‹ Œuvres de FroissartChapitre 35 sur 75 · XIV. — FROISSART · texte numérisé non relu

XIV. — FROISSART

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sur les champs , lesquels je ne puis pas tous nommer par nom et surnom, car il y fouldroit trop d*escripture, mais ils estoient ^ XIIII^ ', tous gentils hommes.

 considérer raison, c*estoit une belle compaignie et pour faire ung grant &it et pour soustenir ung grant iais de bataille , se les Sarrazins se feussent trais avant , ' ce que non * : pour ce jour ils ne monstrôrent autre deflTense que de bricoUes qui jettoient gros quarreaulx, ' pour non ' rompre leur ordonnance.

Quant les crestiens se furent tous logiés du mieulx que ils peurent et sceurent , il les convenoit ^ passer * de ce qu'ils avoîent apporté avecques euls ; car ils ne povoient pas courir sur le pays, ne aler au bois cueillir de la * ramille '^, ne des arbres pour fiedre leurs logeis , car trop leur euist cousté, et trop follement se fuissent adventurés. Les seigneurs avoient &it venir de Gennes tentes et pavillons et toiles légiôres où dessoubs ils 8*esconsoient et logoient> et se tenoient en bonne ordonnance. Les arbalestriers gennevois estoient logiés en deux elles tout devant et enclouoient en leurs logeis les seigneurs , et prendoient les deux elles grant quantité de terre retournant jusques sur la marine , car ils estoient grant foison. Toutes les pourvéances des crestiens estoient sur les gallées et eus es vaisseaulx , et y avoit certains nautonniers et rymeurs de bateaulx, qui tout le jour ne fedsoient autre chose que de aler et venir et amener à terre les pourvéances qui pour le jour besongnoient aux seigneurs.

Quant ceulx des ysles voisines "et '' du royaulme de Naples et de Sézille et aussi de terre ferme sceurent que les chrestiens avoient assiégé la forte ville d*AfBrique , ils se

•-■ Xllll". — •^ Mais Dennil.. Ce que ne feirent, car. — •-• Car iU ne voulotent pae. — '■* VÎTre. — •••• Ram^. — " " Comme.

misrent en peine très-grande de eulx avitaillier , ^ servir ' et pourveir , les ungs pour gaignier , les autres pour l'amour et affection que ils avoient aux Gennevois. De risle de Candie leur venoit-il très-bonnes ' mallevisées ^ et grenaces , dont ils estoient largement servis et confortés. Et sans ce confort ne peuissent-ils longuement avoir duré , car ils estoient ung grant pneple bien ^ beuvans ' et bien mengans. Et sachiés que les pourvéances ne leur venoient pas ounyement, Â la fois en avoient-ils grant largesse et à la fois grant deffaulte.

Or vous parlerons-nous ^ des Sarrazins autant bien comme je vous ay parlé des chrestiens , et c'est raison , pour attaindre et conclure toutes choses. Vous devés savoir , et vérité fut « que ceuls d'Affrique et de Barbarie avoient bien sceu de long temps que les Gennevois les menachoient, et espéroient assés que en celle année ils auroient le siège , ainsi qu'ils eurent : si estoient pourveus pour résister à rencontre. Et quant les nouvelles furent espandues sur le pays que les crestiens estoient venus , toutes manières de gens des leurs ens es royaulmes prochains et loingtains furent en doubte ; car celluy n'est pas sage , ne bien conseilliez qui ne crient ses ennemis comme petis que ils soient; avec ce que les Sarrazins ne tiennent pas les chrestiens à petis , mais à vaillans et bons guerroieurs , et moult les doubtent et * ressoingnent ^. Et encoires pour obvier à rencontre d'euls et garder leurs terres et frontières , ils se cueillirent et assamblèrent des royaulmes voisins d'Auffirique , en laquelle terre et seigneurie la ville d'Affrique siet , du royaulme de Thunes , du rojaulme de Maroch , du royaulme de Boughie , tous les meilleurs guerroieurs ,

•-• Fournir. — • * Malvoisies. — " Yivans. — ' Un petit. — *^ Craignent.

