INTRODUCTION
Chaque chose a son temps. Plus on vit, plus on apprend à re-connaître la vérité de ce proverbe. Il y a donc un temps pour se taire, un temps pour parler, et, cette fois, c'est au dernier parti que le poëte se décide. Car, si l'action et le travail appar-tiennent à la jeunesse, la méditation et les épanchements con-viennent à l'âge avancé.
J'ai lancé sans préambule mes premiers ouvrages dans le monde, sans indiquer au commencement mes vues et mon des-sein. C'est que j'étais persuadé que la nation profiterait tôt ou tard de ce qui lui était présenté. Et plusieurs de mes écrits réussirent de la sorte à produire de l'effet dès leur apparition ; d'autres, moins intelligibles et moins pénétrants, eurent be-soin de quelques années pour être appréciés. Cependant les années passèrent, et une deuxième, une troisième génération, me dédommage au double et au triple des injustices que m'a-vaient fait souffrir mes premiers contemporains.
Or je voudrais que rien ne pût empêcher ce petit livre de produire tout d'abord une bonne impression. Je me décide par conséquent à commenter, à éclaircir, à expliquer, uniquement pour donner une intelligence immédiate du livre aux lecteurs qui connaissent peu ou ne connaissent pas l'Orient. Ce supplé-ment n'est point nécessaire aux personnes qui ont approfondi l'histoire et la littérature d'un monde si remarquable. Elles indiqueront elles-mêmes aisément les sources et les ruisseaux dont j'ai dirigé les eaux rafraîchissantes dans mes parterres de fleurs.
L'auteur des poésies qui précèdent voudrait être considéré comme un voyageur, qu'on loue de savoir s'accommoder aux coutumes des pays étrangers, de faire ses efforts pour s'en ap-proprier le langage, en partager les sentiments, en adopter les mœurs. On l'excuse, si cela ne lui réussit que jusqu'à un certain point, et si un accent particulier, une invincible per-sistance de sa nationalité, font toujours reconnaître en lui l'étranger. Ainsi puisse mon petit livre trouver grâce ! Les connaisseurs excusent avec intelligence; les amateurs, moins frappés des défauts, reçoivent sans prévention ce qui leur est présenté.
Mais, pour faire plus vite agréer aux siens tout ce qu'il rap-porte, le voyageur joue le rôle d'un marchand, qui étale ses marchandises avec complaisance, et cherche par divers moyens à les rendre agréables; et, qu'il les annonce, les décrive ou même les vante, on ne lui en fait pas un crime.
Et d'abord notre poëte peut déclarer que, dans ce qui est des mœurs et de l'esthétique, il s'est fait avant tout un devoir de la clarté ; qu'il a pris soin de s'exprimer dans le langage le plus uni, dans le rhythme le plus facile, le plus saisissable de son idiome, et qu'il n'a laissé entrevoir que de loin ces arti-fices et ces raffinements par lesquels les Orientaux s'efforcent de plaire.
Cependant le sens est quelquefois embarrassé par certains mots étrangers inévitables, qui sont obscurs, parce qu'ils se rapportent à des objets déterminés, aux croyances, aux opi-nions, aux traditions, aux fables et aux mœurs. On s'est cru particulièrement obligé d'expliquer ces expressions; en quoi l'on s'est proposé de satisfaire à ce que paraissaient exiger les questions et les objections des auditeurs et des lecteurs alle-mands. Une table indique les pages où se trouvent les endroits obscurs et où ils sont expliqués. Mais ces explications sont don-nées avec un certain ensemble, afin de présenter, au lieu de notes détachées, un texte indépendant, qui n'offre, il est vrai, qu'un exposé rapide et une faible liaison, mais qui donne au lecteur une vue générale et des éclaircissements.
Puissent nos efforts dans cette carrière nouvelle obtenir l'ap-probation ! Nous osons l'espérer. Dans un temps où l'on appro-prie fidèlement à notre langue tant de choses de l'Orient, il peut sembler méritoire que nous ayons cherché, de notre côté, à diriger l'attention sur un monde d'où nous sont parvenues, depuis des milliers d'années, tant de choses grandes, bonnes et belles, et duquel nous pouvons espérer chaque jour da-vantage.
lies Hébreux.
La poésie naïve est chez toute nation la première ; elle est la base de toutes celles qui suivent ; plus elle se produit fraîche et naturelle, plus les autres époques se développent heureu-sement.
Comme nous parlons de poésie orientale, il est nécessaire de mentionner la Bible, qui en est le plus ancien recueil. Une grande partie de l'Ancien Testament est écrite avec exaltation, avec enthousiasme , et appartient au domaine de la poésie. Le vif souvenir du temps où Herder et Eichhorn nous expli-quaient eux-mêmes ces matières nous rappelle une haute jouis-sance, comparable au lever du soleil dans le ciel pur de l'Orient. Nous ne pouvons qu'indiquer ce que nous ont trans-mis et légué ces hommes éminents, et l'on nous pardon-nera la précipitation avec laquelle nous passons devant ces trésors.
Cependant nous citerons comme exemple, le livre de Ruth, qui, outre son but élevé, de procurer à un roi d'Israël d'intéres-sants et honnêtes ancêtres, peut être en même temps consi-déré comme un aimable petit poëme, une épopée, une idylle, que l'on nous a conservée.
Nous nous arrêterons ensuite un moment au Cantique des Can-tiques, comme à ce qui nous est parvenu de plus délicat et de plus inimitable pour l'expression d'un agréable et ardent amour. Nous regrettons, il est vrai, que ces chants fragmen-tait es, entremêlés, entassés, ne donnent pas une jouissance pleine et pure, et pourtant nous sommes ravis de nous trans-porter au milieu des circonstances dans lesquelles ces cœurs enthousiastes ont vécu. Tout au travers, souffle une tiède brise du plus aimable canton de Chanaan, la tranquille vie champêtre, la culture des vignes, des jardins et des aromates, quelque chose de la gêne des villes, puis, dans le fond du tableau, la cour d'un roi avec ses magnificences. Cependant le thème prin-cipal est toujours la passion brûlante de deux jeunes coeurs , qui se cherchent, se trouvent, se repoussent, s'attirent, dans diverses situations d'une extrême simplicité.
Plus d une fois nous avons songé à détacher quelques parties de cet aimable désordre et à les coordonner ; mais c'est préci-sément ce qu'il y a d'insoluble et d'énigmatique qui donne à ces rares feuillets leur grâce et leur caractère propre. Que de fois des esprits bien intentionnés, amoureux de l'ordre, ont eu la tentation d 'y chercher ou d'y établir un enchaînement rai-sonnable ! et chacun laisse toujours à un successeur le même travail.
Le livre de Ruth a de même attiré par son charme invincible plus d'un homme de mérite, qui se sont abandonnés à la vaine pensée qu 'un récit, qui est, dans son laconisme, d une incom-parable beauté, pourrait gagner quelque chose dans une longue paraphrase.
C est ainsi que, livre par livre, le livre des livres pourrait nous montrer qu'il nous fut donné afin que nous puissions nous y éprouver comme dans un second univers, nous y perdre, nous instruire et nous cultiver.
Les Arabes.
Il est un peuple de l'Orient, les Arabes, chez lequel nous trouvons des trésors magnifiques dans les Moallakat. Ce sont des chants de concours, qui sortaient vainqueurs des joutes poé-tiques; des poésies antérieures à Mahomet, écrites en lettres d'or, suspendues aux portes de la maison de Dieu à la Mecque. Ils donnent l'idée d'un peuple nomade, pasteur et guerrier, agité à l'intérieur par les luttes de tribus diverses. Ces poésies expriment l'inébranlable attachement aux hommes de la même tribu, le désir de la gloire, la vaillance, l'ardeur insatiable de vengeance, adoucie par la mélancolie de l'amour, la bienfai-sance, le dévouement, tout cela sans limites. Ces poésies nous donnent une idée suffisante de la haute culture où était parvenue la tribu des Koraichites, du sein de laquelle Mahomet lui-même sortit, mais pour lui imposer une croyance sombre et lui voiler toute perspective de progrès plus purs.
La valeur de ces excellents poëmes, qui sont au nombre de sept, est relevée encore par leur grande diversité. Nous ne pouvons en rendre compte en termes plus brefs et plus dignes qu'en citant les propres paroles par lesquelles le judicieux Jones les caractérise. « Le chant d'Amralkai est doux, joyeux, bril-lant, élégant, varié et agréable, celui de Tarafa hardi, animé, bondissant, et toutefois mêlé de quelque gaieté; le chant de Zoheir est rigide, austère, chaste, plein de règles morales et de graves maximes ; celui de Lebid est léger, amoureux, élé-gant et tendre; il rappelle la deuxième églogue de Virgile, car le poëte se plaint de l'orgueil et de la fierté de sa bien-aimée, et en prend occasion d'énumérer ses propres mérites, d'élever jusqu'au ciel la gloire de sa tribu. Le chant d'Antara se montre fier, menaçant, expressif, magnifique, et n'est pas sans beautés de descriptions et d'images; Amrou est véhément, sublime, pompeux ; Hareth, plein de sagesse, de sagacité et de dignité. Les deux derniers se présentent aussi comme des discours de controverse politique et poétique, qui furent prononcés devant une assemblée d'Arabes, pour apaiser la haine funeste de deux tribus.
Ce peu de mots ayant éveillé sans doute chez nos lecteurs le désir de lire ou de relire ces poëmes, nous en citerons un autre, du temps de Mahomet, où règne parfàitement l'esprit des pre-miers. On pourra trouver ce chant d'un caractère mélancolique et même sombre ; c'est l'expression brûlante de la vengeance poursuivie et satisfaite.
1. Sous le rocher au bord du chemin, il est gisant, égorgé; sur sa blessure ne distille pas une goutte de rosée.
2. Il m'imposa un lourd fardeau et il mourut : certes, ce far-deau, je veux le porter.
3. Il est héritier de ma vengeance, le fils de ma sœur, le vaillant, l'implacable.
4. Il sue en silence le poison, comme la vipère se tait, comme exhale son venin le serpent, contre lequel il n'est point de charme efficace.
5. La foudroyante nouvelle nous' est venue d'un grand et terrible malheur : elle aurait dompté le plus vaillant des hommes.
6. Le sort m'a dépouillé en blessant l'homme aimable dont l'hôte ne fut jamais offensé.
7. Il était un rayon de soleil dans les jours froids et, pendant les ardeurs de Sirius , une ombre et un rafraîchissement.
8. Le corps sec sans maigreur, les mains humides, hardi, impétueux.
9. Avec une ferme volonté, il a poursuivi son but jusqu'à l'heure du repos : elle repose aussi la ferme volonté.
10. C'était une pluie distribuant ses dons; dans l'attaque, c'était un lion furieux.
11. Imposant devant le peuple, avec ses cheveux noirs, sa longue robe ; il courait à l'ennemi comme un loup maigre.
12. Il distribuait deux assaisonnements, le miel et l'absinthe; les mets ainsi assaisonnés, chacun en goûtait.
13. Terrible, il chevauchait seul, nul ne l'accompagnait que le glaive d'Yemen orné de brèches.
14. Notre jeune troupe se mit en marche à midi contre l'en-nemi ; nous avançâmes toute la nuit, comme des nuages qui volent sans trêve.
15. Chacun était un glaive, ceint d'un glaive, éclair éblouis-sant, quand on le tirait du fourreau.
16. Ils aspiraient les vapeurs du sommeil, mais, dès qu'ils branlèrent la tête, nous les frappâmes de nos épées et ils n'étaient plus.
