‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 101 sur 109 · CI: Ma tête sera dans la poussière du chemin de mon hôte · texte numérisé non relu

CI: Ma tête sera dans la poussière du chemin de mon hôte

Une étude plus approfondie confirmerait peut-être la suppo-sition que les anciens poëtes ont fait un usage beaucoup plus réservé de ces expressions, et que ce furent seulement ceux des âges suivants, qui, s'exerçant dans la même langue et la même carrière, se sont plu à ces abus de langage, non pas toujours sérieusement, mais par forme de parodie, jusqu'à ce qu'enfin les tropes se soient perdus si loin de l'objet, qu'on n'y saurait plus imaginer ni sentir aucun rapport avec lui.

Nous terminerons en citant les paroles aimables d'Enveri, qui rend un hommage aussi agréable que sensé à un digne poëte de son temps :

« Les vers de Scliedschaai sont des appâts pour le sage : cent oiseaux comme moi y volent avidement. Allez, mes vers, baisez la terre devant ce seigneur et dites-lui : « 0 toi, la vertu de ton siècle, tu es l'ère de la vertu! »

Objection.

Pour jeter quelque jour sur les relations des despotes avec leurs sujets et juger un peu jusqu'à quel point elles sont encore humaines; pour nous tranquilliser peut-être aussi sur la con-duite servile des poëtes, nous intercalerons ici une ou deux ci-tations, qui nous feront voir comment des historiens et des mo-ralistes ont jugé la chose. Un scrupuleux Anglais s'exprime de le manière suivante :

« Le pouvoir absolu qui, en Europe, adouci par les coutumes et les ménagements d'une époque civilisée, se transforme en gouvernements modérés, conserve toujours son même caractère chez les peuples d'Asie, et suit à peu près le même cours. Car les petites différences qui expriment la valeur sociale et la dignité de l'homme dépendent uniquement de l'humeur du despote et de sa puissance, et souvent de celle-ci plus que de celle-là. Aucun pays ne peut prospérer, s'il est continuellement exposé à la guerre, comme le furent, dès les temps les plus anciens, tous les faibles royaumes d'Orient. Il s'ensuit que le plus grand bonheur dont la multitude puisse jouir sous le pou-voir absolu découle de la puissance et de la renommée de son monarque ; tout comme le bien-être qui est, en quelque me-sure, le partage de ses sujets, repose essentiellement sur l'or-gueil auquel un tel prince s'élève.

« Nous ne devons donc pas songer uniquement aux inclina-tions basses et vénales, quand la flatterie qu'ils témoignent au prince nous étonne. Ne sentant point le prix de la liberté, ne connaissant aucune des autres formes de gouvernement, ils cé-lèbrent leur propre état, dans lequel ils ne manquent ni de sû-reté ni de bien-être ; ils consentent, et même ils en sont fiers, à s'humilier devant un personnage auguste, s'ils trouvent dans la grandeur de sa puissance un refuge et une protection contre un mal plus grand qui les accablerait. »

Un critique allemand s'exprine de même avec beaucoup d'es-prit et de savoir.

« L'auteur, qui d'ailleurs admire l'élan sublime des panégy-ristes de cette période, condamne en même temps avec raison les nobles esprits qui dissipent leurs forces en louanges em-phatiques et l'abaissement de caractère qui en est la suite habi-tuelle. Mais il faut remarquer pourtant que, dans le monument élevé, avec mille ornements divers, d'une riche perfection, par un peuple vraiment poétique, la poésie panégyrique est aussi essentielle que la satirique, dont elle n'est que l'antithèse, qui se résout ensuite soit dans la poésie morale, paisible appréciatrice des mérites et des défauts humains, guide qui nous mène il la paix intérieure ; soit dans l'épopée, qui, avec une hardiesse im-partiale, expose ce qu'il y a chez l'homme de plus noble et de plus excellent à côté de la vie ordinaire, non plus censurée, mais concourant à l'effet général, et, de ces objets opposés, qu'? concilie, forme une pure image de l'existence. En effet, si c'est une chose conforme à la nature humaine et un signe de sa haute origine, qu'elle embrasse avec enthousiasme les nobles actions et tout ce qui a le caractère d'une perfection sublime, et si, à les méditer, la vie intérieure se renouvelle en quelque sorte : l'éloge de la force et de la puissance, telles qu'elles se manifes-tent dans les princes, est aussi un phénomène magnifique dans le domaine de la poésie, et, s'il est tombé chez nous à bon droit dans le mépris, c'est uniquement parce que ceux qui s'y sont livrés n'étaient point, la plupart, des poëtes, mais seulement des flatteurs à gages. Mais qui entend Caldéron louer son roi peut-il, quand l'essor audacieux de l'imagination l'entraîne, songer à la vénalité de la louange? Ou qui donc a voulu tenir son cœur en garde contre les hymnes triomphants de Pindare ? La nature despotique de la dignité souveraine chez les Persans, bien qu'elle ait trouvé, en ces temps éloignés, son corrélatif dans l'adoration vulgaire de la puissance, chez la plupart de ceux qui chantaient les louanges du prince, produisit néan-moins aussi, par l'idée d'une puissance glorifiée, qu'elle déve-loppa chez de nobles esprits, plusieurs poëmes dignes de l'ad-miration de la postérité. Et, de même que les poëtes méritent encore cette admiration, ils la méritent, ces princes , chez lesquels nous rencontrons la saine appréciation de la dignité de l'homme et l'enthousiasme pour l'art qui célèbre leur mé-moire. Envéri, lIacani, Sahir Fariabi et Akhestegi sont les poètes de cette époque, dans le genre du panégyrique, dont l'Orient lit encore les ouvrages avec délices, et protège aussi contre toute insulte les noms glorieux. Combien l'élan du poëte panégyrique approche de la tâche la plus sublime qui puisse être proposée à l'homme, c'est ce que prouve le pas-sage soudain de Senaji, un de ces panégyristes, à la poésie religieuse; d'abord apologiste de son prince, il devint le chantre inspiré de Dieu et de l'éternelle perfection, lorsqu'il eut appris à trouver au delà des bornes de cette existence l'idée

GOLTHÏÏ. — » A<) du sublime, qu'il s'était contenté auparavant de chercher dans la vie. Il

Supplément.

Ces réflexions de deux esprits sérieux et circonspects dispo-seront à juger avec indulgence les poètes et panégyristes per-sans; elles justifient aussi nos premières assertions, savoir que, dans les temps dangereux, l'essentiel du gouvernement est que le prince puisse, non-seulement protéger ses sujets, mais aussi les conduire en personne contre l'ennemi. Cette vérité, confir-mée jusqu'à nos jours, on trouve d'antiques exemples qui l'ap-puient. Nous citerons la loi fondamentale que Dieu donna au peuple d'Israël, avec son consentement général, au moment où ce peuple demande tout de bon un roi. Nous citerons ici textuellement cette constitution, qui pourrait bien aujourd'hui nous sembler un peu singulière.

« Et Samuel annonça au peuple les droits du roi qu'il deman-dait au Seigneur : Voici les droits du roi qui régnera sur vous: Il prendra vos fils pour conduire ses chariots, pour en faire des cavaliers, qui devront courir devant son char; il en fera des officiers qui commanderont les uns mille hommes, les autres cinquante, et des laboureurs, qui cultiveront ses champs, et des moissonneurs, qui récolteront ses blés, et d'autres, qui lui feront des armes et des chariots. De vos filles, il en fera des parfu-meuses, des cuisinières et des boulangères. Il prendra les meil-leurs de vos champs et de vos vignes et de vos plants d'oliviers, et les donnera à ses serviteurs ; il lèvera la dîme de vos blés et de vos vignes, et la donnera à ses intendants et à ses officiers. Il prendra vos serviteurs, vos servantes et vos meilleurs jeunes gens et vos ânes, et il les fera travailler pour lui. Il prendra aussi la dîme de vos troupeaux, et vous devrez être ses servi-teurs. »

Alors Samuel voulant représenter au peuple le danger d'un pareil arrangement et le lui déconseiller, le peuple s'écrie d'une voix unanime : « Non, nous voulons avoir un roi, afin que nous soyons comme toutes les autres nations; que notre roi nous juge, et qu'il marche à notre tête quand nous irons en guerre. »

Le poëte persan dit les mêmes choses.

« Il déploie sa puissance et sa protection sur le pays par sa prudence et son épée ; les puissants et les protecteurs sont dans la main de Dieu. »

En général, quand on juge les différentes formes de gouver-nement, on ne réfléchit pas assez que, dans toutes, quel que soit leur nom, la liberté et la servitude coexistent aux deux pôles opposés. Le pouvoir est-il dans les mains d'un seul homme, la multitude est asservie ; le pouvoir est-il dans la multitude, l'in-dividu est en souffrance : cela passe par tous les degrés, jusqu'à ce qu'un équilibre se puisse trouver, encore cela ne dure-t-il que peu de temps. Ce n'est pas un mystère pour l'homme qui étudie l'histoire, mais, dans les époques agitées, on ne peut se faire là-dessus des idées claires. En effet, on n'entend jamais plus parler de liberté que lorsqu'un parti veut opprimer l'autre, et qu'on n'a point d'autre dessein que de faire passer d'une main dans une autre le pouvoir, l'influence et la richesse. La liberté est le mot que prononcent tout bas les secrets conjurés; c'est l'éclatant cri de guerre des révolutionnaires qui agissent au grand jour; c'est le mot de ralliement du despote lui-même, lorsqu'il mène contre l'ennemi sa multitude subjuguée, et lui promet qu'elle sera délivrée à jamais de l'oppression étrangère.

Réaction.

Mais ne nous livrons pas à des généralités si décevantes ; re-tournons plutôt en Orient; considérons comme la nature hu-maine, qui demeure toujours indomptable, résiste à l'extrême oppression, et nous trouverons partout que l'esprit d'indépen-dance , l'obstination de l'individu, font équilibre à la toute-puissance du maître : ils sont esclaves, mais non assujettis; ils se permettent des témérités sans égales. Citons un exemple tiré de l'histoire ancienne ; rendons-nous à un souper dans la tente d'Alexandre : nous l'y trouvons avec les siens en altercations vives, violentes et même furieuses.

Clitus, le frère de lait d'Alexandre, son compagnon de jeux et de guerre, perd deux frères sur le champ de bataille, sauve la vie au roi, se montre habile général, fidèle gouverneur d'im-portantes provinces. Il ne peut approuver que le monarque prétende être dieu ; il l'a vu grandir, il l'a connu indigent de

services et de secours; il se plaît à nourrir un sombre mécon--

tentement, et peut-être évalue-t-il trop haut ses services.

Les propos de table, aux soupers d'Alexandre, furent sans

doute toujours d'une grande portée; tous les convives étaient

des hommes distingués, instruits; ils étaient nés à l'époque où

l'art oratoire brillait en Grèce du plus grand éclat. D'ordinaire

on se posait, de sang-froid, des problèmes importants, choisis

ou pris au hasard, et on les débattait ensemble, avec une élo--

quence sophistique, en se possédant assez bien. Mais, tandis

que chacun défendait l'opinion à laquelle il était attaché, la

boisson et la passion s'échauffaient mutuellement, et cela devait

finir par des scènes violentes. Par là nous arrivons à la suppo--

sition que l'incendie de Persépolis ne fut pas la simple consé--

quence d'un absurde et sauvage vacarme, mais plutôt d'un de

ces entretiens, dans lequel un parti soutenait que, les Perses

une fois vaincus, on devait les épargner, tandis que l'autre, re-- . présentant à l'imagination des convives la conduite impitoyable

des Asiatiques dans la destruction des temples grecs, parvint,

en exaltant la folie jusqu'à la fureur de l'ivresse, à réduire en

cendres les antiques monuments des rois. Que des femmes, qui

sont toujours les plus violents et les plus irréconciliables enne--

mis des ennemis, aient pris part à cette œuvre, cela rend notre

supposition encore plus vraisemblable.

Si l'on pouvait conserver là-dessus quelque doute, on sait, en

revanche, avec une parfaite certitude, ce qui provoqua, dans le

souper dont nous avons parlé d'abord, cette funeste querelle;

l'histoire nous en a conservé les détails. Ce fut le débat qui se

renouvelle sans fin entre la vieillesse et la jeunesse. Les an--

ciens, avec lesquels Clitus argumentait, pouvaient invoquer une

série sagement conduite d'exploits qu'ils avaient accomplis sans

relâche, avec force et prudence, fidèles au roi, à la patrie et au

but proposé. La jeunesse, de son côté, convenait que tout cela

était positif, qu'on avait fait beaucoup et qu'on était en effet aux

bornes des Indes, mais elle faisait considérer combien il restait

encore à faire; elle s'offrait d'exécuter des choses pareilles, et,

promettant un brillant avenir, elle sut obscurcir l'éclat des

actes accomplis. Que le roi se rangeât de ce côté, c'était une

chose naturelle, car, pour lui, il ne pouvait plus être question du passé. Clitus fit paraître al encontre son secret mécontente-ment, et répéta en présence du roi des médisances qu'on avait déjà rapportées à Alexandre comme ayant été débitées par der-rière. Alexandre se posséda admirablement, et trop longtemps, par malheur. Clitus se répandit sans mesure en discours offen-sants. Enfin le roi se lève brusquement ; ceux qui l'entourent le retiennent d'abord et l'on emmène Clitus. Mais il revient fu-rieux, vomissant de nouvelles injures, et Alexandre le trans-perce avec la lance d'un garde, qu 'il a saisie.

La suite n'est pas de notre sujet : remarquons seulement que la plainte la plus amère du roi désespéré, c'est qu'à l'avenir il vivra solitaire, comme un animal sauvage dans les bois, parce que personne n'osera plus dire une libre parole en sa présence. Ce propos, qu'il appartienne au roi ou à l 'historien, confirme ce que nous avons supposé plus haut.

Dans le siècle passé, on osait encore contredire effrontément le roi de Perse dans les festins. Il est vrai qu'à la fin le convive téméraire était tiré dehors par les pieds, puis on le traînait de-vant le prince pour savoir s'il lui faisait grâce. En cas de refus, on l'emmenait et on le mettait en pièces.

