MORT DU ROI DE CÀSTILLE
CastiUe avoit à hiretier ung fils , lequel on appelloit Henry ainsi que son tayon et prince de Galice. Si fut le mariage fait de ce fils à celle fille de Lancastre qui venoit de la dame Constance , et parmy tant fut bonne paix entre CastiUe et Angleterre.
Depuis le mariage fait ne demeura pas deux ans que celluy roy Jehan de Castille ala de vie à trespas et fut ensevely en la cité de Burgues en Espaigne. Tantost après sa mort les prélats et les grans barons de Castille se misrent ensemble et dirent que ils vouloient couronner à roy leur jeune hiretier le prince de Galice. Ce propos fut tenu, et le prince couronné ou * IX® * an de son eage , et sa femme la fille au duc de Lancastre madame Constance en avoit quinze. Ainsi demoura la fille au duc de Lancastre et à madame Constance royne de Castille et dame et hiretière de toutes les terres et seigneuries dont le roy dam Pierre , le roy Henry et le roy Jehan tindrent les seigneuries, réservé ce que le duc de Lancastre et sa femme, tant comme ils vesquirent , eurent une pension de cent mil flourins par an de revenue, dont les quatre meilleurs ^ cités ^ d'Espaigne demeurèrent en plesge et en debte devers euls. Ainsi le duc de Lancastre avoit et veoit ses deux filles Tune royne d'Espaigne et l'autre royne de Portingal.
Or parlons du jeune conte Jehan d*Armignach , car la matière le désire ^.
Vous savés , sicomme il est cy dessus contenu en nostre histoire , comment le conte Jehan d'Armignach avoit intention et afiection très-grant de aler en Lombardie pour aidier et conforter par puissance de gens d'armes sa sereur ger-
*"* XIX*. ~ •■* Contes. — • Et noua souffrons du roy de Castille.
392 LB COHTB D*À1MA0IIAC
maine et son beau-frère son mary et son seigneur messire Bamabo , le fils aisné à messire Bamabo qui jadis fat , lequel le duc de Milan avoit fait morir ' ; et * avoit celluy duc de Milan à nom ' : conte de Vertus , qui se nommoit Galléas fils à messire Galléas , duquel le duc d*Orléans si ayoit à femme la fille.
La ^ femme ' dessus ditte qui fille avoit esté à messire Jehan d*Ârmignach et qui la serour pour le présent estoit À messire Jehan d*Armignach et à messire Bernard d*Armignach , comme dame tout esbahie et desconfortée et qui n^avoit' autre retour , ne recouvrier que à ses frères , leur avoit signifSé tout son estât , sa povreté et nécessité et le dangier ofii Fen la tenoit ; et humblement et en pitié leur avoit prié que ils y voulsissent entendre et elle garder et defiendre contre ce tirant le conte de Vertus qui la deshiretoit sans nul title de raison. A la prière de sa sereur estoit le conte d*Armignach descendu et en avoit grant pitié et avoit bien dit et disoit , quoyque il luy deust couster de remettre sus les besoingnes de sa sereur, il en feroit son devoir et son plain povoir ; et tout ce que il avoit dit et prommis, il * avéry ^ et monstra de fidt et de voulenté ; car, aicomme vous sçavés , et j*en ay £But mention en ceste histoire , il avoit avec Fayde du conte daufSn d*Auvei^e , fait le traittié en Auvergne et en Roergue , en Quaoursin, en Lymosin , en Pierr^rt , en Angoulesme et en Agenois, et rachetés plusieurs fors que Anglois , Bretons et Gascongs tenoient , qui guerre faisoient et avoient fait ou royaulme de France soubs Tumbre de la guerre du roy d* Angleterre ens es terres et pays dessus nommés , et tous ceulx que il avoit fSût yssir par traittié et départir des
• MerrtilleiueiiieDt. — ^ Ertoit la doc de Milan. — ••• Dama. — **^ Aocomplj.
