarche, qui lui avoit demandé conseil sur le propos de se marier, traduit de l'italien en françois ; Description d'amour par dialogues ; Epigrammes touchant tous les mœurs, condilions el natures des femmes. Lyon, Jean de Tournes, 1551, in-8, Après avoir rilhmoyé sa vengeance et renoncé à l’amour, le bon caloyer des îles d'Hières jura de ne plus aimer que le vin.
Rabelais, en Italie comme en France, s'intitulait toujours #nédecin ordinaire du cardinal, et pourtant une anecdote racontée par Beroalde de Verville, dans le Moyen de parvenir, el moins méprisable qu’on ne l'a souvent’ jugée, prouverait que le cardinal avait d’autres médecins qu'il consultait de préférence. « Le cardinal du Bellay, dont Rabelais estoit médecin, estant malade d'une humeur hypocondriaque, il feut avisé par la docte conférence des docteurs, qu’il falloit faire à monseigneur une décoclion apéritive. Rabelais, sur cela, sort, laisse ces messieurs achever de caqueter pour mieux employer l'argent. Il fait mettre au milieu de la cour un trépied sur un grand feu, un chaudron dessus plein d’eau, où il mit le plus de clefs qu’il peut trouver, ét, en pourpoint comme mesnager, remuoit les clefs avec un baston pour leur faire prendre cuisson. Les docteurs descendus, et s’en enquestant, il leur dit : « Messieurs, j'accomplis votre ordonnance, d'autant qu'il n’y a rien tant apéritif que les clefs, et si vous n’estes contents, j'enverray à l'arsenal quérir quelque pièce de canon : ce sera pour faire la dernière ouverture. »
Outre la charge de médecin, Rabelais avait sans doute aussi celle d'astrologue ou de tireur d'horoscopes, dans la maison du cardinal du Bellay, quel que fût d’ailleurs son mépris pour l'astrologie judiciaire ; mais, à cette époque, Catherine de Médicis ayant introduit à la cour de France toutes les superstitions italiennes, la science astrologique était devenue à la mode, et les plus petits bourgeois voulaient savoir sous quelles planètes naissaient leurs enfants : il ÿ avait un faiseur de prophéties, d'horoscopes et de genethliaques, à la suite de chaque grand seigneur. Rabelais, qui n'était guère moins renommé que Nostradamus, Ruggieri et Barthélemi Coclès, pour ses connaissances célestes, avait publié chez François Juste, libraire à Lyon, un Hlmanach pour lan 1541, calculé sur le méridien de
La noble cité de Lyon M}, et un Æ{mänach pour l'an 1546, etc. ; Item, la Declaration que signifie Le soleil parmi les signes de la natifvité des enfants (Lyon, devant Notre-Dame de Confort} (2). Rabelais continuait à Rome sés observations astronomiques, puisqu'il publia encore à Lyon : Æ/manach et Ephemerides pour l'an de nostre Seigneur Jesus Christ 1550, composé et calculé sur toute l'Europe par maistre François Rabelais, medecin ordinaire de monseigneur le reverendissime cardinal du Bellay. Là se trouvent à la fin de chacun des mois les planètes des enfants, tant fils que filles, et auxquelles ilz sont subjects (3).
IL est peu présumable que l'opinion de Rabelais eût changé à l'égard de l'astrologie, qu'il avait frappée de ridicule dans ses premiers Almanachs et dans sa Pronostication pantagruéline, réimprimée, presque tous les ans, depuis 1532. Néanmoins, lorsque l’on apprit à Rome que Louis, duc d'Orléans, fils de Henri IN, était né au château de Saint-Germain-en-Laye, le 3 février 1550, Rabelais annonça que ce prince se trouvait prédestiné à de grandes choses en matière de chevalerie et gestes héroïiques, comme il appert par son horoscope, si une fois il eschappe quelque triste aspect à l'angle occidental de la septième maison (du soleil). Par un hasard singulier, cette naissance avait été sue, ou plutôt pressentie à Rome le même jour qu'elle eut lieu, et la nouvelle, qui en courut par les banques, fut tellement accréditée dans la ville, que plusieurs seigneurs français firent des feux de joie le soir du 3 février (4). Malgré les heureux présages de son horoscope, le petit prince mourut au berceau.
Le cardinal du Bellay et le seigneur d'Urfé, ambassadeur de France à Rome, s’entendirent pour célébrer par des fêtes magnifiques la naissance du fils du roi, et, de concert avec les seigneurs Farnèse, Robert Strozzi et de Maligny, ils ordonnèrent une sciomachie, c'està-dire un simulacre ou représentation de bataille tant par eau que par terre. Le combat par eau ne put avoir lieu, à cause d'une horrible crue du Tibre; mais le combat par terre se donna le 14 février, sur la place Sant’Apostolo, devant le palais du cardinal du Bellay, en présence de toule la population de Rome. On avait élevé un château-fort, qui fut attaqué et défendu, de manière à simuler un véritable siége : arquebusades, canonnades, sorties, assauls, rien ne manqua aux Opérations de ce siége, qui avait commencé par une espèce d’intermède théâtral en l'honneur de Diane de Poitiers, maîtresse d'Henri IT. La déesse Diane, en costume de chasse, suivie d'une troupe de nymphes, était descendue dans la place, et la garnison du château avait en-
(1) On a découvert récemment, dans la couverture d’un livre du xvie siècle, quatre feuillets de cet Almanach, exclusivement astronomique, dont les biographes de Rabelais n'avaient pas fait mention. La Bibliothèque Impériale de Paris, qui doit retrouver un jour dans ses abimes les exemplaires des Almanachs de Rabelais, que l'évêque d’Avranches, Huet, lui avait légués, a fait l'acquisition de ces quatre feuillets, pour démontrer à l’auteur du Manuel du libraire, qu'il s'est un peu trop avancé, en disant que ces Almanacbs, attribués à Rabelais, ne sont probablement que des éditions différentes de sa Prognoslication Pantagrueline. Voy. l'art. RABELaIs dans le Manuel de M. Brunet.
(2) Get Almanach, qui ne £e trouve pas plus que les autres, existait pourtant dans la bibliothèque de Huet, évêque d’Avranches, qui le cite dans une note manuscrite autographe de son exemplaire du Tiers livre de Pantagruel. La Croix du Maine est le seul auteur qui fasse mention d’un autre Almanach ou pronostication pour l'an 1548.
(3) Le titre de cet Almanach est rapporté par Ant. Le Roy, qui n’en cite rien, parce que le calendrier n’y est pas précédé d’un prologue, comme dans les Almanachs de 1533 et 1535, qui se trouvaient aussi dans les bibliothèques de Gabriel Naudé, de Guy Patin et de Jacques Mentel.
(4) Voy. la Sciomachie.
36 CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.
levé une des nymphes, malgré la résistance de ses compagnes et de la déesse, qui alla se plaindre au cardinal et lui demander assistance. Le château pris et la nymphe rendue à Diane {c'élait peut-être une allusion à quelque intrigue de la cour de France), les cris de : ’ive Bellay, la côte de Langey! se mêlèrent aux cris de : J’ive France! vive Orléans! vive Farnèse !
Le cardinal offrit aux combattants et aux spectateurs de distinction un souper qui réalisait toutes les descriptions gastronomiques du Pantagruel : on servit, à ce banquet, mille pièces de poisson et quinze cents pièces de four! Après les Grâces en musique, Labbat déclama, en s’accompagnant de sa grande lyre, une ode saphique en beaux vers latins, composée par le cardinal (1). Ensuite il y eut des danses de matachins et des mascarades qui ouvrirent le bal, pendant lequel les cardinaux et les prélats se retirèrent, en grande jubilation et contentement.
