‹ Œuvres de Gilbert précédées d'une notice historiqueChapitre 60 sur 134 · I.A MORT DABF.I · texte numérisé non relu

I.A MORT DABF.I

« Et JO me plains d’un Dieu qui punit l’innocence;

« Ou plutôt c’est à toi de répondre pour lui.

« Où mon Abel est-il ? parle, est-ce d’aujourd’hui « Que nous craignons Caïn? que tu connais sa haine? « N’en prévoyais-tu pas la suite trop certaine?

« Et tu n’as pas tremblé? Sur quelle foi, comment

« As-tu pu de ton fils t’eloigner un moment?

« Que faisais-je moi-mème? où m’étais-je égarée (I Quand le monstre est sorti, quand sa main abhorrée « Sur son front innocent levait les premiers coups?

« O ciel! ô fratricide! ô trop aveugle époux!

« Qu’avez-vous fait d’Abel? Ah, vérité funeste!

« Le cadavre insensible est tout ce qui me reste, v Soudain l'expression semble fuir sa douleur.

Et sa douleur muette hésite sur son cœur.

O femme! ô mère, hélas! mère trop malheureuse!

Le visage couvert d’une pâleur hideuse,

Malgré les cris d’Adam, malgré tous ses efforts, Voyez-la de nouveau s’élancer sur ce corps,

De nouveau le serrer de ses mains défaillantes,

Coller sa froide bouche à ses lèvres sanglantes,

Y respirer la mort trop tardive à son gré,

LA MORT D’ABEL

Et, baignant de vains pleurs son front déûguré, S’étendre en soupirant, et rester immobile.

Dieu, qui protèges l’homme à tes ordres docile, Peux-tu, cédant la palme aux fureurs de Satan, Dans ce moment fatal abandonner Adam?

Oui, s’il éprouvait seul les traits de ta justice,

Il t’eùt fait de ses maux un noble sacriQce;

Mais voir d’un cœur soumis, voir d’un œil assuré Son épouse mourir sur son fils massacré;

Cet effort si cruel, grand Dieu! peux-tu l’attendre? A ce triste spectacle, il me semble l’entendre Maudire, et ses destins, et son crime, et ses jours. Appeler à grands cris la mort qui fuit toujours. Tout parait s’attendrir; l’astre du jour s’arrête.

Et d’un voile sanglant enveloppe sa tête;

Le vent craint do frémir, caché dans sa prison;

Un silence inquiet embrasse l’horizon.

L’écho seul avec lui, l’écho gémit sans cesse, .

Et l’univers entier respire la tristesse.

Mais déjà, déchirant son voile nébuleux,

Le soleil montre un front armé de nouveaux feux;

LA MORT D’ABEL

Et vainqueur de la nuit, qui couvrait sa carrière, L’enferme et 1 engloutit dans des flots de lumière :

Tout rit, tout se colore, et la terre et les deux. Tandis que, s’abaissant en orbe radieux.

Un nuage doré sur les champs se repose, S’entr’ouvre, et de ses flancs sur la terre dépose Un archange chargé des lois du Dieu vivant.

Et soudain disparaît, emporté par le vent.

L’ange de paix s’avance : une robe azurée.

Sur sa taille élégante avec grâce serrée.

S’allonge en vaste queue, et dans l’ajr parfumé Flotte au gré du zéphyr sous ses plis enfermé : Dans son port, dans ses yeux, sur sa face fleurie. Avec la majesté la douceur se marie;

Et les fleurs, défiant l’outrage du soleil,

Balancent sur ses pas leur calice vermeil.

Plein d’Ève, plein d’Abel, à leurs corps Immobiles Tour à tour prodiguant ses secours inutiles,

Adam ne voit, hélas! ni l’ange du Seigneur,

Ni du monde embelli la nouvelle splendeur.

Le ministre divin partage ses alarmes:

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LA MORT D’ABEL

« Soyez bénis, ô vous qui baignez de vos larmes ■ '

« Ce reste ensanglanté du plus cher des enfants!

« Dieu, sans être touché, n’a pu voir vos tourments;

« Il chérit l’homme encore, et c’est lui qui m’envoie.

« A. la mort en ce jour il suffit d’une proie.

