LE ,D1X-UU1T1KMK SIÈCLE. M
La Harpe est-il bien mort? Tremblons; de son tombeau On dit qu’il sort armé d’un Gustave nouveau ;
Thomas est en travail d’un gros poitme épique:
Marmontel enjolive un roman poétique;
Et même Durosoy, fameux par des chansmis.
Met l’histoire de France en opéras bouffons :
Tout compose, et déjà de tant d’auteurs manœuvres. Aucun n’est riche assez pour acheter les œuvres.
Pour moi qui, démasquant nos sages dangereux.
Peignis de leurs erreurs les effets désastreux.
L’athéisme en crédit, la licence honorée.
Et le lévite enfin brisant l’arche sacrée;
Qui retraçai des arts les malheurs éclatants ,
Les ligues, le pouvoir des novateurs du temps.
Et leur fureur d’écrire, et leur honteuse gloire,
Et de mon siècle entier la déplorable histoire;
J’ai vu les maux promis à ma sincérité,
Et devant craindre tout, j’ai dit la vérité.
Oh! si ces vers, vengeurs de la cause publique, Qu’approuva de Beaumont la piété stoïque ,
Portés par son suffrage, auprès du trône admis,
te DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
Obtiennent de mon Roi quelques regards amis; S’il prête à ma faiblesse un bras qui la soutienne , On verra de nouveau ma muse citoyenne Flétrir ces novateurs que poursuivront mes cris; Ils ne dormiront plus... qu’en lisant leurs écrits.
MON APOLOGIE
C’est ce monstre 1
PSAPHON
GILBERT
Qu’entends-je ?
PSAPHON
Oui , son œil le décèle ;
C’est lui -même; sans doute il médite un libelle.
GILBERT
C'est un mauvais auteur ; hâtons-nous de sortir.
MON APOLOGIK.
PSAPHON
Jeune homme 1 écoutez-moi ; je veux vous convertir.
GILBERT
S’il faut vous écouter, j’aime encor mieux vous lire. Vous me calomniez et blâmez la satire?
Vous êtes philosophe ?
PSAPIION.
Oui, j’en fais vanité,
Et mes écrits moraux prouvent ma probité.
Fameux par ses talents , que la Russie honore , Psaphon par ses vertus est plus célèbre encore.
Mais vous dont l’insolence, en des vers imposteurs. De cet âge innocent osa noircir les mœurs,
Et qui, des vrais talents déchirant la couronne. Offensez des auteurs qui n’offensent personne ;
De la religion soldat déshonoré.
Vous qui croyez en Dieu dans un siècle éclairé ; Gilbert, de votre cœur savez-vous ce qu’on pense?
♦ Hypocrite, jaloux, cuirassé d’impudence.
MON APOLOGIE
Vous ne l’ignorez pas, votre méchanceté Donna seule à vos vers quelque célébrité.
Et l’oubli cacherait votre muse hardie Si vous n’aviez médit de l’Encyclopédie.
Encor si, démasquant les prêtres, les dévots,
Vous diffamiez leur Dieu par d’utiles bons mots, Peut-être on vous pourrait pardonner la satire. Lorsqu’on médit de Dieu, sans crime on peut médire. Mais toujours critiquer en vers pieux et froids .
Sans daigner seulement endoctriner les rois.
Sans qu’une fois au moins votre muse en extase Du mot de tolérance attendrisse une phrase; Blasphémer la vertu des sages de Paris, t)e la chute des mœurs accuser leurs écrits ;
Tant de fiel corrompt-il un cœur si jeune encore? Infortuné censeur, qu’un peu d’e.sprit décore.
Que vous a donc produit votre goût si tranchant? Vous payez cher l’honneur de passer pour méchant ' A-t-on vu votre muse, à la cour présentée,
Pour décrier les rois, du roi même rentée?
Peut-on citer un duc qui soit de vos amis?
Parmi vos protecteurs comptez- ^iis un commis?
MON apologie.
•ïfi
Vend -on votre portrait ? Quel corps académique Vous a pensionné d’un prix périodique?
Des quarante immortels, journaliste adoptif, Êtes-vous du fauteuil héritier présomptif?
Aux cris religieux d’un parterre idolâtre.
En face de vous-même, au milieu du théâtre,
. Jamais en effigie, assis sur un autel, ^
Vous a-t-ôn couronné d’un laurier solennel?
Quelle bourgeoise enfin, quelle actrice discrète, Plaignant la nudité de votre humble retraite ,
De ses dons clandestins meubla votre Apollon .