Rabelais, qui assistait à ces triomphes, et qui probablement y avait mis de son imaginative, nota deux choses insignes : « L'une est qu il n'y eut noise, desbat, dissension ne tumulte aucun, l’autre, que de tant de vaisselle d'argent, en laquelle tant de gens de divers eslats feurent servis, il n’y eut rien perdu ne esgaré. » Il envoya une relation de la Sciomachie au cardinal Charles de Lorraine, qu’on appelait alors le cardinal de Guise, et l'on doit penser que cette relalion, faite par ordre du cardinal du Bellay, était destinée à la duchesse de Valentinois, qui régnait sous le nom de Henri II, son amant, et qui traitait en ministre favori le cardinal de Guise. Elle fut imprimée sans doute, avec l'approbation de Diane, sensible à une flatterie qui lui arrivait de si loin : La Sciomachie et feslins faictz à Romme on palais du R. cardinal du Bellay, pour l'heureuse naissance de M. d'Orléans (Lyon, Séb. Gryp., 1549 (2), in-8° de 31 p.). Ce ne serait pas le seul ouvrage que Rabelais eût mis en lumière durant son dernier voyage à Rome, si l’on s'en réfère au Privilége de Henri If, où il est dit très explicitement que l'auteur avait fait imprimer, en 1550, plusieurs livres en grec, latin, français et thuscan. Mais on n’a pas découvert encore quels sont ces ouvrages ou ces éditions en grec et en italien.
Ce Privilége d'Henri Il, daté du 6 avril 1550, c'est-à-dire un mois et demi après la Sciomachie, et non suivi de la publication immédiate du quatrième livre, semble indiquer que la duchesse de Valentinois et le cardinal de Guise l'avaient obtenu comme un gage de sécurilé pour Rabelais, au moment où les persécutions religieuses lui conseillaient de ne pas rentrer en France. Il est vrai que l’auteur du Pantagruel avait encore une fois désavoué hautement les précédentes éditions de son roman, et s'était engagé à les revoir et corriger, avant de le réimprimer. Ce fut néanmoins une faveur spéciale, que la concession d’un privilége du roi, en présence des accusations qui s'élevaient de toutes paris contre l’athéisme et l’hérésie de ces écrits censurés par ia Sorbonne et dénoncés dans les chaires de l'Université de Paris. Voici ce nouveau privilége que signa le roi, désirant bien et favorable ment traiter le suppliant, sans que son manuscrit eût été lu et approuvé au préalable, dans un temps où les sévères ordonnances de François Ie contre l'imprimerie avaient encore force de loi.
(1) Elle se trouve, écrite et corrigée de la main de Rabe-
lais, dans le manuscrit autographe que nous avons découvert à la Bibliothèque Impériale,
(2) Malgré cette date, il est certain que la Sciomachie fut publiée en mars ou en avril 1530, puisque l’année commen-
çait encore à Pâques, et que, d’ailleurs, le fils de Henri II naquit le 3 février 1550.
Henry, par la grâce de Dieu, roi de France, au prévost de Paris, bailly de Rouen, séneschiaux de Lyon, Toulouse, Bordeaux, Dauphiné, Poitou, et à tous nos aultres justiciers et officiers, ou à leurs lieutenans, et à chascun d'eux, si comme à luy appartiendra, salnt et dilection. De la partie de nostre cher et bien aimé M. François Rabelais, docteur en médecine, nous a esté exposé que, iceluy suppliant ayant par ci-devant baillé à imprimer plusieurs livres en grec, latin, français et tuscan, mesmement certains volumes des Faits et dicts héroïques de Pantagruel, non moins utiles que délectables : les imprimeurs auroiïent iceulx livres corrompus, dépravés et pervertis en plusieurs endroits , auroient davantage imprimé plusieurs autres livres scandaleux au nom dudict suppliant, à son grand desplaisir, préjudice et ignominie, par luy totalement désavouez comme faulx et supposés, lesquels il désireroit, sous nostre bon plaisiret volonté, supprimer ; ensemble les aultres siens avouez, mais dépravez et déguisez, comme dict est, revoir et corriger et de nouveau réimprimer; pareillement mettre en lumière et vente la suite des Faïts et dicts héroïques de Pantagruel, Nous humblement requérant sur ce luy octroyer nos Lettres à ce nécessaires et convenables : pour ce est-il que Nous, inclinans libéralement à la supplication et requeste dudit M. François Rabelais exposant, et désirant le bien et favorablement traicter en cet endroit, à iceluy, pour ces causes et autres bonnes considérations à ce Nous mouvans, avons permis, accordé et octroyé , et de notre certaine science, pleine puissance et autorité royale , permettons , accordons et octroyons par ces présentes, qu’il puisse et luy soit loisible, par tels imprimeurs qu'il advisera, faire imprimer et de nouveau mettre et exposer en vente tous et chascuns lesdits livres et suite de Pantagruel par luy composez et entrepris, tant ceulx qui ont jà esté imprimez, qui seront pour cet effet par luy revus et corrigez,que aussy ceulx qu’il délibère de nouvel mettre en lumière, pareillement suprimer ceux qui faussement lui sont attribuez. Et afin qu’il ait moyen de supporter les frais nécessaires à l'ouverture de ladite impression, avons par ces présentes très expressément inhibé et défendu, inhibons et défendons à tous aultres libraires et imprimeurs de notre royaume et aultres nos terres et seigneuries, qu’ils n'aient à imprimer ne faire imprimer, mettre et exposer en vente aucuns des dessusdicts livres. tant vieux que nouveaux, durant le temps et terme de dix ans ensuivants et consécutils, commençans au jour et date de l’impression desdicts livres, sans le vouloir et consente.r.ent dudict exposant, et ce sous peine de confiscation des livres qui se trouveront avoir esté imprimez au préjudice de cette nostre présente permission , et d’amende arbitraire.
Si voulons et vous mandons, et à chascun de vous en droict soy, et si comme à luy appartiendra, que nos présens congé , licence et permission, inhibitions et défenses vous entretenez, gardez et observez; et si aulcuns estoient trouvez y avoir contrevenu, procédez et faictes procéder à l’'encontre d’eulx par les peines susdites et autrement , et du contenu ci-dessus faictes ledit suppliant jouir et user pleinement et paisiblement durant ledit temps, à commencer et tout ainsy que dessus est dict, cessans et faisans cesser tous troubles et empeschemens au contraire, car tel est nostre bon plaisir. Nonobstant quelconques ordonnances, restrictions, mandemens ou défenses à ce contraires; ei, pour ce que de ces présentes l’on pourra avoir affaire en plusieurs et divers lieux, Nous voulons que, au vidimus d’icelles, fait sous scel royal, foy soit ajoustée comme à ce présent original. Donné à Saint-Germain en Laye, le sixiesme jour d’aoust, l'an de grâce mil cinq cent cinquante, et de notre règne le quatriesme.
Par le roy:
Le cardinal Chastillon présent,
Signé : Du Tuier.
