XIV. — PROISSART
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vint à Rocestre : ce fut le samedy. Et pour ce que il menoit grant route de chevalliers et d*escuiers , pour leur arroj , il chevauchoit à petites journées et à Taise des chevaulx ; et le dimence après messe il se départy de Rocestre , et s*en vint disner à Dardeforde, et puis monta tantost après disner et se mist au chemin pour estre ^ ce dimence à Londres pour tant que ce jour la feste ' se commençoit '.
Le dimence dont je vous parle, qui fut en Tan de l'incarnation dessus ditte, le plus prouchain devant le jour Saint- Micbiel , se devoit encommenchier la feste , sicomme elle fist ; et ce jour devoit avoir joustes en la place de Semettefille, et ces joustes on les appelloit du Calenge, desquelles joustes je me tais ung petit pour parler du bon duc Âubert dessus nommé, lequel, comme dit est, luj estant à la Haye en Hollande, quant son fils le conte Guillemme se fut party de luy pour passer la mer et aler à la noble feste en Angleterre , se print moult fort à penser au fait de son fils et qu il n'estoit pas bien conseillié de faire le voyage pour cause de ceulx de France ausquels il estoit alié par mariage et que ung grant inconvénient en pourroit advenir. U passa ce jour et la nuit en ce pensement ; et quant vint le matin et qu il fut beau cler jour , il se leva , puis oy sa messe tout par loisir , car moult estoit anchien , et après ce il se retray en une chambre à part et fist appeller deux ou trois de ses plus eqiéciaulx conseilliers ; et lors qu ils furent devant luy venus , il leur dist en telle manière : • Beaus « seigneurs , pour tant que à tout mon plus estroit conseil « vous estes toujours appelles je vous ay orendroit mandés; « car depuis hier que mon fils Guillemme print congié et « party de moy pour aler & une feste qui se fait en Angle-
*'* Cel dimanche qoa U flwte ta commençoit, à Londres. — *** Et les JoustM M oommençoient.
A LOffORES. 259
« terre à la court du roy , et pour ses parens de par delà
• veoir , je n'en fais que penser , doubtant que grant « ensonne n'en adviengne et yecj la cause : vous scavés « que Gttillemme est jeune et voulentrieu , et si ne doubte « point que s*il voit son beau , qu il ne se tàce son devoir t et povoir de acquérir los et renommée. Aussi je pense
• bien que une belle feste ainsi publiée ne se passera mie « qu'il n'y ait des François pour euls faire valloir : ils ne « nous ayment gaires et de long temps ; ils sont prests de « tousjours chargier autrui et de reporter plus tost le mal « que le bien , et pour abrégier bien vouldroie qu'il feust « demeuré par deçà. S'il fait bien la besongne, ce n'est que « envie ; s'il fait autrement , c'est reproche. Encoures y a « ung autre point ; car s'il se boutoit d'aventure en l'ordre « de la Jarretière , certes je fais doubte que le roy de « France de qui il tient la conté d'Ostrevan , n'en soit « tourblé et que il ne le constraingne à hommage £Edre « d*icelle conté et autrement , dont moult me desplairoit. « Touteffbis il en fault attendre l'aventure. Si vous prie à « totts^iue veuilles icy dire qu'il vous semble que sur ce il « est de faire pour le mieulx. »
Alors se leva ung moult anchien et sage chevallier nommémessire Jehan de Berlenmont et dist : • Monseigneur, vous « nous avés icy parlé d'une matière où à mon advis la « response n'est pas moult difficille ; si vous en diray mon « intention. Voirement est-il bonne vérité que monseigneur « Guillemme vostre chier fils est par vostre oongié et « licence aies veoir celle noble feste en Angleterre , où , se « Dieu plaist , il acquerra honneur et pris , car il est très-