Et vint avec respect visiter votre nom? ,
Tout le monde vous fuit; votre ami, dans la rue, N’osant vous reconnaître , à peine vous salue.
Jamais à vous chanter un poète empressé ‘De petits vers flatteurs ne vous a caressé,
Et jamais, comme nous, en bonne compagnie On ne voit chez les grands souper votre génie.
Dans nos doctes cafés par hasard entrez-vous?
L’un vous montre du doigt, l’autre sort en courroux.
Le voilà, dit l’auteur, et l’auteur lui réplique : Gardez-vous de cet homn#; il mord, c’est un critique.
— DigiUieilbv- C
MON AHOLUGlb.
Mats de tant de mépris méchamment consolé ,
Vous sifflez l’univers dont vous $tes sifflé :
eroyez-moiy teissez-nous vivre et penser tranquilles; Sur d’utiles sujets rimez des vers utiles ;
Chantez les douze mois, prêchez sur les saisons, Égayez la morale en opéras bouffons,
Élevez désormais vos talents jusqu’aux drames.
Et sur l’agriculture attendrissez nos dames.
Votre jeune Apollon , qui n’a point réussi ,
Dans la satire encor ne peut être endurci ;
Un jour vous pleurerez d’avoir trop osé rire :
Cessez de critiquer...’^
(ilLBEBT.
Éh ! cessez ddnc d’écrire.
Tant qu’une légion de pédants novateurs Imprimera l’ennui pour le vendre aux lecteurs,
Et par in-octavo publlra l’athéisme.
Fanatiques criant contre le fanatisme.
Dussent tous les commis, à vos muses si chers.
De leur protection déshériter mes vers ;
Quand môme des catins la colère unanime,
MON AfOLOtilE.
Sans pillé m’ôterait l'honneur de leur estime,
Et qu’enfin mon courage aurait plus de censeurs',
Que les sages du temps n’ont de sots défenseurs ; Appelez-moi jaloux , froid rimeur, hypocrite: Donnez-moi tous les noms qu’un sophiste mérite;
Je veux , de vos pareils ennemi sans ix'tour,
Fouetter d’un vers sanglant ces grands hommes d’un jour. Philosophe; excusez ma candeur insolente;
Je crois, plus je vous lis, la satire innocente. Quoiqu’on blâme le vice, on peut avoir des mœurs,
Et Ton n’est point méchant pour berner des auteurs. Auriez-vous seuls le. droit de critiquer sans crime?
Vous vantez l’écrivain dont l’audace anonyme, Interrogeant les rois sur leur trône insultés.
Leur dit obscurément de lâches vérités;
Et vous osez noircir celui dont la franchise Fait aux pédants du siècle une guerre permise;
Qui d’un style d’airain flétrit ses corrupteurs.
Et signe hardiment ses vers accusateurs 1 '
Eh! quel autre intérêt peut dicter ses censures.
Qu’un généreux désir de voir les mœurs plus pures Refleurir sur nos bords, de vertus dépeuplés,
MON AFOLOGIË. S»
Kt nos froids écrivains, au bon goût rappelés,
Orner d'un style heureux une saine morale ;
Ue leurs partis rivaux étouffer le scandale.
Et, l’un et l’autre ami, noblement s’occuper De mériter la gloire, et non de l’usurper?
Parlez : au bien public s’immolant par malice ,
Vengerait-il le goût, proscrirait-il le vice Pour l’étrange plaisir de perdre son repos.
D’être gratifié de la haine des soLs,
Doté sur vos journaux d’une rente d’injures,
Ou clandestinement ditlamé par brochures?
Non ; s’il fait dans ses vers parler la vérité.
C’est qu’au fond de son cœur sa franche probité \e sait point retenir la haine vertueuse Que porte au vice heureux l’équité courageuse.
Et celte impatience, et ce loyal mépris
Que tout mauvais auteur inspire aux bons esprits.
A la satire enfin quel poëte fidèle,
Vengeur de la vertu, n’en fut pas le modèle?
Perse, qui vécut chaste, en mérita le nom.
Là reposent Condé, Colbert et Lamoignon,
Et toute cette cour de héros ou de sages
MON APOLOGIE
Que Boileau pour amis obtint par ses ouvrages : Interrogez leur cendre, et du fond des tombeaux Leur cendre véridique, honorant Despréaux, Justiflra son art que vous osez proscrire.