17. Nous tirâmes une vengeance pleine; de deux tribus, il en réchappa bien peu, très-peu.
18. Et le Houdseilite a brisé sa lance pour l'immoler, parce qu'avec sa lance il avait brisé les Houdseilites.
DIVAN. k 619
19. Ils le couchèrent dans un sauvage lieu de repos sur la roche raboteuse, où les chameaux eux-mêmes se déchiraient les pieds.
20. Quand le matin vint le saluer dans ce triste lieu, le guer-rier égorgé, il était dépouillé et le butin ravi.
21. Mais à présent je les ai mis à mort, les Houdseilites, avec de profondes blessures; le malheur ne saurait m'attendrir, c'est lui-même qui s'attendrit.
22. La soif de la lance fut apaisée aussitôt qu'elle put boire : on ne lui refusa point les coups répétés.
23. Désormais il est de nouveau permis, le vin, qui était d'abord défendu ; à force de travail, j'ai conquis ma dispense.
24. J'ai étendu cette faveur à mon épée et à ma lance et à mon coursier. C'est maintenant un bien commun.
25. Présente-moi donc la coupe, ô Savad Ben Amré, car mon corps, à cause de mon oncle, n'est qu'une grande plaie.
26. Et nous avons présenté aux Houdseilites le calice de mort, dont l'effet est la misère, l'aveuglement et la dégra-dation.
27. Alors les hyènes rirent.à la mort des Houdseilites, et tu vis la face des loups rayonnante.
28. Les plus nobles vautours accoururent à tire-d'ailes; ils passèrent de cadavre en cadavre , et, rassasiés de la pâture abondamment préparée, ils ne pouvaient s'élever dans les airs.
Ce chant exige peu d'explications. La grandeur de caractère, le sérieux, la légitime cruauté de l'action, sont ici proprement la moelle de la poésie. Les deux premières strophes présen-tent clairement l'exposition ; le mort parle dans la troisième et la quatrième, et charge son parent de le venger ; la sixième et la septième se rattachent par le sens aux premières, elles offrent une transposition lyrique ; depuis la septième jusqu'à la treizième, on célèbre le mort, afin de faire sentir la grandeur de la perte ; de la quatorzième à la dix-septième strophe, on décrit l'expédition contre les ennemis ; la dix-huitième nous ramène en arrière ; la dix-neuvième et la vingtième pourraient se trouver immédiatement après les deux premières, comme la vingt et unième et la vingt-deuxième, après la dix-septième ; puis vient, dans le banquet, la joie et la jouissance de la vie-toire, et, pour la conclusion, l'effroyable plaisir de voir devant soi les ennemis tués en proie aux hyènes et aux vautours.
Ce qui nous paraît extrêmement remarquable dans ce chant, c'est que la prose pure de l'action est rendue poétique par la transposition des détails. Cette circonstance et l'absence presque totale d'ornements extérieurs donnent au poëme un caractère plus grave, et qui le lira, en se pénétrant du sujet, croira voir, du commencement à la fin, l'événement se développer sous ses yeux.
Transition.
Si nous portons maintenant nos regards sur les Perses, na-tion paisible, civilisée, nous devons, puisque leurs poésies sont proprement le sujet de ce travail, remonter aux temps anciens, afin de nous rendre les nouveaux intelligibles. Les personnes qui se livrent aux études historiques sont toujours frappées de voir qu'un pays fût-il conquis souvent, assujetti et même ruiné, un certain noyau de la nation se maintient toujours avec son caractère, si bien qu'on voit reparaître à l'improviste des traits de mœurs nationales dès longtemps connus.
A ce point de vue, on pourra trouver agréable d'entendre parler des anciens Perses, pour passer rapidement, d'une marche plus libre et plus sûre, jusqu'aux temps actuels.
Anciens Perses.
Le culte des anciens Parsis se fondait sur la contemplation de la nature. Quand ils adoraient le Créateur, ils se tournaient vers le soleil levant, comme le plus surprenant et le plus ma-gnifique des phénomènes. Ils croyaient y voir le trône de Dieu entouré d'anges étincelants. Tous les hommes, jusqu'au plus humble, pouvaient célébrer chaque jour ce culte brillant et su-blime ; le pauvre sortait de sa cabane, le guerrier de sa tente, et le plus religieux de tous les actes était accompli. On donnait à l'enfant nouveau-né le baptême du feu dans ces beaux rayons, et, durant tout le jour, durant toute la vie, le Parsi se voyait accompagné dans toutes ses actions par l'astre créateur. La nuit était éclairée par la lune et les étoiles, également inaccessibles et appartenant à l'infini. Cependant le feu se place à leurs côtés, éclairant, réchauffant, selon son pouvoir. Faire sa prière en face de ce représentant, s'incliner devant celui dont on a senti l'im-mensité , devient un devoir agréable et pieux. Il n'est rien de plus pur qu'un lever de soleil dans un jour serein, et il fallait allumer et entretenir le feu avec la même pureté, si l'on voulait qu'il fût et qu'il demeurât sacré et semblable au soleil.
Zoroastre semble avoir, le premier, transformé la pure reli-gion naturelle en un culte cérémonieux. La prière mentale qui renferme et exclut toutes les religions, et ne pénètre dans toute la conduite de la vie que chez un petit nombre d'hommes fa-vorisés de Dieu, ne se développe chez la plupart que comme une ardeur, un ravissement passager, qui est à peine évanoui, que l'homme, rendu à lui-même, mécontent, désoccupé, retombe dans le plus profond ennui.
Combler ce vide avec d'interminables cérémonies, des consé-crations et des expiations, des allées et des venues, des inclina-tions et des révérences , c'est le devoir et le profit des prêtres , qui, durant des siècles, éparpillent leur métier en d'innombra-bles minuties. Celui qui peut se faire un tableau rapide, à partir de cette première adoration naïve du soleil levant, jusqu'à la démence des Guèbres, telle qu'elle existe encore de nos jours aux Indes, verra, d'un côté, une jeune nation, sortant du som-meil it la première clarté du jour, de l'autre, un peuple assom-bri, qui s'efforce de tuer l'ennui vulgaire par l'ennui dévot.
Cependant il importe de remarquer que les anciens Parsis ne se bornèrent pas à adorer le feu : leur religion est basée sur la dignité de tous les éléments, en tant qu'ils annoncent l'existence et la puissance de Dieu. De là leur sainte appréhension de souiller l'eau, l'air, la terre. Ce respect pour tous les objets naturels qui entourent l'homme mène à toutes les vertus civiles ; il excite et il entretient l'attention, la propreté, la diligence. Il était la base de l'agriculture : en effet, comme ils ne souil-laient aucune rivière, les canaux étaient aussi établis et propre-ment entretenus, en ménageant, avec une soigneuse économie, les eaux dont la circulation fertilisait le pays, si bien que la culture du royaume était alors plus de dix fois ce qu'elle est aujourd'hui. Tous les travaux auxquels souriait le soleil étaient poussés avec la plus grande activité ; mais la vigne, le plus cher enfant du soleil, était l'objet, de soins tout particuliers. La forme étrange de leurs funérailles1 dérive de cette même attention exagérée à ne pas souiller les purs éléments. La police des villes s'exerçait aussi d'après ces maximes : la propreté des rues était une affaire de religion, et, de nos jours encore, que les Guèbres sont chassés, repoussés , méprisés, et ne peuvent, tout au plus , trouver leur demeure que dans les faubourgs et en des quartiers décriés, un mourant attaché à cette croyance lègue une somme pour que telle ou telle rue de la capitale soit sans retard complétement nettoyée. C'est une religion si vi-vante et si pratique qui rendit possible cette population in-croyable , attestée par l'histoire.
Une religion si délicate, fondée sur la toute-présence de Dieu dans ses œuvres du monde sensible, doit exercer sur les mœurs une influence particulière. Que l'on en considère les ordonnances et les prohibitions principales : ne pas mentir, ne point faire de dettes, ne pas être ingrat.... Le moraliste, l'ascétique, s'expli-queront aisément la fécondité de ces préceptes. En effet, à pro-prement parler, la première de ces défenses comprend les deux suivantes et toutes les autres encore, qui ne découlent propre-ment que du mensonge et de l'infidélité : c'est pourquoi, en Orient, le diable est uniquement qualifié de menteur éternel.
Cependant, comme ce culte porte à la contemplation, il pour-rait aisément entraîner dans la mollesse, et les longs et amples vêtements annoncent aussi des habitudes efféminées : mais les mœurs et les institutions réagissaient avec énergie. On portait des armes, même en temps de paix et dans la vie sociale, et l'on s'exerçait de mille façons à les manier. Les Parsis furent de tout temps d'habiles et impétueux cavaliers ; leurs jeux même, comme celui de la paume et du battoir, dans de grandes car-- .rières, entretenaient leur vigueur, leur force et leur agilité ; et une impitoyable conscription faisait d'eux, au premier signe du roi, un peuple de héros.
Considérons encore leurs idées sur la divinité. Au commen-cement, le culte public était borné à un petit nombre de feux et il en était d'autant plus vénérable; ensuite il se forma une
1. Ils exposaient les morts, sans les ensevelir, et les abandonnaient aux bêtes sauvages. imposante caste sacerdotale, de plus en plus nombreuse, et, avec elle, les feux se multiplièrent. Que ce pouvoir clérical, intimement uni, s'élevât dans l'occasion contre le pouvoir civil, cela est dans la nature de ces relations à jamais incompa-tibles. Sans rappeler que le faux Smerdis, qui s'empara du royaume, était un mage, élevé sur le trône et soutenu quelque temps par ses confrères, nous voyons que les mages furent plusieurs fois redoutables aux princes.
Dispersés par l'invasion d'Alexandre, négligés par les rois parthes, ses successeurs, relevés et réunis par les Sassanides, ils se montrèrent toujours fermes dans leurs principes et résis-tèrent au souverain qui agissait à l'encontre. C'est pourquoi ils eurent recours à tous les moyens pour rendre insupportable aux deux époux l'union de Khosrou avec la belle Schirin, qui était chrétienne.
Enfin, chassés à jamais par les Arabes et repoussés dans les Indes, et, pour ce qui resta en Perse de leurs pareils ou de leurs coreligionnaires, méprisés et maltraités jusqu'à nos jours; tour à tour tolérés et persécutés, selon le caprice des souverains : ils ont maintenu leur culte çà et là dans sa pureté primitive, même en de misérables retraites, comme le poëte a essayé de l'expri-mer dans le Testament du vieux Parsi.
Que cette religion ait rendu longtemps de grands services ; qu'elle fut susceptible d'une plus haute culture, qui s'est ré-pandue dans la partie occidentale du monde oriental, on ne saurait pas en douter. Xais il est extrêmement difficile d'expli-quer d'où cette culture s'est répandue et comment la chose s'est faite. De nombreuses cités dispersées dans beaucoup de contrées furent comme des centres de vie ; mais, ce que j'admire le plus, c'est que le voisinage fatal de l'idolâtrie indienne ne put agir sur elle. On s'étonne, les villes de Balkh et de Bamian étant si proches l'une de l'autre, de voir, ici, fabriquées et adorées les plus absurdes idoles de taille colossale, et, là, se maintenir les temples du feu pur ; de grands monastères s'élever pour les membres de cette croyance, et une multitude de mobeds 1 se réunir. Combien ces institutions étaient excellentes, c'est ce que 1. Mages du deuxième ordre, chargés d'entretenir le feu sacré. prouvent les hommes extraordinaires qui en sont sortis. Telle fut la famille des Barmécides, qui brillèrent si longtemps comme puissants ministres d'Etat, jusqu'à ce qu'enfin ils furent extirpés et bannis, comme on a vu de nos jours une famille assez pa-reille.
