‹ Œuvres de Froissart; (volume 2)Chapitre 137 sur 307 · D EDOUARD DE BEAUJEU · texte numérisé non relu

D EDOUARD DE BEAUJEU

son à Saint-Omer à grant foison de gens d'armes, et d'aultre part estoit messire Jehan de Biaucamp ausy à grant foison d'Englès. Ches deux capitaines , je vous prometh qu'il estoient bien tailliés de souvent resvillier l'un l'autre. Avint que le capitaine de Calais messire Jehan de Biaucamp mist une fois [sus] une armée de ses compaignons, et pooient estre environ IIIL hommes d'armes et IIIc archiers tous à cheval, et se partirent de Calais à solail esconsant, et chevauchèrent toute la nuit et vinrent au point du jour devant Saint-Omer entre Arques et Saint-Omer, et acquellièrent tout le proie de ces biaus mares de là entour et l'enchâssèrent devant yaulx et passèrent dehors Saint-Omer par les fourbours. De ceste aventure fut le pais trop durement esmeus, et vinrent les nouvelles à Saint-Omer et au marescal de Franche, qui gésoit en la porte de Boullongne. Quant le gentil marescal entendy que ly Englès enme- > noient le proie de là entour, sy fut moult fort courouchiés et ne se cuida jà assés à tamps estre lors armés, ne montés à cheval : sy se hasta le plus tos qu'il pot, et fist sonner ses trompettes et resveiller ses gens par le ville de Saint- Omer ; mais il n'atendy nulluy, ains monta à cheval, le targe à son col, le lanche ou poing, et se party de la ville environ luy centime, mais ses gens le siévoient toudis. Sy se mist en chasse après les Englès qui chevauchoient fort et tiroient fort de mener le proie à sauveté, et jà avoient eslongiet la ville de ^aint-Omer bien quatre lieues et estoient outre le rivière d'Oske, entre celle rivière et Arde. Quant le sire de Biaugeu et se route les perçurent, à chelle heure pooit-il estre, tout conté, IP hommes d'armes uns et aultres. Il n'eult talent d'atendre cheaulx qui venoient, car il estoit cauls et hastif et hardy chevaliers. Sy féry toudis chevaulx des esporons après yaulx.

Les Englès qui souvent regardoient derière yaulx et

entour yaulx, le virent aprochier et venir les galos. Sy dirent entr'eaulx : <i Ordenons-nous entre nous. [Considë- « rons] comment nous nous ordonnerons. Vechy le sire de « Bieaugeu et se banière qui nous sieut trop vistement. Se « nous rataindent en fuiant, nous arons blâme et espoir « damaige. Il vault trop mieulx que nous descendons de « nos chevaulx , car il sont foullés et lasses, et que nous « nos fortefions d'aucune chose, que nous nos metons en « chasse périlleuse. » Il furent tost consilliés, et ordonnèrent cent de leurs archiers et dix hommes d'armes tous les mieulx montes pour conduire leur proie à sauveté, et puis se mirent en un prêt enclos tout autour d'un fosset, syque on ne pooit chevauchier à yaulx et loyèrent leur chevaulx le plus tos que il porent tous ensamble ou en partie, et les laissèrent aler tous, et se mirent en le prêt en moult bonne ordonnanche, et pooientbien estre largement lllh hommes. Evous le signeur de Beaugeu et se route (ceulx de son ostel tant seulement), et vint jusques au prêt montés sur son coursier , se banière devant luy, et monsigneur Oudart de Renty, monseigneur Bauduind'Ennekin, messire Baudart de Cuvillers, le signeur de Haveskerke ossy delés luy, et toudisly venoientgens, mais encores n'estoient point venu le conte de Porsyen et sa banière, ne messire Gilles de Bourbon, ne messire Guicart de Biaugeu son frère.

Quant le sire de Biaugeu fut venus jusques as Englès , et il les vit ens ou prêt, tantost imagina leur afaire et dist à ses gens : « A piet ! à piet ! Nous ne les poons combatre « aultrement. » Adont se mist-il à piet ; ossi firent tous les aultres. Quant il fu à piet , il regarda entour luy et se vit à petite compaignie. Sy demanda à messire Bauduin de Cuvillers : u Où sont tous nos gens ? » Respondy le chevalier : « Il vous siévent , et vous vos estes trop « hastés. Che seroit bon que d'ieaux atendre. Il venront