Et ses mœurs, de son siècle éternelle satire.
Disciple, jeune encor, de ces maîtres fameux.
Sans gloire, et cependant calomnié comme eux,
Je pourrais au mensonge opposer pour défense L’estime de Grillon *, ma vie et le silence;
Mais je veux vous confondre, et voici mes forfaits : Ma muse, je l’avoue, amante des hauts faits.
Pour rappeler mon siècle au culte de la gloire.
De sa honte effrontée osa tracer l’histoire.
O douleur! ai-je dit, ô siècle malheureux!
D’une morale impie ô règne désastreux !
Le crime est sans pudeur, l’équité sans courage : Et c’est de la vertu qu’on rougit dans notre âge. Visitons nos cités : hélas ! que voyons-nous
1. M. l'abbë de Crillun, flère de M. le duc de CriDon-Mahon, et connu dans la république des lettres par des ouvrages oU la diction la plus elc* gante s’allie aux profondeurs de la plus saine philosophie. Ce fut lui dont Je suffrage et les bienfaits ne cessèrent d'encourager lu talent poétique de M. Gilbert.
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MON AHOLUOIE.
Qui de l’homme de bien n’allume le courroux ! L’athéisme en déserts convertissant nos temples, Des forfaits dont l’histoire ignorait les exemples, De célèbres procès, où vaincus et vainqueurs Prouvent également la honte de leurs mœurs ; Tous les rangs confondus et disputent de vices, Le silence des lois, du scandale complices.
Peindrai-je ces waux-hall dans Paris protégés. Ces marchés de débauche en spectacle érigés.
Où des beautés du Jour la nation galante.
Des sottises des grands à l’envi rayonnante.
Promenant ses appas par la vogue enchéris.
Vient en corps afficher des crimes à tout prix;
Où parmi nos sultans la mère court répandre Sa fille vierge encor, quelle instruit à se vendre ; Jeune espoir des plaisirs d’un riche suborneur, Qui cultive à grands frais son futur déshonneur? .Mais partout afiligée et partout méconnue,
La pudeur ne sait plus où reposer sa vue;
Et l’opprobre, et le vice, et leur prospérité. Blessent de toutes parts sa chaste pauvreté :
La fille d’un valet, qu’entraîna dans le crime
MON APOLOGIE
Le spectacle public des respects qu’il imprime.
Par un grand dérobée aux soupirs des laquais, Longtemps obscurs fermiers de ses obscurs attraits Possède ces autels dont la pompe arrogante Heproche à la vertu sa retraite indigente :
Bientôt de sa beauté, fameuse dans Paris,
\ ous verrez la fortune échappée au mépris,
.Vu sein de Paris même, encor plein de sa honte, Kpouser les aïeux d’un marquis ou d’un comte; Armorier son char de glaives, de drapeaux.
Et se masquer d’un nom porté par des héros.
Et n’imaginez pas que sa richesse immense Ait de son fol amant dévoré l’opulence:
(Ju’il soit, pour expier sa prodigalité.
Réduit à devenir dévot par pauvreté.
L’état volé paya ses amours printanières.
L’état jusqu’à sa mort paîra ses adultères.
Tous les jours dans Paris en habit du matin .Monsieur promène à pied son ennui libertin.
Sous ce modeste habit déguisant sa naissance, Penthièvre quelquefois visite l’indigence.
Et, de trésors pieux dépouillant son palais.
iT"
MON APOLOGIE. 68
Porte à la veuve en pleurs de pudiques bienfaits;
Mais ce voluptueux, à ses vices fidèle.
Cherche pour chaque jour une amante nouvelle.
La fille d’un bourgeois a frappé sa grandeur;
Il jette le mouchoir à sa jeune pudeur :
Volez, et que cet or, de mes feux interprète,
Coure avec ces bijoux marchander sa défaite;
Qu’on la séduise. Il dit. Ses eunuques discrets.
Philosophes abbés, philosophes valets,
Intriguent, sèment l’or, trompent les yeux d’un père.
Elle cède, on l’enlève : en vain gémit sa mère;
Échue à rOpera par un rapt solennel,
Sa honte la dérobe au pouvoir paternel.
Cepenâant une vierge aussi sage que belle Un jour à ce sultan se montra plus rebelle ;
Tout l’art des corrupteurs auprès d’elle assidus Avait pour le servir fait des crimes perdus.
Pour son plaisir d’un soir que tout Paris périsse!
