‹ Œuvres de Froissart; (volume 2)Chapitre 101 sur 307 · PASSENT LA SOMME · texte numérisé non relu

PASSENT LA SOMME

iiOl

Toutefois les Englès vinrent sy enforchieraent que il conquirent la rivière et prirent terre et desconfirent tous les poulins et Normans qui là estoient, et y fut pris le conte de Dreus, le sire de Castillon, le sire de Pois, le sire de Bruenne, le sire de Crésecque, le sire de Bourbouc et messire Hectors Kiérès et grant foison de chevaliers et d'escuiers. Et en y eult mors , que d'un , que d'autre, bien six mille, et s'enfuy messire Godemars et se sauva. Adont passèrent les Englès tout oultre sans péril et sans damaige, et leur vint sy à point que le roy de Franche et les Franchois les siévoient sy cauldement que il les euist laens trouvés , se Dieu ne les euist prouveu de ce passaige , et quant il furent tous 'oultre, le mer commença à revenir ensy que coustume est.

Quant les Englès se trouvèrent oultre le Blanche-Taque et leur ennemis desconfis , sy furent tous resjoïs quant il sentirent la rivière de Somme au dos, et eurent che jour en pensée de logier en la ville de Noyelles ; mais n'en firent riens, pour tant que la ville et le chastiel estoient à la contesse d'Aumarle, uièche à messire Goddefroy de Harcourt. Sy en fut la terre toute respitée, et passèrent les Englès oultre en aprochant Créchy et La Broie , et ly marisaulx alèrent courir jusque au Crotoy. Sy trouvèrent sur le sablon et ens es nefs vins qui estoient as marchans de Poitou et de la Rochelle. Sy eulrent tantos tout vendu.

Che propre jeudy au soir vint le roy de Franche gésir en la ville d'Abeville pour passer la Somme à pons, luy et ses gens ; car ils ne pourent passer à la Blanche-Taque. Sy avoit ledit roy de Franche sy grant peuple que tout ne se peurent mie logier en la ville , et se logièrent tout à l'environ. Et avoit ledit roy intention de corabatre les Englès comment que il fust.

BATAlLLli

Le roy d'Engleterre chevaucha le venredy tout souef sans luy fourhaster, et envoia ses marissaulx courir devers Saint-Riquier, et puis revinrent à heure de raidy , et furent toutes leur batailles remyses ensamble. Sy se logièrent à chelle heure assés près de Créchy-en-Ponthieu en belle plache et large pour veoir tout le pais d'environ. Et dist adont le roy d'Engleterre à ses gens : « Prendons « chy plache, car je ne yray plus avant, sy arons veu « nos ennemis ; et bien y a cause que chy je les atens , « car je suis sur le droit hiretaige de madame ma mère , « qui luy fut donnée en mariaige. Sy le volray defFendrn « et callengier contre mon adversaire Phelippes de Val- « lois. » Ses gens obêyrent et se logièrent ensy que commandé leur fut ; et pour che que le dit roy savoit bien que il n'avoit point tant de gens à le septième partie que le roy Phelippes avoit, il fist par ses marisaulx et par aucuns vaillans hommes regarder et adviser la plache pour avoir leur avantaige, et congnoistre le lieu oîi il se combateroient, se combatre les convenoit. Sy y allèrent ceulx qui commis y furent de par le roy , et allèrent tout autour sur les camps et prirent leur railleur plache à leur avis , et là se retrairent et se logièrent , et mirent tout leur caroy et leur harnas derière eulx et monstrèrent bien ■qu'il atendoient leurs ennemis.

Che vendredy toute jour se tint le roy de Franche dedens la ville d'Abeville en atendant ses gens qui point n'estoient encores venus , et pour savoir les certaines nouvelles des Englès , où il estoient retrais ; car on luy avoit dit au matin qu'il s'enfuioient et qu'il estoient jà bien près de Boulongne. Mais à heure de vespre, on luy raporta aultres nouvelles, et qu'il estoient logiés près de Crécy. Ches darainnes nouvelles furent plaisant au roy de Franche. Sy fu che venredy plus lies et plus joieulx

DE CUÉCY. 205

qu'il n'avoit esté puis ung mois, et fist prier tous les haulx barons et seigneurs qui dedens Abeville estoient , de venir souper avec liiy à l'abéie Saint-Pierre en grant joie, et parlèrent les seigneurs de moult de fais d'armes , et puis alèrent repouser.