• chevallereux et bien taillié de tous membres , et d'autre « part je le tiens pour si vertueus et sage chevallier qu'il « n'a garde de soy lyer , ne obligier à chose qui face à « reprendre. Et soies certain que , la feste passée , il
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• retournera par deçà hastivement. S*il est aie par delà « esbatre à ung tel ^ convine ' et pour veoir les princes set t oncles et ses cousins, bon sang le semond à ce. Se le roj
• de France et les barons de . son sang en estoient par
• aventure tourblés, ils se rappaiseront. Et pour tant, mon
• chier seigneur , à mon advis , vous n*avés cause d'y pen-
• ser que tout bien , et ostés-vous de toutes souspechons. • — « Par ma foy, sire de Berlenmont, dist lors le bon duc, « le cuer m*en siet mal et ne m'en puis roster. Dieu veulle « tout amener à bon port , mais , se je eusse esté creu , il « n*y feust pas aie pour ceste fois. » Et entre autres devi« ses le temps se passa , siqu*il fut heure de couvrir les tables. Le duc Âubert retint ses conseilliers au disner oti ils parlèrent d'autres propos , comme il est de coustume , et fist le duc assés bonne chiôre , et après disner et grâces rendues , chascun se retira à son lieu , et le duc demeura tousjours pensif sur ce , dont il ne se povoit ravoir et non sans cause , car depuis en advint près ung grant meschief comme çy-aprôs sera dédairé. Si me tairay de ce et retourneray à mon principal point qui parle du contenement qui fut à la noble feste CEÛte en Londres ce dimence après disner.
Ce dimence sur le point de deux ou trois heures yssirent hors du chastel de Londres séant sur la Tamise , lequel chastel siet en la place de ' Saint-Berthelémy * , tout premièrement , soixante coursiers ordonnés et parés pour la jouste , et sur chascun coursier , ung escuier dlionneur ; et chevauchoient tout le pas , et puis issirent soixante dames dlionneur montées sur pallefrois chevauchans toutes d*un lés , si richement aoumées que rien n'y défailloit , et menoit chascune dame ung chevallier en une chaynne d'ar-
* ' CoQTiva. ~ '-* Sainte-Catherine.
gent , lesquels chevalliers estoient armés et ordonnés pour la jouste. Et ainsi s*en vindrent tout au long de Londres & grant foison de trompettes et ^ ménestrels jusques en la place de Semetâlle. La royne d*Ângleterre et ses dames et damoiselles pour son corps estoit et estoient en chambres aoomées et parées très-richement pour yeoir la feste , et là estoit le roy delés la royne.
Quant les dames qui les chevalliers menoient, furent en la place venues , leurs gens furent tous pourveus, qui les misrent jus de leurs pallefirois, et les montèrent en hours et en chambres qui parées et ordonnées estoient pour elles , et les chevalliers demeurèrent en la place. Si descendirent les escuiers ' qui les coursiers sur lesquels on devoit jouster, menoient , et montèrent les chevalliers ordonnéement. Si leur furent mis leurs heaulmes et appareilliés de tous poins. Là vint le conte de Saint-Pol très-bien accompaignié de chevalliers et de escuiers , et tous armés en hamas de guerre pour commenchier la feste ^ , laquelle se commença. Et joustèrent tous chevalliers estranges qui jouster vouldrent ou qui le loisir et Tespace en eurent ; car le vespre vint tantost : si furent ces joustes que on dist du Calenge, fortes et belles et moult bien joustées et continuées jusques au soir. Et se retrairent tous seigneurs et toutes dames là où retraire se dévoient ; et estoit la royne logie en la place de Saint-Pol à Tostel de Tévesque de Londres , et là fut ùàt le souper. Ce soir vint le conte d^Ostrevan : si fut du roy et des seigneurs lyement et grandement bien recueillie.