EN LOMBAROIE. 293
lieux et des fors où ils s*estoient tenus et recueillies , ils estoient devers le roy de France absols et nommés quittes, et encoires leur délivroiton or et argent pour départir entre euls. Mais ils se obligoient envers le conte d*Armignach de aler en Lombardie et de luy aidier à faire sa guerre ; et , ad ce que ils monstroient , ils s'i enclinoient et accordoient tous de grant voulenté, et se traioient tous vers la rivière du Rosne et la rivière de Sone. Le duc de Berry et le duc de Bourgoingne les souffroient bien en leurs seignouries À prendre vivres et pourvéances ; car moult désiroient à en avoir la délivrance. Et gouvemoit pour ce temps la dauffiné de Vienne de par le roy de France messire Enguerran ' d'Uedin *, et luy avoitle royescript et mandé que ces gens d*armes et routes qui se nommoient au conte d*Armignach, il souffresist débonnairement à passer parmy le daufSné de Vienne et leur fesist ^ administrer ^ ce qu*il leur besoingnoit pour leurs deniers.
Quant le conte de Foix qui se tenoit en Berne en son chastel à Orthais , entendi que le conte d'Armeignach mettoit gens d^armes sus et ensemble, si commença à penser et à buisier , car iP fut * moult ymaginatif. Bien avoit ouy dire , ainsi que paroles volent de Tun à l'autre , que ceste assamblée se ordonnoit pour aler en Lombardie et sur les seigneurs de Milan , et pour ce que du temps passé luy et les prédicesseurs du conte d^Ârmeignach et ce conte meismes et son frère Bernard d'Armeignach s^estoient guerroies et herriés il ne sçavoit à quoy ils pensoient , ne se ceste chevauchie retoumeroit sur luy. Si ne voult pas estre despourveu, mais garny toutes ses forteresses de gens d^armes, et ^ se mist si au dessus de ^ ses besoingnes que, se on Teuist assailly , il fust aie au devant de puissance. Mais le conte
•-■ D'Eudin. — ^ DëUTrer . — •* Eatoit. — »■ Miat telle proTiaion en.
394 LE coiiTE d'armagnac
dArmeignach, ne son frère n'en avoient nulle voulenté, et vouloient bien tenir les trièves qui estoient entre euls et faire leur fait et emprise. Moult de chevalliers et d*escuiers bretons , gascoings et anglois estoient obligiés k servir le ' conte * d'Armeignach, qui, se il voulsist guerroier, ne contrarier le conte de Foix, ils euissent renonchié à son service et venus de grant voulenté servir le conte de Foix , tant estoit-il amé de toutes gens d*armes pour la prudence , la proesse et la largesse de luy ; car moult vertueus estoit.
Quant la duchesse de Thouraine fut infourmée que le conte d*Armeignach se préparoit et ordonnoit pour passer les monts et entrer en Lombardie à puissance de gens d'armes pour faire guerre au duc de Milan son père , et que le roy de France et ses oncles le duc de Berry et le duc de Boui^oingne se y consentoient pour nettoier le royaulme de France de ces routtes et pillars dont tout le royaulme estoit moult grevé et ^ traveillié * , si ne voult point mettre ces nouvelles en nonchalloir et oubly mais rescripvy devers son père le duc de Milan à celle fin que il fuist sur sa garde. Le duc de Milan estoit jà tout advisé et bien infourmé de ces besongnes et se pourvéoit grandement de gens d*armes tout partout là où il les povoit avoir, et raffreschy ses cités, villes et chasteaulx de pourvéances et de vivres, et se tenoit tout asseuré qu'il auroit la guerre * aux Franchois *.
Environ la moyenne du mois de mars furent ces gens d armes et ces routes assamblées et amassées la greigneur partie en la marche d'Avignon, et' pourprendoient • la rivière du Rosne mouvant de Lyon-sur- le Rosne jusques en Avignon , et se trouvèrent biei) en nombre jusques à quinze mil chevaulx, et passoient au travers du Rosne 1& où le plus
•-• Jeune conte Jehan. — •^ Outi*tgô à la fois. — •^ Du conte d'Armignach ainai qa'U leust. — '"* Comprendoient.
aise ils povoient passer, et si tost que ils estoient oultre, ils se trouvoient en la dauffiné de Vienne , et si se logoient ens es villes et sur les champs, et les autres passoient oultre pour mieulx avoir le passage des destroits et des montaignes qui sont moult obscures et périlleuses à passer aux hommes et aux chevaulx.
Le conte d'Armeignach et son frère et aucuns chevalliers de leur aliance vindrent veoir celluy qui se nommoit pape Clément ens ou palais d* Avignon et les cardinauls , et se oflTrirent à servir ce pape et TÉglise encontre ces ^ tirans * lombars ; et de ces offres leur sceut-on bon gré, et en furent moult remerchiés. Et , quant ils eurent esté huit jours en Avignon, et que moult de leurs routes furent passées oultre, ils prindrent congié à ce pape Clément et à ses cardinaulx et se ordonnèrent ^ à sieuvir leurs gens.
