ET DU SIRE DB COURTRBT
«t parle de plosieura besongnes , la contasse de Saint^Pol dananda & messire Pierre de Courtenay quel chose il luy aamblûit de Testât de France. Messire Pierre en respondi bien et & point et dist : « Certainement, madame , les estas de Fnmce sont beaulx, grans et bien estoffés et bien gardés. En nostre pays, nous n*y sçaurions avenir. »-r-« Et vous contentés-voos bien, dist la dame , des seigneurs de France ? Ne vous y ont^ils point tait bonne chiôre et bien recaeilly? » — « Certes , madame, ce respondy le chevallier, je me contente grandement d*ealx tant que de la recueillotte, mais de ce pour quoyj*ay la mer passé, ils se sont petitement acquités envers moy, et voeul bien que TOUS sachiés , et le sire de Clary , firancois , qui est chevallier, que, se ung chevallier de France fuist venu en Angleterre et euist demandé armes à qui que ce fuist, on lui euist respondu et accomply son désirier et sa plaisance, et on me a fait tout le contraire. Bien est vérité que Ten nous mist Tun devant Tautre en armes, messire Gruy de la Trimouille et moy , et lorsque nous euismes jousté une lance, on ^ nous * prist sus, et me fut dit de par le roy que nous n*en ferions plus et que nous en avions Mt assés , sique je dis , madame , et le diray et maintendray partout otJL je vendray , que je n'ay sceu à qui faire armes et que pas il n a demeuré en moy, mais ens es chevalliers de France. »
Le sire de Clary qui là estoit présent, notta celle parole et se ' teut * à trop grant paine, et pour celle fois il se souffiry pour tant qu*il avoit le chevalier anglois en garde et en oonvoy. Âdont la contesse de Saint-Pol respondi et dist : « Messire Pierre, vous vous départes très-honnourablement c, de FjraoGe, quant vous avés obéy, en armes faisant , À la
" Me. — •^ Tint.
46 JOUTB M) SUE DB CLàRf
c priàre da roy ; car plus n*an poyiés faire puisque on na
c vouloit. Au venir, ne au retourner, ne à fiiire ce que tous
« avés fait , ne povés-TOua point avoir de blasme. Et tous
« oeulx et toutes celles qui en orront parler deçà la mer et
• delà , vous en donneront plus dlionneur que de blasme.
• Si vous contentés de tout, je vous en prie. » — t Madame, € respondi le chevallier , aussi fiiy-je et feray. Je ne m*en f quiers jamais de ^ sussier '. •
A tant laissôrent-ils ceste parole et rentrèrent en autres et * persévérèrent ^ le jour et la nuit jusques à Fendemain que messire Pierre de Gourtenay prist congié à la contesse de Saint-Pol, et elle luy donna au département ung très-bel fermail d*or , et aussi ung au seigneur de Clary par oompaignie pour tant que le chevallier anglois estoit en son oonvoj et ^1 sa garde. Si se départirent de Lucheu au matin et prindrent le chemin de Boulongne et tant firent que ils y vindrent et y logèrent une nuit, et le lendemain ils dievauchèrent vers Marquise et vers Calais.
Entre Boulongne et Calais n*a que sept lieues bien courtoises et bel chemin et ample. Ainsi que à deux lieues de Calais on entre en la terre de Melke et d*Oye et de la conté de Gaines , lesquelles terres pour ce temps estoient au roy d'Angleterre. Quant ils approchèrent Calais, messire Pierre de Courtenay dist au seigneur de Clary : « Nous sommes en « la terre du roy d'Angleterre. Sire de Clary, vous vous € estes bien acquitté de moy conduire et convoyer. Orant « mercis de vostre compaignie. »
Le sire dû Clary qui avoit encoires Tire au coeur et la mérancolie en la teste des paroles que messire Pierre de Courtenay avoit dittes à la contesse de Saint-Pol en sa préasDoe et de plusieurs qui Tavoient oy en l'ostel de Lucheu,
Soader. — *^ PaMèrtat «o perséfénat.