De ces joustes pour le dimence eut le pris et la huée pour oeulx de dehors lô conte Walleran de Saint-Pol , et de ceulx de dedens le conte de Hostidonne , anglois. Si furent les danses celle vespre à l'ostel de la royne et en la présence
' De tous.. De toutes manières de. — * D*honnear. — ' Et le toamoj.
du roy , de ses frères , de ses oncles et des barons d*Angleterre , des dames et des damoiselles grandes et belles et moult bien dansées , menées et persévérées , et de tous esbatemens bien servies jusques au jour que tous et toutes qui au souper et aux dansses avoient esté , se retrairent à leurs hostels , excepté le roy et la royne. Ceuls demourèrent à Tostel de Tévesque , car ils y ^ logoient '.
Quant ce vint à l'endemain qui fut le lundy , vous voissiés en moult de lieux et de places parmy la dté de Londres escuiers et vallets ensonniés de entendre à mettre à point les hamois * de leurs seigneurs et maistres. Après nonne s'en vint le roy d*Ângleterre sur la place armé et bien accompaignie de ducs , de contes et de seigneurs \ car il estoit de ceulx de dedens. La royne d'Angleterre bien accompaignie des dames et damoiselles s'en vint en la place où les joustes se tindrent, et montèrent sur les chambres et sur les hours qui ordonnés et appareilliés pour elles estoient. Après vint le conte Guillemme d*Ostrevan moult bien accompaignie de chevalliers et d*escuiers de son pays et pour jouster tout * appareillié '. Après vindrent le conte de Saint-Pol et plusieurs chevalliers de France qui avoient bonne voulenté de jouster.
Lors commencèrent les joustes grandes et belles , et bien furent joustées « et fist chascun son devoir et povoir de soy bien acquiter , et en y eut plusieurs rués jus de leurs chevauls et desheaulmés , et durèrent et se continuèrent ces joustes fortes et roides jusques à la nuit que on se retray aux hostels, chascun seigneur où il estoit logié et les dames aussi , et quant il fut heure de retraire là où le soupper estoit ordonné , on se retray. Si fut le soupper grant et bel
*-* Logièrent 1m festes durmnt. — 'Et beioiigiiet. — * Et de chavaliart. — ^ AppAreilUéi estoient.
et bien ordonné. Et pour ce jour eut le pris des joustes des mieolx &isans des chevalliers de dehors le conte d'Ostrevan, car bien le desservy pour ce que oultre mesure il avoit trop bien jousté ^ au jugement des dames et des seigneurs et des hérauls ad ce ordonnés pour le jugier et donner ; et de ceolx de dedens en eut* le pris ung gentil ' cheyallier * d'Angleterre, qui se nommdit messire Hues le Despensier.
A Fendemain au mardy furent les joustes en la place dessus nommée après nonne des escuiers , et furent en la présence du roy ^ et des dames ^ très-bien joustées et continuées, et durèrent jusques à la nuit que on se retray aux hostels , ainsi que Ton avoit fait le lundy devant ; et puis au souper on 8*en revint à Tostel de Févesque de Londres là où le roy et la royne et les dames estoient. Si fut le souper bel et graat et bien estofië, bien danssé et bien continué toute la nuit jusques au jour que ceulx et celles qui départir se dévoient, s*en départirent et s'en retournèrent à 'leurs hostels.
Le mercredi après disner en la place dessus ditte joustèrent chevalliers et escuiers * ensemble, qui jouster vouldrent et porrent, et furent les joustes fortes et roides et bien joustées. ^ Et fut le souper des dames où il avoit esté devant *.
Le jeudi * donna à disner à tous chevalliers ^^*et escuiers estrangiers le roy en ce meismes hostel , et la royne ^^ en donna aux dames et aux damoiselles.
Le vendredy donna le disner le duc de Lancastre à tous chevalliers et escuiers estrangiers , et fut le disner grant et bel et bien estoffé.
* Et luj fat donne le prix. — *^ Homme. — * Et des seigneart. —
* Et des damoiselles. — * Tous. — ^-' Jnsqaes à la nuit que cbascan ■e retira aux hostela, chaacun seigneur à son logis et les dames aussi ; et quant il fut heure de soj retraire au souper , on s*j retrait. —
* Ensuivant. — '* Et gentils hommes. — ** Sa femme.
