LA SATIRE DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Les gens du monde semblent avoir fait une ligue avec nos prétendus philosophes pour décrier la satire. De nos jours, on croit sans peine à la vertu d’un auteur licencieux qui se déclare athée; mais on doute, au moins en apparence, qu’un satirique puisse être honnête homme; comme si la vie seule de Boileau ne suffisait pas pour démentir cette opinion affectée, moins outrageuso encore à sa mémoire qu’à celle de Louis le Grand , des Lamoignon, des Colbert, des Condé, et de tant d’autres personnages illustres qui l’honorèrent d’une estime particulière et de leurs bienfaits. Ces diffamateurs ont-ils oublié que •ce critique inexorable donna autrefois l’exemple d’un
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trait de générosité qu’ils ont loué avec enthousiasme dans une souveraine ' ?
Pour nous, qui faisons gloire de cultiver après lui le seul genre de poésie dont rutilité serait vainement désavouée, malgré le respect que nous devons aux oracles des novateurs du temps, appuyés de l’autorité d’un écrivain si judicieux, nous soutenons, au contraire, que quiconque blâme la satire est un homme dupe des opinions d’autrui, un sot à prétention, ou une âme corrompue. Les citoyens vertueux, les esprits sains et vraiment éclairés, ne la redoutant pas, l’ont toujours approuvée. Leurs entretiens sont la censure continuelle des mœurs dépravées et du mauvais goût : le satirique n’est, en un mot, que l’interprète de leurs plaintes ou de leurs jugements.
Ce sont ces hommes, dont le suffrage seul peut nous flatter, qui défendiren-t le Tableau du dix-huitieme SIÈCLE du mépris dans lequel la cabale philosophique prétendait l’ensevelir. Leur indulgence encouragea nos faibles talents, et nous avons recueilli leurs voix pour corriger cet ouvrage que nous venons do soumettre une seconde fois à leurs lumières. Malheur à nous si jamais nous désirons les applaudissements des so-
1. On sait que Boileau acheta la blbllothiique de Patru, célhbre avocat, réduit h riudigcnce sur la Un de ses Jours, et lui en paya le prix, qui était assez cousidérable , à condition que ce dernier la garderait toute sa vie.
C'est ainsi que l'impératrice de Russie avait acheté la bibliothbqne de ,M. Diderot.
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phistes modernes! Attaqués dans nos vers, ils doivent armer contre notre vie la persécution et le mensonge; l’intolérance et le fanatisme se sont réfugiés dans leur secte. Mais nous opposerons à leurs calomnies une constance éprouvée. Le génie peut nous manquer, et non le courage. Pensent-ils d’ailleurs que la honte ou l’honneur des gens de lettres soit dans leurs mains? Leurs impostures ont-elles diffamé le critique célèbre ' à qui la première de ces satires est adressée? Tant qu’il a vécu, les âmes intègres, que la contagion des mauvais principes n’a point infectées, ont payé ses travaux d’une considération flatteuse. Maintenant que la mort vient de l’enlever à la littérature, leurs regrets ne craignent pas d’éclater; et -nous, qu’il plaçait au rang de ses amis, inconsolables de sa perte , en voyant une foule de gens de bien mêler hardiment leurs pleurs aux nôtres, nous disons aux soidisant philosophes : Calomniateurs ennemis de la satire, apprenez par cet exemple que vos cris et vos libelles ne déshonorent que vous-mêmes.