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les appers et les plus usés d'armes et qui le mains ressongnoient la mort ; et s'en vindrent logier sur les champs et sur le sablon à rencontre des chrestiens et prindrent Tavantage derrière euls d*un hault bois affin que de ce costé ils ne receussent nul dommage par embusche ou par escarmuche. Et se logiôrent les dis Sarrazins moult sagement, et estoient bien par advis et par considération de gens d'armes trente mil bons archiers et dix mil ou plus à cheval. Les plusieurs dient , qui en ce voyage furent , et qui en peine ae mirent de euls veoir pour nombrer leur force , que on n*en pot oncques savoir la vérité, ne quel ' somme ' de gens ils estoient , et supposoient les chrestiens qu*il en y avoit grant foison logiés ens es bois. Bien povoient estre, à considérer raison, grant nombre *, car ils estoient sur leur pays et si povoient aler et venir en Fost quant ils vouloient , à toute heure , sans péril ou dommage. Ils estoient souvent raffreschis de vivres que on leur amenoit sur ^ camels ^ et sommiers.

Le second jour que les chrestiens furent logiés , au point du jour dont la nuit avoit &it le guet messire Henry d*Anthoing à IP hommes et mille arbalestriers jennevois , vindrent les Sarrazins resveillier Tost et escarmuchier , et dura icelle escarmuche plus de deux heures , et là furent fiûttes plusieurs belles i^pertises d*armes tant que de traire et lanchier ; car oncques de près pour * assambler ^ à la main de glaive ou d'espée ne ae trouvèrent , ne * joindirent *. Et sagement traioient et lanchoient Sarrazins , ne follement point ne s'abandonnoient. Aussi ne faisoient les crestiens. Et quant ils eurent assés escarmuchié , ils se retrairent. Adont Tort des chrestiens s*estounny , sique

•■• Nombre. - • D« gens. — ••• CAmaaux. — ^' AtwdIUr. — *-' SVmbetoDgoérent.

aucuns grans seigneurs de France alôrent veoir les escarmuches et Tordonnance des Sarrazins pour estre mieulx duits et apris une autre fois , lorsque escarmuche se feroit entre euls. Si se porta ceste escarmuche assés bien , et se retrairent sagement en leurs logeis , et les crestiens aux leurs, aussi. Et vous dy que , le siège là estant devant la ville d' A Afrique , les crestiens ne furent oncques asseur pour les Sarrazins , car tous les jours ou du soir ou du matin ils les venoient resveillier, traire ou landiier sur euls.

Entre les Sarrazins il y avoit ung jeune chevallier des leurs, lequel s*appelloit Âgadinquor d*OIifeme ; et estoit tousjours monté sur ung cheval appert et légier et bieç courant, et sembloit, quant le dit cheval couroit, que il volast. Celluy Agadinquor qui le cheval chèvauchoit , monstroit bien à estre homme d'armes par les appertises que il faisoit, et portoit par usage tousjours trois ^ gavrelots ' empennés et emferrés , et moult bien en sçavoit jouer , lanchier et retraire. Et selon lusage * d euls * il estoit armé de' toutes pièces et avoit à manière de une blanche ^ touaille ^ loyée parmj le chief, et estoient ses parures toutes noires , et il de sa couleur brun et noir et bien séant en la selle de son cheval. Et disoient les crestiens que les appertises d'armes que il faisoit , c'estoit pour aucune dame jeune de ^ leur costé *. A considérer raison , vérité estoit que Agadinquor amoit très-parfaittement et de bon cuer la fille au roy de Thunes , une moult belle dame selon ce que aucuns marchans jennevois disoient, qui veue Tavoient en la ville de Thunes , et appelloit-on la dame Alsala , et*estoit hiretière du royaulme * de '® son père après son déchès, et cils " Âgadinquor estoit fils au duc d'Olifeme. Je ne sçay se

••• Javeloti. — "^ De leur pays. — •^ Nappe. — '*• Son pays. — •-•• Du roy. — " Chevalier nommé.