Des historiens dignes de foi rapportent des anecdotes qui montrent avec quel entêtement et quelle obstination incroyables des favoris se comportaient envers le roi. Le monarque est in-exorable comme le destin, mais on le brave. Les natures vio-lentes tombent à ce sujet dans une sorte de démence, et l'on pourrait en citer les exemples les plus étranges.

Cependant, pour vivre et pour agir à leur guise, les natures modérées, fermes et conséquentes, se soumettent à la puissance souveraine de laquelle tout découle, faveurs et châtiments. Mais le poëte a sujet, plus que tout autre, de se consacrer au souve-rain qui estime son talent. A la cour, dans le commerce des grands, s'ouvre à lui une perspective étendue, dont il a besoin pour féconder tous les sujets. Là se trouve l'excuse et même la justification de ses flatteries, comme il arrive au panégyriste, qui remplit au mieux son office, lorsqu'il s'approprie toutes les ressources de la matière, pour célébrer, avec tous les charmes de l'éloquence humaine, princes et vizirs, jeunes garçons et jeunes filles, saints et prophètes, et même la divinité.

Nous louons aussi notre poëte occidental d'avoir amassé un inonde d'ornements et de magnificences pour illustrer l'image de sa bien-aimée.

Observations incidentes.

La méditation du poëte s'applique proprement à la forme ; l'univers ne lui fournit la matière que trop libéralement; le fond jaillit spontanément de l'abondance du coeur : tous deux se rencontrent instinctivement, et l'on ne sait pas à la fin à qui appartient véritablement la richesse.

Mais la forme, bien qu'elle réside essentiellement dans le gé-nie, veut être saisie, étudiée, et, pour cela, il faut de la ré-flexion, afin que la forme, le sujet et le fond s'harmonisent, s'adaptent l'un à l'autre, se pénètrent mutuellement.

Le poëte est dans une position beaucoup trop élevée pour se faire chef de parti ; la sérénité et le sentiment de lui-même sont les heureux dons pour lesquels il rend grâce au Créateur : le sentiment de lui-même, pour qu'il ne soit pas effrayé du ter-rible; la sérénité, pour qu'il puisse tout exprimer agréablement.

Éléments primitifs de la poésie orientale.

On trouvera dans la langue arabe peu de mots primitifs , de radicaux, qui ne se rapportent, sinon immédiatement, du moins au moyen de légères modifications, au chameau, au che-val et au mouton. Cette expression toute primitive de la nature et de la vie, nous ne devons pas même l'appeler figurée. Tout ce que l'homme énonce avec une liberté naturelle sont des re-lations de la vie : or l'Arabe est aussi intimement uni avec le chameau et le cheval que l'âme avec le corps ; il ne lui peut rien arriver qui n'atteigne aussi ces créatures, et qui n'associe, d'une manière vivante, leur activité avec la sienne. Et non-seulement ces animaux, mais encore ceux qui, apprivoisés ou sauvages, se présentent assez souvent aux yeux du bédouin errant à l'aventure, se rencontreront également dans toutes les circonstances de la vie. Si l'on poursuit cet examen, et si l'on considère tout ce qui s'offre encore à la vue, les monta-gnes , les déserts, les rochers et les plaines, les arbres, les herbes, les fleurs, les rivières et la mer, et le firmament peu-plé d'innombrables étoiles, on trouve que, chez l'homme de l'Orient, tout vient en pensée à propos de tout, en sorte qu'ayant coutume de relier par contraste les objets les plus éloignés, il ne se fait aucun scrupule de faire dériver les unes des autres, par les plus faibles inflexions de lettres et de syl-labes, des choses contradictoires. On voit ici que, par elle-même , la langue est déjà féconde ; qu'elle est oratoire, en tant qu'elle vient au-devant de la pensée ; qu'elle est poétique, en tant qu'elle plaît à l'imagination.

Ainsi donc celui qui, partant des premiers tropes néces-saires, noterait ceux qui sont plus libres et plus hardis, pour arriver enfin aux plus hasardés, aux plus arbitraires , et même, en dernier lieu, à ceux qui sont mal conçus, conven-tionnels et absurdes, aurait une idée générale des traits prin-cipaux de la poésie orientale. Mais il se convaincrait aisément qu'il ne peut être question dans cette littérature de ce que nous appelons le goût, savoir la distinction du convenable et de ce qui ne l'est pas. Ses mérites sont inséparables de ses défauts; les uns sont en rapport avec les autres ; ils résultent les uns des autres, et il faut les admettre sans éplucher ni mar-chander. On souffre à voir Reiske 1 et Michaelis2 tantôt élever ces poëtes jusqu'au ciel, tantôt les traiter comme de niais écoliers.

Au reste on peut faire ici la remarque frappante, que les plus anciens poëtes, qui vivaient à la source première des impres-sions et qui formèrent leur langue en se livrant à la compo-sition poétique, doivent avoir de très-grands avantages. Ceux qui paraissent à une époque déjà travaillée, au milieu de re-lations compliquées, montrent toujours, il est vrai, le même élan, mais perdent peu à peu la trace du beau et du louable. Car, s'ils courent après les tropes éloignés et toujours plus éloi-gnés , cela devient déraison toute pure ; il reste à peine, à la fin, la notion la plus générale, sous laquelle on pourrait tout au plus embrasser les objets, la notion, qui détruit toute intui-tion, et par conséquent la poésie elle-même.

1. Célèbre philologue, professeur d'arabe à Leipzig, mort en 1774. 2. Jean David Michaelis, orientaliste, professeur de philosophie à Goettingue, mort en l791.

Transition des tropes aux métaphores.

Tout ce que nous avons dit pouvant s'appliquer aux méta-phores, qui touchent de près aux tropes, il conviendrait de con-firmer notre assertion par quelques exemples.

On voit le chasseur qui s'éveille en rase campagne comparer le soleil levant à un faucon :

« L'activité et la vie pénètrent mon sein; me voilà de nouveau ferme sur mes pieds ; car le faucon doré, aux larges ailes, plane sur son nid d'azur ; »

Ou, plus magnifiquement encore, à un lion :

« Le crépuscule du matin se changeait en vive lumière ; le cœur et l'esprit furent réjouis soudain, quand la nuit, craintive gazelle, s'enfuit devant la menace du lion matinal. »

Combien Marco Polo, qui a vu ces choses et bien d'autres, ne doit-il pas avoir admiré ces métaphores !

Nous trouvons sans cesse le poëte jouant avec les boucles de cheveux.

« Il y a plus de cinquante hameçons dans chaque boucle de tes cheveux.... »

Cela est très-agréablement adressé à une belle tête parée d'une riche frisure ; l'imagination ne répugne point à se figu-rer comme des hameçons les pointes des cheveux. Mais, quand le poëte dit qu'il est suspendu aux cheveux, cela ne saurait nous plaire. Enfin, si même il est dit du sultan :

« Le cou de l'ennemi est enlacé dans les liens de tes cheveux bouclés, »

Cela présente à l'esprit une image désagréable ou n'en pré-sente aucune.

Que nous soyons assassinés par des cils, cela peut passer en-core , mais que nous en soyons transpercés, nous ne pouvons goûter la chose ; qu'ensuite on compare même les cils à des balais qui balayent les étoiles du ciel, cela nous paraît trop bi-zarre. Et si l'on nous dit que le front des belles est le lissoir des cœurs, que le cœur des amants est un galet roulé et arrondi par des ruisseaux de pleurs, ces figures hasardées, plus subtiles que senties, nous arrachent un sourire.

Mais l'on peut trouver le poëte ingénieux, lorsqu'il veut que les ennemis soient traités comme les matériaux des tentes.

« Qu'ils soient pourfendus comme des éclats de bois, déchirés comme des lambeaux de toile, martelés comme les clous, en-foncés comme les pieux. »

Ici on voit le poëte au quartier général; le camp, tour à tour établi et levé, flotte dans sa pensée.

Ce petit nombre d'exemples, qu'on pourrait augmenter à l'infini, fait voir clairement qu'on ne peut tracer aucune limite entre ce qui serait, selon notre manière de juger, digne d'éloge ou de blâme, parce que les mérites de ces poëtes sont propre-ment les fleurs de leurs défauts. Si nous voulons prendre de l'intérêt aux productions de ces excellents génies, il faut nous transporter dans l'Orient, car l'Orient ne viendra pas nous chercher. Et quoique les traductions soient extrêmement re-commandables pour nous attirer, nous introduire, cependant il est manifeste, par tout ce qui précède, que, dans cette litté-rature, la langue, comme langue, joue le premier rôle. Qui ne voudrait apprendre à connaître ces trésors dans leur source !

Si nous considérons maintenant que le mécanisme poétique exerce nécessairement sur chaque genre de poésie la plus grande influence, nous trouvons encore ici que les couples de vers rimés des Orientaux appellent un parallélisme, qui, au lieu de concentrer l'esprit, le disperse, attendu que la rime conduit à des objets tout à fait étrangers. Par là leurs poëmes prennent un air de quolibet ou de bouts-rimés, genre dans le-quel on exige des premiers talents de produire quelque chose d'excellent. Combien la nation s'est montrée en cela un juge sévère, on le voit par ce fait qu'en cinq cents ans , elle n'a re-connu que sept poëtes éminents.

Avertissement.

Nous pouvons invoquer tout ce que nous avons avancé jus-qu'à présent comme témoignage de nos bonnes dispositions à l'égard de la poésie orientale. Il nous est donc permis de ris-quer un avertissement, à l'adresse des hommes qui ont l'avan-tage de posséder sur ces régions des connaissances immé-- ¡If diates et approfondies ; nous ne dissimulerons pas que notre

but est d'écarter d'une si bonne chose tout ce qui pourrait lui

faire tort.

Chacun, pour juger plus facilement, a recours aux compa--

raisons , mais par là on augmente aussi la difficulté : car, si

une comparaison, menée trop loin, vient à boiter, un jugement

comparatif devient d'autant plus défectueux qu'on l'étudié plus

attentivement. Sans nous égarer trop loin, nous nous borne--

rons à dire, dans le cas présent, que, si l'excellent Jones com--

pare les poëtes orientaux avec les latins et les grecs, il a ses

raisons ; il y, est obligé par ses rapports avec l'Angleterre et les

anciens critiques de ce pays. Lui-même, formé dans la sévère

école classique, comprenait bien le préjugé exclusif qui ne voulait

rien souffrir que ce qui nous est venu de Rome et d'Athènes. Il

connaissait, il estimait, il aimait son Orient, et il désirait en

introduire les productions dans la vieille Angleterre, les y

faire pénétrer par contrebande, ce qui ne pouvait se faire que

sous l'estampille de l'antiquité. Aujourd'hui tout cela est abso--

lument inutile et même nuisible. Nous savons estimer la poésie

orientale, nous lui reconnaissons les plus grands mérites, mais

il faut la comparer avec elle-même, l'estimer dans sa propre

sphère et oublier qu'il y ait eu des Grecs et des Romains.

Il ne faut pas trouver étrange que Hafiz fasse souvenir d'Ho--

race. Un connaisseur s'est expliqué là-dessus d'une manière

admirable, si bien que cette analogie est désormais exprimée et

pour jamais établie. Il dit en effet :

« C'est une chose frappante de voir combien Hafiz et Horace

se ressemblent dans leur manière de considérer la vie, et l'on

ne peut expliquer la chose que par la ressemblance des temps

dans lesquels les deux poëtes ont vécu, où, toute sûreté de la

vie civile étant détruite, l'homme ne demande à l'existence

que des jouissances fugitives et dérobées comme en passant.

Mais notre instante prière, c'est que l'on ne compare pas

Ferdoucy avec^ Homère, parce qu'il y perdrait à tous égards

pour la matière, la forme, la tractation. Pour s'en convaincre,

il suffira de comparer l'effroyable monotonie des sept aventures

d'Isvendiar avec le vingt-troisième chant de l'Iliade, où, pour

célébrer les funérailles de Patrocle, les prix les plus variés sont gagnés de la manière la plus diverse par les héros les plus divers. Nous autres Allemands, n'avons-nous pas fait, par cette comparaison, le plus grand tort à nos admirables Nibelungen? Autant ils sont intéressants, quand on s'est bien identifié avec le monde où ils se déploient, et qu 'on accepte tout avec abandon et reconnaissance, autant ils paraissent bizarres, quand on les apprécie avec une mesure qu'on ne devrait jamais leur appliquer.

La même chose arrive pour les œuvres d'un auteur qui a beaucoup écrit, en divers genres et longtemps. Laissons la foule ignorante louer, choisir et rejeter par comparaison : les instituteurs du peuple doivent se placer au point où une vue gé-nérale et claire seconde un jugement indépendant.

Comparaison.

Au moment où nous avons écarté toute comparaison dans l'appréciation des écrivains, on pourrait s'étonner de nous en-tendre parler immédiatement d'un cas dans lequel nous trou-vons cette méthode admissible. Nous espérons toutefois qu'on nous permettra cette exception, parce que la pensée en appar-tient non pas il nous, mais à un tiers.

Un homme qui a pénétré dans les hauteurs et les profondeurs de l'Orient estime qu'aucun écrivain allemand ne s'est plus ap-proché des portes et des autres écrivains orientaux que Jean-- Paul Richter. Cette assertion nous a paru assez importante pour mériter une sérieuse attention. Il nous sera d'autant plus facile de présenter là-dessus nos réflexions, qu'il nous suffit de nous en référer à ce que nous avons exposé ci-dessus en grand détail.

Pour commencer par les qualités personnelles, nous dirons que les ouvrages de notre ami attestent, en général, un esprit sage, vaste, pénétrant, instruit, cultivé et, en même temps, bienveillant et pieux. Un esprit si bien doué jette, à la vraie manière de l'Orient, un regard joyeux et hardi sur le monde qui l'environne, il produit les plus singulières combinaisons, associe l'incompatible , mais de telle sorte qu'un lien moral s'y •entrelace en secret, et ramène tout l'ensemble à une certaine unité.