Là se départirent les deux frères Fun de Tautre , le conte d*Armeignach * et messire Bernard ; et dist ainsi le conte : « Beau frère, vous retournerés à Comminges et en Ermi- « gnach, et garderés nostre héritage de Comminges et d'Er- « mignach ; car encoires ne sont pas tous les fors délivrés, « ne acquittés. Velà celluy de Lourde que messire Pierre 0 Ernault tient en garnison de par le roy d'Angleterre, et « aussi la garnison de Bouteville que messire Jehan de « Grailly tient, qui fut fils au captai de Beuf , et tous foisff sois. Et quoyque pour le présent nous ayons au conte de « Foix triôves, il est cruel et ^ cautelleus • chevallier, et ne f povons savoir à quoy il pense ; ne nostre terre ne puet « nullement demeurer desgamie , et, pour ces estas que je « vous remonstre, vous retournerés. Moult souvent orrés- « vous nouvelles de moy, et ^ je • de vous. »
'-* Traistres. — 'Et appareillèrent. — * Messire Jehan. — •" Chaud.. Auster. — '• Moi.
S96 LB COMTB D ARIUGIUC
Bernard d*Anneignach se accorda assés iégièrement à ceste ordonnance , car elle lay sembla bonne et moult bien advisée ; et aussi il n^avoit point trop grant afibction de aler en Lombardie. Ëncoires à son département Iny dist son frère : o Bernard , tous retoumerés par devers nostre « cousin Raymon de Thouraine, qui se tient icy en la conté « de ^ Venissin *, terre de pape , et moult la guerroie et « ' traveille ^, et si a sa ' parente * espousée la fille au « prince d*Orenge. Si luy priés de par .moy et de par vous, « car j'en suis requis du^pape Clément, que il s*ordonne « pour venir avec moy en ce voyage , et le feray mon com- « pagnon en toutes choses , et que il soit tout certain qua « je le sourattendray en la cité de Gap séant entre les plus ff aspres montaignes. » Messire Bernard d*Armeignach respondy au conte son frère et luy dist que le message/ feroit-il voulentiers et de bon cuer au plaisir de Dieu *•
Si se départirent Tun de Tautre les deux frères à ceste parole, eulx estans ' sur les champs ; mais ce fut à telle heure que oncques puis ne veirent Tun Tautre, comme assés tost vous sera en ce livre plus au long déclairé. Le conte d*Armeignach print le chemin des montaignes pour aler vers Gap et en la terre ^^ des Gavons ", et son frère s en vint ens es ou chastel de Boulongne où messire Raymon de Thou* raine se tenoit , lequel rechupt son cousin si lyement que il pot. Messire Bernard d*Armeignach luy remonstra tout Taffaire duquel il estoit chargié de par son frère, très-sagement et doulcement à celle fin que il y euist plus grande inclination. Raymon de Thouraine en respondy et dist ainsi ^* : « Beau cousin, avant que vostre frère soit entré en Lombar- « die trop avant et que il ait assiégié chastel , ne ville , il
••• VenetM. — »^* Hériê. — " Coutine. — '^ Sa feroit. — • Ensemble. — '*^* QsTres. — ** Par telle maaiére.