Voilà que dans la nuit, de ses fureurs complice,
Tandis que la beauté, victime de .son choix,
Goûte un chaste sommeil sous la garde des lois.
Il arme d’un flambeau ses mains incendiaires,
»0N APOLOGIE
• Il court, il livre au feu les toits héréditaires Qui la voyaient braver son amour oppresseur,
Et l’emporte mourante en son char ravisseur : Obscur, on l’eût flétri d’une mort légitime;
II est puissant, les lois ont ignoré son crime.
Mais de quels attentats, nés d’infâmes amours. N’avons-nous pas souillé l’histoire de nos jours? Quel siècle doit rougir de plus de parricides?
Plus d’empoisonnements, de fameux homicides Ont-ils jamais lassé le glaive des bourreaux?
Dans toutes nos cités j’entends les tribunaux Sans cesse retentir de rapts et d’adultères ;
Je ne vois plus qu’époux rendus célibataires;
Le suicide enfin, raisonnant ses fureurs.
Atteste par le sang le désordre des mœurs.
Tels furent mes discours ; mais lorsque mon courage A de ces vérités importuné notre âge,
Je n’étais que l’écho des hommes vertueux ;
Si j’ai blâmé nos mœurs, j’en ai parlé comme eux; Et démenti par vous, leur voix me justifie.
MON APOLOGIE
Mais plus d’un grand se plaint que divulguant sa vie. L’audace de mon vers, des lecteurs retenu,
A flétri ses amours d’un portrait reconnu :
De quel droit se plaint-il ? Ce tableau trop fidèle,
L’ai -je déshonoré du nom de son modèle?
Quand de traits différents, recueillis au hasard.
Pour corriger les mœurs, je compose avec art Un portrait fabuleux et pourtant véritable,
Si du public devin la malice équitable S’écrie ; AhI c’est un tel, ce marquis diffamé;
Qu’il s’en accuse seul, ses vices l’ont nommé.
Suis-je donc si méchant, si coupable?
PSA PHON.
Oui, vous l’êtes;
Non parce que vos vers, du public interprètes, Noircissent quelques grands que nous n’estimons ps ; Immolez au mépris ces nobles scélérats.
Moi-même, ami des grands, parfois je les déprimé :
Vous nommez les auteurs, et c’est là votre crime.
GILBERT
Ah ! si d’un doux encens je les eusse fêtés,
MON APOLOGIK.
Vous me pardonneriez de les avoir cilés.
Quoi donc! un écrivain veut que son nom partage Le tribut de louange offert à son ouvrage,
Kt m’impute à forfait, s’il blesse la raison,
De la venger d’un vers égayé de son nom!
Comptable de l’ennui dont sa muse m’assomme, Pourquoi s’est-il nommé, s’il ne veut qu’on le nomme Je prétends soulever les lecteurs détronjpés Contre un auteur boufli de succès usurpés;
Sous une périphrase étouffant ma franchise.
Au lieu de d’Alembert, faut-il donc que je dise : C’est ce joli pédant, géomètre orateur.
De l’Encyclopédie ange conservateur,
Dans l’histoire, chargé d’inhumer ses confrères, Grand homme, car il fait leurs extraits mortuaires? Si j’évoque jamais, du fond de son journal,
Des sophistes du temps l’adulateur banal;
Lorsque son nom suffit pour exciter le rire.
Dois-je au lieu de La Harpe, obscurément écrire : C’est un petit riineur, de tant de prix enflé,
Qui sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé,
Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique.
MON APOLOGIK.
Tomba de chute en chute au trône académique?
Ces détours sont d’un lâche et malin détracteur;
Je ne veux point offrir d’énigmes aux lecteurs. vSitôt que l’auteur signe un écrit qu’il proclame,
Son nom doit partager et l’éloge et le blâme;
C’est un garant public du plaisir qu’il me vend.
S’il fut dans mes bons mots cités pour mon argent, -Mon crime fut celui de l’orgueil qui l’enivre :
Lui seul a dû rougir d’avouer un sot livre.
Mais qui sont ces auteurs dont les noms offensais Se virent par ma plume au sifflet dénoncés?
PS A P IION.
(jui sont-ils? Des savants renommés parleurs grâces. Des poëies loués dans toutes les préfaces,
Des hommages du nord dans Paris assiégés,
Craints peut-être à la cour et pourtant protégés;
Que la Sorbonne vante et même excommunie.
Et dont les pensions attestent le génie;
Qui, recherchés des grands, des belles désirés. Quoiqu’ils soient lus enCn, sont encore admirés.