Goa 1'ernemen t.
Tandis que le philosophe se compose, à l'aide de principes, un droit naturel, international et public, l'historien recherche ce que furent de tout temps ces relations et ces associations hu-maines. Or nous trouvons dans le plus antique Orient, que toute souveraineté dérive du droit de déclarer la guerre. Ce droit, comme tous les autres, réside d'abord dans la volonté, dans les passions du peuple. Un membre de la tribu est-il offensé, aussitôt la masse se lève spontanément pour tirer ven-geance de l'offenseur. Mais, comme la foule, qui peut agir, ne saurait diriger, elle charge par élection, par coutume, par tra-dition, un chef unique de la mener au combat, que ce soit pour une seule expédition ou pour plusieurs. Ce poste dangereux, elle le confie au vaillant homme pour toute sa vie, et puis enfin pour lui et ses descendants. C'est ainsi que, par son habileté à conduire la guerre, le chef s'assure le droit de la déclarer.
De là résulte la faculté d'appeler, d'inviter, de contraindre à prendre les armes tout membre de l'État qui peut être considéré comme désireux et capable de combattre. De tout temps cette conscription, pour se montrer efficace et juste, dut être impi-toyable. Le premier Darius prend les armes contre des voisins suspects; le peuple, innombrable, obéit à son appel. Un vieil-lard livre trois fils; il demande que le quatrième spit exempté : le roi le lui renvoie en morceaux. Voilà donc le droit de vie et de mort déjà formulé. Dans la bataille même cela ne souffre aucune difficulté : en effet tout un corps d'armée n'est-il pas sacrifié souvent en pure perte, par caprice ou impéritie, sans que personne en demande compte au général?
Chez les nations guerrières, cet état de choses se maintient pendant les courts intervalles de paix. La guerre subsiste tou-jours autour du roi, et, à la cour, personne n'est sûr de sa vie. On continue de lever les taxes que la guerre rendait néces-saires. C'est pourquoi Darius Codoman établit avec prévoyance des tributs réguliers au lieu des dons volontaires. Sur ce fon-dement, avec cette constitution, la monarchie des Perses s'éleva au plus haut degré de puissance et de prospérité, qui cependant finit par échouer contre l'héroïsme d'une nation voisine, petite et morcelée.
Histoire.
Quand des princes doués de talents extraordinaires eurent concentré les forces militaires du pays et porté au plus haut point l'élasticité de la masse, les Perses se montrèrent redou-tables même aux peuples éloignés, à plus forte raison à ceux du voisinage.
Tous furent subjugués, sauf les Grecs, qui, divisés entre eux, se réunirent contre l'ennemi nombreux et acharné, et déployè-rent un dévouement admirable, vertu suprême, dans laquelle sont renfermées toutes les autres. Par là on gagna du temps, et, à mesure que la puissance des Perses déchut à l'intérieur, Phi-lippe de Macédoine put fonder un État, rassembler autour de lui les autres Grecs, et, en échange de leur liberté perdue, pré-parer leur victoire sur les ennemis étrangers. Son fils subjugua les Perses et conquit leur empire.
Les Perses ne s'étaient pas seulement rendus redoutables, mais aussi extrêmement odieux au peuple grec, en attaquant à la fois l'État et le culte. Attachés à une religion où les astres du ciel, le feu, les éléments, étaient adorés en plein air comme des êtres divins, ils trouvaient hautement condamnable d'enfermer les dieux dans des maisons et de les adorer à couvert. Ils brÚ-lèrent donc et détruisirent les temples, et, par là, ils élevèrent contre eux-mêmes des monuments de haine éternelle, car la sa-gesse des Grecs résolut de ne jamais réparer ces ruines, mais de les laisser subsister comme une menace et un aiguillon pour les vengeances futures. Ce désir de venger leur religion offensée, les Grecs le portèrent avec eux dans les champs de la Perse. Ainsi s'expliquent diverses cruautés ; on veut même excu-ser par là l'embrasement de Persépolis.
Tous les objets du culte des mages, qui, s'étant éloignés de leur simplicité primitive, avaient déjà besoin de temples et de cloîtres, furent pareillement détruits, les mages, chassés et dis-persés. Cependant un grand nombre se cachèrent et se réuni-rent, conservant, pour des temps meilleurs, leurs sentiments et leur culte. ,Leur patience fut mise à de rudes épreuves, car, il la mort d'Alexandre, son empire éphémère ayant pris fin et ses États ayant été lmorcelés, les/Parthes s'emparèrent de la portion qui nous occupe ici particulièrement. La langue, les mœurs, la religion de la Grèce, s'acclimatèrent chez eux. Ainsi s'écoulè-rent cinq cents années sur la cendre des tempes et des autels antiques, sous lesquels le feu sacré ne cessa pas de couver, en sorte que les Sassanides, au commencement du troisième siècle de notre ère, ayant proclamé de nouveau l'ancienne re-ligion et restauré l'ancien culte, trouvèrent aussitôt un nombre de mages et de mobeds, qui s'étaient maintenus en silence, eux et leur croyance, aux limites de l'Inde et par delà. L'ancienne langue persane fut remise en usage, la grecque fut repoussée, et une véritable nationalité s'éleva sur des bases nouvelles. Nous trouvons ici, dans un espace de quatre siècles, les premières traditions mythologiques de l'histoire persane entretenues, en quelque mesure, par des réminiscencesien prose poétique. Ce brillant crépuscule nous charme toujours et la variété des ca-ractères et des événements éveille un grand intérêt.
Mais tout ce que nous apprenons de la statuaire et de l'archi-tecture à cette époque nous les présente comme ne visant qu'au luxe et à la magnificence, au gigantesque et au monstrueux. Et comment pouvait-il en être autrement, puisque les Perses du-rent emprunter les arts à l'Occident, dès lors profondément dé-généré? Le poëte possède lui-même un anneau à cacheter de Sa-por Ier, un onyx, taillé manifestement par un artiste occidental de cette époque, peut-être un prisonnier de guerre. Et le gra-veur de cachets du Sassanide vainqueur aurait-il été plus habile que le graveur au poinçon de Valérien vaincu? L'aspect des monnaies de ce temps, nous ne le connaissons que trop. Les fables poétiques de ces monuments qui nous restent sont elles-mêmes descendues peu à peu, grâce aux efforts des savants, jusqu'à la prose historique. Nouvel exemple, qui nous fait com-prendre clairement qu'un peuple peut atteindre un haut degré de culture religieuse et morale, s'entourer de pompe et de magnificence, et mériter qu'on le range encore, sous le rap-port des arts, parmi les peuples barbares.
De même, si nous voulons à l'avenir apprécier justement la poésie orientale et particulièrement la poésie persane, et ne pas nous exposer au chagrin et à l'humiliation d 'en exagérer le mé-rite, nous devons aussi examiner avec soin où se trouvait pro-prement,.à cette époque, la belle et véritable poésie.
Il semble qu'il se soit répandu peu de chose de l'Occident, même dans les contrées orientales les plus voisines ; on avait surtout les yeux fixés sur les Indes ; et, comme les adorateurs du feu et des éléments ne pouvaient nullement trouver à leur gré cette religion follement monstrueuse, ni les amis de la joie goûter une philosophie abstruse, on n'emprunta aux Indes que ce qui est également bienvenu chez tous les hommes, savoir les écrits qui se rapportent il la sagesse pratique; c'est pourquoi l'on fit le plus grand cas des fables de Bidpai, et, par là même, on détruisit dans ses derniers fondements une poésie future. A cette époque, on avait aussi tiré de la même source le jeu d'échecs, qui, en rapport avec cette science pratique, est propre à détruire tout sentiment de poésie. Cela posé, nous louerons hautement le naturel que les poëtes persans montrèrent plus tard, aussitôt qu'ils furent excités par des circonstances favo-rables; nous admirerons comme ils savent lutter contre divers obstacles, les éviter ou même les surmonter.
Le voisinage de Byzance, les guerres avec les empereurs d'Orient1, et les relations mutuelles qui en résultèrent, amenè-rent enfin un mélange, à la faveur duquel la religion chrétienne s'insinue dans celle des anciens Parsis, non sans résistance de la part des mobeds et des hommes préposés à la garde de la religion du pays. C'est ainsi que les diverses contrariétés, et même le grand malheur dont l'excellent prince Khosrou Parvis fut victime, n'eurent d'autre origine que l'attachement de l'ai-mable et belle Schirin à la foi chrétienne.
Tout cela, considéré même superficiellement, nous oblige d'avouer que les vues et la conduite des Sassanides méritent toute sorte de louanges : seulement ils ne furent pas assez puissants pour se maintenir, entourés d'ennemis comme ils
1. WESTLTCH, occidental, qui se trouve dans le texte, ne désigne que la si-tuation de Constantinople par rapport à la Perse. l'étaient, dans une époque si agitée. Après une vigoureuse résis-tance, ils furent subjugués par les Arabes, que Mahomet avait élevés, par l'unité, à la plus formidable puissance.
Mahomet.
Comme, dans nos méditations, nous partons du point de vue poétique, ou du moins que nous y revenons, il convient à notre but de parler tout d'abord de cet homme extraordinaire, bien qu'il soutienne et qu'il affirme hautement qu'il est prophète et non poëte, en sorte qu'on doit considérer son Coran comme une loi divine et non comme un livre humain, fait pour l'étude ou l'amusement. Maintenant, si nous voulons déterminer avec soin la différence qui existe entre le poëte et le prophète, nous dirons que l'un et l'autre sont saisis et enflammés par un dieu, mais que, le don qu'il a reçu, le poëte le dissipe en jouissances, afin de produire la jouissance et d'obtenir par ses productions la gloire ou du moins une douce vie. Il néglige tous les autres buts, il cherche à être varié, à se montrer inépuisable dans les sentiments et les tableaux. Le prophète, au contraire, n'a qu'un but unique et déterminé ; pour l'atteindre , il emploie les moyens les plus simples. Il veut annoncer une doctrine et ras-sembler les peuples par elle et autour d'elle, comme autour d'un étendard ; pour cela, il suffit que le monde croie : il faut donc que le prophète soit et ne cesse pas d'être monotone, car on ne croit pas la diversité, on la juge.
Pour dire beaucoup en peu de mots, tout le contenu du Co-ran se trouve au commencement du deuxième surate, dont voici les termes : « Il n'y a rien de douteux dans ce livre. C'est une instruction pour les fidèles qui croient véritables les mystères de la foi ; qui observent les temps marqués pour la prière ; qui font l'aumône de ce que nous leur avons dispensé; qui croient à la révélation envoyée du ciel aux prophètes avant toi ; qui ont une assurance certaine de la vie future : ceux-là sont conduits par leur Seigneur et goûteront le bonheur et la béatitude. Pour les incrédules, il leur sera indifférent que tu les exhortes ou ne les exhortes pas : ils ne croiront point. Dieu a scellé leurs cœurs et leurs oreilles. Les ténèbres leur couvrent la vue et ils subi-ront un sévère châtiment. »
C'est là ce que le Coran répète surate par surate : la foi et l'incrédulité se partagent les lieux hauts et les lieux bas ; le ciel et l'enfer sont réservés aux croyants et aux impies. Des détails plus précis sur ce qui est ordonné et défendu, des récits fabu-leux des religions juive et chrétienne, des amplifications de toute espèce, des tautologies et des répétitions sans fin, forment le corps de ce livre sacré, qui, aussi souvent que nous le lisons, nous cause une nouvelle répugnance, puis nous attire, nous étonne et enfin nous impose le respect.