m LOmAMB. S97
« pourra bien advenir que je le sieuvray , mais il est encoi- <r res assés ^ tempre ' pour moy et mes gens mettre au (c chemin. Si me rescripra mon cousiin vostre frère de ses nouvelles , et * contre ce ^ may je le sieuvray ; car là en dedens je pense bien avoir fin de guerre à mon oncle ce pape d'Avignon et aux cardinaulx qui ne me veulent faire nul droit et me retiennent de force tout ce que mon oncle pape Grégoire me donna et ordonna. Ils me cuident lasser par moy faire excommunier , mais non feront. Ils prient chevalliers et escuiers et tes absolvent de peine et de coulpe pour moy guerroier ; mais ils n'en ont nul talent. J'auroye plus de gens d'armes pour mil florins que ils n'auroient pour toutes les absolutions que ils pourroient faire et donner en sept ans. » — « Beau cousin, respondy Bernard, vous dittes vérité. Tenés vostre ^ prommesse ^, car je ne vous vueil ^ autrement conseillier , et tout ainsi que vousm*avésrespondu, j'en rescripray à mon frère •. » — « Dieux y ait part ! » respondy Raymon de Thouraine. Ainsi furent-ils ung jour ensemble ou chastel de Boulongne , et puis au second jour Bernard d'Armeignach se départy et passa le Rosne au Pont-Saint-Esperit et retourna en Quaoursin et en Rouergue par les montaignes , et fis{ tant par ses journées que il vint là où il vouloit estre , et laissa son frère convenir de ceste guerre encontre le seigneur de Milan '. Et '^ avant ^^ que il se départesist du Pont-Saint-Esperit, ainsi que cy dessus est dit, il rescripvy unes lettres au conte d'Ermignach son frère, ens es quelles estoit contenue toute la response telle que messire Raymon de Thouraine ^' avoit respondu, et rechupt le dit conte
•.• Toit. — •-* Environ ce mois de. — •-• Propos. — 'En aucune msnière. — 'Le conte d*Armignach. — 'Le conte de Vertus. — •'■" Quant il conyint. — •• Son conain.
298 LE COMTE d'aRM AGRAC
les lettres sur le chemin en alant vers la cité de Gap. II les lisy, et, quant il vey le contenu, si passa oultre et n*en âst pas trop grant compte.
Nous parlerons du jeune conte Jehan d*Ârmeignach et conclurons tout son fait avant que nous entendons à autre chose proposer ^ , et dirons ainsi que la bonne amour et affection très-grande que il avoit à conforter sa serour et son serourge que le conte de VertuB qui se nommoit duc de Milan désheritoit frauduleusement et sans nul title de raison, le menoient joieusement en la marche * de ^ Lombardie , et ceste armée et chevauchie que le conte d*Armeignach faisoit, avoit deux raisons moult belles qui toutes se enclinoient à bien et à droitture. La première estoit que de ces routes et compaignies que il mettoit hors du royaulme de France , celluy royaulme en estoit trop grandement nettoyé et les pays asseurés où tels manières de gens et de pillars avoient demeuré et conversé. La seconde raison estoit telle que pour aidier sa sereur dont il avoit grant pitié de ce que on luy ostoit * et à son mary son héritaige et ce dont ils dévoient vivre et tenir leur estât , et sur ceste intention en tout bien faisant ceste chevauchie estoit emprise. Et disoienf les compaignons des routes : « Chevauchons lyement sur ces Lomf bars. Nous avons bon capitaine et * juste querelle : si en « vauldra nostre guerre trop grandement mieulx, et en sera « plus belle. £t aussi nous alons ens ou meilleur pays du « monde. Si sont Lombars de leur nature couars et riches, « car Lombardie rechoit de tous costés toute * la greisse ^ 0 du monde. Nous y ferons nostre prouffit , chascun de « nous qui sommes capitaines, tellement que nous retourne- « rons si riches que nous n aurons jamais que faire de
• N« dire autre matière. — •■• De Piémont en. — * Et tolloit. — * Bonne et. — *-' Largesse.
« * guerroier *. » Ainsi se devisoient les compaignons l'un à Tautre , et quant ils trouvoient une grasse marche, ils s'i boutoient et séjoumoient ung temps pour mieulx ^ aaisier ^
* euls et leurs chevaulx *.
Pour ce temps dont je vous parle , cîe bon aventureux chevallier d'Angleterre, c'est assavoir messire Jehan Haccoude, se tenoit en la marche de Flourence , et guerroioit les Flourentins pour la cause du pape Boniface qui ' se tenoit à Romme ; car ils estoient très-grandement rebelles à toutes ses ordonnances et mandements, et aussi estoient les Pérousins. Si se advisa le conte d'Armeignach, que se il povoit avoir en son ayde le chevallier anglois ', pour tant que il estoit moult vaillans homs ® en armes et bien séant en ses besoingnes , sa guerre en seroit plus belle. Si rescripvy , entandis que il se tenoit en la cité de *® Graindo " sur là frontière de Piémond , espécialles lettres à luy , en luy signiffiant tout son estât et quelle cause le mouvoit de faire , guerre au seigneur de Milan, lesquelles moult espécialement furent dittées et ordonnées et escriptes toutes entières et séellées et tantost envoyées et apportées par homme prudent " et qui " bien en fist son devoir, ** à ** messire Jehan Haccoude qui se tenoit en la marche de Flourence et ayoit route de bien deux mil combatans. Il receut les lettres du conte d'Armeignach et les lisi tout au long ou fist lire ; et quant il eut tout entendu la substance de la matière, il fut tout resjouy et dist en respondant que, sa guerre achevée, il n entendroit jamais à autre chose, si seroit venu en la compaigniedu conte d'Armeignach. L escuier *• qui les lettres avoit appor-
*-" Avoir guerre contre nuUuj. — •■' Ajdier. — • Et rafreschir. —
• PareiUement. — ^ Eatoit et. — • Messire Jehan Haccoude. — • Et de haulte entreprise. — *••" Granido. — *■ Et sage. — •* MÔult. — **-" Envers. — •• Dudit conte.
