‹ Œuvres de FroissartChapitre 53 sur 75 · DE LOUIS DE BLOIS · texte numérisé non relu

DE LOUIS DE BLOIS

Marie en cel an vesves. Bonne Taisnée estoit ' contasse * do Savoie ; mais son mary le jeune conte de Savoie que on claymoit Âmé, moru en cel an assés merveilleusement, dont depuis il fut grant question , et en vouloit-on amettre messire Othe de Grantson, et en fut souspechonné et Ten convint widier la conté de Savoie, Fempire d'Alemaigne et le royaulme de France et en aler ent demourer en Angleterre.

En celle saison dévia aussi le noble et gentil conte de Fois assés merveilleusement : je vous diray et recorderay par quelle incidense.

Vérité est que de tous les esbanois de ce monde souverainement il amoit le déduit des chiens , et de ce il estoit très-bien pourveu , car tousjours en avoit-il à sa • délivrance ^ plus de * quinze • cens.

Le conte de Fois dont je parle, estoit ung jour en Berne en la marche de Orthais et aie jouer , esbatre et chasser ens ôs bois de Sauveterre sur le chemin de Pampelune en Navarre, et avoit, le jour que il ' dévia ' , toute la matinée chacié jusques à haulte nonne après ung ours , lequel ours fut prins. La prinse de Tours veue et la curée faitte, jà estoit basse nonne. Si demanda à ceulx qui estoient delés luy

• où "on avoit appareillié le disner. On luy respondy : a Al'os- « pitalde" Rion "à deux petites lieues d'Orthais. » — a Bien,

• dist-il, alons là disner, et puis en yrons et chevaucherons « sur le soir à la frescheore vers Orthais. » Tout ainsi comme il fut dit , il fut fait. Ils s*en vindrent tout le pas chevauchant au village dessus nommé. Le conte de Fois descendy à lostel et ses gens aussi descendirent ; il entra en sa cham-

*-• Duchesse. — * * Plaisance. — " Seize. — '• Mourut. — •-•• Quelle part. — •*" Erion.

bre et la trouva toute jonchie * de verdure fresce et nouvelle et les parrois d'environ toutes couvertes de vers rainsseaulx pour faire plus frecs et plus odourant ; car le temps et Tair au dehors estoit * malement ' chault, ainsi comme il est ou mois de ^ hernu ^. Quant il se senty en celle cham* bre fresce et nouvelle, il dist : o Celle verdeur me ùit grant

• bien, car ce jour a esté asprement chault. » Bt là se assist sur ung siège et * gengla ^ ung petit à messire Espaing de Lyon et devisoit des chiens lesquels avoient mieulx couru. Ainsi, comme il parloit et devisoit, entrèrent en la chambre messire Yewain , son âls bastard , et messire Pierfe de Cabestain , et jà estoient les tables couvertes en la chambre meismes. Âdont demanda-il de Teaue pour laver. Deux escuiers saillirent avant , c*est-assavoir Raymonnet de Copanne et Lancelot Lane ; et Emaudon d*Espaigne prist le bachin d'argent, et ung autre chevallier, qui s*appelloit messire Thiebault , prist la " tueille *. Il se leva du siège et tendi les mains avant pour laver. Si trestost que Teaue descendi froide sur ses '® dois que il avoit beaulx, longs et drois, le vyaire luy paly, le cuer luy tressailiy, les pies luy ^' faillirent '', et chëy là sur le siège tourné en disant : « Je

• suis mort ! Sire, vray Dieu , merchy ! » Oncques plus ne parla, mais il ne '' dévia *^ pas si trestost et entra en paynnes et transses.

Les chevalliers qui là estoient tous esbahis et son fils le prindrent entre leurs bras moult doulcement et le portèrent sur ung lit et le couchèrent et couvrirent et cuidiôrent que il euist eu seulement une '' faulte ^^. Les deux escuiers qui Teaue avoient apporté, à celle fin que on ne pensast que ils

• Et pleine. — " MerveiUeusement. — *-• May. — ^^ Dema. — •^ Nappe, — *• Maina et ses. — "•" Tressaillirent aussi. — "•* Mourut. — «^^ DdfQuate.