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quelle instance les crestiens si efibrchéement lÀ Yenus estoient et guerre leur faisoient. Si me fut dit que entre euls ils prindrent ung advis que , se ils pov.oient , ils le sçauroient, et devers Tost des crestiens pour le savoir ils le signiffiôrent. Ils prindrent ung drugeman qui moult bien et bel le langaige jennevois parler sçavoit , et luy dirent : Va , pars de icy et chemine vers Tost des crestiens , et fais tant avant ton retour que tu parles à aucun seigneur d*estat ou de nom , ou à plusieurs barons des crestiens , et leur demande de par nous et bien acertes, en quel nom» ne instance ils nous font ceste guerre , ne pour quelle cause ils sont venus en ceste contrée si ' estofféement ' , qui est le droit empire de Barbarie, et en la terre du puissant roy d*Au£fnque, et que riens ne leur tendons , ne pensons avoir méfiait : si en avons plus grant merveille. Bien est vérité que ou temps passé , nous et les Jennevois nous sommes guerroies et * hnstinés ^ ; mais ceste guerre par raison ne doit toucbier , ne regarder à euls , car ils sont de moult loingtaines nations , et les Jennevois nous sont voisins. Nous ^ prendrons * sur euls, et ils ^ prendront * sur nous. Ainsi anchiennement nous sommes-nous démenés, et a tousjours ainsi esté, voire se nous ne avions trièves ensemble. »

Sur cel estât et ainsi infourmé , le drugeman se départy de ses maistres et * chemina *® tant que il vint en l'ost des Francbois , et tout premièrement il trouva ung Jennevois , auquel il parla , et luy dist que il estoit messagier aux Sarrazins et là envoie pour parler à quelque " grant *' baron de France. Le Jennevois à qui il s'adrecha , on Tappelloit Anthoine *' Marc '^, et estoit ung centurion d*arbalestriers ;

" Eflbre^iMDt. — •^ Herri^. — •* Praioiit. — ^ Proment. — •■•• CheTaqchâ. — " •• Cheralier on. — ••-•• Mmrch.. Mmrthi.

DE LA VILLE D'àFRIQUE. S^

il le prist sur son conduit et en ot.grant joje et Taidena tout droit devers le duc de Bourbon et le seigneur de (^ouchy, lesquels le veirent et oyrent moult voulentiers parler ; et les paroles que les seigneurs ne ' scavoient ' entendre , le centurion leur exposoit et refourmoit en bon franQois , car bien Tentendoit. Quant * iP eut parlé aux seigneurs et remonstrë tout ce dont il estoit chargié de dire , et que il en ot demandé response , les seigneurs de France dirent que il Taroit et que ils se conseilleroient. Ils se conseillèrent et se misrent ensemble jusques à douze des plus hauls barons de Tost en la tente du duc Loys de Bourbon. La response fut telle , et luy déclaira le centurion jennevois , et dist au drugeman sarrazin, de par les seigneurs de France, que la matière et la querelle de leur guerre estoit telle : Pour ce que le fils de Dieu appelé Jhésu-Crist et vray prophète leur lignie et génération avoient honteusement mis à mort et crucifié , et pour ce que leur Dieu ils avoient jugié et mis à mort et sans title da raison , ils vouloient amender sur euls ^ ce méfiait et le fauls jugement que * celluy de leur loy avoit ^ fait. Secondement ils ne créoient point ou saint baptesme et estoient tous contraires à leur loy *. Aussi en la Vierge Marie Mère de Jhésu-Crist ils * n*avoient point de '® afiection que de crainte " ; pour quoy , toutes ces choses considérées , Us tenoient les Sarrazins et toute leur secte pour leurs ennemis , et vouloient contrevengier les despits que on avoit fait à leur Dieu et à leur loy et &isoient encoires tous les jours.