La reconnaissance de Diane de Poitiers, en raison de la part qu'on lui avait donnée dans les fêles de Rome , se portait ainsi sur Rabelais, qui en fut l'historiographe; mais le cardinal de Guise craignait trop l'ascendant moral du cardinal du Bellay, pour ne pas prolonger la disgrâce et l'éloignement de cet ancien ministre. On ne rappela donc en France que Rabelais, qui dit adieu à son maître, avec l'espoir de ne pas être longtemps séparé de lui, quoique la fortune l’eût
allaché désormais à la maison de Lorraine. Le cardinal de Guise venait d'acheter d'une des maîtresses de François ler, Anne de Pisseleu, duchesse d'Etampes, le château de Meudon. Ce château était assez voisin de Paris, pour qu’il pût y résider avec son frère, Henri de Lorraine, duc de Guise, sans être moins assidu à la cour et au conseil du roi. Rabelais, que le cardinal du Bellay avait placé, pour ainsi dire, auprès du cardinal de Guise, comme un intermédiaire officieux et comme un agent secret, fut naturellement porté à la cure de Meudon, par le choix alternatif des deux cardinaux. Jean du Bellay, à qui appartenait la collation de cette cure , dépendante de son évêché de Paris, s’empressa de faire une nomination, qui paraissait agréable à Charles de Lorraine, et qui devait placer celui-ci sous une espèce de surveillance occulte. Rabelais fut donc recu curé de l'église paroissiale de Saint-Martin de Meudon , le 19 janvier 1551, par l'évêque de Trèves, Jean des Ursins, vicaire-général du cardinal du Bellay, entre les mains duquel Richard Berthe, dernier curé , avait résigné librement celte cure, et ce, en présence des témoins Benoît Blerye, vicaire de Saint- Landry du diocèse de Paris, et Renaut du Hautbois, chanoine du diocèse de Beauvais. L'acte de cette collation fut enregistré comme il suit (1) :
« Die decima octava januarii anno 1550 (1), collatio parochialis ecclesiæ Sancti Martini de Meudone, Parisiensis diœcesis, ad collationem Parisiensis episcopi, pleno jure existentis, vacantis per puram, liberam el simplicem resignationem magistri Richardi Berthe, illius ecclesiæ ultimi rectoris, seu curati, et professoris pacifici, hodie in manibus R. Patris D. D. Joannis Ursinis, Trevirensis episcopi, vicarii generalis illustrissimi domini cardinalis Bellay, Parisiensis episcopi, per magistrum Joannem Halon, clericum, ejus procuratorem:, factam, et per dictum dominum admissam, facta est pleno jure per dictum dominum vicarium, magistro Francisco Rabeleio (sic), presbytero, doctori, Turonensis diœcesis, præsentibus magistris Benedicto Blerye, presbyterio vicario ecclesiæ parochialis Sancti Landerici Parisiensis, et Renato Duhaubois, canonico in claustro Sancti Benedicti Parisiensi commorante, Belvacensis et Parisiensis respectivè diœæcesis testibus. »
La nomination du curé de Meudon dut produire autant d’éltonnement que de scandale, et fournit sans doute de nouvelles armes aux ennemis de Rabelais. Un des plus acharnés était alors Pierre Ramus, professeur en philosophie et en mathématiques au Collége Royal, qui n’épargnait pas plus l’auteur de Pantagruel, qu'Aristote, dans ses lecons et dans ses ouvrages. Ramus, partisan déclaré de la religion, ne faisait qu’ex-
rimer l'opinion des calvinistes purs à l'égard de Rabe- Éis , en l’accusant hautement d'athéisme (3) ; Joachim du Bellay , qui tança rudement le philosophe Ramus au nom des catholiques , dans la Satire de maître Pierre du Cucgnet sur la Petromachie de l’Université, lui reproche ironiquement d’avoir trop maltraité Rabelais :
Ha! je reconnois bien le style Que sa douce plume distille :
(1) Description de la ville de Paris, par Piganiol de la Force, édit. de l'abbé Pérau, t, 1x, p. 532.
(2) Le commencement de l'année à Pâques serait cause de bien des dates fausses, si l’on n’y prenait pas garde.
(3) Ces attaques de Ramus ne seraient que des représailles, s’il est vrai que Rabelais l’ait tourné en ridicule sous le nom de Raminagrobis.
IL est tout perionisé
Et quelque peu torné-busd ; Mais il me semble un peu cruel Contre le bon Pantagruel.
Le nom de Rabelais avait été souvent mis en jeu dans la querelle de Ramus et de son adversaire, Pierre Galland, principal du collége de Boncourt, défenseur de la philosophie d'Aristote. Ramus comparait avec mépris les livres de Galland à ceux de Rabelais: et Galland, sans se servir des mêmes injures, répondait que les doctrines de Ramus étaient des billevesées dignes du ridicule Pantagruel : « Melior pars eorum qui hasce luas nugas lectitant, Rame, lui disait-il dans son discours Pro Scola Parisiensi contra novam Petri Rami Academiam, (ne hinc tibi nimium placeas), non ad fructum aliquem ex iis capiendum, sed veluti vernaculos ridiculi Pantagruelis libros ad lusum et animi oblectationem lectitan!. »
Rabelais, irrité d’être ainsilejouet des Ramisteset des Gallandistes, se décida enfin à publier le quatrième livredu Pantagruel, pour avoir un prétexte de ridiculiser ses ennemis pédantesques dans un Nouveau prologue qu'il joignit à l'Ancien. Dans ce prologue, il fait dire à Jupiter : « Mais que ferons-nous de ce Rameau et de ce Gualland qui, caparaconnez de leurs marmitons, supposts et adstipulateurs , brouillent toute celte Académie de Paris? Tous deux me semblent aultrement bons compagnons et bien couillus : l’un a des escus au soleil (je dis beaux et tresbuchants), l’aultre en vouldroit bien avoir; l’un a quelque scavoir, l’aultre n’est ignorant ; l’un aime les gens de bien, l’autre est des gens de bien aimé; l’un est un fin et caultregnard, l’aultre mesdisant, mésécrivant et aboyant contre les antiques philosophes et orateurs (Aristote et Cicéron) comme un chien. » Priape, consulté par Jupiter, lui conseille de les métamorphoser en pierre, puisqu'ils se nomment lous deux Pierre, et de leur faire partager le sort d'un autre Pierre, avocat-général du parlement de Paris sous Philippe-le-Bel, maître Pierre de Cugnières , qui, s’étant brouillé avec le clergé de son temps, fut condamné, par la haine ecclésiastique, à un pilori perpétuel, sous la figure de certains marmouzets, nommés pierres du coignet, et placés à l'entrée des églises pour servir à éteindre les cierges. Rabelais, qui re savait pas oublier une offense , se rappela,en cette occasion, la violente sortie de Calvin contre lui dans le traité de Scandalis, et la furibonde polémique de Gabriel Puits-Herbault dans le Theotimus : il ajouta donc, au chapitre xxx11, la fable de Physis et d'Antiphysie, pour dire que cette dernière, adverse de nalure avait engendré les matagots, cagots el papelards ; les maniacles pistolets, les démoniacles Calvins, imposleurs de Genève; les PuFARES Putherbes, briflaux, cafards, chattemites, cannibales et autres monstres difjormes et contrefaits,en despit de nature.
Depuis cette sortie contre le chef du protestantisme, Rabelais ne compta plus d'amis avoués parmi les réformés, et ceux-ci, au contraire , le dénoncèrent aux catholiques, comme un athée digne du bûcher. Théodore de Bèze lui-même, dont l'esprit vif et satirique était bien fait pour apprécier celui de l’auteur du Pantagruel , et qui avait aussi avec lui une sorte de confraternité d'érudition grecque, n’osa jamais renouveler les éloges, qu’il lui avait adressés dans ses Juvenilia, imprimés en 1548.
Mais, à peine le quart livre eut-il paru, chez Michel Fezendat, imprimeur et libraire à Paris, que la Faculté de théologie s’en saisit sur-le-champ et le censura : l'effet immédiat de cette censure fut un arrêt du parlement, portant défense de vendre et exposer ledit livre dedans quinzaine , et mandant à sa barre le libraire qui l'avait imprimé. Cet arrêt se trouve mentionné
ainsi, sous la date du 1er mars 1551 (1552), dans les registres du parlement (1) :
« Sus la remontrance et requeste faite cejourd'huy à la Cour par le procureur du roy (Gilles Bourdin), à ce que, pour le bien de la foy et de la religion, et attendu la censure faite par la Faculté de théologie contre certain mauvais livre, exposé en vente sous le titre de Quatriesme livre de Pantagruel avec privilége du roy ; la matière mise en délibération, et après avoir veu ladite censure, ladite Cour a ordonné que le libraire ayant mis en impression ledit livre sera promptement mandé en icelle, etluy seront faites desfenses de vendre et exposer ledit livre dedans quinzaine; pendant lequel temps ordonne la Cour audit procureur du roy d’advertir ledit seigneur roy dela censure faite sur ledit livre par ladite Faculté de théologie, et lui en envoyer un double, pour, suyvant son bon plaisir entendu, estre ordonné ce que de raison. Et ledit libraire mandé, luy ont été faites lesdites desfenses, sus la peine de punition corporelle. »
Henri If, circonvenu par les protecteurs de Rabelais, invita sans doute le parlement à ne point passer outre et à laisser pendant devant lui le procès à intenter au libraire, à l’auteur et à son livre. Cependant ce quatrième livre était bien plus hardi que les précédents, et Rabelais, toujours en bouffonnant et en allégorisant, il est vrai, avait attaqué, sinon ce qui était le plus respectable , ce que du moins on respectait le plus. Il raillait impitoyablement les moines, qui sont volontiers en cuisine ; les chiquanous ou procureurs, et leur étrange manière de vivre; la discession des heroes, ou l’immortalité de l'âme; le carême et les jeûnes de l'Eglise catholique; la Cour de Rome, l'autorité du pape lui-même, ete. La censure de la Facullé de théologie n'avait eu que l'embarras du choix, au milieu de tant de propositions héréliques, schismatiques et philosophiques : le parlement n'’osa point passer outre sans l'ordre du roi, et Rabelais ne semble pas avoir été inquiété.