Le samedi, le roy et les seigneurs se départirent de Londres et s en vindrent à Windesore ; et furent moult priés de là aler le conte d'Ostrevan, le conte de Saint-Pol et les chevalliers et escuiers de France qui estoient venus à la feste. Tous y allèrent : ce fut raison.
Ens ou chastel de Windesore qui est grant et bel et bien prdonné et qui siet sur la rivière de la Tamise à vingt miles de Londres, furent de rechief les festes grandes et moult puissantes , que de disner, que de souper , que le roy d'Angleterre fist et donna ; et par espécial il ne scavoit comment il peust bien et espécialement canjouir et honnourer so& cousin le conte d*Ostrevan, lequel conte fut requis et aparlé du roy et de ses oncles que il voulsist estre de Tordre des chevalliers du Bleu Gertier, dont la chapelle Saint-Oeorge est ens ou chastel de Windesore. Â la parole du roy d'Angleterre ' et des barons ' du royaulme ' le conte Guillemme d*Ostrevan respondy et dist que il s'en conseilleroit. Si s'en conseilla à tels que au seigneur de Gommegnies et à Fiera* bras de Vertaing ^, lesquels ne luy eussent jamais ^ desconseillié * à refiiiser ^ l'ordonnance de Tordre du Bleu Jertier et de la compaignie Saint-George. Si y entra et la prist : dont le& * François qui là estoient, s'en merveillèrent moult grandement et murmurèrent entre eulx, et * disoient '® leurs paroles grosses en telle manière : « Ce conte d'Ostrevan « monstre bien que il a le courage plus anglois que francois,
• quant il prent et rechoipt le Gertier ^^ du roy Richart « d'Angleterre. Il marchande bien & estre mal de Tostel du
• roy de France et de monseigneur de Bourgoingne, « duquel il a la fille. Ung temps vendra, que fort s'en
' Et de tes eootins. — * ' D*Aiigletorre. — * Bastard. — ^* Conseillié. — ^* Descouragé. ne destoarné de receToir. — * Chevaliers et ciciiiert. — *'** Tenoient. — '* Et la dente.
« repentira. Tout considéré, il ne scet que il fait ; car desjà « estoit-il si bien du roy de France, du duc de Thouraine « son frère et des roiaulx, que quant il venoit à Paris et « ailleurs devers euls, ils luy monstroient et faisoient plus « d*amour et de beau semblant que à nuls de leurs cousins. »
Ainsi et en divers propos langaigoient les François et accusoient de mal et de contraire le jeune conte d*Ostrevan là où il n*avoit nulle coulpe ; car ce que fait en avoit et qu'il flst, ne fut en riens pour grever, ne porter contraire au roiaulme de France ^ , ne il n'y avoit pensé ^ que honneur et amour et pour complaire à ses cousins et parens d*Ângleterre et que pour estre moien au besoing dentre France et Angleterre ; ne à ce jour qu'il flst le serement à prendre le Bleu Gertier, toutes gens doivent savoir, se ils le veulent entendre, que oncques n'y eut parole, ne aliance qui peuist porter préjudice' au roiaulme de France, fors amour et ' courtoisie * ; mais on ne puet deffendre à parler les envieux.
Quant on eut dansé, joué et carolé assés ou chastdl de Windesore, et la roy ne d'Angleterre eut donné de beaulx dons aux chevalliers et escuiers d'honneur du royaulme de France et par espécial au jeune conte Guillemme d*Ostrevan, l'en print congié au roy et à la royne, aux dames et damoiselles et aux frères et oncles du roy , et puis se flst le département. Le conte de Saint-Pol et tous les François (pareillement firent les Haynuiers et les Alemans), se départirent. Ainsi prinst fin celle grande feste qui se tint en la cité de Londres, et retourna chascun à son lieu.
Et advint , ainsi que nouvelles courent partout et volent, que le roy de France , son frère de Thouraine et ses oncles furent infourmés par ceulx qui de leur costé avoient esté en
' Ne à ses cousins et amis de France en riens. — * Fors. — > *-* Compaignie.