Quant che vint le samedy au matin , le roy Phelippes se leva assës matin et oyt la messe, et ossy firent tous les grans seigneurs, le roy de Behaigne, raessire Charles de Behaigne , ses fils, qui jà avoit enchergiet les armes [d'Aleraaigne], le roy de Navare, le conte de Blois , le conte de Flandres, le duc de Loraine, messire Jehan de Haynau, et puis burent un cop. Sy sonnèrent les trompettes , et puis s'armèrent toute manière de gens, et montèrent à cheval , et se mirent as champs, et là avoit tel peuple que mervelles estoit à regarder.

Che samedy au matin se levèrent les Englès environ soleil levant et oïrent messe, et en y eult dite en pluiseurs lieux et se acuraenia le roy et le prinche son fils et tous ceulx qui acumenier se voldrent, et puis se mirent sur les camps, et là atendoient en bataille leurs ennemis , et ordonnèrent les marisaulx trois batailles. La première ot le prinche de Galles , et le fist là le roy chevalier et pluiseurs aultres pour l'amour de luy , et le mist en la garde de monseigneur Renault de Gobehem et de messire James d'Audelet. En la bataille du prinche estoient les deus marisaulx messire (}odefroy de Harcourt et le conte de Wervic , le conte de Renfort , le conte de Sufort , le baron de Stanfort , messire Jehan de Camdos qui estoit tenus pour ung moult vaillant hommo d'armes et saige, et estoit delés le banière du prinche, laquelle messire Thomas Ourduwich portoit. Là estoient le sire de le Ware, le sire de la Poule, le sire de Basset et plus de deux mille hommes d'armes et quatre mille archiers. En la seconde

bataille estoient le conte de Norhantonne, le conte de Herfort, le conte d'Arondel, le sire de Manne, messire Hoes de Hastinges , le sire de Villeby, messire Thomas Bisse et pluiseurs aultres, qui estoient douze cens lanches et deus railles archiers. En la tierche bataille estoit le roy bien acorapaigniés de barons et de chevaliers et de aultres. Sy estoit delés luy le conte de Sallebrin, le conte d'Areselles, le conte de Cornuaille, le sire de Lusy, le sire de Persy, le sire de Neufville, le sire de Ros, le sire de Felleton . messire Thomas de Hollandes et messire Jehan de Hartecelle. Sy vous dy que à che jour et en che voiage le roy avoit par droite élection toute le fleur de chevaliers. Sy trait le roy bien ensus de la bataille sur le mote d'un molin à vent pour mieulx veoir autour de luy. Sy feirent les Englès ung grant parc, et furent avironé de leur caroy. Quant toute leur batailles furent ordonnées par grant loisir, le roy monta sur ung petit cheval, et à nu chief il alla de reuc en renc parlant à ses gens doulchement en eulx priant et amonestant de sy bonne fachon qu'il en estoient tous resjoïs, et puis leur donna congiet d'eux desjuner. Sy burent et mengèrent ung petit et s'assirent sur la verde herbe pour estre plus frise et plus nouvel, se combatre les convenoit, ensy que il espéroient bien que ouyl. Or parlerons du roy de Franche et comment il parsévéra depuis que il fut issus de la ville d'Abeville et chevauca vers ses anemis.

Quant le roy de France vint sur les camps , il fu cousilliés que il envoiast trois ou quatre de ses chevaliers tous les plus vaillans par renommée chevauchier devant pour aviser les Englès et leur convine et comment il se tenoient, ne ou quel lieu il gisoient. Sy y fu ordonné dé par le roy le Moisne de Baselle, le sire de Noyers , le sire de Bieaugeu et le sire d'Aubegny. Ches quatre chevaliers

t>R rnécY. âOH

chevauchièrent sy avant que il aprochèrent moult près les Englès et que il peurent bien aviser et ymaginer une grande partie de leur affaire. Et bien congnurent les Englès que il estoient là venus pour eulx veoir : si n'en firent nul conte.