Quant la response fut faitte, '* il >' retourna et party dp Tost sans péril , ne dommage , et vint devers ses maistres

•-* Povoient. — "^Le centarion. — * Ce fiait et. — •-' Cculx de leur loj EToient — * Et A lear foj. — 'Ne crojoient , ne. — *^" Crtence, ne de raison. — "-" Le dni^men.

et leur dist ce que oy avés. De celle response les Sarrazins ne firent que rire et dirent qu elle n'estoit pas raisonnable « ne bien promeue , car les Juifs avoient mis ce Jhésu-Grist à mort , et non euls. Si demoura la chose en ce partj , et se tint le siège devant la ville d'Âfirique, et chascun des osts sur sa garde.

Âssés tost après advint que les Sarrazins eurent ung conseil ^ secret entre euls que sept ou huit jours ils se reposeroient, ne point Tost des chrestiens ils ne resveilleroient , ne escarmucheroient, et quant les crestiens tous à repos estre cuideroient , sur le point de mynuit soudainement sur euls vendroient et les assauldroient et grant discipline de euls feroient. Sicomme ils le proposèrent' , ils le firent , et séjoumôrent huit jours ou environ que point bien acertes ils ne escarmucboient. Au neufième jour devant mj-nuit tout secrètement ils se appareiUièrent et armèrent de ' leurs ' hamois , selon leur usage , que ils avoient , et puis s*en vindrent tous serrés et le pas sans sonner mot devers le logeis des chrestiens et avoient empris à faire ung grant &it , car ils vouloient Tost assaillir à lopposite du guet pour porter trop grant dommage , et feussent venus à leur entente, se Dieu proprement n*euist veillié pour eulx et ses miracles monstres ^ tous évidens ^, et vous diray quels et conunent.

Ainsi que les Sarrazins approchoient, ils veirent devant euls une * congr^tion ^ de dames toutes blanches et par espécial une tout au premier chief, qui sans comparoison estoit trop plus belle que toutes les autres et portoit devant elle ung gon&non tout blancq et une croix vermeille par dedens. De cel encontre * furent les Sarrazins tellement

• Bien. — ^ Teli. — *^ Toatdf appertei. — " Compaignie. — * Et de U ToiM.

DE LA VILLK D^AFRIQUB. :Î5«^>

effrayés et si ' très-eshidés * , que ils furent d esperit , de force et de puissance tous perdus , et n eurent pour lors selon leur emprise quelque povoir , ne hardement de aler plus avant , et se ^ arrestèrent ^ tous quois , et les dames devant euls.

Aveuc tout ce il me fut dit que les Jennevois arbalestriers avoient amené de oultre la mer ung chien en leur compaignie et ne sçavoient dont il estoit venu , et ne claymoit nuls le chien pour sien. Ce chien leur avoit iait et fiûsoit à tout lost plusieurs beaulx services ; car les Sarrazins ne po voient venir si quoyement , ne si secrètement escarmuchier, que ce chien ne menast si grant friente que les endormis il resveilloit , et sçavoient bien toutes gens que quant ce chien ^ glatissoit ^ et ^ abbatoit ' , que les Sarrazins venoient, dont on se pourvéoit à rencontre d'eolx, et Fappelloient les Jennevois le chien Nostre-Dame. Encoires à celle heure que ceste signiflance advint en-Fost, le chien ne fut point oiseux , ainchois mena trop mallement grant friente et grant bruit « et s'en ala premièrement devers le guet , et le faisoient pour celle nuit le sire de * Goucy '®, normant, et messire Henry d*Anthoing ; et pour ce que de nuit en oit plus cler que par jour , toutes gens qui Foîrent , saillirent sus et s'armèrent et se '^ mirent ^' tantost en arroy et en ordonnance , et congneurent bien que les Sarrazins approchoient et vendent pour resveillier Fost. Vérité estoit , mais la Vierge Marie et sa compagnie qui ^^ Fost ^* avoit en garde , leur fut au devant , et celle nuit les Sarrazins ne portèrent point de dommage ; car ils n'osèrent approchier , et ainsi retour-

«-• Efpoentës. — ^ Tinrent. — •^ Glapissoit. — '-• Abboyoit. — •••• Coursy.. Totay. — ••*• Trairont. — •»•• Les ci-estiens.