Si donc nous avons indiqué et signalé plus haut les éléments naturels dont les plus anciens et plus excellents poëtes de l'Orient ont formé leurs ouvrages, nous nous expliquerons clairement en disant qu'ils se sont développés dans une région simple, native, et que notre ami, au contraire, doit agir et vivre dans un monde civilisé, raffiné, faussé, bizarre, et qu'il a dû, par cela même, se mettre en mesure de dominer les plus étranges éléments. Afin de rendre sensible en peu de mots le contraste entre l'entourage d'un bédouin et celui de notre auteur, empruntons à quelques-unes de ses pages les expres-sions dominantes :

« Traités de barrières, feuilles-suppléments, cardinaux, ap-pendice au recès, billard, cruches de bière, bancs impériaux,. siéges de session , commissaire principal, enthousiasme, queue de sceptre, bustes, cage d'écureuil, agioteur, saligaud, inco-gnito , colloquia, blouse de billard canonique, copie en plâtre , avancement, apprenti forgeron, acte de naturalisation, pro-gramme de Pentecôte, maçon, pantomime manuelle, am-puté, surnuméraire, boutique de bijouterie, chemin du sabbat, etc,, etc. »

Si maintenant toutes ces expressions sont connues d'un lec -teur allemand qui a de la culture, ou si elles peuvent être connues par le Conversations-lexicon, comme le monde extérieur peut l'être à l'homme de l'Orient par les caravanes de com-merce et de pèlerinage, un pareil esprit doit assurément nous paraître autorisé à procéder de la même façon sur une base complétement différente.

Si donc nous accordons à notre auteur, aussi estimé que fé-cond, que, vivant à une époque tardive, il doit, pour se mon-trer spirituel, faire les allusions les plus diverses à un état réglementé, morcelé à l'infini par les arts, les sciences, la technique, la politique, les relations de guerre et de paix, et par la corruption, nous croyons avoir suffisamment confirmé l'orientalisme qu'on lui attribue.

Cependant nous ferons ressortir une différence qui existe entre la méthode du poëte et celle du prosateur. Le poëte, à qui la mesure, les parallélismes, la succession des syllabes, la rime, semblent opposer les plus grands obstacles, trouve en tout cela l'avantage le plus décidé, s'il délie heureusement les nœuds de l'énigme qui lui est proposée ou qu'il s'impose à lui-même ; nous pardonnons la plus hardie métaphore en faveur d'une rime in-attendue et nous admirons la présence d'esprit que le poëte conserve dans une situation si contrainte.

Le prosateur, au contraire, a les coudées franches, et il est responsable de chaque témérité qu'il se permet; tout ce qui pourrait blesser le goût lui est imputé. Or, comme il est impos-sible, ainsi que nous l'avons fait voir en détail, de séparer, dans cette forme de poésie et de style, ce qui convient de ce qui ne convient pas, tout dépend ici de l'écrivain qui forme cette ha-sardeuse entreprise. Est-ce un homme tel que Jean-Paul, chez qui l'on trouve le mérite du talent, la dignité de l'homme, le lecteur, attiré, s'apprivoise aussitôt; tout est permis et bien-venu ; on se sent à son aise dans la société de l'homme bien pensant ; ses sentiments deviennent les nôtres ; il éveille notre imagination; il flatte nos faiblesses et affermit nos forces.

Nous exerçons notre esprit en cherchant à résoudre les sin-gulières énigmes que l'auteur propose, et nous sommes charmés de trouver dans le sein et derrière le voile d'un monde confus et bigarré, comme derrière une autre charade, instruction, mou-vement, émotion et même édification.

Voilà à peu près ce que nous pouvons alléguer pour justifier cette comparaison. Nous avons tâché d'exprimer aussi briève-ment que possible l'accord et la différence ; un texte pareil pourrait entraîner à des commentaires infinis.

Protestation.

Si quelqu'un regarde les mots et les expressions comme des témoignages sacrés, et s'il ne veut pas se borner à les employer à peu près comme on fait la monnaie et le papier, pour un trafic rapide et momentané, mais s'il veut les voir échanger dans la vie et le commerce des esprits comme véritable équivalent, on ne doit pas trouver mauvais qu'il nous fasse observer comment des expressions traditionnelles, dont personne ne se défie plus, exercent pourtant une influence pernicieuse, obscurcissent les vues, défigurent l'idée, et donnent à des doctrines entières une fausse direction.

Tel pourrait être, par exemple, l'usage qui s'est introduit de considérer ce titre d'Art oratoire comme une rubrique générale, sous laquelle on veut comprendre la poésie et la prose, et les exposer, l'une après l'autre, dans leurs différentes parties.

A proprement parler, la poésie n'est pas une oraison n'est pas un art : elle n'est pas une oraison, puisqu'elle a besoin, pour sa perfection, de la mesure, du chant, des mouvements du corps et de la mimique ; elle n'est pas un art, parce que tout repose sur le naturel, qui est réglé, il est vrai, mais qui ne doit pas subir une contrainte artificielle; elle demeure toujours l'expression sincère d'un esprit inspiré, exalté, sans objet et sans but.

Mais l'art oratoire, dans le sens propre du mot, est une orai-son et c'est un art ; il repose sur une oraison claire et modéré-ment passionnée, et c'est un art dans tous les sens; il poursuit son but et il est dissimulation, du commencement à la fin. La rubrique contre laquelle nous nous élevons dégrade la poésie, qui se trouve ainsi coordonnée ou même subordonnée à l'art oratoire et en tire son honneur et son nom.

Cette dénomination et cette division se sont établies et accré-ditées, parce que des livres très-estimables la portent sur leur frontispice, et l'on aura de la peine à s'en désaccoutumer de sitôt. Cet usage vient de ce que, dans la classification des arts, l'artiste n'est pas consulté. Les œuvres poétiques arrivent d'abord, tout imprimées, dans les mains du littérateur; elles sont là devant lui sous la forme de livres, qu'il a pour mission de classer et d'exposer.

Genres de poésie.

Allégorie, ballade, cantate, drame, élégie, épigramme, épître, épopée, fable, héroïde, idylle, narration, ode, parodie, poëme didactique, roman, romance, satire.

Si l'on voulait essayer de ranger méthodiquement les genres de poésie que nous venons de présenter dans l'ordre alphabé-- 1. On s'est vu obligé de faire un peu violence aux termes pour traduire tout ce passage. Goethe a en vue Geschichte der schœnen lledekiinste Persiens de Hammer. tique, et auxquels on pourrait en ajouter bien d autres encore, on rencontrerait de grandes et sérieuses difficultés. Que l'on considère plus attentivement ces dénominations, et l'on trouvera qu'elles dérivent, les unes, de caractères extérieurs, les autres, du fond, mais bien peu d'une forme essentielle. On remarque bien vite que plusieurs se groupent ensemble, qu'il en est aussi qui se subordonnent à d'autres. Pour le plaisir et la jouis-sance, chaque genre pourrait subsister et agir par lui-même; mais si, dans un but historique ou didactique, on sent le besoin d'un ordre plus rationnel, il vaut la peine d'en chercher un qui nous offre ce caractère. Nous soumettons par conséquent à la critique les réflexions suivantes.

Formes naturelles de la poésie.

II n'y a proprement que trois formes naturelles de poésie, celle qui raconte clairement, celle qui est animée par l'enthou-siasme et celle qui agit en personne : l'épopée, le lyrique et le drame. Ces trois genres peuvent agir ensemble ou séparément. On les trouve souvent réunis dans le plus court poëme, et, par cette réunion même dans un étroit espace, ils produisent l'effet le plus magnifique, comme nous pouvons le reconnaître dans les plus excellentes ballades de toutes les nations. Nous trouvons aussi ces trois genres réunis dans l'ancienne tragédie grecque : ce n'est qu'après un certain laps de temps qu'ils se séparent. Aussi longtemps que le chœur joue le personnage principal, le lyrique domine; à mesure que le chœur passe davantage au rôle de spectateur, les deux autres genres gagnent du terrain ; enfin, quand l'action se réduit à un plus petit nombre de per-sonnages et se renferme dans le secret de la maison, on trouve le chœur incommode et gênant. Dans la tragédie française, l'exposition est épique, le milieu dramatique et le cinquième acte, qui se déroule avec passion et enthousiasme, peut être ap-pelé lyrique.

Le poëme héroïque d'Homère est purement épique ; le rhap-sode prévaut toujours; il raconte ce qui se passe; nul ne doit ouvrir la bouche, à qui il n'ait d'abord donné la parole, dont il n'ait annoncé le discours et la réponse. Les dialogues rompus, le plus bel ornement du drame, ne sont pas admissibles.

Mais qu'on prête l'oreille à l'improvisateur moderne qui traite dans la place un sujet historique : pour être clair, il com-mence par raconter; ensuite, pour éveiller l'intérêt, il parle comme acteur ; enfin il s'abandonne à l'enthousiasme et il en-traine les cœurs. \ oilà de quelle singulière façon ces éléments peuvent se combiner et les espèces de poésie varier à l'infini : c'est pourquoi il est si difficile de trouver un ordre selon lequel on puisse les classer à côté ou à la suite les unes des autres. On pourra, jusqu'à un certain point, se tirer d'affaire en plaçant, l'un devant l'autre, dans un cercle, les trois éléments princi-paux, et en cherchant des modèles où chaque élément règne seul. Ensuite on rassemblera des exemples qui inclineront de l 'un ou de l autre côté, jusqu'à ce qu'enfin tous trois paraissent réunis et que le cercle soit formé tout entier.

Par là on arrive à de belles observations, soit sur les genres de poésie, soit sur le caractère des nations et leur goût dans la suite des temps. Et quoique cette méthode soit faite pour l 'étude, l appréciation et l'amusement particulier, plus que pour l'enseignement, peut-être parviendrait-on à établir un schème, qui présenterait en même temps les formes extérieures, acciden-telles, et ces débuts primitifs, intérieurs, nécessaires, dans un ordre saisissable. Cependant la tentative sera toujours aussi dif-ficile qu'en histoire naturelle les efforts qu'on fait pour décou-vrir les rapports des caractères extérieurs des minéraux et des plantes avec leurs parties constitutives intérieures, afin de pré-senter à l'esprit un ordre naturel.

Supplément.

Un fait extrêmement remarquable, c'est que la poésie persane n'a point de drame. Si un poëte dramatique avait pu naître, toute cette littérature aurait pris un autre aspect. La nation est disposée au repos ; elle aime à se faire conter quelque chose : de là le nombre infini des légendes et les poëmes interminables. La vie orientale est d'ailleurs en soi peu causeuse; le despo-tisme n'encourage pas le dialogue, et nous voyons que toute objection à la volonté et aux ordres du maître ne se produit guère que par des citations du Coran et des passages de poëtes Gonnus, ce qui suppose en même temps de l'instruction et uno

GOETHE. — 1 l culture étendue, profonde et conséquente. Que les Orientaux ne puissent toutefois, pas plus qu'un autre peuple, se passer de la forme dialoguée, on le voit par leur estime pour les fables de Bidpai, qu'ils ont reproduites, imitées et continuées. Les entre-tiens des oiseaux de Férîdeddîn-Attar en offrent également un bel exemple.

Livres-oracles.

L'homme, enveloppé chaque jour de ténèbres, cherchant des yeux un avenir olt la lumière brille, s'attache avec ardeur à des événements fortuits pour en tirer quelque indication prophé-tique. L'homme irrésolu ne trouve son salut que dans la résolu-tion de se soumettre à l'arrêt du sort. Telle est la coutume, gé-néralement répandue, d'interroger comme un oracle quelque livre important, entre les feuilles duquel on enfonce une ai-guille, et dont on observe crédulement l'endroit désigné, à l'ou-verture du livre. Mais nous avons été autrefois intimement liés avec des personnes qui demandaient ainsi conseil, avec con-fiance, il la Bible, au Trésor de l'âme' ou à d'autres ouvrages d'édification, et qui bien souvent y puisèrent, dans les plus grandes angoisses, des consolations et des forces nouvelles pour toute la vie.

Nous trouvons aussi cette pratique en usage chez les Orien-taux; on la nomme Fal, et l'honneur en échut à Hafiz aussitôt après sa mort. En effet, comme les sévères croyants ne vou-laient pas lui faire des funérailles solennelles, on interrogea ses poèmes, et, l'endroit désigné parlant de son tombeau, que les passants honoreraient quelque jour, on en conclut qu'il fal-lait aussi lui faire d'honorables funérailles. Le poëte occidental fait de même allusion à cette coutume, et il désire que son petit livre puisse obtenir le même honneur.

Échange de fleurs et de signes.

Pour ne pas nous faire des idées trop favorables de ce qu'on nomme le langage des fleurs, ou en attendre quelque chose de délicatement senti, nous devons nous laisser instruire par

1. De Jean Arndt, né à Magdebourg en 1555. Ses pieux ouvrages n'ont y s cessé de servir à l'édilication des âmes. les connaisseurs. On n'a pas donné à chaque fleur une significa-tion pour les présenter en bouquet comme écriture secrète, et ce ne sont pas les fleurs seulement qui, dans ces entretiens muets, forment les lettres et les mots : tous les objets visibles et transportables sont employés avec le même droit.

Mais comment la chose a lieu, pour produire un échange de sentiments et de pensées, nous ne pouvons nous le figurer, si nous n'avons pas devant les yeux les qualités essentielles de la poésie orientale, nous voulons dire le vaste coup d'œil qui em-brasse tous les points de l'univers, la facilité à rimer, enfin un certain goût, une certaine disposition du peuple à proposer des énigmes, par où se forme en même temps le talent de les ré-soudre, ce qui sera évident pour les personnes d'esprit portées à s'occuper de charades, de logogriphes et choses pareilles.

Remarquons là-dessus que, si l'un des amants envoie à l'autre quelque chose, il faut que celui-ci en prononce le nom, et qu'il en cherche les rimes, qu'il devine, dans le grand nombre pos-sible, laquelle convient à la situation présente. Que ce travail exige une divination passionnée, cela saute aux yeux. Un exemple peut éclaircir la chose. Voici donc un petit roman qui se déroule dans une pareille correspondance.

