‹ Œuvres de Froissart; (volume 2)Chapitre 98 sur 307 · DÉBARQUE EN NORMANDIE · texte numérisé non relu

DÉBARQUE EN NORMANDIE

Wervic , atout XV* compaignons , chevauçoient selonc la marine , et estoient les archiers en leur navire, et prendoient toutes les navires que il rencontroient , et les enmenoient avec eulx ; et les aultres qui alloient selonc la marine de l'autre costé , pilloient et roboient tout le pais. Si alèrent tant par terre et par mer que il vinrent à Bartleu , ung port de mer et une grosse ville , qui tantost fut prise des Englès ; car elle n'estoit point fremée. Sy fu toute pillée et arse et destruite , et l'avoir mis es nefs, et en estoient les gouverneurs le conte de Hostidonne et messire Jehan de Beaucamp , et firent les Englès les bourgois de Barfleu entrer avecq eulx en leur navire , par quoy il ne puissent estre dëcheu , puis passèrent oultre et vinrent à une grose ville en Constentin, qui est au roy de Navare , qui s'apelle Quarentin, et moult bien fremée; mais les bourgois doubtèrent à perdre leur corps et leur biens : sy abandonnèrent tout , mais que on leur laissast leur vies. Et puis vinrent à Chierbourg. Là ne peurent-il entrer ; car elle est trop forte. Sy ardirent tout le païs d'environ et conquirent moult d'avoir ; carie païs estoit cras, et enmenèrent grant foison de riches hommes pour païer ranchon. Or parlerons-nous de la chevauchie du roy d'Engleterre qui estoit d'une autre part.

L'armée du roy d'Engleterre alla d'une autre part entre les villaiges sur le plain païs. Sy le trouvèrent moult bon païs et plain de tous biens. Ly marisal du roy d'Engleterre , qui devant alloient , trouvèrent moult de cras beufs et cras moutons : sy en firent garnison et en envoioient en l'ost du roy. Et ne alloient de jour que trois ou quatre lieues , et se logoient tousjours à tierche ou à raidy , et tous les soirs se retrouvoient les batailles ensamble , voire se il n'avoient tant à souffrir que il ne peuissent retourner. Ceulx qui aloient à senestre , le conte d'Arondel et le

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conte de Suffort et messire Thomas de Hollandes , se ordonnoient en tel manière que ceulx de la bataille du roy alloient tout ardant et exsillant le païs. Sy se retirèrent-il par devers Saint-Lo en Constentin.

Ces nouvelles vindrent au roy Phelippe de Franche que le roy d'Engleterre estoit arivé en Normendie par le conduite de messire Godefroy de Harcourt , et ardoit et exsilloit tout le païs , et qu'il tiroit à venir vers Kern. Quant le roy entendy ces nouvelles , sy fu moult pensif. Adont demanda son connestable le conte d'Eu et de Ghines et le conte de Tancarville , qui nouvellement estoient revenu de devant Aguillon, de aller eu'x tenir à Kern et defFendre la ville et le garder contre les Englès. Ches deux seigneurs obéirent au commandement du roy. Adont se partirent de Paris et allèrent tant, et leur compaignie (dont il y avoit moult belle compaignie de chevaliers) , et firent tant que il vinrent à Kem, et trouvèrent pluiseurs bons chevaliers à Kem et parmy ceulx de la ville, dont il estoient bien XX™ hommes. Et encores le roy Phelippe de rechief fîst escripre grant mandement à ses fiévés et à ses amis , en priant que il fussent à Paris le plus brief que faire se povoit , et par espécial il fist prier et envoia devers le roy de Behaigne, son cousin, et le duc de Loraine et l'évesque de Mes et messire Jehan de Haynau qui nouvellement estoit devenus franchois , et lejovène conte Guillame de Namur et grant foison de cheulx de l'Empire , auxquels il avoit afinité , que il venissent à Paris atout la plus grant puissanche que il poussent.

Or parlerons du roi d'Engleterre, comment il persévéra , ils et tous ses ost, qui estoit moult belle et moult grande selonc la puissanche de son païs, qui n'est mie sy peuplé de gens d'armes que le royalme de Franche; mais toutcho que il avôit, estoient gens à l'eslite et toute fleur de chevallerie :

PRISE DE SAINT-LÔ. i^ï

des estraigniers n'y avoit que six chevaliers , et av oit dit le roy d'Engleterre en celle saison, que tant que il euist foison d'estraigniers avecques iuy , que il ne peult oncques bien faire la besongne. Ensy chevauchèrent les Englès , tout ainsy que messire Goddefroy de Harcourt les menoit , et tant fist que il vinrent à Saint-Lo-le-Constentin , qui estoit ville grande et grosse et plaine de draperie , et bien avoit de manans dix à douze mille hommes parmy les ouvriers de draps.