Angleterre de tout ce que advenu y avoit ^ en fais et en dits '« et riens n*y avoit esté oublié, ains mis et adjousté du nouvel pour la besongne engrosser , et plus le mal exauloer que le bien, comment Guillemme de Haynnau, lequel conte d'Ostrevan 8*escripvoit , avoit esté en Angleterre et rendu peine très-grandement à honnourer les Anglois et aydié & fitire leur feste , et avoit eu le pris et honneur des joustes dessus tous chevalliers estrangiers ; mais il en avoit trop grandement bien < récompensé ' les Ânglois , car il estoit devenus homs au roy d'Angleterre , et avoit &it serement et aliances à luy , et receu Tordre du Bleu Gertier en la chappelle du chastel de Windesore et la compaignie et confrérie des chevalliers de Saint-George , laquelle ordre le roy Edouard d'Angleterre et son fils le prince de Galles avoient mise sus , et n*y povoit nuls entrer en la compaignie , ne faire serement , que jamais se peubt armer contre la couronne d'Angleterre , et le serement avoit fait le conte d'Ostrevan sans nulle réservation.
De ces nouvelles furent le roy et son frère et ses oncles moult tourblés et fort courrouchiés sur le conte d'Ostrevan, et dist adont le roy ^ : • Or regardés : il n'y a pas encoires « ung an que on me prioit que son frère fuist évesque de • Cambray , laquelle chose seroit à présent , comme nous « entendons et selon ces nouvelles , toute préjudiciable. « Trop mieulx vault que nostre cousin de Saint-Pol soit en « l'éveschié de Cambray que Jehan de Haynnau. Les Hayn- « nuyers ne nous firent oncques bien , ne jamais ne feront. « Ils sont orgueilleux et très-présumptueus ^ , et ont tous- « jours eu mieulx en grâce les Anglois ' que nous. Mais ung « jour vendra que ils s*en repentiront chièrement. » — « Nous
• • Et qooj on j atoit dit et fait. — " Payé. — • De France.— • Et fiers. — * Et le royaume d* Angleterre.
« voulons mander , dist le roy , au conte d'Ostrevan que il « viengne devers nous faire ce qu'il doit faire : c*est Tom- « mage de la conté d'Ostrevan , ou nous luy esterons et « Tatribuerons à nostre royaulme. » Tous ceulx du conseil du roy par science respondirent et dirent ' : « Sire , vous t parlés bien et ainsi doit-il estre fait. »
Vous devés savoir que le duc de Bourgoingne , duquel le conte d'Ostrevan avoit la fille à femme , ne fut pas resjouy, quant il entendy telles nouvelles , car tousjours avoit-il porté et avanchié son ' gendre ' d'Ostrevan devers le roy et les royauls.
Geste chose ne demeura pas en non challoir ; mais escripvy le roy lettres moult dures et les envoya au conte d'Ostrevan qui se tenoit au Quesnoy en Haynnau , en luy signifiant et mandant ^ que il venist à Paris faire hommage , présent les pars , au roy et relever la conté d'Ostrevan , ou il luy osieroit et feroit guerre. Le conte d'Ostrevan , quant il eut vea et leu les lettres , percheu bien et senti que le roy de France et son conseil estoient infourmés et indignés dur à rencontre de luy. Si prist loisir de respondre aux lettres et assambla son conseil ^ , le seigneur de Fontaines « le seigneur de Gommegnies , messire Guillemme de Herimès , le seigneur de Trasignies , le bailly de Haynnau , le seigneur de Senseilles , messire Rasse de Mont^ny , l'abbé de Crespin, Jehan * Seuart ^ et Jaquemart Baret , de Valenchiennes. Ces sages hommes, pour respondre aux lettres du roy , se misrent ensemble et parlementèrent moult longuement, et là ot maintes paroles proposées et retournées. Tout considéré , advisé fut pour le meilleur et le plus seur que on rescriproit au roy " et pareillement à son conseil sur
* Par telle manière. — *-* Beao-fib. — * Et commandant. — Plus privé de luy. — •-* Seuwart. — • De France.
fourme et manière de prendre jour de respondre clèrement aux demandes que on faisoit par bouches de personnes créablés , non par lettres , et en ces détriances on envoieroit du Conseil notables personnes devers le conte de Haynnau le duc Âubert en Hollande pour avoir sens plus discerné pour respondre.