« Les gardiens sont apprivoisés par de douces caresses, mais nous allons révéler comment nous sommes parvenus à nous en-tendre ; car, chère amante, ce qui nous a donné le bonheur doit aussi profiter à d'autres. Eh bien! mouchons les lampes sombres de la nuit d'amour, et qui parviendra ensuite avec nous à bien exercer son oreille, et qui aimera comme nous, ar-rivera aisément à rimer le sens véritable. J'adressais à toi, tu adressais à moi, et sur-le-champ nous savions nous entendre. » Amarante.

Rue.

Poil de sanglier.

Poil de gazelle.

Touffo de cheveux.

Buis.

Paille.

J'ai vu mon amante '.

Qui l'a vue?

Un hardi guerrier.

Où se trouvait-elle?

Tu le sauras, si tu veux.

Fuis.

L'amour me travaille.

1. Le lecteur voudra bien accueillir avec indulgence l'imitation, d'ailleurs ¿,ssez fidèle, de ces bouts-rimés. Grappe.

Corail.

Noyau d'amande.

Rave.

Carotte.

Oignon.

Raisins blancs.

Raisin noir.

Chiendent.

Œillet.

Narcisse.

Violette.

Cerises.

Plume de corbeau.

Plume de perroquet.

Marrons.

Plomb.

Couleur de rose.

Soie.

Fève.

Marjolaine.

Bleu.

Vigne.

Prune.

Figue.

Or.

Cuir.

Papirr.

Pâquerette.

Viole-de-nuit.

Un fil.

Un rameau.

Un bouquet.

Liseron.

Myrte fleuri.

Jasmin.

Métisse.

Cyprès.

Fleurs de fève.

Chaux.

Braise.

Attrape !

Sois tout mon sérail.

Mon cœur le demande.

Ton cœur me brave.

Sous ton fouet je trotte.

Sois gai compagnon.

Quels sont tes plans?

Quel est mon espoir?

Railleur impudent!

Je suis brùlé comme juillet.

Juste supplice.

Attends-moi seulette.

Tu me martyrises.

Dans tes bras mon sort sera beau.

Gardons nous des caquets.

Dis où nous irons.

Garde ton aplomb.

Pourquoi si morose?

Plus de joie.

Sois mon Eve.

Tout me fait peine.

Je m'en soucie peu.

Je me résigne.

J'en garde rancune.

Ton babil fatigue.

Je suis ton trésor.

Sans adieu me fuir!

A toi tout entier!

Conte-moi fleurette.

La paix me fuit.

Viendra-t-il?

Viens sur mon chameau.

Chez moi je fais le guet.

J'y serai pour le larron.

Je serai ta houri.

Voici ma main !

Sur les coussins quel délice 1

Je l'oublie après.

Tu mens ou je rêve.

Cœur faux.

Le diable t'emporte en sa fournaise 1

« Et si Boteinah et Dschémil ne s'étaient pas entendus de la sorte, leurs noms vivraient-ils encore, jeunes et charmants? »

Une si étrange manière de communiquer pourra bientôt être mise en pratique entre deux personnes vives et dévouées l'une à l'autre. Aussitôt que l'esprit prend cette direction, il fait des merveilles. Voici, comme preuve à l'appui, une histoire entre plusieurs.

Deux couples d'amants font une promenade de quelques milles et passent ensemble un heureux jour. Au retour, ils s'amusent à se proposer des charades. Bientôt chacune est de-vinée aussitôt qu'elle tombe des lèvres de celui qui l'énonce, et môme, à la fin, le mot que l'un a dans l'esprit, et qu'il veut arranger en énigme, est découvert et prononcé par l'autre, qu'inspire une véritable divination.

En énonçant et en affirmant de pareilles choses dans le temps où nous sommes, on ne doit pas craindre de tomber dans le ridicule, ces phénomènes psychologiques étant loin d'égaler ce qu'a mis au jour le magnétisme animal.

Chiffres.

Il est une autre manière, spirituelle et cordiale, de s'entendre. Si, dans la précédente, l'oreille et l'esprit sont en jeu, ici c'est un sentiment esthétique, affeétueux et tendre, qui peut se com-parer à la plus haute poésie.

En Orient, on apprenait le Coran par cœur, et, par la plus légère allusion, les surates et les versets permettaient aux per-sonnes exercées de s'entendre aisément. Nous avons vu la même chose en Allemagne, où l'objet de l'éducation était, il y a cinquante ans, de veiller à ce que la jeunesse eût une exacte connaissance de la Bible. Outre qu'on apprenait par cœur des passages marquants, on apprenait à bien connaître les autres. On voyait beaucoup de personnes qui savaient, avec une grande facilité, appliquer des sentences bibliques à tout ce qui se pré-sentait, et employer dans la conversation les Saintes Écritures. Il est incontestable que cela provoquait souvent les plus spiri-tuelles el les plus agréables reparties, et, de nos jours encore, certains passages, éternellement applicables, reviennent çà et là dans la conversation.

C'est de la même sorte qu'on emploie les expressions des classiques, en quoi nous présentons et nous exprimons les sen-timents et les événements comme se reproduisant sans cesse. Et nous aussi, il y a cinquante ans, jeune et plein d'admi-ration pour les poëtes nationaux, nous rendions la vie à leurs écrits par notre mémoire, et nous faisions d'eux l'éloge le plus beau, en exprimant nos pensées avec leurs paroles éloquentes et choisies, avouant ainsi qu'ils avaient su mieux que nous-même développer nos plus intimes sentiments.

Pour en venir à notre but particulier, rappelons une ma-nière bien connue, mais toujours mystérieuse, de communi-quer par chiffres. Deux personnes conviennent d'un livre, et, composant une lettre au moyen de pages et de lignes, dont elles indiquent le numéro, elles sont assurées que celui qui la rece-vra en comprendra le sens aisément.

Le chant que nous allons donner ici fait allusion à une con-vention de ce genre. Deux amants s'accordent pour prendre les poésies de Hafiz comme instrument de leur commerce amou-reux ; ils désignent les pages et les lignes qui expriment leur situation présente, et cela compose des chants d'une expression ravissante ; des endroits gracieusement dispersés dans l'inesti-mable poëte sont rapprochés par la passion et le sentiment; l'inclination et le choix donnent à tout l'ensemble une secrète vie, et les amants trouvent une douce consolation à parer leur tristesse des perles de sa parole.

II: Mon cœur me demande de s'ouvrir à toi ; je voudrais en-tendre parler de toi; c'est ce que je demande. Oh! que le monde est triste à mes yeux !

« Dans ma pensée mon ami seul réside, et nul autre que lui et aucune trace d'ennemi. Comme un lever de soleil un dessein m'est venu !

« Je veux dès aujourd'hui faire de son amour l'unique souci de ma vie. Je pense à lui, le cœur me saigne.

« Je n'ai aucune force que celle de l'aimer, le bien aimer en silence. Que devenir? Je veux l'embrasser et je ne puis. »

Divan futur.

A une certaine époque, on a distribué parfois en Allemagne des imprimés comme manuscrits pour les amis. Celui qui pour-rait trouver la chose étrange devra faire réflexion qu'après tout, un livre n'est jamais écrit que pour les admirateurs, les amis et les adhérents de l'auteur. Cette désignation conviendrait particulièrement à mon Divan, dont la présente édition ne peut être considérée que comme incomplète. Plus jeune, je l'aurais gardé plus longtemps en portefeuille : aujourd'hui je trouve plus avantageux de le rassembler moi-même que de laisser, comme Hafiz, cette affaire à ceux qui viendront après moi. En effet, la circonstance que ce livre est mis au jour, tel que je pouvais le publier maintenant, excite mon désir de lui donner peu à peu la perfection convenable. Je vais indiquer de suite, livre par livre, ce qu'on pourrait, j'imagine, en espérer.

LE LIVRE DU POËTE. Tel qu'il se présente, on y trouve expri-mées avec enthousiasme les vives impressions que font sur les sens et sur l'âme divers objets et divers phénomènes ; on y voit indiquées les relations particulières du poëte avec l'Orient. S'il continue de la sorte, le riant jardin pourra se voir décoré de la manière la plus agréable ; toutefois, il se développerait sur-tout heureusement, si le poëte ne se bornait pas à parler de lui-même et de ses propres impressions, mais s'il exprimait aussi sa reconnaissance et rendait hommage à ses patrons et à ses amis , pour captiver les vivants par un gracieux langage et rappeler avec honneur la mémoire des morts.

Cependant il faut considérer que l'essor et le vol oriental, cette riche poésie qui verse la louange à pleins bords, pourrait bien ne pas être goûtée de l'Occident. Nous nous donnons une haute et libre carrière, sans recourir aux hyperboles; car une poésie pure et bien sentie est seule capable d'exprimer peut-être les qualités les plus particulières de ces génies excellents, dont les perfections ne sont bien senties que lorsqu'ils ne sont plus, quand leurs singularités ne nous distraient plus, et que les traces profondes de leur influence paraissent chaque jour et à chaque heure devant nos yeux. Le poëte a eu dernièrement le bonheur de payer affectueusement, à sa manière, une partie de cette dette dans une fête magnifique en présence d'augustes personnages 1.

LE LIVRE DE HAFIZ. Si tous ceux qui parlent l'arabe et les 1. Allusion aux fêtes données à Weimar, au mois de décembre 1818, en l'hon-neur de l'impératrice mère Maria Téodorowna. langues de la même famille sont nés poëtes et élevés comme tels, on peut imaginer qu'il doit se produire chez un tel peuple un nombre infini d'esprits excellents; et, si ce peuple n'ap-corde, en cinq siècles , le premier rang qu'à sept poëtes, nous devons sans doute recevoir cette décision avec respect, mais il nous sera permis de rechercher sur quoi cette prééminence peut être fondée.

On voudrait réserver au Divan futur la tâche de résoudre ce problème, autant que la chose est possible. Pour nous en tenir au seul Hafiz, l'admiration et l'affection qu'il inspire croissent à mesure qu'on apprend à le mieux connaître. Le plus heureux naturel, une grande culture, une libre facilité et la pure per-suasion qu'on ne saurait plaire aux hommes qu'en leur chan-tant ce qu'ils entendent volontiers, aisément et commodément; à quoi l'on peut même associer, dans l'occasion, quelque chose de difficile, de laborieux, de repoussant : ce sont là les mérites et les particularités que nous aimons dans Hafiz, et qui nous fournissent encore une ample matière pour de nouveaux chants sur ce poëte.

LE LIVRE DE L'AMOUR prendrait une grande extension, lorsque six couples d'amants se produiraient, d'une manière plus dé-cidée, avec leurs plaisirs et leurs peines, et que d'autres encore surgiraient auprès d'eux, avec plus ou moins d'éclat, du sein des ombres du passé. On pourrait, par exemple, introduire de la manière suivante Vamic et Asra, dont on ne sait pas autre chose que les noms :

« Oui, aimer est une grande vertu. Où trouver un plus bel avantage ? Tu n'es pas puissant, tu n'es pas riche, et tu es ce-pendant l'égal des plus grands héros. Aussi bien que du pro-phète on parlera de Vamic et d'Asra.... Non, on n'en parlera pas, on les nommera ; toute la terre devra connaître leurs noms. Ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont entrepris, aucun homme ne le sait. Nous savons qu'ils ont aimé. C'est assez en dire à ceux qui s'enquièrent de Vamic et d'Asra. »

Ce livre n'est pas moins consacré aux digressions symbo-liques , auxquelles on ne renonce guère dans les plaines de l'Orient. L'homme ingénieux, non content de ce qu'on lui pré-sente, considère tout ce qui tombe sous les sens comme une mascarade, derrière laquelle une vie supérieure, spirituelle, se cache avec un malicieux caprice, pour nous attirer et nous inviter dans de plus nobles régions. Si le poëte procède avec intelligence et mesure, on peut admettre la chose, y prendre plaisir et essayer ses ailes pour un essor plus hardi.

LE LIVRE DES RÉFLEXIONS s'étend chaque jour pour celui qui habite l'Orient, car, en ces lieux, tout est réflexion, qui flotte sans cesse entre le sensible et le supersensible, sans se décider pour l'un ou pour l'autre. Cette méditation, à laquelle on est sollicité, est d'une nature toute particulière; elle ne se voue pas seulement à la sagesse, qui élève cependant les plus fortes prétentions , elle est aussi conduite à ces points extrêmes où les plus étranges problèmes de la vie terrestre se posent devant nous hardiment, impitoyablement, et nous contraignent de ployer les genoux devant le sort, devant une Providence et devant leurs insondables décrets , et de reconnaître la résignation absolue comme la suprême loi politique, religieuse et morale.

LE LIVRE DE LA MAUVAISE HUMEUR. Si les autres livres gros-sissent , on accordera bien à celui-ci le même droit. Il faut commencer par recueillir des assaisonnements agréables, char-mants et sages, avant que les éclats de la mauvaise humeur puissent être supportables. La bienveillance générale, les sen-timents indulgents et secourables unissent le ciel avec la terre et préparent aux hommes un paradis en pure grâce. En re-vanche, l'humeur est toujours égoïste; elle ne cesse de deman-der ce qu'elle n'a pas obtenu; elle est envahissante, repous-sante, et ne contente personne, ou tout au plus ceux que le même chagrin possède. Néanmoins l'homme ne peut réprimer toujours ces explosions, et même il fait bien de chercher à donner ainsi l'essor à son mécontentement, surtout lorsqu'on gêne ou que l'on trouble son activité. Ce livre devrait être dès à présent beaucoup plus fort et plus riche, mais nous avons laissé de côté bien des choses pour prévenir toute mésintelli-gence. Aussi ferons-nous observer que des manifestations de ce genre, qui semblent dangereuses pour le moment, mais qui seront reçues dans la suite tout simplement avec bienveillance et sérénité, ont été mises en réserve, pour être publiées plus tard sous le titre de Paralipomènes.