Teuissent empoisonné , vindrent au bachin et au lavoir, et dirent ainsi : « Vescy leaue. En la présence de vous , nous « en avons fait Tassay. De rechief encoires le voulons-nous « faire. » Et là firent tant que tous s'en contentèrent. On lui mist à la bouche pain levé et espices et toutes choses confortatives, mais tout ce riens ne luy valu ; car en mains de demy heure il fut mort et rendi âme moult doulcement. Dieu par sa grâce luy soit miséricors ! Vous devés savoir que tous ceulx qui là estoient, furent moult esbahis et courrouchiés oultre mesure , et fermèrent la chambre bien et estroittement à la fin que ceulx de l'ostel ne seuissent point si tost Taventure, ne la mort du gentil conte.

Les chevalliers qui là estoient , regardèrent sur messire Yewain son fils qui plouroit et lamentoit en détordant ses poings. Ils lui dirent : o Yewain, c'est fait. Vous avés perdu « vostre seigneur de père. Nous savons bien que il vous

• aymoit sur * toute rien *. Délivrés-vous , montés à cheval 0 et ^ chevauchiés ^ à Orthais. .Mettés-yous en saisine du « chastel et du trésor qui dedens est , avant que nuls y a viègne, ne que la mort de monseigneur soit sceue. »

Messire Yewain s'enclina à ces paroles et dist : • Sei-^

• gneurs, grant merchis ; vous me faittes courtoisie, laquelle « je * recongnoistray • encoires ; mais bailliés-moy ^ vrayes

• enseignes de monseigneur mon père , car autrement et

• sans icelles je nentreroie point ou chastel d'Orthais. d — « Vous dittes vérité , respondirent-ils , prendés-les. » Il les prist , et estoient les enseignes telles , car c'estoit ung anel d or que le conte portoit en son doy et ung petit coutelet dont à la fois il tailloit à sa table. Telles estoient les vrayes enseignes que le portier du chastel d'Orthaix congnoissoit et nulles autres ; car sans celles monstrer le portier n'euist jamais ouvert la porte.

Tous. — *•* Si allés. — •* Remëriraj... Desserriraj. — ' Les.

Messire Yewain de Fois se dëparty de Tospital de ' Ryon*, luy * troisième * tant seulement , et chevaucha * quoiteusement * et vint à Orthais , en laquelle ville on ne scavoit en* coires nulles nouvelles de la mort du conte son père. Û passa tout au long de la ville sans riens dire , ne nuls ne ^ pensoit " sur luy. Si s*en vint au chastel et appella le por^ tier. Le portier respondy : « Que vous plaist , messire f Yewain t Ot est monseigneur ?» — • Il est à Tospital « f respondy le chevallier et me envoie icy quérir oertainet f choses qui sont en sa chambre, et puis retoumeray vers f luy, et affin que tu m en croyes de vérité, vecy les enseit gnes de son anel et de son couteL » Le portier ouvry une fenestre et vey les enseignes. Si les recongneut bien le portier , car autrefibis les avoit veues. Si ouvry le guichet de la porte, et entrèrent luy et ung autre, et * le vallet garda *• les chevaulx ou mena vers Festable.

Quant messire Yewain fut dedens , il dist au portier : c Ferme la porte. » Il la ferma, et quant il Feut fermée , messire Yewain saisi les clefs et dist au portier : • Tu es f mort, se tu " sonnes mot ''. » Le portier fut tout esbahy et dist : € Pourquoy , sire Yewain ? • — t Pour ce, dist-41, f que monseigneur mon père est aujourd'hui ** dévyé " , et

• je vueil estre audessus de son trésor avant que nuls y viè-

• gne. 1 Le portier obéy , car faire luy convenoit , et si avoit aussi chier " ung ^* bien '^ pour messire Yewain que pour ung autre.

Messire Yewain scavoit bien ou près où le trésor du conte son père estoit et reposoit. Si se traist celle part , et estoit

•'• Erron. — *^ QoAtnème. — '• RaJernesL. Hattîremeat, — '-• IXiobtoit. — •^•^ Ua TâlleU gardèrent, — "•• Ne m'obéia. — •» •• Mort.. TrwpMié.— ••-" .\utml et pins le tréwr. — •^«' PnMdIft oa plus.

en une tour grosse et forte où il y avoit trois paires de fors huis barrés et ferrés au devant, et tous les convenoit ouvrir de diverses clefs , avant que ou y peuist venir, lesquelles clefs il ne trouva point ^ appareilliement ', car elles estoient en ung coffret long tout de fin achier et estoit fermé de une petite clef d achier, et celle clef portoit lé conte Gaston BUT luy , quant il chevauchoit et ' partoit ^ hors d'Orthais , et fut trouvée à ung juppon de soye pendant , lequel il avoit vestu dessus sa chemise, puis que messire Yewain fut départy ; et quant elle fut trouvée des chevalliers qui estoient en la chambre à Tospital de Rion, qui gardoient le corps du conte de Fois, moult sesmerveilloient de quoy, ne & quoy celle petite clef povoit servir.