Ainsi fut &it. On rescripvy doulcement et pourveuement au roy et à son conseil tant que de ces premières lettres Yen se contenta assés , et depuis on se pourvey que d'envoier en Hollande le seigneur de Trasegnies et le seigneur de Senselles , ' Jehan et Jaques Seuwart et Marc Baret '. Ceulx parlèrent au duc Aubert, conte de Haynnau, et luy remonstrèi*ent Testât de son pays de Haynnau et le contenu des lettres que le roy avoit envolées devers son fils le conte . d*Ostrevan. Le duc Aubert fut ' tout grigneus et mélancolieux ^ de ces paroles ^ et dist à ceulx qui Ten parloient : « Je n*en pensoie , ne attendoie autre chose. Guillemme « mon fils ne avoit que faire ' en Angleterre. Je luy ay
• baillié et délivré le gouvernement de la conté de Hayn-
• nau. Or en face et use par le conseil qui est ou pays. « Traiés-vous ou faittes traire par devers beau cousin de « Bourgoingne , car il est bien taillié de pourveir et de « attemprer et de mettre ordonnance à toutes ces choses , « et des demandes que le roy fait pour le présent, je ne vous « sçaroie autrement conseillier ^. » Sur cel estât, ceulx qui furent envoies en Hollande , retournèrent en Haynnau et firent response. On se contenta assés.
Âdont furent ordonnés pour aler en France devers le roy et le duc de Bourgoingne le sire de Trasignies , mes-
'-' Jehan S«owart et Jaques Baret. — *'* Tout courrouchié et anojeus.. Moolt eamenreillié. — * Ce ne fut pas merveille. — * D'aler. * Ne adrecer.
sire Quillemme de Herimôs , messire Rasse de Montegny , Jehan Seuart et Jacques Barret. Toutes les incidences qui se dépendent de ces besoingnes , seroient trop longues à relever , à recorder et proposer , qui de toutes Touldroit parler. Finablement la conclusion fut telle : quoyqu'on euist en ayde le duc de Bourgoingne , il convint le conte Guillemme d*Ostrevant aler à Paris , et faire son devoir de relever la conté d'Ostrevan et de ce en congnoistre Tommage estre deu au roy de France. Autrement on euist eu la guerre en Haynnau toute preste , et y rendoient trèsgrant peine pour lavoir le sire de Coucy et messire Olivier de Clichon ; mais messire Jehan le Merchier et le sire de la Rivière ^ la brisoient ' ce que ils po voient.
Nous nous soufirirons à parler de ceste matière , et encoires en avons-nous trop parlé, et retournerons aux barons , chevalliers et escuiers de France, qui pour lors tenoient le siège devant la forte ville d*Âfirique '.
Vous avés cy-dessus. oy recorder moult bien et au long comment les crestiens avoient assiégie la forte ville d'Âffrique par mer et par terre , et grant ymagination mettoient et rendoient pour la conquerre et avoir ; car advis leur estoit, sicomme ils disoient , se conquérir la povoient , à hault honneur et à très-grant prouesse leur seroit tourné et converty , et la tendroient bien une saison entière contre la puissance des mescroians , et pendant ce temps ils seroient confortés des crestiens , du roy de France par espécial , qui estoit jeune et qui désiroit les armes et qui aux Anglois avoit trièves pour deux ans encoires advenir ; car , se les crestiens , ainsi que ils disoient et proposoient,
* * Besongnoiont au contraire. — ' Contre les Sarrazins.