Mais nous saisirons cette occasion pour dire quelques mots des prétentions et, d'abord, de la manière dont elles se mani-festent en Orient. Elles se montrent en premier lieu chez le souverain lui-même, qui semble exclure tous les autres. Tout le monde est à ses ordres, il est maître de lui-même, personne ne lui commande, et sa propre volonté crée tout ce qui l'envi-ronne, en sorte qu'il peut se comparer au soleil et même à l'univers. Toutefois c'est une chose surprenante qu'il soit, par JJ. même, obligé de se choisir un corégent, qui l'assiste dans cet immense domaine, et le maintienne, d'une façon toute particulière, sur le trône du monde : c'est le poëte qui agit auprès de lui et de concert avec lui, et l'élève au-dessus de tous les mortels. Un grand nombre de ces talents se rassemblent-ils à sa cour, il leur donne un roi des poëtes, et montre ainsi qu'il reconnaît pour son égal le suprême talent. Mais par 1.\ le poëte est engagé, est entraîné, à penser aussi avantageusement de lui-même que du prince, et à sentir qu'il partage avec lui les prérogatives et les félicités les plus grandes. Il est con-firmé dans ces pensées par les présents infinis qu'il reçoit, par les richesses qu'il amasse, par l'influence qu'il exerce. Il s'affermit tellement dans ces idées, que le moindre échec à ses espérances l'égaré jusqu'à la folie. Ferdoucy, se fondant sur une déclaration antérieure du chah, attend soixante mille pièces d'or pour son Livre des rois, mais, comme il ne reçoit que soixante mille pièces d'argent, se trouvant alors au bain, il partage la somme en trois parts : il donne l'une au messager, l'autre au baigneur, et la troisième à l'homme qui sert les sor-bets , et sur-le-champ il rétracte, en quelques vers diffama-toires, toutes les louanges qu'il a prodiguées au chah depuis tant d'années. Il s'enfuit, il se cache; loin de renoncer à sa haine, il la transmet aux siens, en sorte que sa sœur dédaigne également et refuse un présent considérable envoyé par le sultan apaisé, mais qui n'arrive malheureusement qu'après la mort du frère.

Si nous voulions poursuivre ces développements, nous di-rions que, du trône , en descendant par tous les degrés, jusqu'au derviche du coin de rue, on trouve partout les pré-tentions , partout l'orgueil séculier et sacerdotal, qui, à la moindre occasion, fait une explosion soudaine.

Ce défaut, si l'on veut que c'en soit un, produit chez nous un effet très-singulier. La modestie est proprement une vertu sociale ; elle dénote une grande culture ; c'est une abnégation extérieure, qui, reposant sur un grand mérite intérieur, est considérée comme la plus haute vertu. Aussi voyons-nous que la foule commence toujours, quand elle parle des hommes éminents, par faire l'éloge de leur modestie, sans s'étendre beaucoup sur leurs autres qualités. Mais la modestie est tou-jours liée avec la dissimulation et avec une sorte de flatterie, qui est d'autant plus efficace qu'elle caresse les autres sans importunité, en évitant de les troubler dans l'agréable senti-ment de leur mérite. Tout ce qu'on nomme bonne compagnie consiste dans une négation toujours croissante de soi-même, en sorte que la société finit par devenir tout à fait nulle : à moins que l'on ne sache développer le talent de satisfaire sa propre vanité en flattant la vanité des autres.

Cependant nous voudrions réconcilier les compatriotes de notre poëte occidental avec ses prétentions. Le Divan ne pouvait manquer d'offrir quelque chose de présomptueux, puisqu'il devait reproduire, en quelque mesure, le caractère oriental.

Le poëte ne pouvait tomber dans un orgueil déplaisant à l'égard des hautes classes : son heureuse position l'élevait au-dessus de toute lutte avec le despotisme. Le tribut de louanges qu'il pourrait payer aux princes ses maîtres, le monde s'y as-socie. Les personnes éminentes avec lesquelles il s'est trouvé en relation, on les honorait et on les honore toujours. On peut même objecter au poëte que la partie panégyrique de son Divan n'est pas assez riche.

Pour ce qui regarde le livre de la mauvaise humeur, on aurait peut-être quelque chose à y reprendre. Chaque mécontent exprime trop clairement que son attente personnelle n'est pas remplie, que son mérite n'est pas reconnu. Ainsi donc, lui aussi! Il n'est pas gêné d'en haut, mais on le blesse d'en bas et de côté. Une foule importune, souvent plate, souvent sour-noise, avec ses coryphées, paralyse son activité; il s'arme d'abord de fierté et de dédain , mais ensuite, harcelé et pressé trop vivement, il se sent la force de s'ouvrir passage, les armes à la main.

Au reste nous lui accorderons aussi qu'il sait adoucir bien

des prétentions, en ce qu'il les rapporte avec art et sentiment

à sa bien-aimée; qu'il s'humilie et même s'anéantit devant elle.

Le cœur et l'esprit du lecteur lui en sauront gré.

LE LIVRE DES MAXIMES devrait s'accroître avant les autres ;

U est d'un genre très-semblable aux livres des réflexions et de

la mauvaise humeur. Cependant les maximes orientales con-- =■ servent le caractère propre à toute la poésie, de se rapporter

fort souvent à des objets très-sensibles et très-apparents. Il s'en

trouve beaucoup dans le nombre qu'on aurait droit d'appeler

des paraboles laconiques. Ce genre est le plus difficile pour

l'homme de l'Occident, parce que le monde au milieu duquel

nous vivons semble trop sec,' trop réglé et trop prosaïque.

Cependant tous les proverbes allemands où la pensée se

transforme en image peuvent également être ici nos mo--

dèles.

LE LIVRE DE TIMOUR. On n'aurait dû proprement en jeter les

bases que plus tard, et il faudrait peut-être laisser écouler une

couple d'années, afin que l'application, qui en est trop près de

nous, ne nous rendît pas plus difficile la contemplation sublime

de vastes et terribles événements. On pourrait égayer cette

tragédie, si l'on se décidait à faire paraître de temps en temps

Noussreddîn Khodscha, le plaisant compagnon de guerre et de

tente du formidable dévastateur. De bonnes heures, une tête

libre, seront ici les meilleurs moyens de succès. Nous allons

citer, comme un petit chef-d'œuvre, une des historiettes qui

nous sont parvenues.

Timour était laid, il était borgne et boiteux. Khodscha tour--

nant un jour autour de lui, Timour se gratta la tête, car le

moment était venu où il se faisait raser. Il ordonna qu'on fit

entrer le barbier. Quand ses cheveux furent tondus, le barbier

mit, comme d'ordinaire, le miroir dans la main de Timour,

qui, se voyant dans la glace, se trouva par trop laid. Là-dessus

il se mit à pleurer ; Khodscha pleura de son côté, et ils pleu--

rèrent comme cela une couple d'heures. Ensuite quelques amis

consolèrent Timour et l'amusèrent en lui faisant des contes,

pour lui faire oublier tout. Timour cessa de pleurer, mais

Khodscha ne cessait point ; au contraire, ses larmes redou-blaient. Enfin Timour lui dit : « Écoute, j'ai regardé dans le miroir et je me suis vu fort laid ; là-dessus je me suis affligé de ce qu'étant souverain et possédant beaucoup de trésors et de femmes, j'étais néanmoins si laid; voilà pourquoi j'ai pleuré : mais, toi, d'où vient que tu pleures encore, sans pouvoir t'ar-rèter? » Khodscha répondit : « Si, pour avoir rencontré une seule fois ta figure dans le miroir, tu n'as pu en soutenir la vue et si tu t'es mis à pleurer, que devons-nous faire, nous qui sommes appelés à voir jour et nuit ton visage? Si nous ne pleurons pas, à qui appartient-il de pleurer? Voilà pourquoi je pleure. » A ces paroles, Timour faillit étouffer de rire.

LE LIVRE DE SOULEIKA. Ce livre, d'ailleurs le plus fort de tout le recueil, pourrait être considéré comme achevé. Le souffle et l'ardeur d'une passion qui anime tout l'ouvrage n'est pas une chose qu'on voie souvent reparaître : du moins son retour doit être, comme celui d'une année de bon vin, attendu avec espoir et humilité.

Mais, dans ce livre, la conduite du poëte occidental appelle quelques observations. A l'exemple de plusieurs anciens poëtes d'Orient, il se tient éloigné du sultan. Il ose, comme frugal derviche, se comparer même au prince, car le véritable mendiant doit être une espèce de roi. La pauvreté donne l'au-dace. Ne pas reconnaître les biens terrestres et leur prix, en demander fort peu, ou même y renoncer, est sa résolution, qui produit la plus délicieuse insouciance. Au lieu de rechercher une possession inquiète, il donne, par la pensée, des provinces et des trésors, et se raille de celui qui les possédait et les a perdus. Mais, en réalité, notre poëte fait profession d'une pau-vreté volontaire, pour se montrer d'autant plus fier qu'elle lui ait valu les faveurs et le dévouement d'une belle.

Au reste il fait gloire encore d'un plus grand désavantage : il a vu fuir la jeunesse; l'amour de Souleika est la parure de sa vieillesse, de ses cheveux blancs ; il n'est point sottement im-portun, non; comme il aime, il est sûr d'être aimé. La spiri-tuelle Souleika sait estimer l'esprit, qui mûrit promptement la jeunesse et qui rajeunit le vieil âge.

LE LIVRE DE L'ÉCHANSON. Ni le penchant immodéré pour le vin, à demi défendu, ni le tendre sentiment qu'inspire la beauté

d'un jeune adolescent, ne pouvaient être oubliés dans le Divan;

mais nos moeurs exigeaient que le dernier point fût touché avec

une pureté parfaite.

L'inclination mutuelle du jeune âge et de l'âge avancé est

proprement l'indice d'un rapport purement pédagogique. L 'at--

tachement passionné de l'enfant pour le vieillard n est point un

phénomène rare, mais il est rarement mis en œuvre. Que l'on

observe les relations du petit-fils avec le grand-père; de l'héri--

tier tardif avec le père étonné et attendri. C'est dans ces relations

que se développe véritablement l'intelligence des enfants; ils

sont attentifs à la dignité, à l'expérience, à l'autorité du vieil--

lard ; des âmes nées pures éprouvent d'ailleurs le besoin d'un

respectueux attachement; la vieillesse en est émue et captivée. Si

le jeune âge devine et met à profit son ascendant pour atteindre

des buts enfantins, pour satisfaire d'innocentes fantaisies, la

grâce nous rend indulgents pour la malice précoce. Mais rien

de plus touchant que les aspirations de l'adolescent, qui, frappé

de la haute raison du vieillard, éprouve un étonnement secret,

et comme un pressentiment que chose pareille pourrait se dé--

velopper en lui. Nous avons essayé d'indiquer des relations si

belles dans le livre de l'échanson et de les expliquer ici. Cepen-- • dant Saadi nous a conservé quelques exemples, dont la ten--

dresse, évidente pour tout le monde, révèle la plus complète

intelligence. Voici en effet ce qu'il raconte dans son jardin des

roses : « Quand le sultan Mahmoud fit la paix à Khouaresm avec

le sultan de Khattaï, j'entrai dans l'église de Kaschker, ville des

Usbecs ou Tartares, où, comme vous le savez, l'école est aussi

tenue. Là je vis un enfant merveilleusement beau de corps et

de visage. Il tenait une grammaire à la main, pour apprendre

la langue à fond, dans toute sa pureté. Il lisait à haute voix et

c'était un exemple d'une règle : « Saraba Seidon Amran. » (Sei--

don a vaincu ou attaqué Amran.) Araran est l'accusatif (ces deux

noms sont là pour désigner, d'une manière générale, des ad--

versaires, comme nous disons Pierre et Paul). Quand il eut ré--

pété quelquefois ces mots, pour les graver dans sa mémoire,

je dis : - Khouaresm et Khattaï ont enfin conclu la paix, Seidon

« et Amran seront-ils toujours en guerre? «L'enfant sourit gra--

cieusement et me demanda de quel pays j'étais. Et comme je B86 DIVAN.

répondis que j'étais de Chiraz, il me demanda si je savais quelque chose par cœur des écrits de Saadi, car la langue per-sane lui plaisait fort.

« Je répondis : « Tout comme ton cœur s'est livré avec zèle à « la grammaire, par amour pour la pureté de la langue, mon « cœur s'est livré tout entier à l'amour que tu lui inspires, eI1 « sorte que la vue de ta personne me dérobe la vue de ma rai-- « son. » Il m'observa attentivement, comme pour chercher à savoir si ce que j'avais dit était les paroles du poëte ou mes propres sentiments. Je poursuivis : « Comme Seidon, tu as pris « dans ton filet le cœur d'un amant. Il nous serait doux de te fré-cc quenter, mais tu t'éloignes de nous avec aversion comme Sei-- « don d'Amran. » Il me répondit, avec un embarras modeste, en vers tirés de mes propres ouvrages, et j'eus l'avantage de pouvoir lui dire de la même manière les choses les plus déli-cieuses, et nous passâmes ainsi quelques jours en d'agréables entretiens. Bientôt la cour se disposa à retourner en Perse. La veille du jour où nous devions partir, un de nos compagnons de voyage dit à l'enfant : « Cet homme est Saadi lui-même, que « tu désirais connaître. »

« L'enfant accourut, il se présenta devant moi avec toutes les marques du respect et de l'affection, exprimant le regret de ne m'avoir pas connu plus tôt, et il dit : « Pourquoi n'as-tu pas « voulu te découvrir à moi pendant ces jours et me dire : (c Je « suis Saadi, » afin que je pusse te rendre, selon mes facultés, « l'honneur convenable, et mettre humblement mes services à « tes pieds? » Je répondis : « Quand je te vis, je ne pus articuler « cette parole et te dire : « C'est moi! » Mon cœur s'ouvrit de-- ,c vant toi comme une rose qui commence à fleurir. » 11 me de-manda ensuite s'il ne me serait pas possible de m'arrêter quel-ques jours encore, afin qu'il pût apprendre quelque chose de moi dans l'art et la science. Je répondis : « C'est impossible, « car je vois ici des hommes excellents qui habitent entre de « grandes montagnes, mais tout mon plaisir, toute mon envie, « est d'avoir dans ce monde une grotte et d'y demeurer. » Comme il me parut là-dessus un peu triste, je lui demandai pourquoi il ne se rendait pas dans la ville, olt il pourrait déli-vrer son cœur des liens de la tristesse et vivre plus joyeuse-ment. Il me répondit : « Il s'y trouve, il est vrai, beaucoup « de belles et agréables choses, mais les rues de la ville sont « boueuses et glissantes, en sorte que les éléphants même y « pourraient glisser et tomber, et moi aussi, à la vue des « mauvais exemples, je ne resterais pas ferme sur mes pieds. » Après avoir ainsi parlé, nous nous baisâmes la tête et le vi-sage, et nous prîmes congé l'un de l'autre. Alors se vérifia ce que dit le poëte : « Les amants, au départ, sont semblables à « une belle pomme : la joue qui se presse contre la joue est « rouge de plaisir et de vie, mais l'autre est pâle de souffrance « et de chagrin. »

Ailleurs le même poëte fait le récit suivant :

« Dans mes jeunes années, je liai une amitié solide et sincère avec un de mes égaux. Son visage était pour moi le ciel, vers lequel nous nous tournons dans la prière, comme vers un aimant. Sa société fut le plus précieux avantage que j'aie retiré du commerce de la vie. J'affirme que jamais il n'exista, je ne dis pas un ange peut-être, mais un homme comparable à lui pour la beauté, la sincérité et l'honneur. Après avoir joui d'une pareille amitié, j'ai fait le vœu, et il me semble juste, de ne donner, après sa mort, mon amour à aucun autre. Son pied tomba fortuitement dans les piéges de la destinée, et il fut en-traîné dans la fosse. Je suis resté longtemps assis et couché sur sa tombe comme un gardien, et j'ai modulé sur sa mort et sur notre séparation bien des plaintes funèbres, qui seront tou-jours touchantes pour les autres et pour moi. »

LE LIVRE DES PARABOLES. Quoique les peuples de l'Occident se soient approprié une bonne partie des richesses de l'Orient, il s'y trouvera bien des moissons à faire encore. Pour en donner une idée plus précise, nous ajouterons quelques ex-plications.