Mais, ce qui en fera toujours, pour toute personne qui étudie l'histoire, un monument de la plus haute importance, nous allons le dire, en citant les paroles d'un homme distingué. « L'objet principal du Coran semble avoir été de réunir les trois différentes religions alors régnantes dans la populeuse Arabie, et qui, mêlées entre elles le plus souvent, vivaient au jour le jour, errant sans guide et sans pasteur; car la plupart étaient idolâtres, et les autres, juifs ou chrétiens, avec des croyances erronées et hérétiques au plus haut point : le Coran devait les amener à la connaissance et à l'adoration d'un Dieu unique, éternel et invisible, qui a créé toutes choses par sa puis-sance infinie, et qui peut créer celles qui n'existent pas encore; qui est le dominateur suprême, le juge et seigneur de tous les seigneurs. Pour cela Mahomet établit certaines lois avec les si-gnes extérieurs de certaines cérémonies, les unes anciennes, les autres d'invention moderne, et qui furent sanctionnées par l'idée de peines et de récompenses soit temporelles soit éter-nelles ; il a voulu les amener tous à l'obéissance de Mahomet, comme prophète et envoyé divin, qui, après les avertisse-ments répétés, les promesses et les menaces des anciens temps, a dû établir enfin et propager sur la terre la vraie religion de Dieu par la force des armes, pour se faire reconnaître à la fois comme grand prêtre, évêque ou pape dans les choses spi-rituelles, et comme prince souverain dans les choses tempo-relles. »
Si l'on ne perd pas cela de vue, on ne peut trouver mauvais que le musulman appelle les temps antérieurs à Mahomet les temps d'ignorance, et soit pleinement convaincu que les lu- # mières et la sagesse ne commencent qu'avec l'islamisme. Le style du Coran est, conformément à son sayet et à son but, sé-vère, élevé, menaçant, çà et là véritablement sublime. Ainsi un clou chasse l'autre, et nul ne doit s'étonner du grand effet de ce livre. C'est pourquoi les vrais croyants le tiennent pour in-créé et pour éternel comme Dieu. Néanmoins il s'est trouvé de bonnes têtes qui ont attribué aux temps antérieurs une meil-leure manière d'écrire et de versifier , et qui ont soutenu que, s'il n'avait plu à Dieu de révéler tout d'un coup par Mahomet sa volonté et une civilisation absolument légale, les Arabes se se-raient élevés par eux-mêmes peu à peu à ce degré et même il un degré plus élevé, et auraient développé de plus pures idées dans une langue pure.
D'autres, plus téméraires, ont affirmé que Mahomet a gâté leur langue et leur littérature, et qu'elles ne s'en relèveront jamais. Mais un poëte plein de génie poussa plus loin la har-diesse : à l'en croire, tout ce que Mahomet avait dit, il prétendait l'avoir dit aussi et mieux que lui ; il assembla même un certain nombre de sectaires autour de lui. A cause de cela, on lui donna par moquerie le nom de Motanabbi, sous lequel nous le con-naissons, et qui signifie * un homme qui jouerait volontiers le rôle de prophète. »
Or, s'il est vrai que la critique musulmane trouve elle-même dans le Coran quelques difficultés (car des endroits qu'on en a cités autrefois ne s'y voient plus aujourd'hui; d'autres se contre-disent et s'annulent réciproquement, enfin l'on y trouve de ces défauts inévitables dans tous les documents écrits), cependant ce livre conservera pour jamais une haute influence, parce qu'il est tout à fait pratique, et qu'il a été rédigé d'une manière con-forme aux besoins d'un peuple qui fonde sa gloire sur d'anti-ques traditions et qui est fermement attaché aux anciennes coutumes.
Mahomet semble tout à fait conséquent dans son éloignement pour la poésie, car il interdit tous les contes. Ces jeux d'une imagination légère, qui flotte en tout sens du réel à l'impos-sible , et qui présente l'invraisemblable comme avéré et indu-bitable , étaient parfaitement appropriés à la sensualité orien-tale, à une molle tranquillité, à une oisiveté nonchalante. Ces visions flottantes sur un fond bizarre s'étaient multipliées à ,{ l'infini du temps des Sassanides, telles, par- exemple, que les ? Mille et une nuits nous les présentent, enchaînées par un fil J, léger. Leur caractère propre est de n'avoir. aucun but moral, f' et, par conséquent, de ne point ramener l'homme sur lui-même, mais de l'entraîner et de le transporter hors de lui dans ^ le domaine de l'infini. Mahomet voulut produire précisément 1 l'effet contraire. Que l'on observe comme il sait transformer en légendes- les récits de l'Ancien Testament et les scènes de la vie patriarcale, qui, à vrai dire, reposent aussi'sur une croyance absolue en Dieu, sur- une obéissance invariable et, par consé-t ' quent aussi, sur' un islam- que l'on considère- comme il sait exprimer toujours plus et inculquer, avec d'heureux développe. g ments, la ici en Dieu', là confiance et l'iobéissance, tout en se permettant d'ordinaire bien des contes, mais en les fàisant | servir à' ses desseins. Il est admirable, quand) il considère- et l juge dans cet esprit les histoires de Noë, d'Abraham, de r Joseph.
| lies Califes.
ifer
Pour en revenir à ce qui est proprement de notre sujet, ï nous répéterons que les Sassanides régnèrent environ quatre £ cents ans; mais, à la fin, ce ne fut pas, semble-t-il, avec leur | puissance et leur splendeur premières. Cependant ils se se-- 5 raient maintenus peut-être quelque temps encore, si la puis-- ;• sance des Arabes n'avait fait de tels progrès qu'aucun État | ancien ne fut capable de lui résister. Dès le temps d'Omar, î bientôt après Mahomet, on vit périr cette dynastie, qui avait | conservé l'antique religion persane, et avait répandu une civi-- \ lisation très-remarquable.
[ Les Arabes firent main basse sur tous les livres, qui n'étaient, S à leurs yeux, qu'un griffonnage nuisible ou superflu ; ils dé-truisirent tous les: monuments de la littérature, de sorte que, les faibles débris en sont à peine arrivés jusqu'à nous. L'intro-f duction soudaine de la langue arabe empêcha toute restauration de ce qu'on pourrait appeler national. Mais, cette fois encore, la civilisation du vaincu surmonta peu à peu la rudesse du vain-s queur, et les mahométans, après leur triomphe, prirent goût à la magnificence, aux mœurs élégantes, à ce qui restait de la poésie des vaincus. C'est pourquoi on célèbre encore, comme l'époque la plus brillante, le temps où les Barmécides eurent l'influence à Bagdad. Originaires de Balkh, et bien moins cé-nobites que patrons et protecteurs de grands monastères et d'établissements d'éducation, ils maintinrent chez eux le feu sacré de la poésie et de l'éloquence, et, par leur sagesse pra-tique et leur grand caractère, ils s'assurèrent un haut rang, même dans l'ordre politique. Aussi est-il passé en proverbe que le temps des Barmécides fut un temps de civilisation et d'activité locale, vivante, duquel, après qu'il est passé, on peut tout au plus espérer qu'après de longues années, il se reproduira peut-être en d'autres lieux dans des circonstances pareilles.
Mais le califat lui-même fut de courte durée ; cet empire im-mense se maintint à peine quatre cents ans; les lieutenants les plus éloignés se rendirent peu à peu plus indépendants, lais-sant tout au plus subsister l'autorité des califes comme pouvoir spirituel, chargé de distribuer des titres et des bénéfices.
Observation transitoire.
On ne conteste pas l'influence du climat sur la culture des races humaines et sur leurs qualités corporelles ; mais on ne songe pas toujours que la forme du gouvernement produit aussi un état physique et moral, dans lequel les caractères se forment de manières diverses. Nous ne parlons pas de la multi-tude, mais des figures marquantes et distinguées.
Dans la république, il se forme des caractères grands, heu-reux, d'une activité pure et tranquille. Si la république s'élève à l'aristocratie, on voit se produire des hommes graves, con-séquents, habiles, sachant admirablement obéir et comman-der. Un État tombe-t-il dans l'anarchie, aussitôt surgissent des hommes audacieux, téméraires, bravant les mœurs, agissant avec une violence soudaine, repoussant, jusqu'à nous faire fré-mir, toute modération. De son côté, le despotisme produit de grands caractères ; des vues générales, sages et paisibles, une activité, une fermeté, une résolution sévère, toutes qualités nécessaires pour servir le despote, se développent chez des esprits capables, et leur procurent les premiers postes de l'État, où ils se forment au commandement. Tels furent les hommes qui se développèrent sous Alexandre le Grand, dont les géné-raux se montrèrent d'abord comme rois après sa mort préma-turée. Les califes avaient à porter le poids d'un empire im-mense , qu'ils durent faire gouverner par des lieutenants, dont le pouvoir et l'indépendance s'accrurent, tandis que la puis-sance du souverain diminuait. Un homme excellent, qui sut fonder et mériter un royaume particulier, est celui ,dont nous avons à parler maintenant, pour apprendre à connaître le fond de la nouvelle poésie persane et ses remarquables commence-ments.
Mahmoud de Gasna.
Mahmoud, dont le père avait fondé un puissant royaume dans les montagnes voisines des Indes, tandis que les califes tombaient en décadence dans la plaine de l'Euphrate, pour-suivit l'œuvre de son prédécesseur et se rendit illustre comme Alexandre et Frédéric. Il laisse subsister le calife, comme une sorte de pouvoir spirituel, qu'on peut, jusqu'à un certain point, reconnaître pour son propre avantage. Cependant il arrondit d'abord son royaume, puis il envahit les Indes avec de grandes forces et un singulier bonheur. Mahométan zélé, il se montre infatigable et sévère à propager sa foi et à détruire l'idolâtrie. La foi en un Dieu unique élève toujours les esprits, parce qu'elle rappelle à l'homme l'unité de sa propre nature. Il est plus à notre portée, le prophète national qui ne demande que l'adhé-sion et des formalités, et ordonne de propager une religion qui laisse, comme toute autre, le champ libre à l'esprit de secte et de parti, pour se livrer à des commentaires et des malentendus infinis, et néanmoins demeure toujours la même. Un culte si simple devait se trouver dans la plus choquante contradiction avec l'idolâtrie indienne, provoquer une réaction, une lutte, et même une sanglante guerre d'extermination, dans laquelle la passion de détruire et de convertir se sentait encore exaltée par la conquête d'immenses trésors. Des idoles af-freuses, colossales, dont le corps caverneux fut trouvé plein d'or et de pierreries, furent mises en pièces, et envoyées par quartiers de divers côtés, pour servir à paver le seuil des tem-ples mahométans. De nos jours encore, ces idoles monstrueuses des Indous choquent toute personne d'un goût pur : quelle horreur ne devaient-elles pas inspirer aux mahométans, qui ne souffrent point d'images !
Il n'est pas tout à fait hors de propos de faire observer ici que la valeur originelle de toute religion ne peut être ap-préciée par ses conséquences qu'après le cours des siècles. La religion juive développera toujours une certaine opiniâtreté rigide, mais aussi une libre sagesse et une activité vivante ; la mahométane ne tire pas ses sectateurs d'une vie languissante et bornée, car, en ne leur imposant aucuns devoirs pénibles, elle leur dispense, dans ces limites, tout ce qui est désirable, et, en même temps, par la perspective de l'avenir, elle inspire et entretient la vaillance et le patriotisme religieux.
