JOUTES A LONDRES
Nous nous souffrerons ung petit à parler du siège d*Affrique , et nous raffreschirons à compter de une feste qui fut en ce temps en Angleterre.
* Vous avés cy-dessus oy recorder en nostre histoire comment une moult belle feste se tint en la cité de Paris , quant la royne Ysabel y entra premièrement. De celle feste fut-il grans nouvelles en tous pays ce fut raison , car elle fut très-honnourable et bien festèe. Le roy Richard d*Angleterre et ses oncles et les barons d'Angleterre en avoient * ouy parler que excellentement elle avoit esté ^ belle et bien gardée , car il y eut des chevalliers et des escuiers d'Angleterre ^.
Or se advisèrent le roy d'Angleterre , ses oncles et les barons d'Angleterre que ils ordonneroient aussi une trèspuissante feste à estre en la cité de Londres et y seroient soixante chevalliers dedens attendans , et auroient soixante dames ^ nobles ^ et bien aomées en leur compaignie , et jousteroient les chevalliers deux jours : c'est-à-entendre le din^nce prochain après le jour Saint-Michiel , que Fen compta pour lors en Tan de Nostre-Seigneur mil CGC quatre vings et dix^ les soixante chevalliers et les soixante dames y seroient et partiroient à deux heures après none hors du chastel de Londres et s'en vendroient au long de la ville et tout parmy la rue que on dit le Cep en une grande et belle place que l'en dist Semettefllle , et là ce dimence attenderoient ' douze * chevalliers tous autres chevalliers estranges qui jouster vouldroient , et appelleroit-on ces joustes du
* Voua devës bien sçavoir ainsi que. — • Bien. — * Faitte. — * Qui leur en rapportèrent la vérité. — ■• Belles. — ' Et le lundy suivant. — • • Les soixante.
dimence la feste du Calenge. Et le lundi seroient & celle meismes place les soixante chevalliers venans et jousteroient de lances ù rochets courtoisement , et le mieulx joustant de ceulx de dehors cest-à-entendre des chevalliers aroit pour le pris une couronne d'or très-riche , et celluy de dedens qui mieulx attendroit et jousteroit à l'examen des dames qui là présentes seroient en chambres et ' sur honrs en aca»mpaignant la royne d'Angleterre * , et des * hérauls ^ qui ce verroient et jugeroient , auroit pour le pris ung freinail d'or très-riche. Et le mardy enssieuvant , sur celle meisme place seroient soixante escuiers ^ bien montés et armés pour la jouste , et attendroient tous escuiers estrangiers et du royaulme d'Angleterre , qui venir et jouster vouldroient , et seroient receus et recueillies courtoisement de lances à rochets ; et celluy qui mieulx jousteroit de dehors , aroit ^ ung coursier tout enséellé , et celluy dedens aroit ung très-bel faulcon.
La manière de la Teste fut aucques ainssi ordonnée et devisée , et furent hérauls ^ appelles * et chargiés , et sur lordonnance de ceste feste , de crier partout tant en Angleterre et en Bscoce , aussi en Alemaigne , en Flandres et en Rrabant et parmy le royaulme de France. Les hérauls furent partis et enseigniés lesquels ^Toient çà et lesquels yroient là , ainsi que le conseil du roy et des seigneurs se porta et que bien le sceurent faire. Ces nouvelles sespandirent et coururent en moult de lieux et de pays , et les hérauls avoient jour de poun'éance et de temps. Si se ordonnèrent de plusieurs pays chevalliers et escuiers pour estrc à celle feste , les aucuns plus pour veoir le convenant et ordonnance des Angluis que pour jouster.
* * Preodroient ganle sur eulx.—^ * Haults Uaroix. — * Du iKiTatiiue. — • Pour 11' prix. — - ' • OrJunu«*i.
Quant les nouvelles ftirent venues en Haynnau, messire Guillemme de Haynnau , conte d*Ostrevan , qui pour ce temps estoit jeune et libéral et de grant voulenté pour jouster et pour festoier, enchaîna , dist et proposa en soy-meismes que à celle feste il yroit pour veoir et honnourer * ses cousins * le roy d'Angleterre et ses oncles que .oncques il n*avoit veus , et de ceulx veoir et aprendre à congnoistre il avoit très-grant désir. Si pria et retint pour mener en sa compaignie ung nombre de chevalliers et escuiers et par espécial le sire de Gommegnies pour tant que celluy congnoissoit bien les Anglois , car par plusieurs fois il avdit demeuré * avec * euls.