270 F» DE L*EXPiDITI01l
1à estans au siège , avoient de commencement à ayde une telle ville comme Affi*iquc est , et entrée sur le pays de Barbarie et les royaulmes d*Âffirique et de Thunes , tout le pays trembleroit devant euls. Et bien sentoient et proposoient les mescroians celluy estât et affaire entre euls , et pour ce de jour en jour ils ^ s'effbrehoient ' et trôs-grant dilligence mettoient au bien garder leur ville et rafireschir leur ost de nouvelles gens hardis et moult aventurons selon leur usage.
Ainsi se passa la saison moult avant , et depuis la grant perte qui fut iaitte à petit de conqueste , de la mort des chevalliers et escuiers cy-dessus nommés , la greigneur partie de Tost fut aussi que tout descouragie , car ils ne veoient point que leur annoy et dommage ils poussent à leur honneur sur leurs ennemis contrevengier. Si commenoftrent à murmurer les plusieurs et À dire ' : « *Nous nous tenons et séjournons icy en vain. Par telles escarmuches que nous fiiisons , nous ne oonquestrons jà celle ville d'Âffrique ; car pour ung mescroyant , se nous Tochions d'aventure par le trait de nos archiers , il leur en revient dix. Ils sont sur leur pays ; ils ont vivres à leur aise et voulenté , et nous les avons À grant dangier ^ Que pensons -nous à devenir? Se nous nous tenons icy river ^ aux firoidures que les nuits sont longues * , nous ^ aurons trop dur fartj par plusieurs raisons *. Premièrement les mers en yver sont defiinidues. Nuls ne s*y ose mettre , ne bouter pour la cruaulté * des vens et des tempestes de mer ; car les mers se tourmentent '^ trop ^'
'•* Se rmilorchoîant.. Se nfreechistoient. » ' Aimi par t«lle manière. — * Et péril. — *^ A froides aaiU et longuet. — '-• Serons morlbndus et gelés et mourrons de firoid. — *Bt horribleté.—**** Moult cruellement.
plus en y ver qu'en esté. Et se Ten nous deffault huit jours tant seulement de vivres et que la mer nous soit close ^ nous sommes tous mors sans remède. Secondement « or soit ainsi , à la parchon faire » que nous aions vivres et pourvéances * à plenté et sans dangier , comment pourra le guet porter la peine et le traveil de veillier toutes les nuits ? Le péril et Faventure pour nous y est trop grande , car nos ennemis qui sont sur leur terre et qui congnoissent le pays, nous pourront de nuit escarmuchier et assaillir à leur grant avantage , et nous porter et faire trop grant dommage, et jà Favons-nous veu. Tiercement , se par deffaulte de bon air ou de doulces viandes , dont nous sommes nourris , mortalité se boutoit en nostre ost , tous se morroient à gieu l'un par l'autre , car nous n'avons riens pour remédier à rencontre. Après et oultre , se les Jennevois se tannoient de nous, qui sont dures gens et traittres, ils pourroient de nuit rentrer en leur navie , et , se ils en estoient au dessus , il ne seroit point en nous de les conquérir sur euls , miUs nous laisseroient icy et nous feroient paier l'escot. Toutes ces doubtes font à considérer et ymaginer, et nos seigneurs qui sont bien à leur aise, n'y regardent, ne n'y visent. Et jà les Jennevois ne s'en pèvent taire , et dient les aucuns bourdeurs à nos gens : Quels hommes d'armes vous faittes-vous entre vous Franchois ? Quant nous partismes de Jeunes , nous espérions , tantost que vous sériés venus devant Affrique , sur huit jours ou quinze vous l'auriés conquise , et nous y avons jà esté plus de deux mois , et encoires vous n'y avés riens fait. Pour tels assauls et escarmuches que vous y faittes , n'a-
* Qae nous n'en paissions retrouver. — 'De toutes choses nécessaires à nous.