Ce fut sans doute pendant l'impression du quart livre chez Michel Fezendat, que le bon curé de Meudon, ou plutôt sa mule, causa un grand scandale, qui est raconté par l’auteur du Moyen de Parvenir, (ch. Lxvi, Dictionnaire) avec aulant d’ésprit et de gaîté, que Rabelais en aurait mis lui-même dans un pareil récit. On ne peut mieux faire que d'emprunter ce récit à Beroalde de Verville, qui pourrait bien avoir été, dans son facétieux recueil, le plagiaire de Rabelais lui-même : « Ne vous souvient-il point que rencontrasmes la mule de Rabelais? Le bonhomme ne s'en soucioit-il non plus que de celle du pape (2).
(1) Le parlement ayant ordonné la suppression de l'édition de Michel Fezendat, le 4er mars 1581 (o'est-à-dire ie l'année commençant à Pâques, et Pâques tombant le 17 avril en 1852), et cette édition, qui porte le millésime de 1552, étant précédée de l’épitre au cardinal de Châtillon, avec la date du 98 janvier 1552 (c'est-à-dire 1553, d’après l’ancien calendrier), il est clair que cette apparente contradiction ne doit pas s'expliquer par une erreur de date; mais il faut supposer que l'édition de Michel Fezendat se trouva presque supprimée pendant un an par arrêt du Parlement, puis remise en vente, lorsque cet arrêt fut levé, grâce à l'intervention du cardinal de Chàtillon, à qui Rabelais dédia son 1ve livre,enfaisantimprimer l'épitre qu’il lui adresse en tête des exemplaires déjà fabriqués. Cette supposition est plus vraisemblable et plus logique que celle de M. Peignot (Journal de la librairie numéro du 20 mars 1824), qui est d'accord avec nous, sur
ce seul point, que la date de l'arrêt du Parl rait être contestée. HARENEE IR
(2) Allusion à la célèbre facétie de Rabelai son maitre le cardinal du Bellay, ambassadeur du Franse
ayant assez d'autres bonnes affaires, il l’avoit laissée chez Fezendat, imprimeur, et avoit prié les garçons d'y prendre garde, pour la faire boire à ses heures
comme la truie des Carmes. Déjà, deux ou trois jours s'étoient passés, qu'elle avoit assez bu: mais au diantre la goutte, pource qu’elle ne bougeast de l’attache, comme un-vray chien couchant. Jean du Carroy (1), jeune verdaud, s’avisa de cette beste, et monta dessus à dos, sans la sangler ; un autre le voit
qui lui demanda la croupe ; un tiers encore y saute: et les voilà, ainsi que les quatre fils d'Aimon , à chevaux sur la mule, sans selle, n'ayant que le chevestre (que ne lui bailliez-vous votre licou ?). Ainsi relevée de ces suffisants personnages, la beste prit son chemin à val la rue de Saint-Jacques : passant auprès de Saint-Benoist, au lieu de s’'avancer, sentant l’eau d’une lieue loin, comme vous auriez fait l'odeur d’un bon: jambon; et, s'approchant de l'église, elle reçeut une odeur débonnaire de l'eau bénile, qui, l’attirant par la conduite magnétique de sa saveur, la fit, en dépit des chevaucheurs, entrer en l’église. Il estoit dimanche, heure de sermon, où grand monde estoit convénu; et, nonobstant ce peuple et résistance des baudouineux (2), la mule, dure de teste et oppressée d’altération, donne jusques au bénitier, où elle mitet enfonça son horrifique mufle. Le peuple, qui voit l'effronterie de ce maudit animal, qui par dépit n’engendrera jamais , pense que ce soit un spectre, portant quelques âmes jadis hérétiques, mais ores pénitentes
qui viennent chercher le doux réfrigératoire des bien heureux {laissez-la boire !) et déjà chacun pensoit qu'il
feroit quelqueesmotion {laissez boire la mule |) où au-
tres actes merveilleux de commotion sprituelle: mais la bête fut modeste, si qu'ayant légitimement bien bu, selon sa vocation, se retira Sans autre cérémonie. »
Cette plaisante aventure , qui n’a rien d'invraisemble, nous fait supposer que Rabelais venait de Meudon à Paris, monté sur une mule, pour corriger les épreuves de son ouvrage, et qu'un jour ; par distraction, il s'en retourna à pied, sans songer à sa monture.
On doit croire que la publication du quart livre, et non l’impiété de sa mule, le forca, vers cette époque de se démettre d’une des deux cures qu'il avait conservées en mêmetemps, comme titulaire et bénéficiaire : le 9 janvier 1553, il résigna la plus éloignée de Paris, celle de Saint-Christophe de Jambet, au diocèse du Mans, par l'entremise de son procureur, Remi Doucin, prêtre de ce diocèse, dans les mains de Jean Moreau, vicaire-général du cardinal du Bellay, en présence de deux témoins, Eustache de la Porte, conseiller au parlement de Paris, et Denis Gaillart, prêtre du diocèse d'Orléans, aumônier du cardinal de Meudon (ou de Guise}. L'acte de sa résignation volontaire fut ainsi déposé dans les archives de l'évêché du Mans:
« Die nonâ januarii anno millesimo quingentesimo quinquagesimo secundo, magister Remigius Doucin, clericus Cenomanensis diæcesis, procurator et nomine procuratorio magistri Francisci Rabelays (sic), parochialiis ecclesiæ SanctiChristophori deJambet, Cenomanensis diæcesis, ad collationem domini Cenomanensis episcopi, pleno jure existentis, resignawvit, cessit et dimisit, purè, liberè et simpliciter hujusmodi parochialem ecclesiam Sancti Christophori, cum suis juribus et per-
Rome, baiser la mule du pape, s'écria : « Et moi, que baiserai-je donc? »
(1) Sans doute Valentin du Caurroy, avocat au parlement de Paris, traducteur du traité de saint Augustin, sur l'Esprit et la Lettre, imprimé en 1851 chez Michel Vascosan. (9) Jeu de mots sur bedeau. On entendait par baudouineux un baudet qui couvre une jument.
tinentiis universis, in manibus domini Joannis Moreau, ecclesiæ Parisiensis canonici, vicarii generalis reverendissimi domini cardinalis Bellaii, Cenomanensis episcopi. Quam quidem resignationem idem dominus vicarius admisit et admittere se dixit, contulitque pleno jure hujusmodi parochialem ecelesiam Sancti Christophori, ut præfertur, sive etiam alio quovis modo , seu quavis causa, seu persona vacet magistro Claudio de Bise, clerico Andegavensis diœcesis, præsentibus nobili et egregio viro magistro Eustachio de la Porte, consiliario regio in Curia parlamenti Parisiensis, et magistro Dionysio Gaillart, presbytero, reverendissimi domini cardinalis de Meudone eleemosynario , Aurelianensis diœcesis, testibus » (1).