S08 LB COni ft'ABMAiGIIAC
tées, qui estoit homme dlioimeur, respondy et dist : « Sire, « TOUS parlés bien et à point ; et vostre bonne voulenté, ainsi <f que présœtement vous le dittes , voeulliés-le rescripre « à monseigneur M si en sera mieulx certifié. » — « Vou- « lentiers , respondy messire Jehan Haccoude, et c'est rai- « son ou cas que ma voulenté et plaisance est de lÀ aler. » Si escripyy le dit chevallier ' deux ou trois jours après, et , les lettres escriptes et séeUées, il les bailla à celluy que le conte d*Ârmeignach avoit là envoie. Si se mist celluy escuyer au retour et flst tant par' ses journées et par son exploit que il retourna arrière devers son seigneur , et le trouva en la marche de Pignerol, et là avoit traittiés moult grans dentre luy et le marquis de Saluce, et se devoit le dit marquis alyer aveuc luy pour faire sa guerre plus forte contre le ' conte de Vertus.
Des nouvelles que Tescuier du conte d*Ârmeignach rapporta, qui retoumoit de messire Jehan Haccoude, et des lettres et des paroles qui dedens estoiœt escriptes, fut grandement resjouy le conte d*Ârmeignach, et bien dist que en celle saison il feroit une ^ bonne ' forte guerre au seigneur de Milan et telle que, se il plaisoit à Dieu, il le mettroit à raison, ou il * demourroit ^ en la peine.
Le conte d*Armeignach, ad ce que vous povés entendre et oyr, avoit moult grant affection de aidier sa sereur, et ad ce pitié le movoit. Quant ces gens d'armes orent passé tous les destroits des montaignes , et ils se trouvèrent en ce bel et plain pays de Piémond vers Thurin et là environ, si furent * tous * au large, et commencièrent à courir et à faire moult de desrois aux villages qui ne se povoient tenir contre euls. Et s*en vint le conte d'Armeignach mettre le siège devant
' L6 conta d*Armigmieh. — ' Aagloia. — ' Doc de Mikn. — •.• M oQlt. — • ' Moontttt — •-• Tout.
KN LOMBAEDR. 301
Ast-en-Piémond , et avoit intention de lÀ attendre messire Jehan Haccoude. Poorvéances leur venoient de tous lés, et aussi les compaignons raenchonnoient petis fors et chasteaulx à vivres, et leur estoient, tant que pour avoir vivres et pourvéances, le pays de Pignerol et la terre au marquis de Saluce et la terre au marquis de Montferrat toutes ouvertes et appareillies pour avoir vivres et toutes choses nécessaires pour euls et pour leurs chevaulx , et si leur en venoit grant plenté de la DaufSné et de la conté de Savoie. Et s'enclinoient moult de bonnes gens à bien faire à ce conte d'Armeignach pour tant que ils sentoient que il avoit bonne querelle et juste, et que celluy conte de Vertus avoit fait morir son oncle messire Barnabe par envie et mauvaistié, et pour remettre la seigneurie de Lombardie en ^ une ', et déshiretoit ses cousins germains , dont plusieurs grans seigneurs, ' quoyque point ne s*en meussent ^, avoient grant pitié.