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nèrent en leurs logeis sans rien faire. Et depuis les chrestiens forent plus soingneus de leur guet ' .

Les seigneurs , chevalliers et escuiers , qui en ce temps devant la ville d'Affrique se tenoient , grant affection et ymagination au conquérir avoient, et ceulx de dedens, pour la bien garder trôs-soingneus estoient. En ce temps faisoit moult secq et moult chault , car le soleil estoit en sa greigneur force , et sicomme il est ou mois de hemu et d'aoust, et les marches de par delà du royaulme d*Âuffrique sont moult chaudes pour les sablons. Aussi ils sont trop plus près du soleil , que nous ne soions ; et les vins que les crestiens avoient et qui de Puille et de Galabre venoient , estoient secs et chauls et hors de la complection franchoise, dont plusieurs le comparoient , car de légier en âèvre et en

* chaulde maladie ' cheoient. A considérer raison , je ne sçay comment la peine et le gros ayr et sans nul doulceur par espécial les François porter povoient , car de nulle bonne eaue ils ne recouvroient. Et ce qui leur fist trop grant bien , ce fot ce que ils firent fontaines , et fouirent ou sablon selon la ^ marine ^ en plus de cent lieux, dont ils eurent eaue doulce, et en forent servis et raffreschis. Mais encoires estoit-elle pour la challeur du soleil toute tempestée bien souvent. A la fois avoient-ils grant deflaulte de vivres, et à la fois en avoient-ils assés et habondamment , qui leur venoient du royaulme de Sécille etdesysles prochaines. Les

* haitiés ^ aidoient et confortoient les malades , et les plentiveux de vivres adreschoient ceulx qui trop diseteus en estoient; car certes autrement ils n*euissent point duré à la

* Lw Sarrasiiu, cheTalien et etcajen, qui en celai tempe eetoient dedans U ville d*Afriqae et par eepédnl ceux qni les dames veirent, forent si eslMdiis qa'ils ne sçavoient qne penser. — *•* Chalear. — " Manière. — • ' Sains.

DE LA VILLE D*AFaiQUE. â37

longue , et aussi en celle noble compaignie ils estoient tous comme frères et amis.

Le sire de Coucy par espécial avoit le plus grant retour des gentils hommes de plusieurs nations , et moult bien sçavoit (et les siens) doulcement estre entre euls et parmy euls, trop mieulx et sans comparoison que le duc de Bourbon ne faisoit ; car certes le duc estoit ^ hault de ' cuer ' et d*une manière moult orgueilleuse et trop présumptueuse , ne point ne parloit si doulcement , ne si humblement aux chevalliers , ^ escuiers et autres estrangiers ^, que le sire de Coucy faisoit , et se séoit celluy duc de Bourbon par usage le plus du jour au dehors de son pavillon gambes croisies , et convenoit parler à luy par procureur et luy faire trop grant révérence , et ne considéroit point si bien Testât , ne Faffaire des petiscompaignons, que le hon seigneur de Coucy faisoit , pour quoy il estoit mieulx en leur grâce , et le duc de Bourbon le mains. Il me fut dit par ces chevalliers et escuiers estranges, que, se le sire de Coucy euist*8eulement entreprins le voyage souverainement et esté cappitaine de tous les autres , leur ymagination et ^ oppinion ^ estoit telle que on y euist autrement besongnié que Ten ne fist. Et sachiés que par celle grant deffaulte et par le grant orgueil de ce duc Loys de Bourbon demeurèrent plusieurs haultes et belles emprises à non estre faittes, et * la ville d*Âufifrique à non estre prinse : ce fut le propos et oppinion de plusieurs.

Le siège estant devant la ville dessus ditte, qui dura par droit compte et ordonnance soixante et ung jours , y ot plusieurs escarmuches faittes des crestiens aux Sarrazins aux barrières de la ville , laquelle fut très-bien gardée et

•-• De hault. — • Courage. — •^ Et escujers eatranges. — •' Parole. — * Qui garda.