La doctrine indienne ne valut rien dès l'origine, tout comme aujourd'hui ses mille et mille dieux, non pas subordonnés les uns aux autres, mais tous également tout-puissants, ne font qu'ajouter un nouveau trouble aux accidents de la vie, encou-rager la folie de toutes les passions et favoriser l'égarement du vice, comme s'il était le plus haut degré de sainteté et de béatitude. Un polythéisme plus pur, comme celui des Grecs et des Romains, devait lui-même finir par s'égarer sur une fausse route et ses sectateurs avec lui. Au contraire, les plus grands éloges sont dus à la religion chrétienne, dont la noble et pure origine ne cesse pas de se confirmer, en ce que, après les plus grands égarements où l'a entraînée l'aveuglement des hommes, avant que l'on s'en doute, elle reparaît toujours avec son ai-mable caractère primitif, dans les missions, les communau-tés , les confréries, pour la satisfaction des besoins moraux de l'humanité.
Si nous approuvons le zèle de Mahmoud l'idoloclaste, nous ne lui envierons pas non plus les trésors immenses qu'il a con-quis, et nous honorerons surtout en lui le fondateur de la poésie persane et d'une civilisation plus élevée. Issu lui-même de race persane, il ne se laissa pas entraîner dans les idées étroites des Arabes ; il sentit parfaitement que le meilleur fon-dement d'une religion se trouve dans la nationalité. Celle-ci repose sur la poésie, qui nous transmet les plus anciennes annales en des images fabuleuses, se produit ensuite par de-grés à la lumière, et, sans lacune, relie le présent avec le passé. Ces réflexions nous amènent au dixième siècle de notre ère. Que l'on jette un regard sur la haute civilisation, qui, en dépit d'une religion exclusive, ne cessa pas de s'imposer à l'Orient. Là se rassemblèrent, on pourrait dire, contre la volonté de maîtres faibles et barbares, les restes des lumières grecques et romaines et de tous ces chrétiens ingénieux, dont les idées particulières étaient repoussées hors de l'Église, parce que, comme l'islamisme, elle devait travailler à l unité de foi.
Cependant deux branches importantes du savoir et du travail humain purent se déployer avec une libre activité.
La médecine fut chargée de guérir les infirmités du micro-cosme, et l'astronomie, d'interpréter les promesses ou les menaces que le ciel pouvait nous faire pour l avenir ; la lnéde-cine dut se vouer à la nature, l astronomie aux mathéma-tiques, et, par là, l'une et l'autre étude furent encouragées.
Au reste, sous des princes despotiques, le gouvernement fut toujours, malgré l'attention et la ponctualité la plus grande, une chose pleine de périls, et il fallait à un membre de la chancellerie autant de courage pour agir au sein du divan qu'à un guerrier pour livrer bataille ; l'un n'était pas plus sûr que l'autre de revoir ses foyers.
Les marchands voyageurs apportaient sans cesse un nouveau surcroît de trésors et de connaissances ; l'intérieur du pays, depuis l'Euphrate jusqu'à l'Indus, offrait un monde à part d'objets divers ; une foule de peuplades en guerre les unes avec les autres, des chefs vaincus et vainqueurs, ne mettaient que trop souvent sous les yeux le passage étonnant de la victoire à la servitude, de la domination à l'esclavage, et inspiraient aux hommes intelligents les réflexions les plus tristes sur la fra-gilité des choses de la terre.
Il faudrait avoir tout cela et plus encore devant les yeux, dans le champ le plus vaste de déchirements infinis et de res-taurations soudaines, pour être équitable envers les poètes dont nous allons parler, et surtout envers les poëtes persans, car chacun conviendra que les révolutions dont nous avons fait le tableau ne sauraient passer pour un élément où le poëte puisse se nourrir, se développer et fleurir. Qu'il nous soit donc permis de déclarer problématique le haut mérite des poëtes persans de la première époque. Ceux-là, on ne doit pas non plus leur appliquer la plus haute mesure ; il faut leur accorder bien des choses quand on les lit, et leur en pardonner beaucoup quand on les a lus.
Bois des poëtes.
Beaucoup de poëtes se rassemblèrent à la cour de Mahmoud : on parle de quatre cents, qui s'y livrèrent à l'exercice de leur art. Et comme, en Orient, tout doit se subordonner, se confor-mer à des ordres supérieurs, le prince leur préposa un prince des poëtes, chargé de les examiner, de les juger, de les encou-rager aux travaux qui convenaient au talent de chacun. Cette charge était une des plus considérables de la cour. Le prince des poëtes était le ministre de toutes les affaires scientifiques , historiques, poétiques; c'est par lui que les marques de faveur étaient dispensées à ses subordonnés, et, quand il accompagnait la cour, c'était avec une suite si nombreuse, dans un si grand appareil, qu'on pouvait le prendre pour un vizir.
Traditions.
Pour que l'homme songe à transmettre aux générations fu-tures la connaissance des événements qui le touchent de près, il faut qu'il soit, dans une certaine mesure, satisfait du présent et qu'il en sente la haute valeur. Il commence donc par fixer dans sa mémoire ce qu'il a appris de ses pères et il le transmet enveloppé de fables, car la tradition orale s'enflera toujours de contes. Quand l'écriture est une fois inventée, quand un peuple en devance un autre dans la manie d'écrire, alors nais-sent des chroniques, qui conservent le rhythme poétique, à une époque où la poésie de l'imagination et du sentiment a disparu depuis longtemps. Les derniers âges nous fournissent de mé-moires détaillés, d'autobiographies, sous diverses formes. En Orient, comme chez nous, on trouve de très-anciens do-cuments d'une culture universelle vraiment remarquable. Quand même nos saints livres n'auraient été mis par écrit que plus tard, le fond repose sur des traditions fort anciennes, et l'on ne saurait les apprécier avec trop de reconnaissance. Cet Orient moyen, comme nous pouvons nommer la Perse et les pays circonvoisins, combien de choses ne vit-il pas naître à chaque moment, qui se conservèrent malgré toutes les dévas-tations et tous les déchirements ! Car, s'il est utile, pour avan-cer la culture de grandes contrées, qu'elles ne soient pas soumises à un seul maître, mais qu'elles soient partagées entre plusieurs, ce même état n'est pas moins utile à la conserva-tion : en effet, ce qui périt dans un lieu peut se maintenir dans un autre ; ce qui est banni de cet asile peut trouver ailleurs son refuge.
De cette manière, malgré toutes les destructions et tous les ravages, il a pu se conserver des anciens temps maintes copies, que l'on a transcrites ou renouvelées d'époque en époque. Nous trouvons, par exemple, que sous Jesdedschird, le dernier des Sassanides, une histoire de l'empire fut écrite, composée vrai-semblablement d'anciennes chroniques, pareilles à celles qu'Assuérus se fait lire pendant ses insomnies, comme nous le voyons dans le livre d'Esther. Il s'est conservé des copies de ce livre, qui porte le titre de Bastan 1 Nameh : en effet, quatre cents ans plus tard, sous Mansour Ier, de la maison des Sama-nides , un remaniement en est entrepris ; mais il reste incom-plet et la dynastie est renversée par les Gaznevides. Cependant Mahmoud, deuxième prince de cette race, est animé du même zèle, et distribue sept parties du Bastan Nameh entre sept poëtes de cour. C'est Ansari qui réussit à satisfaire le mieux son maître; il est nommé roi des poëtes et chargé de toute l'entreprise. Mais lui, adroit et nonchalant, il sait reculer l'ou-vrage, et voudrait bien arriver sans bruit à découvrir une per-sonne à qui il pût remettre ce travail.
Ferdoucy.
(Mort en 1030.) L'époque importante de la poésie persane à laquelle nous sommes parvenus nous donne lieu d'observer qu'il ne saurait se développer de grands événements, à moins que certains penchants, certaines idées, certains projets, semés isolément çà 1. En général, on doit faire sonner rn dans les noms tels que Bastan, Ansari, Envéri, etc.
et là, sans cohésion, ne s'agitent et ne se développent en silence, jusqu'à ce qu'enfin une action générale et simultanée se déploie tôt ou tard. A ce point de vue, il est assez remarquable que, dans le temps même où un puissant prince songeait à res-taurer une littérature nationale et originelle, le fils d'un jardi-nier, à Tus, s'appropriait, de son côté, un exemplaire du Bastan Nameh, et consacrait avec ardeur à ces études le beau talent j qu'il avait reçu de la nature. I
Dans le dessein de porter plainte contre le lieutenant de sa | province, au sujet de quelque vexation, il se rend à la cour. Il I fait longtemps des efforts inutiles pour arriver jusqu'à Ansari, I et pour atteindre son but par l'entremise de ce personnage. 1 Enfin quelques rimes heureuses et pleines de sens, débitées "| à l'impromptu, le font connaître au roi des poëtes, qui, pre- s' nant confiance en son talent, le recommande, et lui fait don- 1 ner la commission d'exécuter le grand ouvrage. Ferdoucy com- 4 mence le Chah Nameh1 dans des circonstances favorables. Au !
t début, il est suffisamment récompensé en détail ^ mais, après un \ travail de trente années, la royale largesse ne répond nullement à son attente. Le cœur plein d'amertume, il quitte la cour et il J meurt dans le temps même où le roi se ressouvient de lui avec faveur. Mahmoud lui survit à peine une année, pendant la- i quelle le vieux Essedi, maître de Ferdoucy, achève entièrement ' le Chah Nameh. H Cet ouvrage est un monument national important, .sérieux, ; mythique et historique, où l'origine, la vie, les actions des an-mens héros sont recueillies. Il se rapporte aux temps anciens et modernes ; aussi le caractère proprement historique se produit- < il davantage vers la fin : cependant les fables d'autrefois nous transmettent sous un voile maintes vérités traditionnelles de la 1 plus haute antiquité..
Ferdoucy semble parfaitement qualifié pour ce travail, en ce qu'il s'attache avec passion à ce qui est ancien et vraiment na-tional, et que, sous le rapport du langage, il a tâché d'atteindre à la pureté et à la vigueur du vieux temps, en s'efforçant de bannir les mots arabes et de respecter l'antique pehlvi. 1. Le Livre des Rois.
JEiivéri.
(Mort en 1152.)
Il étudia à Tus, ville célèbre par d'importants établissements d'éducation, et même suspecte pour sa civilisation trop raffinée. Ayant vu, comme il était assis à la porte du collége, un grand seigneur passer à cheval avec une suite magnifique; et ayant appris, à son grand étonnement, que c'était un poëte de cour, il résolut de parvenir à une aussi haute fortune. Un poëme, écrit pendant la nuit, qui lui gagna la faveur du prince, nous a été conservé.
I Ce poëme et d'autres, qu'on nous a fait connaître, révèlent un esprit serein, doué d'une prudence infinie, d'une heureuse et vive pénétration. Il domine une matière immense ; il vit dans le présent, et, d'écolier qu'il était, devenu soudain courtisan, il se montre un libre panégyriste, et trouve .qu'il n'y a point de meilleur métier que de charmer par la louange les hommes avec lesquels on vit. Princes, vizirs, nobles et belles femmes, poëtes et musiciens, il décore chacun de ses éloges; et il sait, pour l'appliquer à chaque personnage, tirer quelque ornement des trésors du vaste univers.
Aussi ne pouvons-nous trouver équitable qu'après tant de siècles on lui fasse un crime des relations au milieu desquelles il a vécu et tiré parti de son talent. Que deviendrait le poëte, s'il n'y avait pas des personnes nobles, puissantes, sages, actives, belles, habiles, dont les mérites puissent le charmer? Il s'y attache, comme la vigne A l'ormeau, comme le lierre à la mu-raille, pour récréer ses yeux et son cœur. Blâmerait-on un joaillier qui passe sa vie à composer, avec les joyaux des deux Indes, une magnifique parure pour des hommes excellents? Exigerait-on de lui qu'il se fît paveur, métier assurément très-utile?