Il est certain que Rabelais ne résidait pas dans cette cure, et peut-être n’y avait-il jamais paru, quoiqu'il en touchât les revenus. On sait que l’évêque du Mans, Eustache du Bellay, dans sa visite épiscopale, ne le trouva pas à Jambet, au mois de juin 1551, car il y fut recu par Pierre Richard, vicaire du titulaire, et quatre autres prètres, qui desservaient la paroisse (2). On peut donc supposer que l'évêque du Mans se plaignit de cet état de choses à son oncle le cardinal du Bellay, qui s'opposa d’abord à la révocation de Rabelais. Celui-ci avait probablement échangé la cure de Souday contre celle de Jambet, qu'il possédait ainsi, sans conteste et sans embarras, depuis plus de vingt ans; il tint bon, il défendit tant qu’il put un bénéfice que le précédent évêque du Mans, René du Bellay, n'avait jamais songé à lui enlever; mais enfin, après une année de lutte, il fut obligé de céder et de choisir entre ses deux cures. Il opta pour Meudon, en regrettant ce qu'il appelait sa jambe de Dieu (3).
L'édition du quart livre était toujours arrêtée; les amis et les ennemis de Rabelais agissaient avec une égale ardeur pour et contre lui. Le cardinal du Bellay, qui avait fait un voyage en France dans l'espoir de ressaisir Son ancien crédit, protégea de son nom et de sa présence l'auteur du Pantagruel ; mais il tomba gravement malade et se retira, pour se rétablir, dans son délicieux-château de Saint - Maur. Le cardinal Odet de Châtillon le remplaca dans les démarches actives que réclamait la position de Rabelais, menacé d'un procès criminel. Rabelais fit entendre sa défense au roi et protesta, comme à l'ordinaire, de son respect
our les choses saintes. Dans cette requête, que le cardinal de Châtillon se chargea de présenter à Henri It, on lisait : « La calomnie de certains cannibales, misanthropes, agélastes, avoit tant contre moy esté atroce et desraisonnée, qu'elle avoit vaincu ma patience, et plus n’étois deslibéré d'en escrire un iota, car l’une des moindres contumélies dont ils usoient estoit que tels liyres tousesloient farcis d'hérésiesdiverses. N'en pouvojent toutesfois une seule exhiber en endroict aucun :de folastries joyeuses, hors l'offense de Dieu et duroy,prou; c'estle sujet et mesme uniqued'iceulx livres: d'hérésies, point ; sinon perversement , et concre tout usage de raison et de langage commun, interprétant ce que, à peine de mille fois mourir, si autant possible estoit, ne voudrois avoir pensé; comme qui pain interpréteroit Pierre ; poisson, serpent; œuf, scorpion.…. Si meilleur christian je ne m’estimois qu'ils me montrentesire en leur part, et que si, en ma yie, escrits, paroles, voire
(1) Descrip. de la ville de Paris, par Piganiol de la Force, édit. de l'abbé Pérau, t. 1x, p. 538. D’après l’ancien usage de commencer l’année à Pâques, il est clair que 1552 est mis dans l’acte pour 1553.
(2) Hist, du diocèse de Paris, par l'abbé Lebeuf, t. vi, p. 369. ait
(3) Voy. Pantagruel, liv. iv, ch. L, où il dit que cette jambe de Dieu lui faisait gagner quelques testons.
certes pensées, je reconnaissois scintille aucune d’hérésie, ils ne.tumberoient tant détestablement es lacs de l'Esperit calumniateur (c’est diabolos), qui, par leur ministère, me suscite tel crime : par moy-même, àl’exemple du phénix, seroit le bois sec amassé et le feu allumé, pour en icelluy me brusler., »
Le cardinal de Châtillon,quiétaitlui-mêmesoupconné d'hérésie, et non sans raison, puisque bientôt après il embrassa ouvertement la Réforme etse maria en robe de cardinal, eut pourtant plein succès dans la justification de Rabelais: et du quatrième livre, et, grâce à sa bénigne faveur, ce livre put enfin voir le jour. Rabelais le fit précéder d'une épître dédicatoire au cardinal, dans laquelle il remercia ce dernier de sa puissante intervention : « Par vostre exhortation {ant honorable, lui disait-il, vous m'avez donné courage et invention; et sans vous, m'estoit le cueur failly et restoit tarie la fontaine de mes esperits animaux, » il le suppliait d'être encore pour lui, contre les calumniateurs, comme un second Hercule gaulois, en savoir, prudence et éloquence; Alséixxzos , en vertu, puissance el autorité. Ce fut dans les premiers mois de 1553 que l’on mit en vente : Le Quart livre des Faictz et dictz heroïcques du bon Pantagruel, composé par M. Francois Rabelais, docteur en medecine ( Paris, de l'imprimerie de Michel Fezendat , 1552, pet. in-8°, de 167 feuil. ), Ce quatrième livre étant plus que les autres rempli de néologismes empruntés à toutes les langues que savait l'auteur, celui-ci y ajouta, après coup, une Briefve declaration d'aulcunes dictions plus obscures contenues au quatriesme livre, en neuf feuillets, qui ne furent pas joints à tous les exemplaires.
La vogue de ce quatrième livre fut telle, que Michel Fezendat le réimprima, presque tout de suite, nouvellementrevuet corrigépar ledit auteur pour la deuxiesme édition (sans lieu d'impression, Michel Fezendat, 1553, in-8°), avec la Briefve déclaration. Les éditions et les contrefaçons abondèrent par toute la France : à Rouen, chez Robert Valentin, 4559, in-16 ; à Lyon, chez Bal-. thazar Alaman, même date et même format, etc. Michel Fezendat réimprima aussi le Tiers livre, sans aucun changement; mais Rabelais, qui venait d'échapper à un danger réel et pressant, ne consentit pas à publier les deux premiers livres, pour lesquels il: n'avait pas de privilége, et il se sentit peu disposé à donner la suite de son Pantagruel, qu’il avait préparée depuis longtemps, et qui surpassait tout le reste en témérité. Il était vieux. et il désirait mourir en repos et dans son lit. Il commencait à craindre le sort d’Etienne Dolet, en voyant ses anciens amis, ceux qui devaient le mieux estimer son caractère et son érudilion , se détacher de lui etse réunir même àses adversaires. RobertElienne, réfugié à Genève auprès de Calvin, osa, dans la préface de son Glossarium novum, datée de 1583, reprocher aux théologiens de Paris, ses propres persécuteurs, de n'avoir pas seulement songé à faire brüler les livres et la personne de l'athée François Rabelais (1)!
Il vivait donc retiré dans sa cure de Meudon, et il y eût été tranquille et heureux, si Ronsard ne se fût mis en hostilité aveclui(2). Ils avaient été dans debons rapports, lorsqu'ils se trouvaient ensemble dans la maison de Guillaume du Bellay, que Ronsard, comme Rabelais. accompagna en Piémont en 1541. Mais, depuis, Ronsard avait pris fait et cause pour Ramus, son maître et son ami ; la querelle s'était envenimée entre Rabelais et lui, à l’occasion de quelques épigrammes de l’un contre l’autre. Ronsard, devenu poète commensal de la maison de Lorraine, habitait une petile tour du château de Meudon, et y faisait assez maigre chère, dans
(1) Voy. Journal des Savants, janvier 1841, article de M.Ma-; gnin, Annales des Estienne.
(2) Elog. Rabel., 17e part., p. 58 et 89. Jugements.. , par Bernier, p. 53.
40 CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.
l'attente des gros bénéfices qu'on lui avait promis en récompense de ses vers. Rabelais se moqua de la vie solitaire du poète, dans cette tour, à laquelle il avait donné son nom, et Ronsard, qui n'osait pas s exposer aux représailles de Rabelais, plus terribles que la ue de Mellin de Saint-Gelais, qu’il redoutait tant, se borna toujours à des attaques souterraines et détournées : il ne contribua pas peu à le faire passer pour un goinfre et un ivrogne, qui n'avait pas d'autre Dieu que son ventre.
Rabelais était pourtant fort bien accueilli au château de Meudon, surtout.par le duc et la duchesse de Guise, qu’il appelait ses bons paroissiens. Il les visitait sou vent et presque familièrement (1). Il se trouva À, lorsque Jean Le Breton, seigneur de Villandry, ancien favori de François Ier, répondit au duc de Guise, qui lui demandait quel rôle il avait joué dans une bataille où personne ne se souvenait de l'avoir vu combattre : « Par ma foy ! j'y ai été ( facile me sera le prouver), voire en lieu auquel vous n’eussiez osé vous trouver !» Le duc de Guise rougit de colère à cette espèce de défi. « J'étais avec le bagage, dit en riant le seigneur de Villandry ; auquel lieu votre honneur n’eût porté soi cacher comme je faisais » (2).
