‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 72 sur 327 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

La concion que fit Gargantua ès vainous.

« Nos pères, ayeulx et ancestres de toute mémoire ont esté de ce sens et ceste nature que des batailles par eulx consommées ont, pour signe mémorial des triumphes et victoires , plus voluntiers érigé trophées el monuments és cœurs des vaincus par grace qu’és terres par eulx conquestées par architecture. Car plus estimoient la vive soubvenence des humains acquise par libéralité, que la mute inscription des arcs, colomnes et pyramides, subjectes és calamités de l’aer et envie d'un chascun.. Soubvenir assez vous peult de la mansuétude dont ils usarent envers les Bretons à la journée de Sainct Aulbin du Cormier (1), et à la démolition de Parthenay (2). Vous avez entendu, et entendents admirez le bon traictement qu'ils firent és barbares de Spagnola (3), qui avoient pillé, dépopulé, et saccagé les fins maritimes d'Olone et Thalmondois.

« Tout ce ciel a eslé rempli des louanges et gratulations que vous-mesmes et vos pères feistes lors qu'Alpharbal roi de Canarre, non assouvi de ses fortunes, envahit furieusement les pays de Oni, exerçant la piratique en toutes les isles Armoriques et régions confines. Il fut en juste bataille navré, prins et vaincu de mon père, auquel Dieu soit garde et protecteur. Mais quoi ? Au cas que les aultres rois et empereurs,

(1) Près de Dol, en Bretagne, le 28 juillet 1488.

(2) Ville de Poitou, dont Charles VIIT fit raser les raurailles après l'avoir prise en 1488.

(3) De Spagnola, pour dire d’Espagne,

voire qui se font nommer catholiques, l’eussent misé— rablement traicté, durement emprisonné, et rançconné extrêmement : il le traicta courtoisement, amiablement, le logea avec soi en son palais, et par incroyable débonnaireté le renvoya en sauf-conduict, chargé de dons, chargé de graces, chargé de toutes offices d'amitié : qu'en est-il advenu ? Lui retourné en ses terres feit assembler tous les princes et estats de son royaulme, leur exposa l'humanité qu’il avoit en nous cognue, et les pria sus ce délibérer en façon que le monde y eust exemple, comme avoit ja en nous de gracieuseté honeste, aussi en eulx d'honesteté gracieuse. Là fut décrété par consentement unanime, que l'on ofiriroit entièrement leurs terres, domaines et royaulme, à en faire selon nostre arbitre. Alpharbal en propre personne soubdain retourna avecques neuf mille trente et huit grandes naufs onéraires, menant non seulement les thrésors de sa maison et lignée royale : mais presque de tout le pays. Car soi embarquant pour faire voile au vent vest en nord-est, chascun à la foule jectoit dedans icelles or, argent, bagues, joyaulx, espiceries, drogues et odeurs aromatiques, papegais, pélicans, guenons, civettes, genettes, pores espies. Poinct n'’estoit fils de bonne mère réputé, qui dedans ne jectast ce que avoit de singulier. Arrivé que fut, vouloit baiser les pieds de mondict père : le faict fut estimé indigne et ne fut toleré, ains fut embrassé socialement ; offrit ses présents, ils ne feurent receus par trop estre excessifs ; se donna mancipe et serf voluntaire, soi et sa postérilé , ce ne fat accepté par ne sembler équitable ; céda par le decret des eslats ses terres et royaulme, offrant la transaction et transport signé, scellé et ratifié de touts ceulx qui faire le debvoient : ce fut totalement refusé, et les contracts jectés au feu.

« La fin fut que mon dict père commenca lamenter de pitié et pleurer copieusement, considérant le franc vouloir et simplicité des Canarriens; et par mots exquis et sentences congrues diminuoit le bon tour qu'il leur avoit faict, disant ne leur avoir faict bien qui fust à l'estimation d’un bouton, et si rien d'honesteté leur avoit monstré, il estoit tenu de ce faire. Mais tant plus l’augmentoit Alpharbal.

« Quelle fut l'issue ? On lieu que, pour sa rançon prinse à toute extrémité, eussions pu tyranniquement exiger vingt fois cent mille escus, et retenir pour houstagers ses enfants aisnés ; ils se sont faicts tributaires perpétuels, et obligés nous bailler par chascun an deux millions d'or affiné à vingt-quatre karals : ils nous furent l'année première ici payés ; la seconde de franc vouloir en payarent vingt-trois cents mille escus ; la tierce vingt-six cents mille; la quarte, trois millions, et tant tousjours croissent de leur bon gré, que serons contraincets leur inhiber de rien plus nous apporter. C’est la nature de gratuité. Car le temps, qui toutes choses corrode et diminue, augmente et accroist les bienfaicts, parce-qu’un bon tour libéralement faict à homme de raison, croist continuement par noble pensée et remembrance.

« Ne voulant doncques aulcunement dégénérer de la débonnaireté héréditaire de mes parents, maintenant je vous absous et vous rends francs et libères comme par avant.

€ D’abundant, serez à l'issue des portes payés chascun pour trois mois, pour vous pouvoir retirer en vos maisons et familles, et vous conduiront en saulveté six cents hommes d'armes et huict mille hommes de pié soubs la conduicte de mon escuyer Alexander, affin que par les paysans ne soyez oultragés. Dieu soit avec vous. Je regrelte de tout mon cœur que n’est ici Picrochole. Car je lui eusse donné à entendre que sans mon vouloir, sans espoir d'accroistre ni mon bien, ni mon nom, estoit faicte cette guerre. Mais puisqu'il est esperdu, et ne sçait-on où ni comment est évanoui, je veulx que son royaulme demoure entier à son fils. Lequel, par ce qu'est trop bas d'age

(car il n’ha encores cinq ans accomplis), sera gouverné et instruict par les anciens princes et gents sçavants du royaulme. Et par aultant qu'un royaulme ainsi désolé seroit facilement ruiné, si on ne refrenoit la convoitise et avarice des administrateurs d'icellui : j'ordonne et veulx que Ponocrates soit sus touts ses gouverneurs entendent, avec autorité à ce requise, et assidu avec l'enfant, jusques à ce qu’il le cognoitra idoine de povoir par soi régir et regner.

« Je considère que facilité trop énervée et dissolue de pardonner és malfaisants, leur est occasion de plus légèrement derechef mal faire, par ceste pernicieuse confiance de grace.

« Je considère que Moïse, le plus doulx homme qui de son temps fust sus la lerre, aigrement punissoit les mutins et séditieux du peuple d'Israel. Je considère que Jules César empereur tant débonnaire, que de lui dict Cicéron, que sa fortune rien plus souverain n’avoit, sinon quil povoit : et sa vertus meilleur n'avoit, sinon qu'il voloit tousjours saulver, et pardonner à un chascun ; icellui toutesfois, ce nonobstant, en certains endroicts punit rigoureusement les auteurs de rebellion.

« À ces exemples, je veuil que melivrez avant le départir : premièrement ce beau Marquet, qui ha esté source et cause première de celte guerre par sa vaine oultrecuidance; secondement ses compagnons fouaciers, qui furent négligents de corriger sa teste folle sus l'instant; et finablement tous les conseillers, capitaines, officiers et domestiques de Picrochole, lesquels l’auroient incilé, loué, ou conseillé de sortir ses limites, pour ainsi nous inquiéter. »

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