Âdont dist le chappellain du conte qui là estoit , nommé messire Nicole de TEscale, qui savoit les secrôs du conte, car il estoit bien en sa grâce, et * quant • il estoit aie à son trésor, il y ^ menoit * son chappellain et non autruy : si dist ainsi , quant il vey la clef : « Messire Yewain perdera • sa « voye *®, car sans celle clef-cy il ne puet entrer ou trésor ; c car elle defierme ung petit coffret d*achier où toutes les a clefs du trésor sont. » Or furent les chevalliers tous courrouchiés et dirent à messire Nicole : « Portés-la luy et a vous ferés bien. Il vault " mieulx que le chevallier soit au a dessus du trésor que nul autre ; il le vault, et son père, a que Dieu pardoinst , Tamoit moult. » Respondy le chappellain : • Puisque vous le me conseiUiés, je le feray. »

Tantost le chappellain monta à cheval. Si prist la clef et se mist au chemin pour venir vers Orthais , et messire Yewain qui estoit ou chastel d'Orthais , fut " moult ensonnyé " de quérir les clefs, et si ne les povoit trouver, et si ne sça-

•-• Appareillies.. Promptement. — ■-• Widoit. — ** Les jours que. — '-• Avoit mené. — •*• Son temps.. Sa peine. — '• Trop. —

•t-IB

Tout pensif.

voit viser voye , ne tour , comment il pourroit rompre les serrures des huys do la tour, car elles estoient trop fortes , et si n*avoit point les instrumens appareilliés pour ce faire. Entrons que il estoit en ^ ce party * et que le chappellain venoit pour adrechier messire Yewain , nouvelles furent sceues à Orthais , ne sçay par quelle inspiration ou par femme ou par varlet venant de lospital de Rion, que le conta de Foix leur seigneur estoit mort. Ces nouvelles furent à tous moult dures , car le conte estoit grandement amé de toutes gens. Toute la ville s*esmut, et s*en vindrent les hommes au souverain quarrefour et là commenciôrent & parler Tun ft l'autre, et dirent les aucuns qui avoient veu passer messire Yewain tout seulet : • Nous avons veu venir et passer parc my la ville et aler vers le chastel messire Yewain , et c monstroit bien & son semblant que il estoit trop courroua chié. » Dont respondirent les autres : • Sans faulte il y c a advenu aucune chose , car il n avoit point ' par usage ^ a de chevaulchier devant sans son père. » Ainsi que les hommes de Orthais se assambloient et se tenoient à ce quarrefour et murmuroient , vecy venir le chappellain du conte et cheoir droit en leurs mains. Pour oyr des nouvelles, ils Fencloïrent et luy demandèrent : a Messire Nicolle » « comment va de monseigneur ? On dist que il est mort. « Est-ce vérité ?» — « Nennil, dist le chappelain , mais il • est ^ moult dehaitié *, et je vieng devant pour faire admi- « nistrer aucune chose bonne pour sa santé, et puis retour- « neray devers luy. » Sur ces paroles il passa oultre et vint au chastel et fist tant que il fut dedens, dont messire Yewain eut grant joye et non sans cause, et par espëcial, quant il sceut que il luy apportoit la clef sans laquelle il ne povoît entrer en la tour du trésor.

^-^ Ces termes. — ^ D'usage. — ** Bien fort malade.

Or vous diray que firent les hommes de la ville d'Orthais. Us entrèrent en trop grande souspechon du conte et dirent ainsi entr'euls : <f II est toute nuit , et si n oons nulles cer« a taines nouvelles de monseigneur, ne de maistre d'ostel, ne c de ders , ne des officiers ; et si sont entrés ou chastel « messire Yewain et le chappellain messire Nicolle qui « * sçavoit moult de ses secrets *. Mettons gardes sur le chasc tel pour ceste nuit, et demain nous orrons autres nouvel- « les, mais envolons secrètement jusques à Tospital de Rion « pour savoir comment la chose va ; car nous sçavons bien « que la greigneur partie du trésor de monseigneur est en « cestuy chastel , et , se il estoit robe, ne osté par aucune a fraude , nous en serions coulpables et en recepverions « blasme et dommage. Si ne devons pas ygnorer tel chose. » — a C'est vérité , » respondirent les autres qui tindrent ce conseil & bon.