Le digne curé de Meudon s’acquittait autant que possible des devoirs de son ministère, il ne laissait entrer aucune femme dans le presbytère , afin de ne pas donner prélexte à des calomnies que son grand âge aurait, d’ailleurs, démenties ; mais il recevail sans cesse la visite des savants et des personnages les plus distingués de Paris; il s’occupait lui-même d’orner son église; il apprenait le plain-chant à ses enfants de chœur, et il montrait à lire aux pauvres gens (3). On accourait de tous les environs, pour le voir en costume de curé et pour entendre sa messe et son sermon. Meudon devint ainsi un but de promenade pour les Parisiens, qui y affluèrent longtemps après la mort de Rabelais, selon ce dicton proverbial qu'on répétait encore au xvli‘ siècle : « Allonsà Meudon ; nous y verrons le château, la terrasse, les grottes et M. le curé, l'homme du monde le plus revenant en figure, de la plus belle humeur, qui recoit le mieux ses amis et tous les honnêtes gens, et du meilleur entretien » (4).
L'auteur du Pantagruel était généralement estimé, non-seulement à cause de ses écrits et de son érudition, mais encore à cause de son caractère. Le savant Guillaume Postel adressa une lettre au cardinal du Bellay, pour le féliciter de s'être déclaré le protecteur de Rabelais (5). Le cardinal, en effet, tout bon catholique qu'il fût, professait tant d’admiration pour le Gargantua et le Pantagruel,qu’il le nommait le Livre par excellence , et qu'il fit diner à l'office un gentilhomme qui n’avait pas lu ce chef-d'œuvre de l'esprit humain. Rabelais, qui n'était point affligé des infirmités de la vieillesse, à l’exceplion d'un gros ventre qu'il devait à son riche appétit (6), conservait le même
(1) Prosopographie d'Antoine du Verdier, t. 11. Du Verdier assure avoir vu une lettre de Rabelais, relative à M. et madame de Guise. Il a écrit cet article de sa Prosopogras phie, pour rétracter ce qu'il avait dit de désavantageux au sujet de Rabelais, dans sa Bibliothèque françoise.
(2) Pantagruel, 1. 1v, ch. x1.
(3) Elog. Rabel., 1re part., p. 59.
(4) Jugements… sur les OEuvres de Rabelais.
(5) Ibid., p. 85.
(6) Joachim du Bellay, dans l'épitaphe du médecin Pam-
phage, qui n'est autre que Rabelais, le représente chargé d'un ventre énorme.
++. Vastà cui mole grayato Pro tümulo venter sesquipedalis erat.
amour et la même ferveur pour l'étude : il possédait une bibliothèque composée de livres rares et singuliers ; car il achetait fous les méchants livres, en disant qu'ils ne se réimprimaient point (1); il avait aussi des manuscrits (2). Il écrivit de sa main, au bas du titre des volumes de sa bibliothèque, celte devise, imitée de celle que le fameux bibliophile Groslier faisait graver en or sur les siens : Francisci Rabelæsi medici xt roy adroù péhwy (3). Il chargeait de notes critiques ou explicatives les marges des livres qu'il lisait; et, dans ces notes inspirées par le texte original, il se livrait aux caprices de son imagination et aux incertitudes de ses opinions philosophiques. Ainsi , après s'être raïllé de l'immortalité de l’âme, dans vingt endroits de son roman , il écrivit en regard d'un passage où Galien nie cette immortalité : Hic verè se Galenus plumbeum ostendit (4). Comment ne pas reconnaître que Rabelais croyait à l'existence de Dieu, quand on lit en tête de plusieurs éditions de son roman : &yabn ruyn aùy @:@ ? Il avait adopté, selon l'usage de ses contemporains, une devise qui révèle les indécisions de son caractère : Tempore et loco prælibatis , devise que l’on doit compléter ainsi : Parcendum tempori, utendum foro, serviendum scenæ. On lui attribue une autre devise, plus obscure encore : Noli ire, fac venire (5).
Il mourut, dit-on , le 9 avril 1553 (6), à Paris, dans une maison de la rue des Jardins, et fut enterré daus le cimetière de la paroisse Saint-Paul, au pied d'un grand arbre qui a subsisté pendant plus d'un siècle, Les derniers moments de Rabelais ont été racontés avec des circonstances bien différentes : suivant ses amis, il fit ce que l’on nomme une fin édifiante (7); suivant ses
(1) Menagiana, édit. de 1769, t. 11, p. 195.
(2) Ce fut d’après un ancien manuscrit, à lui appartenant, qu'il publia son édition des Aphorismes d'Hippocrate. M. Miller a découvert, parmi les manuscrits de la bibliothèque impériale, deux manuscrits grecs qui lui ont appartenu et qui portent sa signature.
(3) Cette devise se trouve sur l’exemplaire des Opuscules latins de Bembo, que Grosley a donné, en 1776, à la Faculté de Montpellier. Voy. la Notice de M. Kuhnholtz, p. 27 et 28. M. Charles Nodier se rappelait avoir vu plusieurs volumes portant la même devise avec et sans le nom de Rabelais. Dans le Catalogue de la bibliothèque de M. L***, (Libri), on trouve, sous le n° 295, un recueil d'éditions rares de Proclus, de Théocrite, d'Hésiode, etc., avec cette note: «Ce qui donne un prix inestimable à ce volume, c’est qu'il porte la signature autographe de Rabelais (Francisci Rabelaisi Chinonensis), qui a annoté ce livre en divers endroits et qui y a écrit de sa main une traduction interlinéaire de la première idylle de Théocrite. »
(#) Le cardinal du Perron avait cet exemplaire de Galien, et il le fit voir à Henri IV, qui regardait Rabelais comme un athée. Prosopogr. d'Ant. du Verdier, t. r11.
(5) Jugements… sur les OEuvres de Rabelais, p.117 et 18,
(6) Cette date n'a pas d'autre garant qu’une tradition et le témoignage de M. d'Espeisse, conseiller au parlement de Paris, qui tenait de son père ce renseignement et qui le transmit au médecin Guy Patin (let. du 22 juin 1660). Bernier (Jugements., p.13) nous apprend qu’on n'était pas moins partagé sur le lieu de la mort de Rabelais, que sur l'époque de cette mort; les uns prétendaient qu'il mourut à Meudon, les autres à Lyon, d’autres enfin à Chinon. « Environ l’an 1853, dit le P. de Saint-Romuald dans son Tré= sor chronologique, mourut notre François Rabelais de Chinon, curé de Meudon. Ce ne fut pas dans sa cure, comme le vulgaire a cru jusqu’à présent, mais à Paris, en une maison de la rue des Jardins, etc. Antoine Le Roy recule cette mort jusqu’en 1559. Elog. Rabel., n° part., p. 283; il rapporte aussi que le curé de Meudon avait été euterré dans le cimetière du village, selon le bruit commun du pays.
(7) « La fin qu'il a faite, dit Antoine du Verdier, fera juger de lui autrement qu'on n’en parle communément. »
AT
Je vais quérir un grand peut-être...
ennemis, il prouva, par sa conduite et ses discours bouffons en face de la mort, qu'il ne croyait pas à une autre vie. Cette mort, en effet, est plus analogue au caractère de Rabelais et à l’esprit de ses ouvrages. Quand il eut reçu l’extrême-onction, il dit tout haut qu'on lui avait graissé ses bottes pour le grand voyage (1). Le prêtre qui l’assistait lui ayant demandé s'il croyait à la présence réelle de Jésus-Christ dans l'hostie qu'on lui présentait pour la communion, il repartit, d'un air soumis : « Je le crois, et j’en suis tout réjoui ; car je crois voir mon Dieu tel qu'il était quand il entra dans Jérusalem , triomphant et porté sur un âne. » On lui fit revêtir sa robe de bénédictin, au moment de l’agonie, et il eut encore la présence d'esprit d'équivoquer sur un psaume des agonisants, en faisant allusion à son froc : Beati qui moriuntur in Domino. Ensuite, il fit ce burlesque testament qu'il laissa sous pli cacheté : « Je n’ai rien vaillant , je dois beaucoup; je donne le reste aux pauvres » (2). Puis, comme on introduisit un page qui venait, de la part du cardinal du Bellay ou du cardinal de Châtillon, s'informer
(1) Ce bon mnt est cité par le chancelier Bacon, qui nomme Rabelais {he grand jester of France.