Mais, si bien que notre poëte fût avec la terre, le ciel lui de-vint funeste. Il avait prédit qu'à un certain jour, une tempête effroyable ravagerait le pays : cette prédiction solennelle, qui avait ému le peuple, ne s'accomplit pas, et le chah lui-même fut incapable de protéger son favori contre l'indignation géné-rale de la cour et de la ville. Le poëte prit la fuite. Il ne fut même préservé dans une province éloignée que par la fermeté d'un lieutenant qui l'aimait. Cependant l'honneur de l'astrologie peut être sauvé, si l'on admet que la conjonction de tant de planètes annonçait la venue de Gengis-Khan, qui dévasta la Perse plus que n'aurait pu le faire aucune tempête.
Nisami.
(Mort en 1180.)
Esprit délicat, doué de qualités éminentes. Tout comme Fer-doucy épuisa l'ensemble des traditions héroïques, Nisami choi-sit pour objet de ses chants ce qu'il y a de plus charmant dans les effets réciproques du plus tendre amour. Il met en scène Medschnoun et Leila, Khosrou et Schirin, couples d'a-mants, destinés, dévoués sans réserve l'un à l'autre par le pres-sentiment, le sort, la nature, l'habitude, l'inclination, la passion, mais séparés par le caprice, l'obstination, le hasard, la force et la contrainte ; réunis de nouveau d'une façon tout aussi singu-lière, pour être enfin, par tel ou tel événement, arrachés des bras l'un de l'autre et séparés pour jamais.
Ces sujets et la manière dont le poëte les traite éveillent chez nous une langueur idéale ; nous ne trouvons jamais le conten-tement paisible; le charme est grand, la variété, infinie.
Dans ses autres poëmes, qui ont pour objet immédiat la mo-rale, respire également une aimable sérénité. Quoi qu'il puisse arriver à l'homme d'embarrassant, le poëte ramène toujours le cas à la pratique, et il trouve dans une activité morale la meilleure solution de toutes les énigmes.
Au reste, il mène, conformément à ses occupations tranquilles, une tranquille vie sous les Seldjoucides, et il est enseveli dans sa ville natale de Gendsche.
Dschelâl-eddîn ]Rou mi.
(Mort en 1162.)
Il accompagne son père, qui, par suite de ses démêlés avec le sultan, s'est éloigné de Balkh pour faire un long voyage. En chemin, ils rencontrent Attar, qui donne au jeune homme un livre de mystères divins, et lui inspire une vive ardeur pour les saintes lettres.
Sur cela il faut remarquer que le véritable poëte a pour mis-sion de refléter en lui la magnificence de l'univers, et que, par conséquent, il sera toujours plus disposé à louer qu'à blâmer. Il s'ensuit qu'il cherche à découvrir l'objet le plus digne, et, lors-qu'il a tout passé en revue, il consacre enfin, de préférence, son talent à la louange de Dieu. C'est là surtout un pressant besoin pour les Orientaux, parce qu'ils aspirent toujours au transcen-dental, et qu'ils croient le trouver en sa plus entière plénitude dans la contemplation de la divinité; là, du moins, quel que soit leur langage, personne n'ose les accuser d'exagération. Ce qu'on appelle le rosaire mahométan, où le nom d'Allah est magnifié avec quatre-vingt-dix-neuf qualités, est déjà une de ces litanies d'adoration et de louanges. Des qualités positives et négatives désignent l'être le plus incompréhensible, l'adora-teur s'étonne, se résigne et s'apaise; et, tandis que le poëte mondain attribue à des personnes excellentes les perfections qu'il a rêvées, celui qui s'est voué à Dieu se réfugie dans l'être impersonnel qui, depuis l'éternité, pénètre toutes choses. Attar s'était donc enfui de la cour pour se livrer à la contem-plation, et Dschelâl-eddîn, jeune homme riche, qui s'éloigna aussi dans le même temps du prince et de la capitale, fut d'au-tant plus disposé à s'enflammer pour les études profondes.
Son pèlerinage accompli, il traverse l'Asie Mineure avec son père. Ils séjournent à Icone. Là ils enseignent, ils sont poursui-vis, chassés, rétablis, et ils y sont ensevelis avec un de leurs plus fidèles compagnons d'enseignement. Dans l'intervalle, Gengis-Khan avait conquis la Perse, sans toucher au lieu tran-quille de leur séjour.
Après ces explications, on ne fera pas un crime à notre grand poète de s'être plongé dans des idées abstraites. Ses ouvrages sont un peu mêlés ; historiettes, contes, paraboles, légendes, anecdotes, exemples, problèmes, il met tout en usage, pour faire accueillir une mystérieuse leçon, dont il ne sait pas lui-même donner une explication claire. L'enseignement, l'édifica-tion, est son but; mais, en somme, il s'efforce de satisfaire, ou du moins d'affranchir, par la doctrine de l'unité, toute aspira-tion passionnée, et de faire entendre que tout finit par se plon-ger et se glorifier dans la nature divine. 64S DIVAN
Saadi.
( Mort en 1291, à l'âge de 102 ans. )
Né à Schiraz, il étudie à Bagdad. Dans sa jeunesse, un amour malheureux le décide à embrasser la vie errante d'un derviche; il fait quinze fois le pèlerinage de la Mecque, s'avance dans ses pérégrinations jusqu'aux Indes et à l'Asie Mineure, et même jusque dans l'Occident, comme prisonnier des croisés. Il éprouve d'étranges aventures, mais il s'enrichit de précieuses connais-sances sur les pays et les hommes. Au bout de trente ans, il se retire dans la solitude, travaille à ses ouvrages et se fait con-naître. Il déploie une grande expérience de la vie et il est riche en anecdotes, qu'il orne de vers et de maximes ; instruire ses lecteurs et ses auditeurs est son but essentiel. Il mène à Schiraz une vie très-retirée, qu'il prolongejusqu'à l'âge de cent deux ans. C'est dans cette ville qu'il est ense-veli. Les descendants de Gengis avaient fait de l'Iran un royaume particulier, qui offrait un séjour tranquille.
Mat!z.
(Mort en 1389.)
Au milieu du siècle passé, on trouvait chez les protestants d'Allemagne, soit ecclésiastiques, soit même laïques, des hommes qui connaissaient si bien les Saintes Écritures qu'ils pouvaient, comme des concordances vivantes, rendre compte de tous les passages, de l'endroit où ils se trouvaient et de leur enchaînement ; ils savaient par cœur les principaux endroits et en avaient sans cesse à leur disposition pour toutes les applica-tions possibles. Si l'on se souvient de la chose, on conviendra aussi que ces personnes y devaient trouver un grand moyen de culture, parce que la mémoire, constamment occupée d'objets relevés, tenait en réserve pour le sentiment, pour le jugement, une matière pure de jouissances et d'applications. On qualifiait ces personnes de bibclfest*, et ce surnom était à la fois un titre d'honneur et une recommandation certaine.
Ce qui était chez nous autres chrétiens le résultat d'une dis--
1. Fortes sur la Bible. e DIVAN. 643 position naturelle et de la bonne volonté, fut chez les mahomé-tans un devoir : car, tout comme c'était un grand mérite chez les adhérents à cette croyance de multiplier ou de faire multi-plier les copies du Coran, ce n'en était pas un moindre de l'ap-prendre par cœur, afin de pouvoir citer, dans chaque occasion, les endroits convenables, avancer l'édification et apaiser les querelles. Ces personnes, on leur donnait le surnom honorable de Hafiz, et ce titre est devenu par la suite le nom propre de notre poëte.
A peine le Coran eut-il paru, qu'il devint l'objet de commen-taires infinis ; il fournit matière aux plus subtiles arguties, et, comme il éveillait les idées de chacun, il en résulta des diver-gences sans bornes, d'absurdes combinaisons; on essaya même, en tout genre, les rapprochements les plus déraisonnables, tel-lement que l'homme vraiment intelligent et sage dut faire de sérieux efforts, afin de revenir seulement au fond du texte pur. On voit de là que nous trouvons aussi dans l'histoire de l'isla-misme des commentaires, des applications et des usages sou-vent admirables.
C'est à une si heureuse aptitude que le plus beau talent poé-tique fut dressé et préparé : il possédait le Coran tout entier ; rien de ce que la religion avait édifié sur cette base n'était une énigme pour lui. Il dit lui-même : « C'est par le Coran que j'ai fait tout ce qui m'a jamais réussi. »
Il enseigna comme derviche, sofi et cheick dans Schiraz, sa ville natale, d'où il ne s'éloigna jamais, bien traité et estimé de la famille Mosaffer et de ses relations. Il s'occupa de théologie et de grammaire, et rassembla de nombreux disciples autour de lui.
Des études si sérieuses et l'exercice public de l'enseignement sont avec ses poésies dans une contradiction complète, qu'on peut expliquer en disant que le poëte n'est pas obligé de con-former exactement ses pensées et sa vie à ses écrits, et, moins que tout autre, celui qui, déjà avancé en âge, se trouve engagé dans des circonstances difficiles, où il recherchera toujours davantage les déguisements de la rhétorique, et dira des choses que ses contemporains soient charmés d'entendre. Hafiz nous semble avoir été parfaitement dans ce cas. De même qu'un fai-seur de contes ne croit pas aux enchantements dont il éblouit nos yeux, mais s'attache seulement à les animer et à les disposer de son mieux, pour le plaisir de ses auditeurs, le poëte lyrique a tout aussi peu besoin de mettre lui-même en pratique toutes les choses avec lesquelles il amuse et séduit ses lecteurs de haute et basse condition. Notre poëte ne semble pas non plus avoir attaché un grand prix à ses chansons, qui coulaient si aisément de sa veine, car elles ne furent recueillies qu'après sa mort, par les soins de ses disciples.
Nous dirons peu de chose de ces poésies, parce qu'il faudrait les sentir, se mettre avec elles à l'unisson. Elles épanchent un flot de vie intarissable et doux. Être joyeux et sage dans la médiocrité ; prendre, au passage, sa part des biens de ce monde, jeter de loin un regard sur les mystères de la divinité, mais, en revanche, éviter également les pratiques religieuses et les plaisirs sensuels.... Car, en général, cette poésie, quoi qu'elle paraisse encourager et enseigner, doit conserver abso-lument une mobilité sceptique.
Dschami.
(Mort en 1492, il. l'âge de 82 ans.) Dschami recueille toute la moisson des travaux antérieurs, et résume la culture à la fois prosaïque et poétique, en matière de religion, de philosophie et de science. Il a le grand avantage d'être né vingt-trois ans après la mort de Hafiz, et de trouver de nouveau, dès sa jeunesse, un libre champ devant lui. Une clarté, une sagesse parfaite, est son partage. Il essaye sa plume dans tous les genres et paraît à la fois sensuel et spirituel; la magnificence du monde réel et du monde poétique s'étale de-vant lui ; il se meut entre l'un et l'autre. Il devait se sentir peu d'attrait pour le mysticisme ; mais comme, sans lui, il n'aurait pas-accompli le cercle des intérêts nationaux, il rend compte historiquement de toutes les folies par lesquelles l'homme, em-prisonné dans sa nature terrestre, croit s'approcher par degrés de la divinité d'une manière immédiate et s'unir enfin avec elle, tandis qu'en dernière analyse, on ne voit paraître que des figures effroyables, qui choquent la nature et la raison. En effet, le mystique fait-il autre chose que de passer doucement
DIVA 645 devant les problèmes, ou de les repousser plus loin, quand cela Veut se faire?