Evous incontinent les hommes d'Orthais esveilliés, et s'en alèrent vers le chastel et s'assamblèrent tous en la place et envolèrent les souverains de la ville garder à toutes les portes affin que nuls n'y peust entrer, ne yssir sans congié. Et furent là toute la nuit jusques à l'endemain. Âdont fut la vérité toute clère sceue que le conte de Fois leur seigneur estoit mort et dévié. Lors veissiés grans cris , grans plours et grans plains de toutes gens, de femmes et d'enfians parmy la ville d'Orthais ; car ils avoient ce conte ' amé sur toute rien *. Celle nouvelle sceue de la mort du noble conte, ^ le guet se remforcha partout * , et furent tous les hommes de la ville en armes en la place devant le chastel.

Quant messire Yewain de Fois, qui dedens le chastel d'Orthais s'estoit enclos, vey l'ordonnance et la manière des gens

*•• Luy estoit moalt secrétaire. . — •* Moult amé. — •^ Ses gens se renforcèrent.

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de la ville , et que ils s^estoient apperceus et que jà ils savoient la vérité de la mort dli conte son père, si dist au chappellain en telle manière : « Messire Nicole , j*ay failly

• ^ à * mon entente. Je ne pourray partir, ne saillir de céans tf sans congié ; car ces hommes d*Orthaiâ sont ' de tout « advertis ^. Plus vient avant, et plus s*effbrchent de venir « en la place devant le ch&stel. II me fault humilier vers

• euls. Force n'y vault rien. » — « Vous dittes vérité ,

a respondi le chappelain ; vous conquerrés plus par doulces

c paroles que par dures. Aies et si parlés & euls et ' ouvres** c par conseil. »

Âdont s'en vint messire Yewain en une tour assés près de la porte , et y avoit une fenestre qui regardoit sur le pont et en la place où ces hommes se tenoient. En celle tour Ait nourrie et gardée, tant qu'elle se maria, madame Jehanne de Boulongne , qui depuis fut duchesse de Berry, sicomme il est escript et contenu ^ cy-derrière " en nostre histoire. Messire Yewain ouvry la fenestre de la tour, et puis parla et appella les hommes de la ville. Les plus notables se trayrent avant et se mirent sur le pont moult près de luy pour oyr et scavoir quel chose il vouloit dire. Il parla tout hault et dist ainsi : a 0 vous , bonnes gens d*Orthais , je scay bien c pourquoy vous estes icy assamblés : il y a cause. Si vous c prie chièrement de tant que vous avés amé monseigneur c mon père , que ne veulUés pas prendre en desplaisance, c ne en courrons , se je me suis avanchié d'estre venu prea mièrement prendre la saisine du chastel d*Orthais et du c meuble qui est dedens ; car je n y veul que tout bien sans c le efibrchier. Vous scavés que monseigneur mon père me « aymoit souverainement bien , ainsi comme son fils , et

••• En. — • AperçQs. — • De la mort de mon père. — " Faites. — »•• Cjr-derant.

euist voulentiers veu * que * il me peuist avoir fait son hiretier. Or est advenu que par le plaisir de Dieu il est de ce siècle trespassé sans avoir accomplj , ne £ait nulle ordonnance ; et me a laissié entre vous où je ay esté nourry et demeure , comme ung povre chevallier bastard du conte de Fois, se vous ne m'aidiés et conseilliés. Si vous prie pour Dieu et par pitié que vous y veuilliés regarder , et vous ferés bien et aumosne. Je vous ouvriray le chastel et entrerés dedens ; car contre vous je ne le vueil garder, deffendre, ne clorre. »