Wt DO 8IRB DB COURTNST. 41
lesqaelles paroles, quoyque là ne les euist pas relevées \ ne vooloit pas qa*elles demoorassent ainsi, car il les tenoit à impétueuses et orgueilleuses et trop grandes et trop haultes contre lonneur de la chevallerie de France , car il avoit dit ainsi et mis oultre qu^en France en la court du roy estoit Tenu et yssu hors d*Angleterre pour faire armes et point n avoit esté recueillie : si dist le sire de Clary (et avoit bien tousjours dit en soy-meismes quoyque il s*en fust souffert , que la chose ne demourroit pas ainsi), et parla à messire Pierre de Gourtenay en disant , au congië prendre : « Mesc sire Pierre , tous estes en Angleterre sur la terre de c Tostre roy. Je vous ay aconvoyé et accompaignié tant que c & cy au commandement du roy nostre sire et de monsei- « gneur de Bourgoingne. Il vous peult bien souvenir comc ment doTant hier tous et moy estions en la chambre de « madame de Saint-Pol qui nous flst très-bonne chiôre. Vous t parlastes U trop largement comme il me semble et au * très ' • grant blasme et préjudice des chevalliers de France , car t vous désistes que vous veniés de la court du roy et n*avié s c trouvé & qui £Etire armes. Vos paroles lÀ dittes et pro- « posées monstrent et donnent à entendre qu il n*y a cheval- € lier en France, qui ait osé faire armes, ne joustes à vous « ou courir trois ^ fers * de • glaive ^. Je vueil bien que « vous sachiés que je me offre icy, quoyque je soie Tun des « mendres de nostre marche , que le royaulme de France « n*est pas si wis de chevallerie que vous ne trouviés bien € à qui faire armes , se vous voulés à moy , soit encoires « anuit ou demain au matin, et le vous dy à celle entente, c ce n*est pas par haynne, ne félonnie que j*aie à vous, ne « sur vous : ce n est fors pour garder Tonneur de nostre c cûsté , car je ne vueil pas , vous retourné à Calais ou ea
• Ne reprises. — " Trop. — *^ Counu — ••' Lanches.
48 KHm DU suuB Bi ajjci
• ÂngletaiTQ, que tous voaa vantés que, sans eoup férir , ■ vous aies desconfy les cbendliersf du royanlme dû France.
• Or respondés, s*il vous plaist, h ma parole. »
Messire Pierre de Coortenay fat tantost conseillié de respondre. Si dist ainsi : « Sire de Clary, voos parlés bien, et
• je accepte vostre parole, et veul que demain au matin en ff celle place vous soies armé & vostre entente, et je le feraj
• aussi, et courrons ensemble Ton contre 1 autre trois cours « de glaive , et par ainsi racbatteréa-vous Fonneur de la
• court du roy de France et me ferés grant plaisir. » -^
• Je vous créante, dist le sire de Clary, que je seray icy & € Teure que vous me dittes. » Là futcréantée des deux che* valliers la jouste.
Le sire de Clary se départy du seigneur de Courtenay et vint & Marquise ou près de lÀ , et se pourvey d'armes , de targe , de cheval et de glaive bonne et roide. Tantost ot ce qu*il luy besongna , car sur la firontiôre de Calais et de Boutongne les compaignons sont tousjours lâen pourveus. Si fist-il sa provision et sa requeste au plus secrôtement que pot ; car il ne vouloit pas que toutes gens en seeuissent à parler.
Pareillement messire Pierre de Courtenay venu à Calais , il ne mist pas en oubly ce que promis et créante avoit , mais se pourvey de bonnes et fortes armures à son point , et jà en estoit-il tout pourveu, car hamas pour son corps bon et bel il avoit mis hors d'Angleterre et fait amener à Paris ' , si le fiusoit retourner avec luy et Tôt tout prest Torsqull luy besongna. Pour ce temps estoit cappitaine de Calais messire Jehan * d*Bwrues ' auquel il dist Taatie d'armes qui œtreprinse estoit dentre luy et le sire de Clary. Meesire Jehan d'Bwmes dist qu'il luy fioroit cos^Mugnia et
* Atmc lay* -— ^ D*BvenMS.