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deffendue , et très-grandement il estoit de besoing aux Affriquans que ce fuissent gons de garde et de deffense, car léans estoit toute fleur de dievallerie et d*escuirie, et disoient * les • chevalliers et escuiers adventureux • : « Se nous povions prendre celle ville par assault ou autrement et qu'elle soit nostre , nous la pourverrons et garnirons et renforcerons cel yver , et à Testé ung grant voyage se fera pardechàdes crestiens lesquels auront l'avantage de prendre terre légiôrement et d'entrer parcy en Barbarie et en Affriqueet ou royaulme de Thunes. Et, se le voyage/ estoit accoursé , les chrestiens y vendroient communément tousjours conquérant avant. » — « Ha ! a ! disoient les autres , pleust à Dieu que il fuist ainsi , car les chevalliers et escuiers qui cy demourroient , se logeroient honnourablement , car tous les jours , se ils vouloient ou malgré euls, ils auroient les armes et le butin à leurs ennemis. »

De ce pfopos et affaire sedonbtoient bien * les Sarrazins *, et pour tant mettoient-ils grant peine et grant dilligence à éuls bien garder. La * challeur et ardeur du soleil qui descendoit du ciel , donnoit trop grant peine et trop grant traveil aux crestiens ; car les Sarrazins les tenoient tousjours en doubte et seing ^ d'estre escarmuchiés * , et quant leurs armures estoient eschaufl*ées , ils ardoient tous là dedens. Merveilles fut, à parler par raison, que oncques * se peurent " sauver, ne " eschever '• que " d'entre euls il ne morust en grant nombre '^ pour '^ la grant challeur du soleil et de l'air '* qui ens ou mois de '^ hemu *' estoit tout eschauffé et '* corrompu. Encoires leur advint-il une maladie mer-

• Aussi. — " Chrestiens. — *^ Cealz da dedans. — • Grant. — *"• De celle eecmnnooclie. — "^ Nuls se peut. — ••"*■ Eschapper. — •• •• Plusieurs d eulx ne mourussent. — •»^" Par.— •••• Car quant le mots d'sonst fut aschaaiPy tout Tair fut. — *^ ** Aoust.

DB LA VILLB d'afRIQUB. 339

veilleuse , et , se longuement elle euist duré , certes ils fuissent tous mors et perdus sans coup férir , et je vous diray que ce fut.

Une sopmaine par la grant cballear que il faisoit avec la corruption de Fair , ils vindrent et descendirent tant de mousches et de mouscherons que tout leur ost en fut enson* nyé et chargié , et ne ^ se ' sçavoient comment garder , et tous les jours multiplioient. Si en furent les plusieurs moult esbahis , mais par la grftce de Dieu et de Nosti*e-Dame la Vierge Marie à qui ils estoient tous donnés et voués , pourvéance de remède y Y^nty car ung jour fut que ung effondre et ung grésil descendy du ciel si grant et si ' froit ^ que tous les mouscherons et mousches furent mors et perdus , et par cel grésil Tair fut grandement refroidie et attempré , et chevalliers et escuiers ^ en meilleur estât et ordonnance de leurs corps et santé assés plus que par avant.

Qui est en tel party d*armés que les crestiens pour lors estoient , il fault que il prende en gré ce que le temps luy envoie. Certes il ne le puet pas avoir * par souhaidier , ne demander. Qui chéoit en maladie , il convenoit que il fenst dilligamment gardé et soingnié, ou il aloit oultre jusques à la mort. Mais ils estoient là venus de si bonne voulenté et de si grant affection que ils avoient de accomplir honnourablement leur voyage , que ce leur aidoit à supporter tontes peines et travauls très-grandement.

De toutes doulceurs propices à leurs conditions et com^ plections les Franchois estoient ^ eslongiés *, car riens ne leur venoit du royaulme de France , ne vivres , ne pourvéances ; et si n*en avoient quelques nouvelles , ne on ne

•-• S'en poToient, ne. — *-* Fort. — • Pa pent. — •Ce qu'il Tuet.— ^-* Mal garniB.. Espaini.

