BATAILLE DE POITIERS
Geste bataille de Poitiers fu l'an de grâce mil IIF LVI le vingtième du mois de septembre.
Après celle grande desconfiture dont vous avês oy parler et que tout furent retrait les Englès et les Gascons , et retournet de le chace qui dura jusques ens es portes de Poitiers et jusques au Chastiel-Eraut et bien quatre ou cinq lieues loing , on se ordonna de logier sur les camps au dehors où la bataille avoit esté. Sy se logèrent et ordonnèrent ensy que pour passer la nuit toutes gens. Sy donna à soupper le prinche le roy de Franche , monseigneur Jaques de Bourbon et tous les haulx barons prisonnier, et servi toudis à nut chief ledit prinche devant le roy de Franche , ne oncques ne se volt seoir pour chou que le roy peuist , ne seuist faire , mais enclinoit le roy en parlant à luy et li disoit : « Monsigneur , faites bonne chière. Se « Dieu m'a consenty que la journée soie mienne , monsi- K gneur mon père et vous serés bien d'acort que les besoi- « gnes venront à bien. Sy ne vous deffiés , ne desconfortés « de riens , je vous en prie. » Et tant disoit le prinche et de sy doulches parolles que tout le tenoient à grant sens, et le roy meismes. Celle nuit se passa de chy. A l'endemain au matin , il se deslogèrent et se mirent au chemin par devers Bourdiaus , et tant esploitèrent que il y vinrent, et là se rafreschirent les compaignons et se tinrent tous ayses. Sy fu mis le roy de Franche en l'abéie de Saint- Andrieu, et làtenoit son hostel, et le prinche ossy, Sy vous dy que li Englès le gardoient bien et soigneusement , et la cité de Bourdiaus ossy. Sy demeura le roy de Franche tout chel ivier à Bourdiaus jusques au caresme, que fu menés en Engleterre.
Nous layrons à parler du roy de Franche et du prinche de Galles , et parlerons des avenues qui avinrent en Franche après la prise du roy.
RÉUNION DES TROIS ÉTATS. -ôo9
Vérité est que le royalme de Franche fut moult esbahis et desconfortës de la prise du roy leur seigneur, et eu parloient ens es bonnes villes grandement au préjudiche et vitupère des nobles du royalme de Franche, qui à le besoigne avoient esté et qui leur seigneur avoient ensy laissiet , et par espésial sur ses trois enfans monsigneur Charles , monsigneur Loys et monsigneur Jehan , ne à paines de vergoingne ne s'osoient ly chevalier veoir ens es bonnes villes, pour tant que on parloit sy villainement sur eulx. Adont furent ordonnés en Franche trois estât des nobles , du clergiet et du consail des bonnes villes. Chil trois estât, par l'acord de aulcuns bourgois d'Amiens, euissent vollentiers veu que le roy de Navarre fust délivrés, et en parlèrent au duc de Normendie. Le duc leur respondy que il ne l'oseroit mettre hors de prison , pour tant que le roy son père l'avoit fait prendre. Sy ne fu mies adont délivrés, et demora la besoigne en cel estât.
En che tamps acquist ung chevalier du roy de Navare, qui s'appelloit messire Guillames de Gauville, le castiel de Évrues pas soutillèche, et tantost le ville et lechité d'Évrues se rendyrent à luy, car les gens y estoient tous enclin, et furent Navarois. Ne demora gaires de tamps puissedy que les trois estât délivrèrent le roy Charles de Navarre hors de prison du chastiel d'Alues-en-Palleul où on l'avoit tenu ung grant tamps, et fu amenés à Paris, et convint que le duc de Normendie luy pardonnast tout mautalont et fust bien de luy et ly monstrast, volsist ou non, bon samblant et grant amour. Sy se tint le dit roy de Navare à Paris delés le régent et les trois estât. Chil trois estât se commenchèrent à tanner de leur ofRsse et recargièrent les besoignes du royalme au duc de Normendie.
560 MORT DE GODEFUOl DHARCOURT.
En che tamps furent envoyet grant foison de gens d'armes en Constentin ; car raessire Godefrois de Harcourt faisoit forte guerre et gastoit tout le pais. Sy fu capitaine de ces gens d'armes messire Raouls de Rainneval, et estoient les Franchois bien mille combatant. Sy se trouvèrent ung jour au dehors de Saint-Sauveur-le-Visconte ; car ly François avoient couru par devant, et messire Godefrois qui moult petit les cremoit et prisoit, yssy hors sur yceulx et se combaty une grant espasse, et tant se tinrent adont les Franchois enbonconroy que les archiers engièset les Navarrois qui là estoient, eurent tout trait et se tinrent [tout quoy, ] Adont les Franchois assallirent moult hardiement ches Englès et les gens messire Godefroy et les recullèrent moult lourdement.
Quant messire Godefroy vit ensy ses gens desrompre, il fist lever sa banière et recuellier chiaulx que il peult avoir, et s'en vint prendre le fort de une vigne, et se fust bien sauvés, mais ses paiges qui son coursier menoit, en alla atout, et laissa là son mestrc qui se combatoit, ne oncques ne se daigna rendre. Sy fu le dit messire Godefroy ochis sur le plache, et tout cil mort et pris qui delés .luy estoient. Sy s'en retournèrent les Franchois à grantjoie en la ville de Kern , et fu depuis le pais de Normendie asseurés plus que devant, pour tant que il avoient perdu ung grant ennemy.
En che tamps fut traitie la délivranche du roy David d'Escoche, qui pris avoit esté devant Durem, sycomrae il est contenu en ches croniques, et se party de Londres, où il avoit esté onze ans prisonniers, et retourna en son païs, parmy tant que jamais ne se devoit armer contre le roy d'Engleterre, ne son royalme, et se devoit payer quatre
LE PRJNCE DE GALLES SEMBARQUE A BORDEAUX. 561
cens milles nobles et de che livrer plaiges et ostaiges, ou revenir en prison ens ou tamps de quaresme.
Ensy se party le prinche de Galles de Bourdiaus-sur- Gëronde à V'= hommes d'armes etXV"= archiers, et retourna vers Engleterre. Sy enmena avecques luy le roy de Franche comme prisonniers, et Phelippes son fil et tous les contes qui pris avoient esté à la bataille de Poitiers ; car nul n'en estoit raenchonnés à son partement. Il institua et ordonna à gouverneur et à garder le pais en Gasconne à quatre barons de Gasconne le sire de Labreth, le sire de Muchident, le sire de Lespare et le sire de Rosem , et en mena ossy grant foison de Gascons qui allèrent tout pour compaignier le prinche et pour veir le gentil roy d'Engleterre, leur signeur.
En che tamps environ Pasques l'an rail IIP LVII se départy le duc Henry de Lenclastre atout une grant armée de gens d'armes et d'archiers d'Engleterre, et vint monter à Hantone et naiga par mer et fist tant que il ariva en Bretaigne droit à Hambon, où le contesse de Monfort et ses fils estoient, qui faisoient tondis guerre à leur povoir à monsigneur Charles de Blois. Sitost que le duc de Lenclastre fu là arivés, il ne séjourna point plenté , mais se mist à camps avec ce qu'il avoit de gens et chils de la contesse et bien VI'" piétons que il trouva en Bretaigne des gens de la contesse, et s'en vint tout ardant devant ly , et sy mist le siège devant la chité de Rennes.
Tant esploita le prinche de Galles et à toute sa navire ,