« Ève, sors du sommeil dont tes yeux sont couverts :

« Les hommes, il est vrai, par des chemins divers,

« Tour à tour au tombeau doivent un jour descendre,

« Et le père et le fils réuniront leur cendre...

« Mais de tes jours encor le terme est éloigné.

« Et qu’est -ce que la mort? C’est l’instant fortuné « Où, de son corps grossier secouant la poussière, n L’âme court se rejoindre au Dieu de la lumière.

Pourquoi donc tous ces pleurs, ce désespoir mortel? a Seriez -vous malheureux du sort heureux d’Abel?

« Je sais que sa vertu, je sais que sa tendresse « Charmaient de vos vieux ans la pénible faiblesse;

« Qu’avec lui les plaisirs s’envolent de vos bras ;

« Mais l’Éternel enfin ne vous reste-t-il pas?

« Ce fils même où vivaient toutes vos espérances,

« S’il a pu sur la terre adoucir vos souffrances, w Pourra -t-il moins pour vous, assis près du Seigneur,

LA MüBT D'ABEL.

3tS

« Des grâces et des biens inépuisable auteur?

« Ah! ranimez enfin votre force épuisée,

« Soyez dignes d’Abel. Que la terre creusée « Reçoive de vos mains son corps enseveli.

« Tel es^ l’ordre de Dieu. » De ce Dieu tout rempli, L’ange à cés derniers mots, d’une clarté brillante Les couronne, et déjà de sa bouche éloquente La consolation a passé dans leur cœur.

Ainsi dans un désert le brûlant voyageur,

Au seul gazouillement d’une onde désirée.

Retrouve la moitié de sa force égarée.

D’une longue surprise 'Adam reste frappé;

Et d’un nuage d’or l’archange enveloppé S’élève par degrés au-dessus de la terre,

Vole prompt à se perdre au séjour du tonnerre; Quand d’un nouveau courage enflammant sa vertu. Mais le cœur cependant de regrets combattu,

Ève sur ses genoux se redresse tremblante,

Et sur la main d’Adam collant sa bouche ardente :

« Pardonne, a-t-elle dit, au trouble de mes sens,

« Tous les noms odieux, les reproches cuisants « Dont une injuste épouse a chargé ce qu’elle aime.

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LA MORT D’ABEL

« Hélas! contre mon Dieu j’ai vomi le blasphème;

« Et lorsque d’un regard il pouvait m’accabler,

« Par la voix de son ange il me vient consoler.

« Feras- tu moins que Dieu, toi que mon cœur adore,

« Que j’osais outrager, et qui m’aimes encore?

« Mais ton amour. Dieu même, et toute sa bonté,

« Rien ne me rend, hélas 1 le fils qui m’est ôté.

« — La mort nous le rendra, puisque sa main cruelle « Ne s’étendra jamais sur notre âme immortelle;

« Et bientôt la vieillesse amènera le jour « Qui doit nous rassembler dans le même séjour.

« Oui, qu’à ce doux espoir tout notre cœur se livre.

« Quoil frappés du trépas, nous sommes sûrs de vivre 1 « L’homme doit en durée égaler son auteur,

« Et nous pourrions ramper vaincus par la douleur 1 (c Non, non, élevons-nous jusqu’à l’Être suprême;

« Soyons dignes de lui, d’Abel, et de nous-même;

« Marchons, portons ce corps loin do ce triste lieu;

« Hélas l sur l’homicide (il est encor son Dieu,

« Et sans doute Caïn a pleuré sur son frère) a Si l’Éternel jetait un regard moins sévèse!

« Il peut lui pardonner; et nous, faibles humains.

' îftO L\ MORT D’ABEL.

« Volons exécuter ses ordres souverains. .

« Viens, Ève! — Je te suis; que ta vertu m’enflamme! « Tu sais vaincre, charmer, et rassurer mon âme;

« Et je m’attache à toi comme un faible arbrisseau « Qui pour se soutenir embrasse un vieil ormeau. »

. Elle dit; et d’Âbel la dépouille sanglante Déjà couvre d’Adam l’épaule gémissante :

Sous ce corps précieux il marche chancelant,

Et sa femme de loin le suit d’un pied tremblant, Rêveuse, pâle encore, et sur ce corps livide Reportant malgré soi son œil toujours humide.

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