(2) Hist. el rech. des antiquit. de la ville de Paris, par H. Sauval, t. 1, p. #43.
de l’état du malade, il lui ordonna d'approcher : « Dis à monseigneur, murmura-t-il d’une voix éteinte, en quelle galante humeur tu me vois; je vais quérir un grand Peut-être. Il est au nid de la pie; dis-lni qu'il s’y lLienne, et pour toi, tu ne seras jamais qu’un fou. » Enfin, avant de rendre l’âme, il recueillit ses forces pour s’écrier avec un éclat de rire : « Tirez le rideau, la farce est jouée! » Le prêtre, qui l'avait confessé et administré, publia partout qu’il était mort ivre (4).
Après sa mort, on peignit son portrait au-dessus de la porte du presbytère de Meudon, et l'on y mit cette inscriplion que respectèrent longtemps ses successeurs:
Cordiger et medicus, dein pastor et intus obivi. Si nomen quæris, te mea scripta docent (2).
Tous les poètes contemporains lui firent des épitaphes en vers latins et en vers français, la plupart louant
(1) Elog. Rabel., rie part., p. 294, 296, 297. Trésor chro= nolog. du P. de Saint-Romuald. Comment. in omnes Ciceronis orat., J.-T. Freigio, lib. 1. Voetius, Hensdorff, etc.
(2) Elog. Rabel., ne part., p.284. Ce distique fait allusion à l’étymologie arabe du nom de Rabelais, laquelle signifie maître moqueur..
Paris. — [mp. Lacour er C°, rue Soufflot, 46. 6
1) CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.
moins son génie inimitable que sa prodigieuse gaîlé. Jacques Tahureau voulut immortaliser la plaisante mort qu’il avait faite :
Ce docte né, Rabelais, qui piquoit Les plus piquans, dort sous la lame (tombe) icy; Et de ceux mesme en mourant se moquoil,
Qui de sa mort prenoient quelque Soucy.
Baïf supposa que ce caractère facétieux ne pouvait pas même prendre de la gravité dans le tombeau :
O Pluton, Rabelais reçoy; Afin que toy qui es le roy De ceux qui ne rient jamais, Tu aies un rieur désorihais!
Joachim Dubellay et Ronsärd, qui gärdaient un vif ressentiment contre le curé de Meudon, en souvenir de ses railléries et de ses épigrammes, n'eurent pas l& générosité de pardonner à un ennemi mort. Le prés mier lui fit deux épitaphes sous le nom du médecifi Pamphage ou Avale-tout, Pamphagi medici. Voiëi l’une qui sert, du moins, à nous faire connaître que Rabelais avait un ventre énorme :
Hoc tumulo tumulus tegitur. Miraris ? at ipse Plus etiam audito nomine credideris:
Pamphagus hic jaceo vasta cui mole gravato Pro tumulo venter sesquipedalis erat.
Somnus et ingluvies, Bacchusque, Venüsque, jocusqué Numina, dum vixi Sola fuere mihi.
Cætera quis nescit ? Fuit as mihi cura medendi, Maxima ridendi, sed mihi cura fuit.
Tu quoque non lacrymas, sed risum hic solve, viator, Si gratus nostris manibus esse cupis.
La seconde épitaphe, où le docteur Pamphage est reph comme un œnophile, nous apprend que Raelais mourut hydropique :
Consulit OEnophilns vatem et sua fata requirit : « Est ab aquis, dixit, mors metuenda tibi. »
Ergo amnes et stagna fugit, fontesque lacusque, Terreturque ipsis umbribus OEnophilus.
Sed purum intrepidus noctesque diesque Falernum , Dum bibit et Iÿymphas dira venena putat,
Heu! vates nimium veros! hydropicus humor, Non rapidus torrens, abstulit OEnophilum.
Ronsard, à son tour, invectiva le défunt dans une épitaphe satirique qui mêle le faux et le vrai avec une odieuse exagération : il représenta Rabelais sous les traits d’un buveur plus insatiable que son Gargantua.
Si d'un mort qui pourrŸ repose Nature engendre quelque chose, Et si la génération
Est faite de corruption,
Une vigne prendra naissance
De l'estomac et de la panse
Du bon biberon, qui buvoit Toujours, ce pendant qu’il vivoit ; Car, d’un seul trait, sa grande gueule Eût plus beu de vin toute seule, L’espuisant du nez en deux coups, Qu'un porc ne hume de lait doux; Qu'Iris, de fleuves, ne qu’encore, De vagues, la rive du More.
Jamais le sommeil ne l’a veu,
Tant feut-ii matin, qu’il n’eût beu, Et jamais au soir la nuit noire,
Tant fut tard, ne l’a veu sans boire ; Car, altéré sans nul séjour,
Le galant buvoit nuit et jour.
Mais quand l’ardente canicule Ramenoit la saison qui brûle, Demis-nus se troussoit les bras, Et se couchoit tout plat à bas, Sur la jonchée, entre les tasses, Et parmy les écuelles grasses :
Sans nulle honte se souillant, .
Alloit dans le vin barbouillant, Comme une grenouille en la fange; Puis, ivre, chantoit la louange
De son amy le bon Bacchus, Comme sous luy furent vaincus Les Thébains, et comme sa mère Trop chaudement reçeut son père, Qui, au lieu de faire cela,
Las! toute vive la brûla.
Il chantoit la grande massue Et la jument dé Gargantue, Le grand Panurge et le pays Des Papimanés esbahis, | Leüfs lois, leurs façons, leurs demeures, Et frère Jean dés Entommeures; : Et d'Epistemon les combats.
Mäis là Mort, qui ne boivait päs, Tirä lé buveur de ce monde,
Et ôfés le fait boire en l’ondé Qui fait trouble dans le giron Du large fleuve d’Achéron.
O t6Y, quiconque sois, qui passé8, Sur la fosse, répans .des tasses, Répäns du bril et des flacons;
Des cervelas et des jambons;
Cär, Si encor dessous la lame Quelque sentiment a son âme,
11 les aime mieux que des lys
Tant soient-ils fraischement cueillys.
Les ouvrages que Rabelais avait laissés manuscrits passèrent dans différentes mains et ne furent pas tous publiés : il existait sans doute plusieurs copies des fragments du livre v (1). Ce fut d'après une de ces copies, très incomplète, qu'on publia en 1562 les seize premiers chapitres sous ce titre : L'Isle Sonnante, par maistre Francois Rabelais, qui n'a point encore esté imprimée ne mise en lumière : en laquelle est continuée la navigation faicte par Pantagruel, Panurge et aultres officiers. (Impriménouvellement, 1552, in-8ode 32 f.) Une autre copie servit, deux ans après, à donner le cinquième livre ou, du moins, presque tous les chapitres que l’auteuravaitécritsou ébauchés, Le Cinquiesme et dernier livre des Faictz et dictz héroïcques du bon Pantagruel. (Sans nom de lieu ni d'imprimeur, 1564, in-16.), L'éditeur de cet ouvrage posthume (on croit que c’est Jean Turquet, ami de Rabelais) y intercala plusieurs chapitres de son invention, tels que celui des Apedeftes et ceux du Tournoi de la Quinte, pour suppléer à des lacunes considérables, qui se trouvaient dans le travail inachevé de Rabelais (2).