Or retournerons à ces quatre chevaliers qui râlèrent devers le roy de France et le roy de Behaigne qui chevauchoient tout le petit pas en eulx souratendant. Sy s'aresta ly dis rois , et ossy firent tous ceulx qui là estoient , le conte d'Alenchon , ses frères , le conte de Blois , ses nepveu , iness.ire Jehan de Haynau et pluiseurs aultres , lesquels désiroient à oyr des nouvelles. Quant ces chevaliers furent venus devers le roy, le roy dist : « Seigneurs, « dites-nous des nouvelles de nos ennemis. » Il regardèrent tout l'un l'autre, et ne volloit nul parler devant, pour porter honneur à son compaignon. Finablement la chose fut dite et arestée sur le Moine de Basele , pour tant que il estoit le plus rusés de guerre , que il en desist son intention , et il le fist volentiers par l'ordonnanche du roy : « Sire , dit le Moine , nous avons chevauchiet sy « avant que avons veu vos ennemis , qui sont bien et « faitichement rais en trois^batailles, et monstrent que il « vous atendront , ne point ne s'enfuiront. Sy consaille « que vous fachiés vos gens arester et logier sur les camps « et atendre l'un l'autre ; car il ne sont mies encores tout « venus , ne yssus d'Abeville , et quant nous venrons jà « jusques à eulx , il sera tantost tart. Sy seront la plus « grant partie tous hodés et tous lassés et en mauvais « estât pour combatre , et demain au matin vous ordon- « nerés vos batailles plus meurement. Adont porés-vous « mieulx combatre vos ennemis. » Che consail euist le roy volentiers tenu , se on l'en euist crut , et commanda que il fust fais ; mais, quant les marisaulx chevauçoient

;2l(lO HATAILLI.

devant et qu'il disoient : « Arestés , banières , de par le « roy de France ! » il n'estoient point oys , mais aloient tondis avant , et cheulx qui estoient derière, ne volloient point arester , se cheux qui estoient devant , ne s'arestoient. Ensy par orgue! et par envie fu par eulx la journée perdue ; car , se il euissent ouvré saigem'ent et par avis et que le vaillant chevalier en eust esté crut , qui en parla en bonne manière et bien à point , on soupose bien que la journée euist esté pour les Franchois ; car il estoient sy grand peuple au regart des Englès qu'il les deuissent avoir tout déK^orés. Or fu plus grant blâme jiour les > banières qui devant aloient et qui arester ne daignoient , quant il reculèrent tout à ung fois sans arroy , ne ordonnanche, quant il virent leurs ennemis.

Ensy en estrivant chevauchèrent che samedy à le calleur du sollail (car moult faisoit grant calleur), et tant que environ heure de remontière il virent leurs ennemis : dont se tinrent-il tous cois sur les camps et non pas en bonne ordonnanche, mais en disant : « Velà les Englès ; alons les « combatre. » Et en le route et armée du roy de Franche avoit XV" Genevois arbalestriers, et pour che que le roy de Franche volloit commenchier la bataille par les Genevois pour rompre et brisier les archiers d'Engleterre, il fut ung grant tamps anchois que il fussent tout venus. Ensy que les Genevois s'apparilloient et ordonnoient, ly airs se commencha durement à cangier et tout trambler, et grans vens à venter, et virent là tant de corbaulx voilant (et braioientpar deseure les Franchois) que c'estoit mervelles, et volloient et ravolloient à grant mervelle. Sy dirent bien ly aucuns : « Vechy un petit signe. Se le roy estoit bien « consilliés, il ne se combatroit mèshuy. » Et, quoyque ensy murmuraissent, il n'y avoit sy hardy qui l'euist oset dire au roy ; car le roy dist, enflâmes d'aïr, puisque il estoit

Di: CRÉCY. ^(17

venus sy avant et qu'il veoit ses ennemis qui tant de despis et de conrous luy avoient fait, il les combateroit.