Les paraboles, comme d'autres genres de poésie de l'Orient qui se rapportent à la morale, peuvent être assez convenable-ment divisées en trois classes : elles sont éthiques, morales ou ascétiques. Les premières renferment des événements et des allusions qui se rapportent à l'homme en général et à ses con-ditions diverses, sans que l'on déclare ce qui est bon ou mau-vais. C'est ce que les secondes font ressortir, préparant ainsi à l'auditeur un choix raisonnable. Les troisièmes y ajoutent une invitation formelle; l'exhortation morale devient un comman-dement et une loi. A ces trois classes on peut en ajouter une quatrième : les paraboles de ce genre exposent les merveilleuses directions et dispensaLions qui découlent des insondables, in-compréhensibles décrets de Dieu; elles enseignent et confir-ment le véritable islamisme, la résignation absolue à la volonté de Dieu, la persuasion que personne ne peut échapper à son sort une fois arrêté. On peut même, si l'on veut, ajouter une cinquième classe, qu'il faudrait appeler mystique : elle tire l'homme de la situation que nous venons d'indiquer, laquelle est toujours angoissante et pénible; elle le pousse à l'union avec Dieu dès cette vie, et d'abord à la renonciation aux biens fragiles dont la perte pourrait nous affliger. Si l'on distingue les différents buts dans toutes les allégories de l'Orient, on a déjà beaucoup gagné : autrement, on se sent toujours embarrassé dans leur mélange; on cherche d'abord une application pratique où il ne s'en trouve point, mais ensuite on découvre une signi-fication profonde. Si l'on donnait des exemples frappants de toutes les espèces, on rendrait le livre des paraboles instructif et intéressant. Dans quelle classe faudrait-il ranger celles que nous avons données cette fois, c'est ce que nous laisserons déci-der au lecteur intelligent.

LE LIVRE DU PARSI. Des distractions multipliées nous ont seules empêché d'exposer poétiquement, dans toute son étendue, le culte du soleil et du feu, si abstrait en apparence, et pourtant si profondément pratique. C'est un magnifique sujet offert à la poésie. Puisse-t-il nous être donné de réparer heureusement cette négligence!

LE LIVRE DU PARADIS. Elle présente aussi bien d'autres places d'une merveilleuse beauté, cette région de la foi mahométane, des paradis dans le paradis, où l'on se promènerait, où l'on se fixerait volontiers. Là le riant et le grave s'entrelacent agréa-blement; l'habitude d'une vie glorifiée nous donne des ailes, pour nous élever par degrés jusqu'aux régions les plus su-blimes. Et qui empêcherait le poëte de monter le merveilleux cheval de Mahomet et de s'élancer à travers tous les cieux? Pourquoi ne célébrerait-il pas avec respect cette nuit solen--

GOKTHE. -1 44 nelle, où le Coran tout entier fut apporté d'en haut au prophète? il se trouve encore ici bien des trésors à recueillir.

De l'Ancien Testament.

Après m'être flatté de la douce espérance que je pourrais plus tard faire encore bien des travaux pour le Divan, ainsi que pour son commentaire, je parcours les études préparatoires étalées devant moi, inachevées et sans emploi, en feuilles innom-brables; et j'y trouve un traité, écrit il y a vingt-cinq ans, qui se rapporte à des études plus anciennes encore.

Mes amis se souviendront d'avoir lu dans mes essais biogra-phiques, que j'ai donné beaucoup de temps et d'attention au premier livre de Moïse, et que j'ai passé bien des jours de ma jeunesse à me promener dans les paradis de l'Orient. Mais j'ai aussi étudié avec ardeur et zèle les autres ouvrages historiques. Les quatre derniers livres de Moïse exigeaient des travaux mi-nutieux, et le mémoire suivant en renferme les singuliers ré-sultats. Qu'on nous permette de lui faire ici une place. Toutes nos pérégrinations en Orient ayant été occasionnées par les saintes Écritures, nous y revenons constamment, comme aux sources les plus vivifiantes, quoique çà et là troublées et se perdant sous terre, mais pour jaillir de nouveau pures et vives.

Isrnël (taus le désert.

« Alors il s'éleva dans l'Égypte un roi nouveau à qui Joseph était inconnu. » Comme le roi, le peuple avait perdu le souve-nir de son bienfaiteur; les Israélites eux-mêmes n'entendaient plus que comme un écho lointain des vieux âges les noms de leurs premiers ancêtres. Depuis quatre cents ans, la petite famille s'était multipliée d'une manière incroyable. Elle est ac-complie, la promesse que Dieu avait faite, contre toute vraisem-blance, à leur grand ancêtre. Mais quel en est pour eux l'avan-tage? C'est justement ce grand nombre qui les rend suspects à la race indigène. On cherche à les tourmenter, les vexer, les acca-bler, les détruire, et, quelque vive résistance que présente leur nature obstinée, ils prévoient cependant leur perte totale, lorsqu'on les oblige, eux, jusqu'alors peuple libre de pasteurs, à bâtir, de leurs propres mains, dans leur territoire et auprès, des villes fortes, manifestement dest inées à les dominer et il les emprisonner.

Avant d'aller plus loin et de nous frayer péniblement un pas-sage à travers des livres d'une rédaction singulière, osons même dire malheureuse, nous demanderons ce qui nous restera comme fonds, comme base des quatre derniers livres de Moïse, puisque nous trouvons nécessaire d'y relever plusieurs choses, d'en écarter plusieurs.

Le thème propre, unique et fondamental de l'histoire uni-verselle , celui auquel tous les autres sont subordonnés, c'est toujours le conflit entre la foi et l'incrédulité. Toutes les épo-ques dans lesquelles la foi règne sous une forme quelconque y sont brillantes, grandes et fécondes pour les contemporains et la postérité ; en revanche, toutes les époques dans lesquelles l'incrédulité, sous quelque forme que ce soit, remporte une triste victoire, brillent peut-être quelques moments d'un éclat trompeur, mais elles disparaissent aux yeux de la postérité, parce que personne n'aime à se fatiguer à des études stériles.

Si le premier livre de Moïse nous a exposé le triomphe de la foi, les quatre derniers ont pour thème l'incrédulité, qui, recou-rant aux plus petits moyens, ne parvient pas, il est vrai, à dompter et à vaincre la foi, bien qu'elle ne se montre pas non plus dans toute sa plénitude, mais la traverse et l'arrête pas à pas, et, malgré de nombreux bienfaits, malgré de terribles châtiments , plus nombreux encore, n'est pas guérie, n'est pas extirpée, mais seulement réduite pour quelque temps au si-lence , et poursuit de telle sorte sa marche tortueuse, qu'une grande et noble entreprise, commencée sur les promesses ma-gnifiques d'un Dieu national et fidèle, menace d'échouer dès son début et ne peut jamais être entièrement accomplie. Si le triste caractère du fonds, si le fil principal, embrouillé, du moins au premier coup d'œil, et courant dans tout l'en-semble , nous fatigue et nous déplaît, d'un autre côté, ces livres sont tout à fait insipides, à cause de leur rédaction profon-dément triste et incompréhensible. Partout nous voyons la marche de l'histoire arrêtée par d'innombrables lois interca-lées, dont il est impossible d'apercevoir, le plus souvent, la raison et le but. On ne sait du moins pourquoi elles furent données à ce moment, ou , si elles sont d'une origine plus ré-cente, pourquoi elles furent citées et intercalées à cette place. On ne voit pas pourquoi, dans une expédition si prodigieuse, qui devait rencontrer d'ailleurs tant d'obstacles, on s'efforce, à dessein et minutieusement, de multiplier le bagage des céré-monies religieuses, ce qui augmente infiniment la difficulté de la marche. On ne comprend pas d'où vient que des lois faites pour un avenir absolument incertain, sont promulguées en un temps où, chaque jour et à chaque heure, on ne sait que deve-nir ; où le chef, qui devrait rester ferme sur ses pieds, ne cesse de se prosterner la face contre terre, pour implorer les faveurs et les châtiments du ciel, qui ne sont accordés, les uns et les autres, que brin à brin, en sorte qu'on perd tout à fait de vue, avec le peuple égaré, l'objet principal.

Pour me retrouver dans ce labyrinthe, j'ai pris la peine de séparer avec soin ce qui est proprement le récit, que l'on vou-lût ensuite le considérer comme une histoire, comme une fable ou comme l'un et l'autre à la fois, comme un poëme. J'ai sé-paré cela des instructions et des commandements. Je com-prends sous le nom d'instructions ce qui serait approprié à tous les pays, à tous les hommes civilisés, et sous le nom de com-mandements ce qui concerne et oblige particulièrement le peuple d'Israël. Jusqu'à quel point j'ai réussi, je me permets à f-.?ine d'en juger, car je ne suis pas maintenant en position de reprendre ces études : ce que j'ai dessein d'en exposer, je l'em-prunte, selon que le moment le permet, à des papiers de dates diverses. Ainsi donc il y a deux points sur lesquels je voudrais diriger l'attention de mes lecteurs, d'abord sur l'ensemble de cette singulière expédition et son développement d'après le ca-ractère du chef, qui ne se montre pas d'abord sous le jour le plus favorable ; ensuite sur la supposition que l'expédition n'a pas duré quarante ans, mais deux tout au plus : d'où il résulte que le chef, dont il nous fallait d'abord condamner la conduite, se trouve justifié et remis en honneur, et, en même temps, l'honneur du Dieu national sauvé du reproche d'une rigueur encore plus fâcheuse que l'obstination d'un peuple, et presque rétabli dans sa première pureté.

Rappelons-nous d'abord le peuple israélite en Egypte et sa servitude, à laquelle devra s'intéresser la postérité la plus re-culée. Du sein de cette race, dans l'énergique tribu de Lévi, un homme énergique se lève; il se distingue par un vif senti-ment du juste et de l'injuste. Il se montre digne de ses violents ancêtres, dont le premier a dit : « Siméon et Lévi, les frères ! Leurs épées sont des armes meurtrières. Que mon âme ne s'associe point à leurs conseils ni ma gloire à leur ligue ! car ils ont égorgé l'homme dans leur colère, et, dans leur malice, ils ont fait périr le bœuf. Maudite soit leur colère, parce qu'elle est violente, et leur fureur, parce qu'elle est intraitable! Je les disperserai dans Jacob et je les disperserai dans Israël. » C'est tout à fait dans cet esprit que Moïse s'annonce. Il tue en secret l'Égyptien qui maltraite un Israélite. On découvre son meurtre patriotique et il doit prendre la fuite. Celui qui, par une telle action, se montre purement l'homme de la nature, on n'a pas besoin de rechercher quelle éducation il a reçue. Qu'une princesse ait protégé son enfance , qu'on l'ait élevé à la cour, rien n'a opéré sur lui ; il est devenu un homme éminent, un homme fort, mais il est resté dur dans toutes ses relations. Et, dans son exil, nous le trouvons tel encore, énergique, prompt, résolu, insociable.

La vigueur de son bras lui gagne l'affection d'un prêtre sou-verain de Madian, qui le fait entrer aussitôt dans sa famille. Il apprend il connaître le désert, où il paraîtra plus tard dans l'emploi difficile de chef d'armée.

Jetons avant tout un coup d'œil sur les Madianites , chez qui Moïse se trouve maintenant. Nous devons reconnaître en eux un grand peuple, qui semble, comme tous les peuples nomades et trafiquants, encore plus grand qu'il n'est, à cause des occu-pations diverses de ses tribus et de son développement mobile. Nous trouvons les Madianites au pied du mont Iloreb , sur la rive occidentale du petit golfe, et, de Ill, jusque vers Moab et l'Arnon. Nous les avons vus de bonne heure un peuple mar-chand , dont les caravanes se rendaient même en Egypte à tra-vers le pays de Chanaan.