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sçavoit en France que ils estoient devenus néant plus que se ils fuissent entrés dedens terre. Touteffbis il leur vint ung jour des parties du royaulme d*Ârragon ^ de la cité da Barselonne des pourvéances en une gallée armée , et par espécial dedens celle gallée il y avoit des pommes d'orenges le plus et de ' demj-graines '. Ces pommes & leur appétit les raffreschj et très-grandement ayda ; et quelque gallée ou nafve qu*il venist , nul n*en retoumoit tant pour la doubte des rencontres des Sarrazins sur mer que pour attendre la conclusion du siège et veoir se lescrestiens prendroient point celle forte ville d*Affrique .

Le jeune roy Loys de Sécile les faisoit ^ de ceulx * de son royaume souvent visiter et raffreschir de vivres » car il estoit le plus prochain que nul autre , et , se les Sarrazins euissent esté fors pour aux chrestiens clorre la mer , et destoumer les vivres et les pourvéances qui leur venoient de Puille , de Calabre , de Naples et de Sécille , ils les euissent eus mors sans coup férir ; mais nennil , ains ils leur faisoient bonne guerre et tout destourbier par terre autant que ils povoient. Aussi les Sarrazins ne sont point puissans sur mer de gallées , ne de naves et autres vaisseaulx comme sont les Jennevois et Vénissiens , et, lorsque Sarrazins courent par la mer, ce n*est * autre chose ^ fors en * houpant * et larchineusement , ne ils '® ne scèvent " attendre les crestiens, se ils ne sont grandement au-dessus d'euls , car une gallée armée de chrestiens en desoonfiroit quatre de Sarrazins. Vérité est que les Turs sont les plus fors et les plus aventurons gens d^armes par mer et par terre de toute la secte des mescroians contraires à nostre foy, mais ils demouroient moult loing du roiaulme

' Et — *-* Oreoadet oo mignûiiêt. — ^* Par lea gens. — ^ Rien. — •^ Happaot. - -." N'otent.

d'Affirique , pour quoy les Âuffriquains n en povoient lors estre aidiés , ne confortés. Bien en avoient les Tui^ ouy parler et comment la ville d'Âffrique estoit assiégie des chrestiens. Si se souhaidoient souvent les Turs à estre * près du * siège.

Se les crestiens soutilloient sur les Sarrazins pour leur porter dommage ou contraire aucunement, certes les Sarrazins nuit et jour aussi soutilloient comment ils pourroient les chrestiens desconâre pour en délivrer leur terre. Une fois se ad visèrent Âgadinquor d*01ifeme , Maudiffer de Thunes , Beluis de Maldages et Brahaldin de Boughie avec ' plusieurs * autres * de leur party, et dirent ainsi : a Vecy « ces crestiens nos ennemis qui sont et logent trop vail- « lamment en la présence de nous. Toutefois , nous ne « les povons desconâre , et si ne sont que ^ une poingnie " « de gens au regard de nous , et si fault que ils soient a gardés , conseilliés et confortés par aucuns vaillans « hommes des leurs , et ne povons , par escarmuche ou « envahie que nous aions faitte , tant faire que ung seul « chevallier des leurs nous puissons avoir et prendre et « amener vers nous pour prisonnier ; car , se nous en « tenions jà ung ou deux des plus vaillans , nous en « serions trop grandement honourés , et si saurions leur a convenant et leur puissance par celluy ou par ceulx , et « quelle chose ils ont ^ en propos * de faire. Or regardons « quel conseil nous pourrons mettre sur ce. » Dist Âgadinquor : a Je suis le plus jeune, mais je parleray devant. » — a Nous le voulons , » respondirent les autres. — « Par « ma*®loy**, dist-il, je désii'e trop grandement à faire « armes à euls , et me semble , se j avoie mon pareil en

V* Au. — ' * Aucuns. — ■ San*aziu8. — • ' Feu. — • * Propdsé. — ♦• •• Foy.

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