MON APOLOGIK.
GILBERT
Eh ! ce sont ces honneurs qui portent ma colère A revêtir leurs noms d’un opprobre exemplaire.
Un critique, jaloux de plaire aux bous esprits,
Toujours du bien public occupe ses écrits.
Ehl quelle utilité peut suivre la satire Lâchement dégradée, et perdue à médire D’un troupeau d’écrivains au mépris condamnés.
Morts avant que de naître, ou qui ne sont pas nés? Dois-je exhumer Saint-Ange et mettre au jour Murville? Dois-je ordonner le deuil de Gudin, de Fréville?
Des cendres de Gaillard dois-je troubler la paix ?
Leurs écrits publiés ne parurent jamais ;
^Quel mal ont-ils produit? D’une affreuse morale Leur plume a-t-elle fait prospérer le scandale?
Prêché par eux, le vice eût perdu ses appas : Corrompent^ils le goût des lecteurs qu’ils ii’ont pas?
Mais ceux qu’au moins décore un masque de génie.
Qui d’ailleurs par l’intrigue, avec art réunie A l’obscène licence, au b'asphème orgueilleux. Soutiennent leur crédit sur des succàs honteux.
MOM APOLOGIE.
Dont le nom parvenu sollicite à les lire,
Et donne à leur morale un dangereux empire;
Voilà les écrivains que le goût et les mœurs Ordonnent d’étouffer sous les sifflets vengeurs.
PSAPHON
Ehl que pourraient vos cris contre leur vaste gloire? Soixante ans de succès défendent leur mémoire.
On se rit, croyez-moi, d’un jeune audacieux Qui du Pinde français pense' avilir les dieux.
V GILBERT
On juge, croyez-moi, les vers et non point l’âge.
Si je suis jeune enfin, j’en ai plus de courage :
Qu’ils tremblent, ces faux dieux, dans leur temple insolent: , Je l’ai juré, je veux vieillir en les sifflant.
D’ennuyer nos neveux vainement ils se flattent;
Si soixante ans de gloire en leur faveur combattent.
Je suis contre leur gloire armé de leurs écrits.
Je ne m’aveugle point; d'un sot orgueil épris, ’
Mon crédule Apollon sur son faible génie N’a point fondé l’espoir de leur ignominie;
MON APOLOGIE
Mais sur l’autorité de ces morts immortels,
Des peuples dilférents (lambeaux universels;
Grands hommes éprouvés, dont les vivants ouvrages Sont autant de censeurs des livres de nos sages;'
Qui, parlant par mes vers, du goét humbles soutiens, Couvrent de leurs talents l’impuissance des miens : Aux regards du public, que ma voix désabuse,
De leur antiquité semblent vieillir ma muse,
Et devant mes écrits, de leur nom appuyés,
Font taire soixante ans de succès mendiés.
Peut-être ma jeunesse, objet de vos injures,
Donne encor plus de poids à mes justes censures ;
On connaît ces vieillards, sur le Pinde honorés, Politiques adroits, charlatans illustrés :
Ceux-ci, pour assurer leur gloire viagère.
Dévouant au faux goût leur ApollÔn vulgaire.
De la philosophie arborent les drapeaux ;
Ceux-là, pour ménager leur illustre repos,
Flattant tous les partis de caresses égales.
Ont juré de mentir aux deux ligues rivales. ^ , ,
Et tous, par intérêt, taisant la vérité,
Vendent le bien public à leur célébrité.
Le jeune homme, ignoré des partis qu’il ignore,
De leurs préventions n’est point esclave encore.
Rempli des morts fameux, ses premiers précepteurs, ("est par leurs yeu.\ qu’il voit, qu’il juge les auteurs ; Son goût est aussi vrai que sa franchise est pure : Comme il sort de ses mains, il sent mieux la nature ; Son libre jugement est désintéressé,
Et son vers dit toujours tout ce qu’il a pensé.
De votre honte enCn vos cris viennent m’instruire. Pourquoi vous plaignez-vous, si je n’ai pu vous nuire
^ PSAPHON
, C’est toi seul que je plains, intraitable rimeur;
Ta mère te conçut dans un accès d’humeur ;
Depuis, cherchant à nuire, et nuisant à toi-mème.
Tu deviens satirique et méchant par système.
OILBEHT.
Ne me prêchez donc plus.
PSA PMON.