ST DU «RB M GOU&TIIBY. 49
faroit fkire par auouna oompaignons de Calais : o'dstoit raison ^
Quant oe vint à lendemain , les deux chevalliers françois et anglois vindrent sur la place où la parole et l'aatie d'armes avoit esté prinse , et vint le chevallier anglois trop mienlx aooompaignié que ne fist le sire de Clary , car le capitaine de Calais fut aveuc luy.
Les deux chevalliers qui entrepris avoient à ùàre armes et à joQster l\m contre Tautre de cours de glaive de guerre , sicomme je vous reoorde , vindrent sur la place où jouster dévoient, sicomme enconvenenchié Favoient ; et quant ils forent venus , il n*y ot point plenté de parlement , car ils açavoient bien quel dioee ils dévoient fiiire. Tous deux estoient armés bien et fort ainsi que pour attendre Taventure, et estoient bien montés. Ils prindrmit les targes ; on leur boucla bien et fort , et puis leur furent les glaives balliés à pointes achérées de Bourdiaulx , trenchana et affilés. £ns es fors n'y avoit riens eapargnié, fors l'aventure telle que les armes renvoient. Us eslongèrent Tun Vautre et espouronnèrmt les chevaulx. Us vindrent Tun contre Fautre par advis au phis droit que ils peurent. Ce premier cop ils faillirent , et point n*asseDèrent Tun Fautre , dont par aamblant ils forent moult oourroudiiés. Â la seconde lance ils recouvrerait et vindrent l'un sur Fautre de plains eslais. Le sire de Clary attainst et féry le chevallier d'Angleterre de plein cop de son (^vé qui estoit bon et rott et bien esprouvé , et luy percha tout oultre la targe et parmy Fespanle tant que le fer passa oultre bien une puignie, et l'abaty jus du cheval de oeeoup.
Le sire de Clary qui avoit si bien jousté , passa oultre
* Et droit.
Xnr. -^FROISSART.
50 lOUTB DO SIRB M CLART
franchement et flst son tour ainsi comme ung chevallier bien arréé doit faire , et se tint tout quoy , car il vey bi^i qae il avoit abatu le chevallier anglois et que toutes gens de son eosté Tenvironnoient. Si pensa assés bien que il Tavoit blechié, car son glaive estoit volé en tronchons. Si vint sur son cheval celle part. Les Anglois vindrent au devant de luy et luy dirent : • Vous n*estes pas bien cour- « toisjousteur. » — a Pourquoy ? » dist le sire de Clary. « — Pour tant, dirent-ils, que vous avés enferré tout oultre « Tespaule messire Pierre de Courtenay. Vous deussiés et « penssiés bien avoir plus courtoisement jousté. » Respondi le sire de Clary : « De la courtoisie n*estoit pas en moy • puisque j*estoie appareillié et escueillié pour la jouste, et « autant en peussaje avoir eu, se Tadventure se fuist port tée contre moy en venant de luy sur moy ; mais , ou cas c quHl se est ' atis * de la jouste à moy , demandés-luy, ou « je luy demanderay , se vous voulés , se il luy souffist ou t se il luy en fiiult ou veult plus. » Messire Jehan d*Éwrues respondy & celle parole et dist : a Nennil , chevallier ; « partés-vous , car vous en avés assés fait. »
Le sire de Clary se départy avec ses gens , et les Anglms emmenèrent messire Pierre de Courtenay exx Calais , et entendirent À sa navreure et blecheure mettre à point. Le sire de Clary retourna en France et cuida avoir très-bi^i exploittié et que de ce fait on luy deuist porter et (aire et donner grant loenge et grant grâce ; mais je vous diray que il luy en advint depuis.
Quant la nouvelle fut sceue devers le roy et le duc de Bourgoingne et leurs consaulx que en revenant à Calais avec messire Pierre de Courtenay , le sire de Clary avoit &it armes à luy et tellement blechié et navré comme mis
• • Ahâti.