C'est chez un tel peuple que Moïse passe maintenant sa vie , mais toujours en berger solitaire et taciturne. Réduit à la plus triste situation où se puisse trouver un homme supérieur, qui n'est pas fait pour méditer et réfléchir, qui n'aspire qu'à l'ac-tion , nous le voyons seul dans le désert, sans cesse occupé en esprit du sort de son peuple, sans cesse tourné vers le Dieu de ses pères, sentant avec angoisse le bannissement hors d'un pays, qui, sans être le pays de ses ancêtres, est pourtant au-jourd'hui la patrie de son peuple. Il est trop faible pour que son bras puisse venir à bout d'une si grande affaire ; il est in-capable de former un plan , et, s'il en formait un, il est inha-bile à toute négociation, à tout discours suivi, qui serait de nature à faire accueillir sa personne. Il ne faudrait pas s'éton-ner que, dans une situation pareille, cette forte nature se con-sumât elle-même.

Cependant il trouve quelque consolation dans les rapports qu'il continue d'entretenir avec les siens par les caravanes qui passent et repassent. Après bien des doutes et des retards, il se décide à retourner et à devenir le sauveur du peuple. Aaron, son frère, vient au-devant de lui, et lui apprend que la fermen-tation est il son comble parmi les Israélites. Les deux frères peuvent risquer de se produire devant le roi comme représen-tants. Mais le roi ne se montre rien moins que disposé à laisser partir si aisément de ses États, et rentrer dans leur antique indépendance, de nombreuses tribus qui, d'abord peuple pas-teur, se sont formées, depuis des siècles, dans son royaume à l'agriculture, aux métiers et aux arts, se sont mêlées avec ses sujets, et dont la masse grossière peut être employée, par cor-vées, à l'édification de monuments énormes, à la construction de villes et de forteresses nouvelles.

La requête est donc refusée; et, à mesure que les fléaux en-vahissent le pays, répétée d'une manière toujours plus pressante, elle est refusée toujours plus obstinément. Mais le peuple hébreu, soulevé dans la perspective du pays héréditaire que lui a promis une antique tradition, dans l'espoir de l'indépendance, ne reconnaît plus aucuns devoirs. Sous le prétexte d'une fête générale, on escroque aux voisins leurs vases d'or et d'argent, et, dans le moment où les Égyptiens croient les Israélites OCCll-pés de festins paisibles, sont entreprises des Vêpres siciliennes en sens inverse : l'étranger égorge l'indigène, le convive son hôte, et, sous l'inspiration d'une cruelle politique, on n'égorge que les premiers-nés, afin d'occuper l'égoïsme des cadets, dans un pays où la primogéniture donne tant de droits, et de pou-voir échapper par une prompte fuite à la soudaine vengeance. L'artifice réussit, on chasse les meurtriers au lieu de les punir. Le roi tarde à rassembler son armée, mais les cavaliers et les chariots armés de faux, ordinairement si redoutables aux fan-tassins, livrent, sur un sol marécageux, un combat inégal à l'arrière-garde, légère et légèrement armée : c'était, selon toute apparence, cette même troupe hardie et résolue, qui s'était déjà exercée dans l'audacieuse entreprise du massacre général, et que plus tard nous ne manquerons pas de recon-naître à ses cruels exploits et de signaler.

Une multitude, une armée , si bien munie pour l'attaque et pour la défense, avait le choix entre plusieurs chemins pour se rendre dans la terre promise : le premier, le long de la mer, par Gaza, n'était pas une route de caravane, et les habitants, belliqueux, bien armés, pouvaient le rendre dangereux; le second, quoique plus long, semblait offrir plus de sûreté et plus d'avantages. Il côtoyait la Mer Rouge jusqu'au Sinaï. De là on pouvait de nouveau prendre deux routes : l'une, qui menait au but par le plus court, s'avançait en côtoyant le petit golfe, à travers le pays des Madianites et des Moabites jusqu'au Jour-dain ; l'autre traversait le désert et se dirigeait sur Cadès. En suivant la première direction, on laissait à gauche le pays d'Édom, et à droite en suivant la seconde. Moïse avait proba-blement résolu de prendre le premier chemin, et il semble s'être engagé dans le second par le conseil des rusés Madia-nites, comme nous songeons à faire probablement nous-mêmes, après avoir d'abord témoigné la mauvaise humeur où nous jette l'exposé des circonstances extérieures qui accompagnent cette marche.

Le ciel pur, étincelant d'innombrabtes étoiles, sur lequel Abraham fut invité par son Dieu à fixer sa vue, ne déploie plus sa tente d'or sur nos têtes. Un peuple innombrable, au lieu d'offrir l'image de ces astres sereins, s'avance découragé dans un triste désert. Tous les joyeux phénomènes ont disparu ; on ne voit que flammes de toutes parts; le Seigneur, qui avait appelé Moïse du buisson enflammé, marche maintenant devant la multitude dans une vapeur ardente et sombre, qui paraît, le jour, comme une colonne de nuée, la nuit, comme un mé-téore igné. Du sommet de Sinaï, enveloppé de nuages, les éclairs et les tonnerres répandent l'épouvante, et, pour des fautes qui paraissent légères, des flammes jaillissent du sol et dévorent les extrémités du camp. La disette de nourriture et d'eau se renouvelle sans cesse, et le désir du retour agite tou-jours davantage le peuple mécontent, à mesure que son chef sait moins trouver des secours efficaces.

Avant même que l'expédition soit parvenue au Sinaï, Jéthro se hâte de venir au-devant de son gendre ; il lui amène sa fille et ses petits-fils, qu'il avait gardés, au temps du danger, sous la tente paternelle, et se comporte en homme sage. Un peuple tel que les Madianites, qui suit librement sa destination, et qui trouve occasion d'exercer ses forces, doit être plus civilisé que celui qui vit sous un joug étranger, en lutte perpétuelle avec lui-même et avec les circonstances. Combien le chef du premier devait être capable de vues plus élevées qu'un brave homme, mélancolique et renfermé en lui-même, qui se sent né, il est vrai, pour agir et pour commander, mais à qui la nature a refusé les instruments nécessaires pour ce dangereux office!

Moïse ne pouvait s'élever à l'idée qu'un chef ne saurait être présent partout, ni tout faire lui-même; au contraire, il se rendait, par son action personnelle, ses fonctions très-rudes et très-pénibles. Enfin Jéthro lui fait part de ses lumières, l'aide à organiser le peuple, à établir des autorités inférieures, à quoi Moïse aurait dû, semble-t-il, arriver par lui-même.

Au reste Jéthro pourrait bien n'avoir pas eu seulement en vue l'avantage de son gendre et des Israélites, mais aussi le sien propre et celui des Madianites. Ce Moïse, qu'il a reçu au-trefois comme un fugitif, qu'il a compté au nombre de ses ser-viteurs et de ses valets, vient à lui maintenant à la.tête d'une grande multitude, qui, délaissant ses anciennes demeures, cherche des terres nouvelles, et partout, sur son passage, répand la frayeur et l'épouvante.

Or l'homme sage ne pouvait ignorer que le plus court chemin des enfants d'Israël était de traverser les terres des Madianites; que cette multitude rencontrerait partout les troupeaux de son peuple, en toucherait les établissements, et même en atteindrait les villes, déjà bien policées. Les principes d'un peuple émi-grant ne sont pas un mystère; ils reposent sur le droit de con-quête; il ne passe point sans résistance, et toute résistance lui semble une injustice; qui défend son bien est un ennemi, qu'on peut détruire sans miséricorde.

Il n'était pas besoin d'un coup d'œil bien pénétrant pour prévoir le sort auquel seraient exposés les peuples sur lesquels s'abattrait cette nuée de sauterelles. De là on peut d'abord con-jecturer que Jéthro dégoûta son gendre du droit et bon chemin, et le décida à prendre par le désert. Cette opinion est fortifiée, par cette circonstance que Hobab ne quitte pas son beau-frère avant de l'avoir vu prendre le chemin conseillé, et même l'ac-compagne plus loin, afin de détourner plus sûrement toute la troupe des établissements madianites.

C'est seulement quatorze mois après la sortie d'Égypte que s'effectua le départ dont nous parlons. Sur sa route, le peuple nomma « Sépulcres de concupiscence » un lieu où il souffrit une grande calamité à cause de sa convoitise ; ensuite ils ga-gnèrent Hazaroth, puis ils campèrent plus loin dans le désert de Paran. Cette marche est hors de doute. Ils touchaient déjà au terme de leur voyage ; ils n'avaient plus devant eux que la chaîne de montagnes qui sépare du désert la terre de Chanaan. On décida d'envoyer des explorateurs et on avança cependant jusques à Cadès. Là les envoyés revinrent; ils rapportèrent que le pays était excellent, mais aussi les habitants redoutables. Alors éclata de nouveau une affreuse discorde, et la querelle entre les croyants et les incrédules recommença.

Par malheur, Moïse avait moins encore les talents d'un gé-néral que d'un prince. Déjà auparavant, il s'était retiré sur la montagne pour prier, pendant le combat contre les Amalécites, tandis qu'à la tête de l'armée, Josué finit par remporter sur | l'ennemi une victoire longtemps balancée. A Cadès, on se trouva de nouveau dans le doute. Josué et Caleb, les plus cou-rageux des douze explorateurs, conseillent d'attaquer ; ils font appel au peuple; ils garantissent la conquête du pays : mais la description hyperbolique de races de géants armés sème par-tout la terreur; l'armée intimidée refuse de gravir la mon-tagne ; Moïse est de nouveau perplexe ; d'abord il exhorte les Israélites, ensuite une attaque de ce côté lui semble aussi péril-leuse. Il propose de marcher à l'Orient. Les plus vaillants trou-vent par trop indigne d'abandonner, en ce moment désiré, un plan sérieux, péniblement poursuivi. Ils se forment en troupe et gravissent la montagne. Mais Moïse reste en arrière, le tabernacle ne se met pas en mouvement, en sorte que ni Josué ni Caleb ne peuvent décemment se mettre à la tête des plus hardis. Bref, l'avant-garde, qui n'est pas soutenue, qui agit sans ordres, est battue; l'impatience augmente. L'irritation du peuple, qui s'est déjà déchaînée si souvent, les nombreuses séditions, auxquelles Aaron lui-même et Mirjam ont pris part, éclatent de nouveau, plus violentes que jamais, et démontrent, une fois de plus, combien peu Moïse était à la hauteur de sa grande mission. Il n'est pas douteux en soi, mais c'est un fait confirmé invinciblement par le témoignage de Caleb, qu'il était possible, qu'il était même indispensable, de pénétrer par cet endroit dans le pays de Chanaan, d'occuper Hébron et la forêt de Mambré, de conquérir le saint tombeau d'Abraham, et de s'assurer par là un but, un point d'appui, un centre, pour toute l'entreprise. Quelles souffrances n'allait pas éprouver au contraire ce peuple malheureux, si l'on décidait tout à coup, si témérairement, d'abandonner le plan suivi jusqu'alors, et que Jéthro avait proposé, non pas, il est vrai, d'une manière entièrement désintéressée, mais du moins sans se rendre tout à fait coupable de trahison !

La deuxième année depuis la sortie d'Égypte n'était pas en-core écoulée, et, avant qu'elle fût accomplie, on se serait vu, quoique assez tard, en possession de la plus belle partie du pays désiré ; mais les habitants, rendus attentifs, avaient poussé le verrou : où se tourner maintenant? On s'était assez avancé vers le nord, et l'on dut marcher de nouveau vers l'o-rient , pour entrer enfin dans la route qu'on aurait dû prendre dès le commencement. Mais, de ce côté, on avait en face de soi, à l'orient, le pays d'Édom environné de montagnes : on essaya de solliciter le passage ; les Édomites, bien avisés, le refusèrent nettement. Se frayer la route par la force était une imprudence : il fallut donc se résoudre à faire un détour, en laissant à gauche les montagnes des Édomites. Cette marche se fit en général sans difficulté, car il suffit d'un petit nombre de stations, Oboth, Tjim, pour arriver au ruisseau de Sared, le premier qui verse ses eaux dans la Mer Morte, et ensuite à l'Arnon. Cependant Mirjam était mort, Aaron avait disparu, peu de temps après leur révolte contre Moïse.

Du ruisseau d'Arnon tout alla plus heureusement encore. Le peuple toucha, pour la seconde fois, au terme de ses vœux. Dans une contrée qui présentait peu d'obstacles, on pouvait s'avancer en masse, vaincre, détruire ou chasser les peuples qui refusaient le passage. On marcha en avant, les Madianites, les Moabites, les Amorites, furent attaqués dans leurs plus belles possessions ; les premiers furent même anéantis, ce que le prudent Jéthro avait voulu empêcher; on occupa la rive gauche du Jourdain, et l'on permit à quelques tribus impa-tientes de s'y établir. En attendant, suivant l'ancienne cou-tume , on rendit des lois, on fit des ordonnances, et l'on différa de passer le Jourdain. Au milieu de ces débats, Moïse disparut lui-même, comme Aaron avait disparu, et nous serions bien trompé si Josué et Caleb n'avaient pas trouvé bon de mettre fin à la domination d'un homme à vues étroites, qu'ils souf-fraient depuis quelques années, et de l'envoyer rejoindre tant de malheureux qu'il avait fait partir avant lui : voulant ainsi mener la chose à une heureuse fin, et se mettre une bonne fois en pos-session de toute la rive gauche du Jourdain ainsi que du pays.

On accordera volontiers que l'exposition des faits, telle que nous venons de la présenter, offre à l'esprit le progrès rapide et raisonné d'une grande entreprise ; mais elle n'obtiendra pas d'abord la confiance et l'approbation, parce qu'elle présente comme accomplie en un court espace de temps, cette expédi-tion, que la lettre de l'Écriture sainte fait durer un grand nom-bre d'années. Il faut donc exposer les raisons qui nous parais-sent justifier un si grand écart, et, pour cela, nous ne pouvons mieux faire que de fixer notre attention sur les plaines que cette multitude avait à traverser, et sur le temps nécessaire à toute caravane pour une marche pareille ; puis nous mettrons en parallèle et nous pèserons ce qui nous a été transmis dans ce cas particulier.