Lors respondirent les plus notables et dirent : a Messire Yewain, vous avés bien parlé et à point et tant qu*il nous souffist. Si vous disons que nous demourrons avec vous et delés vous. Et est nostre intention que ce chastel et les biens qui sont dedens, nous le garderons, et le vous aiderons à garder aveuc vous ; et, se le visconte de Chastelbon qui est vostre cousin et hiretier de ceste terre de Berne ' ou plus prochain * à monseigneur vostre père ^^ venoit avant pour Féritage calengier et les meubles, nous voulons bien savoir comment, et vous y garderons, aux parchons faire et à messire Gratien vostre frère, vostre droit très-grandement. Mais nous supposons que, quant le roy de France fut dernièrement à Thoulouse et monseigneur vostre père fut devers luy, que aucune chose en fut faitte, et de ses ordonnances et de ce savoir doit bien parler messire Rogier d'Espaigne vostre couàin. Nous escriprons par devers luy et luy signifierons la mort de monseigneur , et luy prierons que il viègne cy pour nous aidier à adreschier et conseillier de toutes choses, tant pour • Testât ^ de Berne et de Foix •, que pour les meu-

•-■ Moyen comment. — •"• Car c'est le plus prochain que monseigneur votre père eust. — * Parent, — •-' Les terres. — • Qui demonrent ou demoureroient en ruyne.

a blés, pour savoir quel chose on en fera, aussi pour Fobsè*

c que faire de monseigneur. Et tout ce que dit avons, nous

« le vous certifions et affermons à tenir bien et loyaul-

• ment. »

De ceste response se contempta grandement messire Yewain et deubt contenter ; car elle fut moult courtoise. Messire Yewain ouvry la porte du chastel d*Orthais. Ceulx y entrèrent , qui entrer y youldrent , et alôrent partout les Orthisiens. On y mist bonnes gardes et sonffisans.

En ce propre jour fut apporté & Orthais et mis en ung sarcos le conte Gaston de Fois. Tous, hommes, femmes et enffiuis , plouroient très-amèrement & rencontre du corps lors quant on l'apporta en la ville, et lamentoient et recordoient la vallandise de luy , sa noble vie, son puissant estât et gouvernement, son sens, sa prudence, sa proesse, sa grande largesse , la grant prospérité de paix où ils avoient vescu tout le temps que leur gentil et vertueux seigneur avoit r^é, car il n'estoit, ne n*avoit esté François , ne Anglois, qui le euist osé courrouchier. Là disoient toutes gens : • Ha ! « comment les choses nous reculeront ! Comment nos voic sins nous ^ traveilleront * ! Nous soûlions demeurer en « terre de paix et de franchise. Or demourrons-nous en « terre de misère et de subjection ; car nuls n'ira au devant « pour nous de nos besoingnes ; nuls ne les calengera, ne « défendra. Ha ! Gaston, beau fils, pourqnoy courrouças- « tes-vous ' vostre père ! Se vous nous fuissiés demouré, « qui si bel et si grant commencement aviés, ce nous fuLst « ores ung très-grant et seur reconfort ; mais nous vous

• avons perdu trop jeune, et vostre père nous a trop petit « duré, n estoit encoires ung ^ homme de soixante et trois « ans : ce n'estoit pas grant eage pour ung tel prince qui

, • • Oaerraieront.. Hérieront. — • Oncques, — * Jenne.

f estoit de bon corps et de grant voulenté et qui avoit tous • ses aises et ses ^ soulas '. Terre de Berne désolée et desc confortée , déshéritée et habandonnée de tant noble héri- « tier , que devenras-tu ? Tu n'aras jamais * le pareil « recouvrier * du gentil * conte Gaston de Fois. »

En celles lamentations et * plus grandes assés ^ fut apporté le corps du geatil conte dessus dit au long de la ville et par " huit • chevalliers tels que je vous nommeray. Le premier fut le visconte de Bruniquel , delés luy. Le second fut le seigneur de Copane. Le tiers fîit messire Rogier d'Espaigne et delés luy méssire Raymond Lane. Le '^ cinquième " fut messire Raymond de la Motte, delés luy le seigneur de Besach. Le septième fut messire Monnaud de Nouyalles, delés luy messire Richard de Saint-Jeorge. Là estoient derrière luy messire Yeuwain son fils bastard , le sire de Gérasse , le sire de Valentin , le sire de Baruge , le sire de Quéo et plus de soixante chevalliers de Berne, qui tantost furent venus à Tospital de Rion que les nouvelles furent sceues. Et fut apporté à vyaire descouvert, ainsi que je vous dy, à léglise des Gordeliers, et là fut widié et enbausmé , et mis en ung sarcus de plomb et laissié en cet estât , et bonnes gardes delés luy jusques au jour de son obsèque , et ardoient '* nuit et jour, sans cesser autour du corps, XXIIII gros chierges " tenus par XLVIII varlets , les XXIIII par jour et les autres XXIIII par nuit.