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« tantost , et vous n'avés pas gens pour chy asallir à « yaulx à jeu-party. » Adont se retourna le sire de Beaugeu et dist par mautalent : « Bajidart , Baudart , se « vous avés paour, sy retournés et les atendés. » — « Sire, « naniljdist le chevalier, ains vous siévray, mais je le vous « disoie pour bien, » Adont fist le sire de Biaugeu cheluy qui portoit sa banière passer oultre le fosset, et il-meismes prist sa lance , et en apoiant il sally oultre , et, à che qu'il sally, il vint un Englès qui le recuelly de sa glave et le féry par desous ou fusiel , car il n'estoit point armés de braies de mailles , ne d'aultre armeure défensable à chel endroit, dont il l'en mésaviut , car chil luy enfila la glave par dessous ou corps et le reversa d'autre part comme chil qui estoit navrés à mort. Quant ses gens virent le mesquief et le grant mésaventure, sy furent sy courouchiés qu'il perdirent tout arroy , et s'en vinrent deux chevaliers de son pais sus son corps et le commenchèrent à plaindre et à regretter moult piteusement et son corps à deffendre ; car les Englès le voloient tyrer devers yaulx. Adont s'avanchèrent les deux chevaliers et aultres qui estoient là venus avecque luy , messire Oudart de Renty , messire Bauduin d'Annekin , le sire de Maumer , le sire de Haveskerque , messire Lois de Galles , messire Bauduin de Cuvillers, et y firent mervelles d'armes et se combatirent moult vaillaument as Englès , et les Englès les recullèrent moult hardement, car il estoient plus grant foison de gens , et se veoient bien que leur capitaine estoit mors , et moult vaillaument se portèrent les Franchois ; mais la banière du seigneur de Biaugeu fut jettée par terre, et cheluy mort, qui la tenoit , et à ches cops vint messire Guichart de Beaugeu espoir ly trentième.

Quant che bon chevalier messire Guichart de Bieaugeu fu venus jusques à la plache où on se combatoit, et il vit

leur banière par terre et son frère jésir tout sanglant, qui penoit à le mort, s'il fu efFraés et courciés il ne le fault pas demander. Sy mist tost piet à terre, et tous ses compaignons, et eutrèrent au prêt , qui mieulx mieulx. Là fist mervelles d'armes raessire Guichart , car il estoit fors chevalier et hardy, et vint jusques à son frère et à cheaulx qui se combattent, et par forche d'armes délivra le plache et reculla les Englès arière avecques l'ayde de ses compaignons qui estoient frès et nouvel, et s'aresta sur son frère et eult loisir de parler à luy, et ly dit le sire de Bieaugeu : « Guichart, beau frère, prendés no banière et « le relevés , car oncques le banière de Bieaugeu ne fuy, « ne je ne voel pas que on le treuve fuiant chy, et sy me « vengiés à vostre pooir, car je suis navré à mort, et se « vous escapés , ne partes de chy , sy me salves Anthone « mon fil, et pensés et soyés bonne garde de luy, je le vous « recerge. Et ossy faite-moy porter ensevelir en nostre « pais , en l'abéie de Belleville , là où nostre anciseur « gisent. » Son frère tout en plorant ly eult en couvent. Oncques depuis ces parolles, le sire de Bieaugeu ne parla, et là morut. Dieu en ait l'âme, car il fut moult vaillant chevalier et preudons et bien congneu en pluiseurs pais. Mesmement le roy englès et les signeurs d'Engleterre en furent courchiés de sa mort pour le proesche et le bien de luy.

Qui dont veyst messire Guichart de Bieaugeu estraindre les deus d'air et relever la banière de Bieaugeu et baillier à ung sien escuier, et puis férir entre les Englès comme ung lion, bien peuist dire : « Vechy bon chevalier. » Là fist-il mervelles d'armes de son corps, et s'abandonnoit outraigeusement pour contrevengier la mort de son frère , et tant s'abandonna et combaty qu'il fut fort navré. Briefment à dire, ils et chil qui là estoient avecques luy, furent

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tout desconfis et pris et fiancés prison, quant le conte de Poursien et sa banière, messire Guillame de Bourbon et les aultres chevaliers et esquiers y vinrent tout à courant, qui bien estoient deux cens hommes d'armes. Adont se rairent-il tous à piet et entrèrent ou pré et envaïrent les Englès qui jà s'estoient combatu moult longement et qui cuidoient avoir fait leur journée ; mais cil nouveaulx rencontre leur fut trop dures. Nonpourquant , comme droite gens d'armes et appert bacheliers, ils se deflPendirent vaillaument, et ne l'euissent mie eu d'avantaige les Franchois, se ly brigans qui bien estoient VP, ne fussent sourvenus ; mais quant les dis brigans tout frès et tout nouvel furent venu jusques à la bataille as lanches et à pavais, les Englès eurent trop dure partie et furent tous rompus et mis par terre, et tous les prisonniers rescous, et [desconfis] messire Jehan de Biaucamp et tout ly chevalier et ly escuiers qui avecque luy estoient, ne oncques homme n'en escapa, qu'il ne fuissent tous mors ou prins. Encore plus avant la proie fu rescouse ; car le sire de Bavelinghehem qui savoit bien très le nuitée que les Englès estoient sur les camps, avoit fait une enbusque sur yaulx et avoit pryet les compaignons de là entour , messire Jehan de Hammes et messire Guillame de Hammes et les saudoyers de le Montoire, de Ghines et de Likes , et estoient bien eusamble VI" hommes d'armes et IIP à piet, et mis en ung bosquet entre Ardre et Ghines par oîi il convenoitles Englès passer, syque, quant chil qui amenoient le butin vinrent, les Franchois les asallirent vistement , et il se defFendirent che qu'il pourent, mais leur deffense leur vally pau, car il furent tous pris ou mort, et ly proie rescousse, et la ramenèrent arière à Saint-Omer.

Geste bataille fu l'an de grâce mil IIP LI le VIP jour de septembre entre la bastille d'Ardre et le ville de Hoske.

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