Quant le roy d'Engleterre fut venus jusques à là, sy se loga au dehors de la ville en une abéie , et ne volt mie aller en la ville pour le doubte du feu , et envoia son marisal et les archiers courir jusques à la ville , qui tantost fut conquise ; car les gens qui estoient en la ville , n'estoient point de defFense , car estoient simple gens , laboureulx et marchans et ouvriers qui faisoient leur draperie , et pour le temps de lors ne savoient que estoit de guerre ; car oncques n'avoient porté espée, fors ung baston de blanc bcs pour les chiens , allant de ville à aultre.

Ensy fut la bonne ville de Saint-Lo-le-Constentin concquise et arse et gastée , et y conquirent les Englès tant d'avoir que à mervelle seroit à racompter , et ne faisoient les varies compte de draps, ne de fourures, fors que d'or et d'argent, et de che trouvèrent-ils assés, car les gens en estaient moult bien furnis. Là eult graiit destruction de peuple, dont che fut pité et damaige, mais ensy se font les guerres. Sy fu la ville toute arse et gastée, et les grans avoirs menés à cars et à carettes jusques à leur navire.

i^t PRISE

Ensy que les Englès aloient, les siévoient leurs nefs selonc la marine, et puis prirent leur chemin pour aller à plus grosses villes, pour aller devers Kern, qui estoit pour che tamps grande, noble et riche, et encore est maintenant, car elle est bien recouvrée. Sy vous dy que il y a deus moult grosses abéies et moult belles, qui sont séans l'une au couron de la ville et l'autre dedens Kern, et y a grant plenté d'églises nobles et riches, de bourghesies et de dames et demoiselles, et y keurt une rivière que on apelle Ourne , que la mer remonte deux fois entre nuit et jour ; et à deux lieues de Kem a ung chastiel que on apelle Austrehem, sur ceste mesme rivière de Oiirne, où toutes les grosses nefs arivent, et jusques à là vint la navire du roy d'Engleterre, sycomme chy-dessus est dit.

En la ville de Kem estoient à che tamps venus grant foison de bonnes gens d'armes ; mais il ne furent mie maistre, ne seigneur de la ville, dont il leur en mesquéy ; car le communalté de Kem avoient fait leur monstre. Sy s'estoient bien trouvé quarante mille hommes defFensables, et leur ville gardée. Sy jurèrent par leurs armes qu'il se meteront as champs contre les Englès et les combateront ; car che seroit grant honneur pour eulx, se il les desconfisoienl. Le connestable et le conte de Tancarville et les bons chevaliers que là estoient plus de deux cens, leur avoient dit : « Signeurs, vous serés tous assés ensongniés « de garder vostre ville, et laissiés-vous consillier, et vous « n'y perderés riens. » Cheulx de Kem respondirent qu'il n'en feroient riens et que briefment il yroient combatre les Englès.

Che jour se levèrent les Englès moult matin, et s'aparillèrent pour aler celle part, et oit ledit roy messe devant le sollail levant, et puis monta à cheval, et le prinche son fils et messire Goddefroy de Harcourt et tous les aultres,

et se mirent en ordenanche de bataille, ensy que pour tantost combatre ; car ou avoit dit au roy que cheulx de Kern s'estoient vantés de luy combatre, dont le roy ot moult grant joie. Cheulx de la ville de Kera entendirent que le roy d'Engleterre estoit bien près d eulx , et s'estoient moult matin levet et armet et yssis ais camps tout hors de leur ville bien demi-lieue arière et là rengiet et ordonné pour maintenir bataille, et ne faisoient compte de chevalier, ne de signeur qui là fust, Evous le roy d'Engleterre et ses gens venir en trois batailles drut et bien serrés. Sy tost que les gens de Kem, qui le soir estoient sy hardis, veirent les gens d'armes aprochier sy bien armés, et qu'il virent ces archiers tirer et venir sur eulx , adont tout ravoir du monde ne les euist mie retenus que il ne s'enfuissent ensy que gens tous efFraés et desconfîs ; ne pour chose que les gentils hommes qui là estoient en la bataille et qui vollentiers se fussent acquité , peuissent dire , ne faire entendre pour demeurer, [on ne les euist mie retenus], mais ne tendirent fors à retourner en la ville, et avoient sy grant haste pour trouver le chemin de la porte qu'il chéoient et tresbusquoint l'un dessus l'autre. Adont disrent le conte de Ghines et le conte de Tancarville : « Regardés le pouvre desroy de ches meschans gens, il se « sont desconfis de eulx-mesmes, et perderont nous et (( eulx et la ville ousy par leur outraige. »

Lors veissiés Englès fourer à venir sur ceulx de Kem et abatre par mons et ochire sans pité et rebouter en leur ville et rentrer avoecq eulx ; car nul ne demouroit k le porte. Là eult la plus grant obscureté du monde , ne à paine peurent rentrer le conte de Ghines et le conte de Tancarville en la porte. Toutefois lanchant et escarmuchant il y entrèrent, et une route de chevaliers. Quant il virent l'ocision de ceulx de la ville, sy se espardirent,'et se sau-

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