Revue.
On a voulu conclure de la succession, très-bien arrangée, des sept premiers rois de Rome, que cette histoire n'est qu une habile invention. C'est là ce que nous ne voulons pas décider, mais nous remarquerons que les sept poëtes qui sont regardés par les Persans comme les premiers, et qui paraissent succes-sivement dans une période de cinq cents ans , sont en effet, les uns à l'égard des autres, dans un rapport moral et poétique qui pourrait nous sembler inventé, si les ouvrages qu'ils ont laissés ne prouvaient pas qu'ils ont réellement vécu.
Si nous considérons plus attentivement cette pléiade, autant que cela nous est permis de loin, nous trouvons qu'ils eurent tous un talent fécond, qui se renouvelait sans cesse, par où ils se voyaient supérieurs à nombre d'hommes très-distingués, à une foule de talents médiocres et vulgaires ; en outre, ils pa-rurent à une époque particulière, dans une situation où ils pouvaient faire heureusement une grande moisson et même nuire, pour un certain temps, à l'influence de successeurs aussi pleins de talent, jusqu'à ce qu'une période fût écoulée, durant laquelle la nature pût rouvrir au poëte la source de nouveaux trésors.
Dans cette pensée, nous passerons encore une fois nos poëtes en revue, et nous ferons les observations suivantes :
FERDOUCY , venu le premier, recueillit tout l'ensemble des annales de l'État et du royaume que la fable ou l'histoire avait conservées, si bien qu'il ne resta plus à un successeur que de s'y référer et de les commenter, sans qu'il fût possible d'en faire un remaniement ou un exposé nouveau.
ENVÉRI s'attache au présent. Brillant et magnifique, comme lui paraissait la nature, il observe aussi, d'un esprit joyeux et bien doué, la cour de son prince ; associer, dans le langage le plus aimable, ces deux mondes et leurs avantages, fut son office et son plaisir. En cela personne ne l'a jamais égalé.
NISAMI s'empare, avec une gracieuse énergie, de tout ce qui peut exister dans son domaine de légendes d'amour et demi-merveilleuses. Le Coran avait déjà fait entrevoir comment on pouvait traiter dans un but particulier, exposer et rendre agréables, avec une certaine prolixité, de vieilles et laconiques traditions.
DSCHELAL EDDÎN ROUMI se trouve mal à son aise sur le terrain problématique de la réalité, et il cherche à résoudre, d'une manière ingénieuse, spirituelle, les énigmes des phénomènes intérieurs et extérieurs. Aussi ses ouvrages sont-ils de nou-velles énigmes, qui ont besoin de nouvelles solutions et de nouveaux commentaires. Enfin il se sent forcé de se réfugier dans la doctrine de l'unité absolue, par laquelle on gagne au-tant que l'on perd, et qui ne laisse à la fin subsister que le consolant et non moins désolant zéro. Comment une nouvelle exposition, poétique ou prosaïque, pourrait-elle réussir encore? Heureusement
L'excellent SAADI est lancé dans le vaste monde, où il arrive chargé des détails infinis de l'expérience, à chacun desquels il sait emprunter quelque chose. Il sent la nécessité de se re-cueillir; il se persuade que son devoir est d'instruire, et, par là, il est devenu, plus que tout autre, fécond et salutaire pour nous autres Occidentaux.
HAFIZ, grande et sereine intelligence, qui se contente de re-fuser tout ce que les hommes demandent, d'écarter tout ce qui leur est indispensable, et qui, avec cela, se montre toujours un bon vivant comme eux. Il ne peut être bien apprécié que dans les limites de sa nationalité et de son temps ; mais, aussitôt qu'on l'a compris, on possède en lui un aimable guide. De nos jours encore, les chameliers et les muletiers continuent de chanter ses vers, le plus souvent sans le savoir, et ce n'est -point à cause du sens, qu'il se fait lui-même un jeu de morce-ler, mais à cause de l'inspiration, qu'il épanche toujours se-reine et riante. Et, les devanciers ayant moissonné tout le reste, qui pouvait venir après lui si ce n'est
DSCHAMI, ce génie, à la hauteur de tout ce qui s'est passé avant lui et qui se passait à côté de lui. Comme il rassembla toutes ces choses en gerbes, les imita, les renouvela, les déve-loppa; comme il réunit en lui, avec la plus grande netteté, les mérites et les défauts de ses devanciers, il ne resta plus aux époques suivantes que d'être telles que lui, en tant qu'elles ne tombèrent pas en décadence. Et c'est à ce point que les choses en sont demeurées pendant trois siècles : sur quoi nous ne fe-rons plus qu'une seule observation, c'est que, si le drame avait pu se produire tôt ou tard, et si un poëte dramatique avait pu s'élever, toute la marche de la littérature aurait pris un autre cours.
Si nous avons essayé de retracer en ce peu de mots cinq siè-cles de la poésie et de l'éloquence persanes, que nos amis (pour parler comme Quintilien, notre vieux maître) veuillent prendre la chose à peu près comme on permet les chiffres ronds, non pour arriver à une parfaite exactitude, mais pour exprimer commodément, et d'une manière approximative, quelques no-tions générales.
Observations générales.
La. fécondité et la variété des poëtes persans tiennent à l'im-mense étendue du monde extérieur et à sa richesse infinie. Une vie publique incessamment agitée, dans laquelle tous les objets ont une valeur égale, flotte devant notre imagination; c'est pourquoi leurs comparaisons nous paraissent si souvent singu-lières et désagréables : ils enchaînent sans scrupule les images les plus nobles aux plus basses, et c'est une méthode à laquelle il nous est difficile de nous accoutumer.
Mais, disons-le franchement : un véritable viveur, un homme pratique et indépendant, n'a aucun sentiment esthétique, au-cun goût; la réalité lui suffît, dans l'action, la jouissance, la pensée, tout comme dans la poésie, et , si l'homme de l'Orient, pour produire un effet étrange, accouple des idées extrava-gantes , l'Allemand, à qui la même chose arrive bien aussi quelquefois, ne doit pas le voir de mauvais œil.
Le trouble que de pareils ouvrages causent à l'imagination peut se comparer à celui que nous éprouvons quand nous tra-versons un bazar oriental ou une foire d'Europe. Les marchan-dises les plus précieuses et les plus communes ne sont pas toujours bien éloignées les unes des autres; elles se mêlent sous nos yeux, et souvent nous voyons aussi les tonneaux, les caisses, les sacs, dans lesquels on les a transportées; de même que, dans un marché de fruits et de légumes, nous ne voyons
pas seulement des plantes, des racines et des fruits, mais en--
core, çà et là, toute sorte de débris, de coques et de rognures.
Il n'en coûte rien au poëte oriental, pour nous élever de la
terre au ciel, et nous précipiter de là sur la terre ou récipro--
quement. Nisami sait tirer du cadavre d'un chien qui tombe
en pourriture une réflexion morale qui nous étonne et nous
édifie.
« Le seigneur Jésus, en parcourant le monde, traversa un
jour une place publique ; un chien mort était gisant dans la rue,
traîné devant la porte de la maison ; une troupe était arrêtée
autour du corps, comme des vautours se rassemblent autour
des cadavres. L'un disait : « Je suis tout suffoqué de la puan--
« teur. » L'autre disait : * A quoi bon tant de paroles? Le rebut
« des tombeaux ne peut que porter malheur. » C'est ainsi que
chacun chantait à sa guise, pour insulter au corps du chien
mort. Quand ce fut le tour de Jésus, il dit doucement, sans
insulte, il dit, avec sa bonté naturelle : « Les dents sont blan--
« ches comme des perles.» Ce mot fit rougir les assistants
comme des coquillages embrasés. »
Chacun se sent touché, quand le prophète, aussi charitable
qu'ingénieux, demande, dans la forme qui lui est particulière,
l'indulgence et les ménagements. Avec quelle puissance il sait
amener la foule inquiète à se replier sur elle-même, à rougir
de ses insultes , de ses malédictions, à considérer avec assen--
timent, peut-être même avec envie, l'avantage inobservé I
Chaque assistant songe alors à sa propre denture. De belles
dents sont partout, et surtout en Orient, fort appréciées,
comme un don du ciel. Un animal, qui tombe en pourriture,
devient, par la perfection de ce qui reste de lui, un objet d'ad--
miration et de réflexions pieuses.
L'excellente comparaison qui termine la parabole n'est pas
aussi intelligible et aussi frappante pour nous, c'est pourquoi
nous nous attacherons à l'éclaircir.
Dans les pays où l'on manque de pierres calcaires, les co-- '■ quilles de moules sont employées à préparer une matière de
première nécessité pour la bâtisse; empilées entre des bran--
chages secs, elles sont embrasées par la flamme ardente. Le
spectateur ne peut s'empêcher de réfléchir que ces êtres qui vivaient dans la mer, croissant et se nourrissant, jouissaient naguère encore de l'existence à leur manière, et à pré-sent , non pas consumés mais embrasés, ils conservent leur forme tout entière, quand même toute vie est chassée de leur sein. Qu'on suppose maintenant que la nuit tombe, et que ces restes organiques paraissent vraiment embrasés à l'œil de l'ob-servateur, il est impossible de se figurer une image plus ma-gnifique d'un profond et secret tourment de l'âme. Si vous désirez vous en faire une parfaite idée, priez un chimiste de mettre devant vos yeux des coquilles d'huîtres en état de phosphorescence, et vous conviendrez avec nous que la passion ardente qui pénètre le cœur de l'homme, quand un juste re-proche l'atteint à l'improviste, au milieu des illusions d'un naïf orgueil, ne saurait être mieux représentée.
On trouverait par centaines de ces comparaisons qui sup-posent l'observation la plus immédiate de la nature, de la réa-lité, et réveillent en même temps une haute idée morale, qui s'élève d'un fond de sentiment pur et cultivé. Avec leur horizon sans bornes, on ne peut assez apprécier chez ces poëtes leur attention pour les détails, leur coup d'œil gracieux et pénétrant, qui cherche à tirer d'un objet intéres-sant ce qu'il a de plus caractéristique. Ils ont de poétiques ta-bleaux d'intérieur paisible, qui rivalisent avec les meilleurs de la peinture néerlandaise, et qui ont même plus d'élévation morale. Ces mêmes penchants et ces dons les enchaînent à certains objets d'affection : aucun poëte persan ne se lasse de représenter la lampe éblouissante, les cierges lu-mineux. De là vient aussi la monotonie qu'on leur reproche ; mais, tout bien considéré, les objets naturels sont chez eux les suppléants de la mythologie ; la rose et le rossignol tiennent lieu d'Apollon et de Daphné. Si l'on réfléchit à ce qui leur manquait, qu'ils étaient sans théâtre, sans arts plastiques, et que pourtant leur talent poétique n'est inférieur à aucun autre qui fut jamais, une fois familiarisé avec leur vie propre, on ne pourra s'empêcher de les admirer de plus en plus.
Idée tout à fait générale.