Après ces corbaulx vint ung esclistre et ung tonnoire et une pluie tant grosse et sy espesse, dont li uns et ly aultres furent tous mouUiés et tresbatu. Et quant celle pluie fut cessée, il fist biel et cler, mais les François avoient le solail en l'oel, et les Englès derière. Adont flst le roy Phelippes venir avant les Genevois et eulx mettre en ordonnanche et combatre les archiers et eulx desrompre les Englès, et avoient entre eulx deux des bonbardieaulx et en firent deux ou trois descliquier sur les Genevois qui trop mal ordenéement se mirent quant il les oïrent ruer, et, à che qu'il se remirent ensamble, il commenchèrent d'une vois à huer moult hault, et les Englès [demourèrent] tout coy, qui point ne se bougoient de leur pas. Adont commenchèrent Genevois à traire de leurs arbalestres, mais les cordes estoient [sy] moulies que il n'en povoient faire bon trait, ne bonne ouvre, et rompoient en traiant ; et ches archiers d'Engleterre qui estoient pourveu et avisé de ce qu'il dévoient faire, vont commenchier à estendre les bras et à traire d'un randon tellement et sy radement que che samblent naige des saiettes qui voUoient, et franqueraent se tenoient sur leur pas par bonne ordonnanche.

Quant les Genevois eurent trait ung cop, au remonter leur ars, il furent ensonniet et sy esbahis qu'il leur convint laissier l'euvre ; car point n'estoient acoustumé de trouver tels archiers sy ables, ne sy légier, qui traissent deux ou trois fois où il ne traioient qu'une fois. Sy furent tout desconfis et commeuchièrent à recuUer , et quant les archiers d'Engleterre virent leur manière, adont commeuchièrent ung petit passer avant et à traire continuellement. Ches Genevois, quant il virent che trait, jettèrent leur ars jus pour fuir plus légièrement et euls mettre au devant des

â08 tîATAlLLK

gens d'armes de leur costé , car les gens d'armes ne povoient passer pour cel empeschement. Les Genevois s'enforchoient et entendoient à yssir hors de le presse, et chil à cheval ne povoient reculer, tant estoit la haye espesse et grande de gens d'armes et de chevaux. La fu recordé au roy de Franche que les Genevois estoient desconfîs et qu'il ensonnioient trop grandement leur gens. Lors dist le roy Phelippes : « Ochyés, ochyés ces merdailles. Il ne vallent K riens en bataille. » Là eult plus grant tribulation du mourdre ; car gens d'armes se metoient en paine de les ochire et abatre pour délivrer le voie et passer avant, et plus en ochioient et abatoient, tant estoit la voie plus empeschie, Etossy ly aucuns Genevois, pour eulx oster de che dangier, se mettoient vingt ou trente ensamble et se deffendoient. Là chéoient gens et tresbuchoient ly uns sur l'autre, car les archiers d'Èngleterre tondis sans cesser tiroient, qui trop bien emploient leur trait, Sy estoient consiévis cheulx de cheval, ly uns ens es narines, l'autre sur le crupe où que che fust, dont il estoient enfillet et enpennet. Sy ne povoient aler avant, et cheulx qui ces saiettes sentoient, reculloient de loncq et de travers. Sy tresbuçoient les foibles et les fors parmy eulx, et y avoit, entre les Englès, Gallois à piet, qui ont usaige de poursiévir ost, que on apelle pillars et ribaudaille, et portoient par usaige grandes constelles. Sy s'en venoient tout en muçant tout coiement entre leurs archiers et les gens d'armes ; et ches seigneurs de Franche, barons et chevaliers, quant il les veoient ensy cheus et à meskief et que de nulluy n'estoient aydiés, ne conforté, il les ochioient sans merchy. Par telle manière furent mort et perdu che soir pluiseurs vaillans et nobles hommes de Franche.

Le roy Phelippes estoit sur les camps sur une elle de la bataille et veoit bien le grant perdition de ses gens et

Page 1