LE UIX'HUITIÈME SIÈCLE
.Monsieur fait le procès au Dieu qui le nourrit:
Monsieur trouve plaisants les feux du purgatoire;
Et, pour mieux amuser son galant auditoire,
Mêle aux tendres propos ses blasphèmes charmants, Lui prêche de l’amour les doux égarements.
Traite la piété d’aveugle fanatisme.
Et donne, en se jouant, des leçons d’athéisme. ,
Voilà donc, cher ami, cet âge si vanté,
Ce siècle heureux des moeurs et de l’humanité !
A peine des vertus l’apparence nous reste.
■Mais détournant les yeux d’un tableau si funeste. Éclairés par le goût, envisageons les arts :
Quel désordre nouveau se montre à nos regards!
De nos pères fameux les ombres insultées.
Comme un joug importun les règles rejetées,
Les genres opposés bizarrement unis,
La nature, le vrai, de nos livres bannis.
Un désir forcené d’inventer et d’instruire.
D’ignorants écrivains, jamais las de produire;
Des brigues, des partis l’un à l’autre odieux :
Le Parnasse idolâtre adorant de faux dieux ;
LE OIX-HUITIÈMK SIÈCLE. H
Tout me dit que des arts la splendeur est ternie.
Fille de la peinture et sœur de l'harmonie,
Jadis la poésie, en ses pompeux accords.
Osant môme au néant prêter une âme, un corps,
Égayait la raison de riantes images.
Cachait de la vertu les préceptes sauvages,
Sous le voile enchanteur d’aimables fictions ;
Audacieuse et sage en ses expressions,
Pour cadencer un vers qui dans l’àme s’imprime.
Sans appauvrir l’idée, enrichissait la rime.
S’ouvrait par notre oreille un chemin vers nos cœurs,
Et nous divertissait pour nous rendre meilleurs.
Maudit soit à jamais le pointilleux sophiste Qui le premier nous dit en prose d’algébriste :
Vains rimeurs, écoutez mes ordres absolus;
Pour plaire à ma raison, pensez; ne péignez plus.
Dès lors la poésie a vu sa décadence,
Infidèle à la rime, au sens, à la cadence ;
Le compas à la main, elle va dissertant :
Apollon sans pinceaux n’est plus qu’un lourd pédant. C'était peu que changée en bizarre furie.
k% LE DlX-HUlTIÊME Slï:r.LK.
>Melpomène mêlât sur la scène flétrie Des romans fort touchants; car à peine l’auteur Pour emporter les morts laisse vivre un acteur, Que, soigneux d’évoquer des revenants affables. Prodigne de combats, de marches admirables, ■Pout poëte moderne, avec pompe assommant.
Fit d’une tragédie un opéra charmant;
La muse de Sophocle, en robe doctorale.
Sur des tréteaux sanglants professe la morale :
Là, souvent un sauvage, orateur apprêté.
Aussi bien qu’Arouet parle d’humanité;
Là, des Turcs amoureux, soupirant des maximes. Débitent galamment Sénèque mis en rimes :
AIzire au désespoir, mais pleine de raison,
En invoquant la mort, commente le Phédon ;
Pour expirer en forme, un roi, par bienséance.
Doit çxhaler son âme avec une sentence;
Et chaque personnage au théâtre produit.
Héros toujours soufflé par l’auteur qui le suit, Fût-il Scythe ou Chinois, dans un traité sans titre. Par signe interrogé, vous 'répond par chapitre.