(1) Je n'adopte pas la supposition de M. Brunet (Nouv. Recherc. bibliogr); qui prétend que le ve livre fut imprimé pour la première fois et intégralement, dans deux édis tions de 1558, contenant les cinq livres. Je crois plutôt que, dans ces éditions de Jean Martin, libraire de Lyon, le v livre a été ajouté postérieurement aux exemplaires restant d'une édition des quatre premiers portant la date de 1558. M. de L’Aulnaye pense que cette date est fautive et qu’il faut lire 1568. x
(2) Voy., dans cette édition les variantes du ve livre et le chapitre inédit, tirés d’un manuscrit de la Bibliothèque
La publication de ce livre, beaucoup plus téméraire que les autres et bien plus remarquable aussi, ne fut pas entravée, ce qui prouve que l’auteur avait plus d’ennemis que son ouvrage ; la Faculté de théologie nelecensura pas, le parlement ne suspendit pas la vente et ne poursuivit pas le libraire ; les éditions du roman complet se multiplièrent partout, sans rencontrer d’obstacle, quoique le concile de Trente eût prohibé le Pantagruel et que la cour de Rome l’eût mis à l'index. On essaya de contester à Rabelais ce cinquième livre, em-
preint de son esprit et de son style, admirable conclu- :
sion de son ouvrage; on en fit honneur à un écolier de Valence, c'est-à-dire que l'on confondit la fastidieuse Mythistoire Laragouine de Fanfreluche et Gaudichon, avec l’Ile Sonnante, Guillaume des Autels avec Rabelais! Mais le doute n’était pas possible, après la lecture du cinquième livre, qui demeura bientôt en toute propriété à son immortel auteur (1).
On peut admettre aussi sans répugnance parmi les ouvrages posthumes de Rabelais les Songes drolatiques de Pantagruel, où sont contenues plusieurs fiqures de l'invention de maistre François Rabelais, et derniere œuvre d’icelluy pour la récréation des bons esprits. (Paris, Richard Breton, 1565, in-8°.) Ce sont des portraits allégoriques, dans le genre grotesque, que l'éditeur n’a pas cherché à expliquer (2), mais qui représentent évidemment les personnages des différentes iles que visitent Pantagruel et Panurge dans leur voyage sur mer. Rabelais dessinait, comme il écrivait, entre deux vins, pour la récréation des bons esprits.
Rabelais mort, son évangile, comme il l'appelle ; le Livre, comme l’appelait le cardinal du Bellay ; devint le bréviaire des lecteurs les plus graves et en même temps des plus frivoles : le médecin Copus et le poète : Passerat consacrèrent une partie de leur vie à le commenter et peut-être à le comprendre (3). Le roman de
Impériale. On voit, dans ce manuscrit, que, dans la pensée de Rabelais, ce cinquième livre devait avoir plus de 70 chapitres. : ;
(4) Louis Guyon dit, dans ses Diverses leçons, liv. 17, ch, 111 : « Quant au livre dernier qu’on met entre ses œuvres, qui est intitulé l'Ile sonnante, qui semble à bon escient blasmer et se moquer des gens officiers de l'Eglise catholique, je proteste qu'il ne l’a pas composé, car il se fit longtemps après son décès. J'estois à Paris, lorsqu'il fut fait, et sais bien qui en fut l’auteur, qui n’estoit médecin. » Antoine du Verdier, dans sa Prosopographie : « Sont sortis plusieurs livres sous son nom ajoutés à ses œuvres, qui ne sont de luy, comme l'Ile sonnante, faite par un escolier de Valence, et autres. »
(21 M. Eloy Johanneau, qui a tenté de suppléer au silence de l'éditeur de 1565,en publiant de nouveau les Songes drolatiques, a quelquefois rencontré juste dans ses explications; mais, en revanche, il est tombé dans des erreurs bien grossières, qui font tort à son jugement et à son érudition.
(3) Ces deux commentaires sont perdus : celui de Pas- -serat fut jeté au feu par le jacobin qui le confessait à son lit de mort. Au reste, la plupart des interprétations historiques qu’on a faites du roman de Rabelais sont fausses, si ingénieuses qu’elles soient : par exemple, la grand'jument de Gargantua, que tous les commentateurs avaient prise pour la duchesse d’Etampes, maitresse de François Ier, figure dans la première Chronique de Gargantua, qui ne renfermait à coup sûr aucune allusion historique. Cependant, il est bon de connaître la prétendue Clef que l’on avait donnée aux allégories de ce roman; quelques-unes de ses allégories sont assez bien expliquées, les autres ont été omises ou tout-à-fait détournées de leur véritable sens.
Alliances (îles des) Amaurotes. .
Andouilles (ile des).
La Picardie.
Les habitants de Metz.
La Touraine.
Gargantua et de Pantagruel fut plus admiré encore et plus populaire que ne l'avait été, deux siècles auparavant, le roman de /a Rose : on y éludia, ainsi que dans une encyclopédie, toutes les sciences morales et physiques du xvie siècle ; on y goûta, pour ainsi dire, l’élixir de la raison humaine ; car, si Rabelais a vieilli de langage, lui qui affectait d'employer des formes de style déjà vieilles de son temps, ses idées et ses opinions seront éternellement jeunes, parce qu'elles sont vraies. Rabelais, le plus grand génie de son époque, n’a pas fait seulement ce roman si comique, si profond, si vaste, si sublime, qui survivra même à la langue française, il a fait de plus Molière, La Fontaine, Lesage et Paul-Louis Courier.
P. L. Jacos, bibliophile.
Antioche. Rome.
Apedeftes, Les gens de la Chambre des Comptes.
Chats fourrés. La Tournelle criminelle.
Chesil (concile de). Le concile de Trente,
Dipsodes. Les Lorrains.
Entommeures (Jean des). Le cardinal de Lorraine.
Fredons. Les jésuites.
Gargamelle. Marie d'Angleterre.
(Grargantua. François Ier,
Gaster. Le ventre.
Gourmandeurs. Les chevaliers de Malte.
Grandgousier. Louis XII.
Her Trippa. . Henri Corneille Agrippa.
Hippotadée. Le confesseur de François Ier,
Jument de Gargantua. La duchesse d’'Etampes, Lanternois (assemblée des), Le concile de Trente. Lanterne de la Rochelle. L'évêque de Maillezais.
Lerné. La Bresse,
Les Gens. L’Artois.
Lichnobiens. Les libraires.
Limousin (écolier). Hélisenne de Crenne.
Loupgarou. Amiens.
Macreons. Les Anglais.
Médamothi. La Flandre.
Oracle de la Bouteille. La Vérité,
Panigon (saint). La Paix.
Pantagruel. Henri II.
Panurge. Le cardinal d’Amboise.
Papeñigues. Les Réformés.
Papimanes. Les papistes de tous les pays, Petauit (le roi). Henri VIII d'Angleterre.
Picrochole. Le souverain de Piémont.
Putherbe. De Puits Herbaut.
Quinte Essence. ” La pierre philosophale.
Raminagrobis. Le poète Cretin.
Révélation |la). L'Apocalypse.
Rondibilis. Guillaume Rondelet,
Ruach (l'ile de).
Sibylle de Panzoust.
Sonnante (ile).
Taureau de Berne.
Tesmoing (Pierre).
Le séjour de la cour.
Une dame de la cour.
L'Eglise romaine.
Pontimer.
Pierre Martyr
Thaumaste. Le recteur de l’Université.
Unique (l’). Le pape.
Xenomanes. Le chancelier.
A cette Clef, si fautive et si incomplète, qui a été dressée au xvuie siècle, on pourrait joindre celle de Le Motteux, celle de MM. Esmangart et Eloy Johanneau, etc., qui sont totalement différentes. Peut-être réussira-t-on un jour à faire une autre Clef, à peu près juste, fondée sur une connaissance plus appro')ndie du milieu où vécut Rabelais. Ainsi, à la suite de rec erches nouvelles, que nous publierons peut-être un jou: , nous avons reconnu que le Gargantua et les deux premiers livres de Pantagruel ont besoin d’être expliqués, surtout au point de vue des allusions personnelles à l’auteur; il faut donc rechercher, dans ces trois livres, l’histoire intime de Rabelais lui-même; car les deux derniers livres, seulement, se rapportent à l’histoire politique de son temps.