BT DU SIRE DE COURTNET. 51
&Ï péril de mort , le roy et le duc de Bourgoingne et par espédal messire Guy de la Trimouille en furent trop fort oourrouchiés sur le chevallier , et dirent que il avoit bien ^ exploittié pour du moins perdre sa terre et estre banny hors du royaulme de France à tousjours et sans rappel. Et les aulcuns disoient , qui nuire luy vouloient , qu^il en avoit ouvré comme faulx et mauvais traittre , quant ung chevallier estrangier sur le conduit du roy et du duc de Bourgoingne il avoit requis et appelle en armes et le mis en péril de mort et que cest oultrage ne faisoit point à pardonner.
Le sire de Glary fut mandé , qui vint au mandement du roy. Quant il fut venu , on le mena devant le roy et le duc de Bourgoingne et leurs consauls. Là fut-il mis à question et examiné de grant manière , et luy fut dit et remonstré très-adcertes comment il avoit esté tant oultrageux , ne si osé ' , ung chevallier estrange qui par amour et pour son honneur exaulchier et faire armes venu en la court du roy de France estoit, et de telle court party lyement et par bon amour , et affin que nul péril , ne nul meschief sur son chemin de retour ne luy advenissent, on luy avoit recom-^ mandé ea garde et en conduit , et puis sus le département des roianlmes prendre aatie d*armes à luy et respondre ou à jouste mortelle ou à champ; sans signiflSer à son souverain seignettr de qui il tient sa terre : cellui fourfait n*estoit point à pardonner mais à pugnir si grandement que les antres y prendent exemple.
Le sire de Glary , quant il entendi ces dures paroles , fut trop esbahy , car il cuidoit avoir très-bien besongnié. Si se advisa de respondre et dist ainsi : « Messeigneurs , il est « * bonne ^ vérité que messire Pierre de Courtenay vous le
* Ouvré eC. — * De s'ahaorter à. — >-^ Bien.
lOUTB DU SIRB DB GLAET
me chargastâs en garde et en oonvoy à luy fidre aompaignie tant que il iùist à Calais ou sur sa frontiôre. De tout ce que chargié me fut , me suis-je bien acquittié et Uaulment ; et, se il le me besongne à prouver , je le t^moingneray par luy. Vray est que sur nostre chemin nous venismes à Lucheu à Tostel madame la contesse de de Saint-Pol qui doulcement et liement nous recueilly. Bn ce recoeil y ot telles paroles que je vous diray. La dame luy demanda : « Messire Pierre , comment vous contentés-yous des seigneurs de France, et que vous semble-il des estas de France ?» Le chevallier respondy courtoisement et dist : « Madame, les estas sontgrans en France , beanlx et bien estoffiis. Après des seigneurs de France je me contente assés bien de leur bonne chiôre et de kuF recueillote , réservé une chose. A paynne , à traveil et à grans coustenges et pour &ire armes je suis yssu hors d'Angleterre et venu en la court du roy de France , mais je n*ay sceu à qui faire armes. » M esseigneurs, quant je luy ouy dire celle parole en ma présence devant ai haulte dame que la contesse de Saint-Pol, suer au roy d'Angleterre , elle me fut trop pesant. Néantmaina , je m'en souffiry pour leure pour la cause de ce que aa garde et en convoy voua le m'aviés commandé , et ne Ym monatray oncques samblant tant que nous fusmes en ooygipaignie ensemble sur le roiaulme de France. Et 9^ congié prendre en la marche de Calais , vérité est que je luy remis au devant les paroles lesquelles il avoit ditt^a 4 Lucheu , et luy dis bien qu'elles n'estoient pas courtoises , ne honnourahlea , et donnoient ses paroles & enteQdre qm la cheyallerie de France estoit si reboutée el f^cv^hift que nuls n'avoit osé faire armes à U; ; et, se il les vouloit mettre oultre , je luy dis que j'estoie ung chevallier du roiaufane de France de nom , d'armes et de