Endementiers que le conte d'Armeignach tenoit son siège devant la cité d'Âst-en-Piémond, luy vindrent nouvelles de messire Jehan Haccoude, dont il fut tout resjouy, et disoient ces nouvelles que certainement les Flourentins estoient venus à merchy au pape , et ^ autrement * bien les Pérousins ; et devoit recepvoir le dit messire Jehan Haccoude soixante mil flourins pour luy et pour ses compaignons , et, ces flourins payés, receus et départis lÀ où ils devroient aler , il se mettroit au chemin à tout cinq cens lances et mil brigans de pié, et venroit toute la firontiôre de la riviôre de Oennes, et trouveroiœt-il et ses gens bien ^ voye * , voulsissent ou non ses ennemis, pour venir là où le conte d'Armeignach estoit. Ces nouvelles resjouirent grandement le conte d'Armeignach et
* * Son héritage. — *^ Non obttant qae point n*en parlassent. — r ** Anaty. — '•• Paaiagee.
303 LE coirrB d armagiuc
toutes ses gens ; car l'ayde et le confort de messire Jehan Haccoude leur estoit moult plaisant.
Or fut * advisé * ou conseil du conte d'Armeignach que il se départiroit de là où il et ses gens se tenoient, et vendroient mettre le siège devant une bonne cité et grosse qui s'appelle Alexandrie et siet à rentrée de Lombardie, et quant ils le auroient prinse, ils s'en vendroient devant Verseil qui est aussi bonne cité et belle. Ainsi fut mis le siège du conte d'Armeignach et ses gens par devant la cité de Alexandrie qui siet en bel et bon pays et plain au département de Piémond et à lentrée de Lombardie et le chemin pour aler sur la rivière de Gennes , et avoient ces gens d^armes passé la rivière de Thésin , et se logièrent à leur aise et tout au large ; car il y a beau pays et bon là environ.
Messire Galléas , sire de Milan et conte de Vertus , se tenoit en * la cité de * Pavie et avoit tous les jours nouvelles du convenant de ses ennemis, mais de une chose s'esmerveilloit, où le conte d*Armeignach povoit prendre , ne où prins avoit la finance pour payer et assouvir tant de gens d*armes que il avoit mis en son pays ; mais on luy disoit , quant il en parloit à son conseil : « Sire , ce sont gens de routes et « de compaignies qui ne demandent que à gaignier et che- « vauchier après Taventure. Ils ont conversé ung long' « temps ou royaulme de France et prins fors , tenu garni - « sons et * traveillié * le pays en guerroiant les contrées « voisines de alentour où ils se tenoient , et n en povoit-on « avoir nulle délivrance. Or est ainsi advenu que le duc de « Berry et le dauâ^ d'Auvergne , ausquels ils portoient « grans dommages et contraires (car ils se tenoient, malgré « que ils en euissçnt, ou meilleur et plus bel de leurs héri- « tages et leur faisoient guerre) , si ont traittiè et fait trait-
*.• ËxAmioé. — • • Une TiUe que on appeloit. — *"* H^rié.
a lier par devers euls le conte d'Armeignach pour tant que « il s offroit au roy de France et aux dessus nommés de « venir en ces pays pour vous faire guerre. Si les a ' mis « hors des fors que ils tenoient , par force d'argent que ils « ont eu, et parmy tant le roy de France et tous ceulx qui « cause avoient de euls guerroier , les ont absols et clamés « quittes de tous leurs meffais. Par ordonnance et conve- « nance à leur département ils prommirent à servir le « conte d'Armeignach à leur povoir en faisant sa guerre , a et tout ce que conquerre pourront , ce sera leur ; ils ne tt demandent autres gaiges. Et tel se nomme homme d'artt mes en celle compaignie et est à cinq ou à six chevaulx , « qui en son pays yroit tout de pié et y seroit ung povre u homme. Pour tant se aventurent-ils légièrement. Si est « une aventure très-grande et ung péril de euls combatre , « car la greigneur partie sont tous hommes de fait. Et le (( meilleur et le plus bon conseil que on vous peuist donner, « c'est que vous faittes bien garder vos cités et vos bonnes « villes; car elles sont fortes et bien pourveues, et ils n'ont <f point d'artillerie, d'engiens , ne d atoumement d'assault , a dont on doye tenir compte. Ils vendront bien aux barrières <c de vos cités et bonnes villes lanchier et escarmuchier et faire <c aucunes appertises d*armes ; mais autre chose ils n'en emportt teront, ne autre dommage vous n y aurés, ainsi que il est <f apparant. Ils ont jà esté en ce pays plus de deux mois , <c mais ils n ont encoires prins, ne conquesté tant seulement tt ung petit fort. Si les laissiés aler et venir sans euls com* « batre. Us se tanneront et enfin se dégasteront de guer- « roier , mais que point ne soient combatus , et quant ils « auront essillié tout le plat pays, ils n'auront de quoy vivre. « Si les convendra retourner par famine oultre les mons ,
' Par ce moyen.