Le caractère souverain de la poésie orientale est ce que les Allemands appellent Gcist (esprit), c'est-à-dire la partie domi-nante du principe supérieur dirigeant. Dans cette qualité se réunissent toutes les autres , sans qu'aucune maintienne son droit particulier et se montre en saillie. L'esprit est surtout le propre de la vieillesse ou d'une époque vieillissante. Les vues générales sur le monde, l'ironie, le libre usage des talents, se retrouvent dans tous les poëtes de l'Orient. Prémisses et con-séquence nous sont offerts en même temps; c'est de lit que nous voyons quelle grande valeur on attache à un mot impro-visé. Ces poëtes ont tous les objets présents, et ils mettent aisé-ment en rapport les choses les plus éloignées; par là, ils s'approchent aussi de ce que nous appelons saillie : mais la saillie n'est pas aussi élevée, car elle est égoïste et vaine, dé-fauts dont l'esprit reste exempt, et c'est pourquoi l'on peut et l'on doit aussi le qualifier partout de génie.
Mais ces mérites ne sont pas particuliers au poëte : toute la nation est spirituelle, comme le prouvent d'innombrables anec-dotes. Un mot ingénieux éveille la colère du prince; un autre l'apaise. L'affection et la passion se déploient dans le même élément: Behramgour et Dilaram trouvent la rime; Dschémil et Boteinah s'aiment passionnément jusqu'à l'extrême vieil-lesse ; toute l'histoire de la poésie persane fourmille de pareils traits.
Si l 'on songe que, vers le temps de Mahomet, Nouschirvan, un des derniers Sassanides, fait venir des Indes, à grands frais, les fables de Bidpai et le jeu d'échecs, cela suffit pour exprimer parfaitement la physionomie de l'époque. Ces fables, à en juger par ce qu on nous en a fait connaître, enchérissent l'une sur l'autre en connaissance de la vie, en vues indépendantes sur les choses terrestres. Aussi, quatre siècles plus tard, même dans la première époque 0\'1 vint à fleurir la poésie persane, il ne put exister de naïveté parfaitement pure. La grande éten-due de connaissances qu'on voulait trouver chez le poëte, l'accroissement du savoir, les affaires de cour et de guerre, tout exigeait une prudence accomplie.
Poètes modernes et récents.
A la manière de Dschami et de son temps, les poëtes suivants mêlèrent toujours plus la poésie et la prose, en sorte qu 'oii n'employa qu'un même style pour tous les genres d'écrits. His-toire, poésie, philosophie, style de chancellerie et style épisto-laire, on exposa tout de même sorte, et cela dure déjà depuis trois siècles. Nous sommes heureusement en mesure d'en pré-senter un exemple tout récent.
Lorsque l'envoyé persan Mirza Aboul Hassan Khan se trou-vait il Saint-Pétersbourg, on lui demanda quelques lignes de son écriture. Il eut la complaisance d'écrire une page, dont nous insérons ici la traduction.
« J'ai voyagé dans tout le monde; j'ai été longtemps en rela-tion avec beaucoup de personnes; chaque coin de terre m'a offert quelque utilité, chaque brin de paille un épi : cependant je n'ai vu aucun lieu comparable à cette ville et à ses belles houris. Que la bénédiction de Dieu repose sur elle.
« Qu'il a bien parlé, ce marchand, tombé parmi les brigands, qui dirigeaient contre lui leurs flèches 1 Un roi qui opprime le commerce ferme la porte du salut devant la face de son armée. Au bruit d'une telle injustice, quels hommes sages voudraient visiter son royaume? Veux-tu que ton nom soit honoré dans le monde? montre des égards au marchand et à l'envoyé. Les grands traitent bien les voyageurs pour se faire une bonne ré-putation. Le pays qui ne protège pas les étrangers tombe bien-tôt en décadence. Sois l'ami des étrangers et des voyageurs, car il faut les considérer comme les moyens d'une bonne re-nommée ; sois hospitalier, estime les passants, garde-toi d'être injuste avec eux. Qui suivra ce conseil de l'envoyé y trouvera certainement son avantage.
* On raconte que Omar-ebn-abd-el-asis était un puissant roi, et que, la nuit, dans son cabinet, plein d'humilité et de soumis-sion, levant les yeux vers le trône du Créateur, il s'écria : « 0 « Seigneur, tu as confié une grande chose à la main de ton faible « serviteur; pour la gloire des justes et des saints de ton « royaume, donne-moi la justice et l'équité; garde-moi de la « méchanceté des hommes; je crains que le cœur d'un innocent « n'ai été affligé par moi, et que la malédiction de l'opprimé ne cc me poursuive. » Un roi doit penser toujours au pouvoir et à la ,présence de l'Être suprême, à la perpétuelle mobilité des choses terrestres ; il doit songer que la couronne passe d'une tête digne de la porter sur une tête indigne, et ne pas se laisser entraîner à l'orgueil. Car un roi qui s'enorgueillit, qui dédaigne amis et voisins, ne prospère pas longtemps sur le trône; on ne doit ja-mais se laisser éblouir par une gloire de quelques jours. Le monde est comme un feu qu'on allume au bord du chemin : qui en prend autant qu'il est nécessaire pour s'éclairer sur la route n'éprouve aucun mal, mais qui en prend davantage se brûle.
tC On demandait un jour à Platon comment il avait vécu dans ce monde; il répondit : « J'y suis entré avec douleur, ma vie a « été un étonnement continuel, et j'en sors à regret, et je n'ai « rien appris sinon que je ne sais rien. » Tiens-toi loin de celui qui entreprend quelque chose et qui est ignorant; loin d'un homme pieux qui n'est pas instruit : on pourrait les comparer l'un et l'autre à un âne qui tourne le moulin sans savoir pour-quoi. Le sabre est bon à voir, mais ses effets sont désagréables. Un homme bien pensant s'attache les étrangers, mais le méchant éloigne de lui ses proches. Un roi disait à un homme, qui s'ap-pelait Behloul : « Donne-moi un conseil. » Behloul lui répondit : cc N'envie aucun avare, aucun juge inique, aucun riche qui n'en-- * tend pas l'économie, aucun libéral qui dissipe son argent en « dépenses inutiles, aucun savant qui manque de jugement. On « se fait dans le monde un bon ou un mauvais renom; et, « comme on est libre de choisir entre les deux, comme chacun « doit mourir, bon ou méchant, heureux celui qui a préféré le « renom d'homme vertueux ! »
« Ces lignes furent écrites, à la demande d'un ami, l'an 1231 de l'hégire, le jour de Demazsoul Sani, selon la computa-tion chrétienne, le.... mai 1816, par Mirza Aboul Hassan Khan de Chiraz, pendant son séjour dans la capitale de Saint-Péters-bourg, comme ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté Per-sane Feth Ali Chah Catchar. Il espère qu'on voudra bien pardon-ner à un ignorant d'avoir entrepris d'écrire quelques mots. »
Tout comme il est évident, par ce qui précède, que, depuis trois siècles, une certaine poésie-prose s'est toujours main-tenue, et que le style d'affaires et le style épistolaire subsiste, toujours le même, dans les relations publiques et particulières, nous apprenons que, de nos jours encore, il se trouve à la cour de^erse des poëtes qui remettent à un archiviste, préposé à cet office, la chronique du jour, et, par conséquent, tout ce que l'empereur entreprend et ce qui se passe, rédigé en rimes et élégamment écrit. D'où il ressort que, dans l'immuable Orient, depuis le temps d'Assuérus, qui se faisait lire de pareilles chro-niques dans ses nuits d'insomnie, il ne s'est opéré aucun chan-gement.
Nous remarquerons ici qu'il règne dans cette lecture une cer-taine déclamation, qui se produit avec emphase, avec une élé-vation et un abaissement de la voix, et qui doit avoir beaucoup d'analogie avec la manière dont on déclame la tragédie fran-çaise. On a d'autant plus lieu de le croire, que les doubles vers persans forment un contraste pareil aux deux hémistiches de l'alexandrin.
C'est sans doute par un effet de cette persévérance, qu'après huit cents ans, les Persans aiment encore, estiment et révèrent leurs poésies. Nous avons été nous-même témoin qu'un Orien-tal considérait et traitait un manuscrit de Mesnevi avec le même respect qu'il eût montré pour le Coran.
Doutes.
Mais la poésie persane, et tout ce qui en approche, ne sera jamais accueilli par les Occidentaux avec un plaisir pur et com-plet. Il faut que l'on nous éclaire là-dessus, pour éviter que notre jouissance ne soit soudainement troublée.
Ce n'est pas la religion qui nous éloignera de cette poésie ; l'unité de Dieu, la soumission à sa volonté, l'intercession d'un prophète, tout s'accorde plus ou moins avec notre croyance, avec nos idées ; nos saints livres sont encore à la base de cette religion, du moins à l'état de légendes.
Nous sommes depuis longtemps initiés aux contes de ce pays, aux fables, aux paraboles, aux anecdotes, aux saillies, aux plai-santeries. Son mysticisme devrait aussi nous plaire, il mérite-rait du moins, par son caractère grave et profond, d'être mis en parallèle avec le nôtre, qui, à le bien considérer, n'exprime proprement, de nos jours, qu'une aspiration sans caractère et 654. DIVàjN.
sans talent. Comme ce mysticisme se parodie lui-même, on peut en juger par ce vers :
Mon bonheur est la soif d'une soif éternelle.
Despotisae.
Mais ce que l'esprit de l'Occident ne pourra jamais accepter, c'est la soumission corporelle et spirituelle à un seigneur et maître, soumission qui dérive des temps les plus anciens, car les rois prirent, au commencement, là place de Dieu. Nous lisons sans en être fort surpris, dans l'Ancien Testament, que | les hommes et les femmes se prosternent, la face en terre, devant le prêtre et le guerrier et les adorent, car ils sont accoutu-més à faire la même chose devant les Elohim. Ce qui se fit d'abord par un sentiment de piété naturelle se tranforma plus 3 tard en cérémonies de cour. De cette source dérive le cou-tau, la triple prosternation, trois fois répétée. On sait combien de nos ambassades aux cours d'Orient ont échoué devant cettecérémonie. En somme, la poésie persane ne peut être bien ac-cueillie chez nous, avant que nous nous soyons fait là-dessus, des idées claires.
Quel homme de l'Occident peut trouver supportable que les Orientaux heurtent neuf fois la terre de leur front, et même le-livrent comme un but où l'on voudra l'envoyer? Le jeu du mail à cheval, où le grand rôle appartient aux balles et aux battoirs, se répète souvent sous les yeux du; souverain et du peuple, et même avec la participation person-nelle de l'un et de l'autre. Mais, si le poëte pose sa tête, comme .< balle, sur la carrière du chah, afm que le prince l'aperçoive et,, avec le battoir de la faveur, l'expédie plus loin à l'aventure, notre imagination et notre sentiment se refusent à le suivre, quand le poëte s'exprime ainsi : « Combien de temps encore seras-tu., sans main et sans pied, la balle du sort ! Quand tu, franchirais cent carrières, tu ne saurais échapper au battoir. Pose la tête sur la carrière du chah : il te verra peut-être. »
Et ailleurs :
cc Il est seul le miroir du bonheur, le visage que le pied de-ce cheval a foulé dans la poussière. »
Ce n'est pas seulement en présence du sultan, c est aussi de-vant des amis qu'on s'abaisse aussi profondément et plus fré-quemment encore.
« Mon visage était couché sur le chemin : il n'a point passé auprès.... »
« Près de la poussière de ton chemin se dresse la tente de mon espérance ; près de la poussière de tes pieds, préférable à l'onde....»
cc Celui qui foule sous ses pieds mon front comme poussière, je veux le faire mon prince, s'il revient auprès de moi.... »
On voit par ces citations que l'un n'a pas plus de valeur que l'autre; on en fit d'abord usage dans une digne occasion, puis on en usa et abusa toujours plus souvent. C'est ainsi que Hafiz dit en se jouant : - , ¡