Or se advisa messire Guillemme de Haynnau , entretant que on faisoit ses pourvéan(3to pour aler à celle feste publyée et cryée , qu'il yroit en Hollande veoir le duc Aubert son père, conté de Haynnau, de Hollande et de Zéellande, et en parleroit à luy et en prendroit congié ^. Si se départy du Quesnoy en Haynnau et chevaucha tant par ses journées que il vint à la Haye en Hollande, une moult bonne ville où le duc son père se tenoit pour lors. Il y fut mojAlt bien venu, comme raison estoit. Quant il vey que heure fut , il remonstra à son seigneur de père le propos et intention que il avoit de aler à celle feste en Angleterre pour veoir le pays et ses parens les seigneurs que oncques n*avoit veus. Le * noble prince ' respondy à cell^ parole et dist : « Certes , « Guillemme beau fils, vous n'avés que faire en Angleterre ; « car jà estes-vous par mariage tellement aloyé aux roiauls « de France, et vostre sereur qui a Taisné fils de beau cou- « sin ' de Bourgoingne , que vous ne devés querre , ne « demander autre aliance. » — « Monseigneur , respondi
*"• Son cousin. — *"* Entre. — * Pour là aller.. Pour aller en Angleteri*e. — *'^ Cont^ son père. — • Le duc.
« le jeune conte d'Ostrevan , je ne vueil point aler en An- « gleterre pour y faire quelque aliance , fors que pour veoir « et festoier mes ' parens et amis ^ que oncqnes je ne ?ei8. 0 Et pour le présent la feste qui se tendra à Londres , est « une feste cryée et nonchyée partout , et y puet aler qui « veult ou qui en a le povoir. Et, se je n y aloie ou cas que « j*en fuisse signifié, onletenroit à orgueil et présumption ; « et puisque par honneur ' je feray * oelluy voyage ^ , je a vous prie , * monseigneur ^ , que vous le me accordés. » — « Guillemme , dist le duc Âubert , vous estes * à vous *. c Si faittes ce que bon vous semble; mais il ^® m *est advis ^^ « pour toute paix qu'il vauldroit mieulx que point ny a alissiés. »
Quant le jeune conte vey que il tanoit de parler à son père de ce propos, si cessa ^' ef entra ^* en autres paroles ; mais trôs-bien sçavoit quel chose il avoit intention à faire. Et toudis se faisoient les pourvéanoes et les menoit-on vers Calais. Gommegnie le hérault fut envoyé en Angleterre de par le conte d^Ostrevan pour signiffier au roy '^ et à ses oncles que il vendroit bien et estofféement à leur feste. De ces nouvelles furent le roy et ses trois oncles grandement resjoys et donnèrent au hérault de très-beaulx dons qui depuis luy vindrent bien à point pour tant qu'il devint aveugle , et fut en la fin batu de celle verge : je ne sçay se il avoit Dieu courrouchié , mais ce hérault régna en son temps moult merveilleusement, pour quoy, quant il perdi sa veue '*, il nen eut que moult petit de plainte.
Or se party le jeune conte d^Ostrevan de la Haye en Hollande et prist congié au conte son père, et puis retourna en Haynnau et au Quesnoy devers sa femme.
•• Couiiot. — •• On me le a signifia. — *• Ct» cht»imn. — •' Mou père. — ' • V«»tre. — ** *• Me semble. ~ " De parler «If ce. — " •• Rentra. — *• KicharJ d'Angleterre. — •* Et il ne veit goutte.
Caste noble feste dont je vous fay mention, fut publyëe et nonchie en plusieurs lieux, pour quoy plusieurs chevalliers et escuiers se avanchièrent ^ pour y aler. Le conte Waileran de Saint-Pol qui pour lors avoit à femme et espeuse la suer du roy Richart d'Angleterre , se ordonna et aiq[Mtreilla grandement et se pourvey très-bien de chevalliers et d^escuiers et tout pour aler en Angleterre à celle feste, et s'en vint ' à Calais. Là estoient les nefs ' passagièi^es ^ de Douvres, qui attendoient les seigneurs. Si passèrent premièrement les pourvéances des seigneurs et leurs vallets, et vindrent à Londres et appareillièrent leurs ^ choses *.
Le conte d'Ostrevan se party de Haynnau en grant estoffe et bien accompagnié de chevalliers et d'escuiers, et passa parmy ^ Artois * et vint à Saint-Omer et puis à Calais, et 1à se trouvèrent le conte de Saint-Pol et luy . Quant heure fut et ils eurent vent pour passer à voulenté et que les vaisseaulx furent chargiés, les seigneurs passèrent. U me fut dit, et bien le croy , que le conte de Saint-Pol passa et vint en Angleterre premièrement trois jours * que '^ le conte d*Ostrevan , et quant il vint à Londres il trouva le roy son beau-frère et messire Jehan de Hollande et les barons et chevalliers d'Angleterre qni le recueillirent & grant joye et luy demandèrent des nouvelles de France, et il en respondy >^ tout à point " et sagement.
Or passa le jeune conte d'Ostrevan par ung jeudy , et vint à Douvres et là se tint ^' tout le jour ^* jusques à Tendemain , et vint à Cantorbie le venredy , et ala veoir la fierté de saint Thomas à cuer jeun , et y flst ofirande belle et riche, et là se tint tout le jour enssieuvant , et à Fendemain il
* Ordonnèrent et appareillièrent. — 'A Saint-Omer et pais. — •^ Messagères. — •-• Hostels. — '• Le pays d* Artois. — •"*• Avant.— •'-«• — Bien. — «•^•* Toute jonr.