274 rai DE l'expédition
n fut ang jour signifié et publié parmy Tost tout bellement et par loisir que tout oe qui sur terre estoit et qui besoingnoit, feust reporté ens es gallées et es autres vaisseaux. Adont veissiés vallets ensonniés de tourser et porter ens ôs barges ^ et ens ' ôs gallées et naves qui gësoient à Tancre en la mer. Quant tout fut ' descombré ^ et chargië , les seigneurtr rentrèrent ens ôs vaisseaulx ens lesquels ils estoient venus , et j& avoient les plusieurs barons et chevalliers marchandé & leurs maistres patrons de aler « les ungs & Naples, les autres en Sëzille, les autres en Cypre et en Roddes et pour fisdre le chemin de Jhërusalem. Et quant ils furent tous montés» le soixantiesmeet unièmejour que ils furent là venus « ils se départirent du siège d*A£Qrique et se boutèrent en la mer & la veue des Sarrazins de la ville d*AfiHque, lesquelSf quant ils en perceurent ^ le convenant *« ne se tindrent pas cois de mener grant noise et de bondir grans cris et férir sur tabours et huer et crier, et firent tant que ceulx de Foet des Sarrazins en eurent la congnoissanoe.
Lors veissiés les jeunes Sarrazins et les bien montés prestement venir là où le siège par Fespace de deux mois avoit esté pour veoir se riens ils y trouveroient. Agadinquor d*01ofeme et Brahadin de Thunes y vindrent tous ^ premiers * et trouvèrent que les crestiens estoient si nettement deslogiés que riens n*avoient laissié derrière que porter en peussent. Si alèrent les Sarrazins parmy leur ost , et s*i espardirent et se tindrent plus de deux heures pour conoepvoir la manière et contenance comment leurs ennemis avoient esté logiés. Si prisièrent grandement entre euls la subtilité de ce que ils avoient ainsi fouy en terre pour trouver Teane doulce. Et quant ils eurent 1à esté une espace et
*** Et et TAisMaqi «t de lA ramattra lat beaongnef de leurs maistres. — ^ DiUTT^. — ** U manière. — '^ Darant.
EN BAEBARIB. 275
rma en la mer bien avant les naves et les gallées qui cingloient de grant randon , ils partirent de 1& et s*en alèrent les aucuns en la ville d'ÂfOrique pour veoir lemm amis , et les autres s*en retournèrent en leurs logeis , et se donnèrent du bon temps de ce qu*ils avoient, et disoient que les crestiens n*avoient plus osé demeurer , ne séjourner devant la ville d*Âffrique , et que de leur puissance n'estoit nulle cbose , et que les Franchois, ne Jennevois ils ne dbubteroient jamais tant que ils faisoient en devant. De tout ce dirent-ils vérité , et je vous diray comment et pourquoy.
Après ce que le siège ot esté devant la ville d'Affirique en la fourme et manière que je vous ay dit et recordé , si comme j*en fuis infourmé , les Sarrazins entrèrent en grant orgueil et veirent que les Jennevois avoient fait et monstre leur puissance ^ , et ne povoient avoir fait ce voyage sans grans cousts et gros despens , et si n*avoient riens conquesté. De ce disoient-ils vérité.
Encoires ne scavoient les Sarrazins riens de la mort des chevalliers et escuiers crestiens « mais certes ils le sceurent en ce jour , et je vous diray par quelle incidence. Ens es logeis des * Jennevois ' fut trouvé ung vallet» qui estoit concilié en Terbe tout malade de fièvre et de challour tellement que il ne peut aler jusques aux vaisseaulx lorsque les barges de Jeunes vindrent quérir leurs gens pour les mener jusques aux gallées. De la treuve de celluy vallet furent les Sarrazins moult resjoys et le gardèrent bien de mal fidre , et ramenèrent devant les seigneurs de leur ostetleur comptèrent où et comment ils le avoient trouvé. On fist venir ung drugman avant pour faire parler & luy et examiner. De prime face il ne vouloit riens dire , car il se comptoit pour mort , et requéroit aux Sarrazins que tantost on
* Et leur plein poToir pour enlx grerer. — *"* ChrtstiaiiB.