La mort du gentil conte Gaston de Fois fut tantost sceue en plusieurs lieux et pays , et plus de gens en furent courrouchiés que resjoys ; car en son temps il avoit fait tant de dons et de largesses que '^ sans ^' nombre, et pour ce estoit-il

«-• Souhaite. — »-• Le pareil. —•Et noble. — •-' Pleurs. — •• Sept. — *•-•* Sixième. — " Continuellement. — " Lesquels eatoient. — **-•• On n'en sçauroit dire le.

amé de tous œulx qui le congnoissoient. Meismement le pape Clément « quant il en sœut les vraies nouvelles » en fut moult courrouchié pour tant que il avoit rendu grant peine au mariage de sa cousine Jebanne de Boulongne , laquelle estoit ducesse de Berry. Pour ^ ces jours ' se tenoit révesque de Pamiers en Avignon ; car il ne se osoit tenir sur son bénéfice pour tant que le comte de Foix, quoyque ils fuissent de lignage , le avoit acueilly en hayne pour ce que cel évesque vouloit trop exaulchier ses juriditions et affoiblir celles du conte de Fois : si Tavoit-il fait évesque. Le pape le manda au palais , et quant il fut venu vers luy , il luy dist : • Évesque de Pamiers, vostre paix est faitte ; le conte « de Fois est mort. » De ces nouvelles fut Tévesque tout resjoy et se départy en briefs jours d'Avignon et retourna en la conté de Fois et sur son éveschié.

Les nouvelles vindrent en France vers le roy et son conseil comment le conte de Foix estoit mort. Par samblant le roy et son firère le duc de Thouraine en furent moult courrouchiés pour la yaillance de luy, et fut dit au roy et à son conseil : • Sire, la conté de Foix est vostre de droitte succession, puisque le conte de Fois est mort sans avoir hoir de sa char par léal mariage, ne nuls ne la vous peut débatre ; et aussi ceulx de la conté de Foix le tiennent et dient ainsi. Et encoires y a ung point qui grandement embelist vostre besongne. Vous avés preste sus la somme de cinquante mil firans. Si envoies saisir vostre gaige et le calengîés comme vostre bon héritage ; car ceulx du pays désirent & venir et estre en vostre main. C*est une moult belle terre et qui grandement vous vendra à point , car elle marchist au royaulme de Castelongne , et on ne scet du temps advenir, se vous aviés guerre au roy d'Arragon, la

C«Uuj tempi.

t conté de Foix vous seroit trop belle frontière , car U y a t de beaulx chasteaulx et des fors pour pourveir de gens . d'armes et y &ire bonnes garnisons. »

Le roy entendy à ces paroles et s*enclina à son conseil et dist : « On regarde qui on y pourra envoyer. » Et lors fut * r^ardé * qui on y envoieroit. Si fut advisé que on y envoieroit le seigneur de la Rivière pour tant que autreffois il y avoit esté et bien yestoit congneu,et aveuc luy Févesque de Noyon. Quant ces deux seigneurs sceurent que ils avoient celle légation, si se ordonnèrent et pourveirent grandement, et ne se départirent pas si tost ; et quant ils se mirent au chemin , si chevauchièrent-ils à petites journées et à grant loisir, et prindrent leur chemin par Avignon.

En ce tandis fat ' signifié au ^ seigneur de Chastelbon appelle le visconte, qui lors se tenoit ens ou royaulme d*Arragon, de la mort du conte de Fois son cousin. Si se mist à la voye et tant exploitta par ses journées que il vint en Berne et droit à Orthais. Geulx de la ville luy firent assés bonne chière, mais encoires ne lé receurent-ils point à seigneur, et dirent que ils n*estoient pas tout le pays et que il convenoit les ^ nobles ^ et les prélats et les hommes des bonnes villes mettre ensemble et avoir conseil comment ce se ^ pourroit faire ^ ; car la seignourie de Berne est une terre telle qu'elle se tient de soy-meismes noble et finance , ne les seigneurs qui y demeurent et qui leurs héritages y ont , ne consentiroient jamais que le souverain le relevast de nulluy.

Si fut advisé pour le mieulx que on feroit Fobsèque du bon conte Gaston de Foix à Orthais , et seroient mandés tous les nobles et les prélats de Berne et tous ceulx de la conté de Foix , qui venir y vouldroient , et auroient conseil

'■• AvLaë. — »* Averti le. — •• Barons. — '*• Porteroit.

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