304 LE COIITB d'àrmaoiuc
« 86 autre fortune ou maie adventure ne leur court sus plus prochaine. Et est bon que les gens d*armes que vous tenés en souldées et en garnisons , soient tousjours trouvés ensemble , par quoy ils puissent aidier et oonfortor Tun Tautre et conseiUier ainsi que il leur ^ besongne '. Et envoyés eus ôs cités et chasteaulx l où vos ennemis metteront et tenront si^ , par quoy les lieux dessus dis seront aidiés et par euls deffendus ; car les hommes manans eus es cités et bonnes villes ne sont point usés, ne accoustumés de guerroier aux assauls , ne aux deffensas , ainsi comme sont gens d*armes , chevalliers et eecniers qui en sont iais et nourris. Si envoies vostre ' bachelerie * dedens Alexandrie : vous y aurés double prouflSt. Vostre cité en sera gardée et deffendue aux assauls qulls font et feront , et si vous en aymeront vos gens mieulx, lorsque ils verront que vous les aiderés et conforterés ; et à tout oe faire vous estes tenu ou cas que sur euls vous dominés et que ils vous payent cens et rentes et encoires subsides et aydes que vous prendés à la fois sur euls. Vos ennemis ne pèvent estre si fors sur les champs devant la cité d'Alexandrie que ils la puissent toute enclorre , ne environner , que gens d*armes l envoies de par vous ne puissent malgré euls firanchement entrer en la ville ; mais le plus secrètemœt qu'ils y pèvent entrer, c'est le mieulx. Et quant * ceulx * d'Alexandrie se trouveront et verront rafOreschis de vos gens d'armes, ils en seront de meilleur courage eien plus grant amour devers vous , et aveuc ce esteront de leurs cuers maies pensées et oppinions ancanes ou traittiés ^ senestres *, que ils poorroient avoir envers vos ennemis. »
V* Fait iD6fti«r. — *^ CheraUm. » "^ Lm bomiM g«iii de U nU«. — *^8imttrM.
A ce conseil que on luy donna, se accorda le seigneur de Milan , et furent tantost et sans délay remis ensemble chevalliers et escuiers et toutes gens d*armes qui se tenoient à luy et à ses ^ souldées ', et se trouvèrent bien cinq cens lances quant ils se furent tous rassamblés. Si en fut chief gouverneur et meneur ung anchien chevallier qui s*appelloit messire Jaques de la Verme bien usé et accoustumé d*armes ; et chevauchiôrent à la couverte le pays et s*en vindrent bouter sur le soir en Alexandrie, et là estoient retrais en leurs logis toutes les gens d*armes qui ce jour avoient assailly et escarmuchié à la barrière ; car ils ne vouloient, ne povoient estre oiseux.
De la venue de Tanchien chevallier messire Jaques de le Verme et de ses compaignons d*armes furent grandement resjouysceulx de la cité d'Alexandrie, et à très-bonne cause ; car pour ce que le conte d'Armeignach ne cuidoit, ne avoit veu nulles gens d*armes en pays par trois jours entiers, continuellement avoient esté les assauls et les envahies aux barrières de la cité, et si bien s'estoient deffendus ce peu de gens qui dedens estoient, que leurs ennemis n'y avoient rien •gaignié \
Quant messire Jaques de la Verme fut à tout sa route sur le soir venu et entré en la cité d'Alexandrie et il se fut trais k hostel et toutes ses gens aussi par Tordonnance de ceulx qui les dévoient logier et il se fut rafreschy, voirs est que cils qui avoient la ville à garder et à gouverner, le vindrent tantost veir et ^ conjouir * pour sa venue en son hostel. Adont il leur demanda de Testât de la ville et la manière et le convenant de leurs ennemis pour avoir conseil et advis sur ce. Les plus sages et mieulx ^ enparlés * en respondirent et dirent : « Sire, durant que le conte d'Armeignach a esté cy-
•*• Gaiges. — *-* Conqaest^. — •^ Festoyer. — *-• Parlans.