Hélasl l’humanité,
.Mon frère, à vous prêcher excite ma bonté :
MON APOLOGIE
Voyez dans l’avenir quels regrets vous dévorent ; Vous n’aurez point d’amis.
GILBEKT.
Les ennemis honorent.
PSAPHON
Point de prôneurs.
GILBERT
J’aurai mes écrits pour prôneurs.
PSAPHON
Quels seront vos appuis?
GILB ERT.
Tous les amis des mœurs, Tous ceux qui du faux goût ont rejeté l’empire,
Un roi qu'on peut louer même dans la satire.
PSAPHON
Qu’importe? aux pensions nous serons seuls admis. Ayez pour vous le roi, nous aurons les commis.
Qigili.
MON ÀPULOGIE.
GILBERT
Sous un roi qui voit tout, ils suivent la justice. Mais soit; n’écrivez plus, et qu’on vous enrichisse Vous aimez la fortune, et moi la vérité.
Trop heureuse à mes yeux la douce pauvreté D’un poëte ennobli de mœurs et de courage,
Qui peut dire : Jamais de mon avare hommage Je n’ai flatté le vice, en mes vers combattu ;
J’ai perdu ma fortune à venger la vertu.
Si je vois mes travaux payés d’un peu d’estime,
Ce peu de gloire au moins est noble et légitime; Tous mes écrits, enfants d’une chaste candeur, N’ont jamais fait rougir le front de la pudeur:
Ils plaisent sans blasphème et vivent sans cabales; Mes modestes succès ne sont point des scandales : Ma muse est vierge encore, et mon nom respecté Sans tache ira peut-être à la postérité! •
STANCES A M. D’AKNAUD
C’est ^trop longtemps couvrir des voiles du silence La généreuse main qui s’ouvre à mon malheur;
Muse, cédons aux cris de la reconnaissance,
Et que mes premiers chants soient pour mon bienfaiteur!
Tels, trop jeunes encor pour chercher leur pâture, ^ Quand des feux de Progné les fruits reconnaissants Ont du bec maternel reçu la nourriture,
Ils lui rendent pour prix d’harmonieux accents.
N’altère point ma voix, maxime si commune,
Que l’homme doit toujours sembler ce qu’il n’est pas : C’est au crime à rougir, jamais à l’infortune ;
La peur d’être abaissé ne fait que trop d’ingrats.
STANCES A M. U’AUNAbÜ.
J’aurai dit : Ce mortel me conserva la vie ;
Et l’on me courbera sous le faix du mépris!...
Si la vertu s’accroît, c’est quand on la publie :
Chantons, muse, la honte en fût-elle le prix.*
Mais que vois-je? d’Arnaud! vient-il m’ôter la lyre?
Non : mes accords pour lui ne sont point sans attraits;
Il craint d’être nommé dans mon brûlant délire.
Le grand cœur veut dans l’ombre épancher ses bienfaits.
Ainsi, contre les vents fortifié par l’âge.
Dans la nuit dos forêts un chêne à longs rameaux Se plaît à protéger de son épais ombrage Un peuple, faible encor, de jeunes arbrisseaux. -
Vous, auteurs qui, nageant dans des flots de richesses, - Prêchez l’humanité dans vos écrits pompeux.
Répondez : avez-vous jamais, par vos largesses.
Tari les pleurs amers de quelques malheureux ?
Insensé! jusqu’ici, croyant que la science Donnait à l’homme un cœur tendre et compatissant.
STANCES A M. D'AKNAUD.
Je courus à vos pieds, plongé dans f incUgence;
Vous vîtes mes douleurs et mon besoin pressant.
Qu’en reçus-je? Des dons? Non : des refus, la honte.
« Travaillez, disiez- vous, vous avez des talents;
« Si le malheur vous suit, le travail le surmonte :
« On peut veiller sans crainte à la fleur de ses ans. »
Barbares! travailler! eh! voulais-je autre chose?
A vos pieds prosterné, dévoré par la faim.
Si j’osais dé mes maux vous dévoiler la cause.
Mes cris vous demandaient du travail et du pain.
Vous refusâtes tout à mon humble prière.
Et votre avare main loin de vous m’écartait ;
Je vous fuis en pleurant... j’expirais de misère : D’Arnaud vient ; c’est un dieu, mon malheur disparaît.
Vers la terre conrbée, une fleur, jeune encore.
Allait ainsi périr après un jour brûlant ;
Par ses pleurs rafraîchie a-t-elle vu l’aurore ?
La fleur lève aussitôt son calice brillant.
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