Nous passons sous silence l'expédition de la Mer Rouge au Sinaï ; nous laissons à part tout ce qui s'est passé aux environs de la montagne ; nous remarquons seulement que la grande multitude partit du pied du Sinaï le vingtième jour du deuxième mois, dans la deuxième année de la sortie d'Egypte. De là jus-qu'au désert de Paran, elle n'avait pas quarante milles, qu'une caravane chargée parcourt aisément en cinq jours. Qu'on donne à toute la colonne le temps d'arriver chaque fois ; qu'on lui donne des jours de repos en nombre suffisant; qu'on sup-pose d'autres haltes : il n'en est pas moins vrai que, dans tous les cas, les Israélites pouvaient arriver en douze jours au lieu de leur destination, ce qui s'accorde aussi avec la Bible et avec l'opinion commune. Ici on envoie les explorateurs ; la multi-tude avance quelque peu jusques à Cadès, où les envoyés re-viennent au bout de quarante jours; là-dessus, après quelques tentatives belliqueuses qui réussissent mal, on entame des négociations avec les Édomites. Que l'on prenne pour ces négo-ciations tout le temps qu'on voudra, on ne pourra les étendre au delà de trente jours. Les Édomites refusent nettement le passage, et il ne pouvait nullement convenir aux Israélites de s'arrêter longtemps dans une position si dangereuse : car, si les Chananéens se fussent entendus avec les Édomites, si les premiers avaient débouché du nord et les derniers de l'orient, en sortant de leurs montagnes, les Israélites se seraient trouvés dans une fâcheuse situation.

Le récit ne fait non plus ici aucune pause ; la résolution est prise sur-le-champ de tourner les montagnes d'Édom. La mar-che autour de ces montagnes, d'abord dirigée vers le sud, puis vers le nord, jusqu'à la rivière d'Arnon, ne va pas non plus cette fois au delà de quarante milles, qu'on aurait donc pu par-courir en cinq jours. Qu'on ajoute les quarante jours pendant lesquels on célèbre la mort d'Aaron, il nous reste encore six mois de la seconde année pour les retards et les délais de toute sorte et pour les marches qui doivent mener heureusement les enfants d'Israël jusqu'aux rives du Jourdain. Mais que devien-nent les trente-huit années qui restent?

Elles ont beaucoup embarrassé les interprètes, tout comme les quarante et une stations, entre lesquelles il en est quinze dont le récit ne dit rien, mais qui, intercalées dans le dénom-brement, ont donné beaucoup de peine aux géographes. Or les stations intercalées sont dans un rapport heureusement ima-giné avec les années surabondantes ; en effet seize lieux dont on ne sait rien, et trente-huit années sur lesquelles on n'a aucuns détails, fournissent la meilleure occasion de se perdre dans le désert avec les Israélites.

Nous allons placer les stations du récit, qui sont devenues remarquables par les événements, en regard des stations du dénombrement, où l'on distinguera très-bien ensuite les noms de lieux imaginaires de ceux auxquels appartient une valeur-historique.

Stations des Israélites dans le désert.

Récit, d'après les livres II, III; IV et V Dénombrement des stations, d'après

de Moïse. le livre IV de Moïse, ch. XXXIII.

Raemsès

Suchoth.

EUiam.

,. , \ Il ab irolh.

Ilabiroth. 1 Higdol.

Passage de la Mer Rouge.

Marah, désert de Sur. Marah, désert d'Etham.

Élim. Élim. Douze fontaines.

Au bord de la mer.

Désert de Sin. Désert de Sin.

Daplika.

Alus.

Raphidim. Raphidim.

Désert de Sinaï. Désert de Sinaï.

Sépulcres de concupiscence. Sépulcres de concupiscence. Hazerolh. Hazeroth.

Rithma.

Cadès, dans le désert de Paran. Rimmon Parez.

Libna.

Rissa.

Kehelalha.

Montagnes de Sapher.

Haradâ.

1. On a conservé en général l'orthographe adoptée par Goethe.

Stations des Israélites dans le désert (Suite).

R<jcit, d'après les livres II, III, IV et V Dénombrement des stations, d'après

de Moïse. le livre IV de Moïse, ch. XXXIII

Makeheloth.

Thahath.

Tharah.

Mithka.

Hasmona.

Moseroth.

Buejaekon.

Horgidgad.

Jathbatha.

Abrona.

Ezeongaber.

Cadès, désert de Zin. Cadês, désert de Zin.

Montagne de Hor, frontières d'É- Montagne de Hor, frontières d'É--

dom. dom.

Zalmona.

Phunon.

'Oboth. Oboth.

Ijim.

Dibon Gad.

Almon Diblathaim.

Montagnes d'Abarim. Montagnes d'Abarim, Nebo. Ruisseau de Sared.

En deçà de l'Arnon.

Mathana.

Nahaliel.

iBamolh.

Montagne de Pisga.

Jahza.

Hesbon.

Sihon.

Basan.

Terres des Moabites, près du Jour- Terres des Moabites. près du Jour-dain. dain.

Sur quoi nous remarquerons, avant tout, que l'histoire nous (mène d'abord tout droit de Hazeroth à Cadès, mais que le dénombrement omet Cadès après Hazeroth, et ne le cite qu'a-près Ézéongaber, à la suite de plusieurs noms intercalés, et, -par là, met le désert de Zin en contact avec le petit bras du golfe arabique. La chose a fort embarrassé les interprètes : les uns admettent deux Cadès, les autres, en plus grand nombre, n'en admettent qu'un, et cette dernière opinion semble ne laisser aucun doute.

Le récit, tel que nous l'avons présenté, soigneusement dé-gagé de toute interpolation, parle d'un Cadès dans le désert de Paran, et, aussitôt après, d'un Cadès dans le désert de Zin. C'est du premier que l'on expédie les envoyés, et toute la mul-titude s'éloigne du second, après que les Édomites ont refusé le passage à travers leur pays. Il en résulte, sans difficulté, que c'est un seul et même lieu, car le projet de passer à tra-vers Édom était une suite de l'échec essuyé dans la tentative d'entrer par ce côté dans le pays de Chanaan ; et il résulte clai-rement d'autres endroits que les deux déserts, souvent nom-més , confinent l'un à l'autre ; que Zin était plus au nord, Paran plus au sud, et que Cadès formait une étape située dans une oasis entre les deux déserts.

On n'aurait non plus jamais eu l'idée de se figurer deux Cadès, si l'on ne s'était trouvé dans l'embarras, pour promener assez longtemps les Israélites dans le désert. Cependant ceux qui n'admettent qu'un seul Cadès, et qui veulent néanmoins rendre compte des quarante années de marche et des stations intercalées, sont encore plus embarrassés, et surtout il n'est point de conceptions si bizarres auxquelles ils ne recourent pour représenter sur la carte l'expédition et rendre évident l'impossible. L'œil est en effet meilleur juge de l'absurde que le sens intime. Sanson insère entre le Sinaï et Cadès les qua-torze stations apocryphes. A cet effet, il ne peut dessiner assez de zigzags sur sa carte, et cependant chaque station n'est que de deux milles, espace qui n'est pas même suffisant pour que cette immense procession pût se déployer.

Combien ne doit-il pas être populeux et fertile, ce désert où l'on trouve, à tous les deux milles, sinon des villes et des bour-gades , du moins des étapes qui avaient leurs noms particu-liers ! Quel avantage pour le chef et pour son peuple ! Mais cette richesse de l'intérieur du désert est bientôt fatale au géo-graphe. Il ne trouve que cinq stations de Cadès à Ézéongabcr, et, dans le retour à Cadès, où il doit pourtant amener lus Israélites, il n'en trouve, par malheur, aucune. Il faut donc qu'il ajoute quelques villes étranges, qui ne sont pas nommées même dans le dénombrement, tout comme autrefois on cou-vrait avec des éléphants les lacunes de la géographie. Calmet cherche à se tirer d'affaire par de singulières marches, qui se croisent en tous sens ; il rejette vers la Méditerranée les lieux surabondants ; il fait de Hazeroth et de Moseroth un seul en-droit , et il amène enfin, par les plus bizarres circuits, son monde au bord de l'Arnon. Wells, qui admet deux Cadès, dé-figure le pays outre mesure. Nolin fait danser à la caravane une polonaise, qui la ramène à la Mer Rouge, où elle se trouve avoir à dos, au nord, le mont Sinaï. Il est impossible de ren-contrer moins d'imagination, de coup d'œil, de précision et de discernement que chez ces hommes pieux et sages. Tout bien considéré, il paraît fort vraisemblable que cet inutile catalogue des stations fut intercalé pour faire passer les quarante années problématiques. Car on lit dans le texte, au-quel nous sommes resté fidèle dans notre récit, que le peu-ple , ayant été vaincu par les Chananéens, et se voyant refuser le passage par les Édomites, avait tourné leur pays, en suivant le chemin de la Mer des Joncs 1 du côté d'Ézéongaber. De là est venue l'erreur, qu'ils étaient en effet arrivés au bord de la Mer Rouge à Ézéongaber, qui probablement n'existait pas encore, quoique le texte parle de la marche autour des montagnes de Seïr, par la route susdite, comme on dit qu'un voiturier suit la route de Leipzig, sans qu'il soit nécessaire qu'il se rende à Leipzig.

Une fois que nous serons parvenus à écarter les stations surabondantes, nous réussirons peut-être à nous défaire aussi des années superflues. Nous savons que la chronologie de l'An-cien Testament est artificielle ; que toute la computation du temps peut se résoudre en cycles déterminés de quarante-neuf années, et que, pour amener ces époques mystiques, on est contraint de changer bien des dates historiques. Or, s'il man-quait peut-être dans un cycle trente-six ou trente-huit ans, où pouvait-on les intercaler plus commodément que dans une 1. La Mer Rouge. époque si obscure, et qui devait s'être écoulée dans une contrée inconnue et déserte ?

Ainsi donc, sans toucher le moins du monde à la chrono-logie , la plus difficile de toutes les études, nous voulons, à l'appui de notre hypothèse, jeter un coup d'œil rapide sur sa partie poétique.

Beaucoup de nombres ronds, sacrés, symboliques, d'une dénomination poétique, figurent dans la Bible comme en d'au-tres écrits de l'antiquité. Le nombre sept semble voué à la création, à l'action ; le nombre quarante , à la contemplation, à l'attente et particulièrement à la séparation. Le déluge, qui devait séparer Noé et sa famille de tout le reste du monde, est en croissance pendant quarante jours ; après que les eaux ont été assez longtemps stationnaires, elles s'écoulent pendant qua-rante jours, et Noé tient fermé, tout ce temps encore, le gui-chet de l'arche. Moïse passe, à deux reprises, ce même espace de temps sur le Sinaï, séparé du peuple ; les gens envoyés dans le pays de Chanaan y restent de même quarante jours , et le peuple entier a dû confirmer et consacrer aussi la période qua-dragénaire, en vivant autant de douloureuses années séparé de toutes les nations. La. signification de ce nombre passe même, avec toute sa valeur, dans le Nouveau Testament : Christ de-meure quarante jours dans le désert pour attendre le tentateur. Si nous avons réussi à renfermer en un plus court espace de temps la marche des Israélites du Sinaï au Jourdain, quoique nous ayons réservé trop, beaucoup trop d'espace pour des hésitations, des retards invraisemblables, le grand chef sera pleinement justifié des reproches que nous avons dû lui faire. La manière en laquelle Dieu se manifeste dans ces livres nous sera aussi moins pénible que jusqu'à ce jour, où il se montre vraiment effrayant et terrible, tandis que, dans le livre de Josué et des Juges, et même dans la suite, on voit se reproduire un caractère plus pur et patriarcal, et que le Dieu d'Abraham apparaît aux siens avec bienveillance comme auparavant, au lieu que le Dieu de Moïse nous a remplis quelque temps d'hor-reur et d'effroi. Pour nous expliquer là-dessus, disons : « Tel est l'homme, tel est son Dieu. » Cela nous amène à dire encore, pour conclure, quelques mots sur le caractère de Moïse.

« C'est trop de témérité, pourrait-on s 'écrier, de refuser, comme vous l'avez fait, à un homme extraordinaire les qua-lités qu'on a jusqu'à ce jour hautement admirées chez lui, les qualités du souverain et du capitaine. Qu'est-ce donc qui le dis-tingue ? Par quoi est-ce qu'il légitime une si importante voca-tion ? Qu'est-ce qui lui donne la hardiesse de s'ingérer dans une affaire pareille, tout dépourvu qu'il est des dons intérieurs et extérieurs, s'il manque de ces qualités essentielles, de ces ta-lents indispensables que vous lui contestez avec une témérité inouïe? » Que l'on nous permette de répondre : ce ne sont pas les talents, ce n'est pas l'habileté pour telle ou telle chose qui font proprement l'homme d'action, c'est de l'individualité que tout dépend. Le caractère repose sur l'individualité, non sur les talents. Les talents peuvent s'associer au caractère, le ca ractère ne s'associe pas aux talents, car il peut se passer de tout excepté de lui-même, et nous aimons à reconnaître que l'individualité de Moïse, depuis le premier meurtre, à travers toute la suite de ses cruautés, jusqu'à sa disparition, nous offre une image imposante et pleine de dignité d 'un homme qui est porté par sa nature aux plus grandes choses. Mais une telle image est complétement défigurée, quand nous voyons un homme d'action , vif, énergique et prompt, errer à l 'aventure, sans dessein et sans nécessité, pendant quarante années, avec une immense multitude, dans un si petit espace, ayant son grand objet devant les yeux. Il nous a suffi d'abréger la marche et le temps qu'il y employa, pour effacer tout le mal que nous avons osé dire de lui et pour l'élever à sa véritable place.

Il ne nous reste donc plus qu'à répéter ce que nous avons dit en commençant ces réflexions : on ne fait aucun tort à l Ecri-ture sainte , non plus qu'à toute autre tradition, en lui appli-quant les règles de la critique, en faisant voir où elle se contre-dit et comme quoi ce qu'il y a de primitif, de plus excellent, a été souvent voilé et même défiguré par des additions, des in-terpolations et des arrangements. La valeur propre, intérieure, primitive et fondamentale se manifeste avec une vivacité, une pureté nouvelle, et c'est là ce que chacun, avec ou sans ré-flexion , considère et saisit, c'est là qu'il puise son édification, rejetant tout le reste ou du moins le laissant tomber dans l'oubli.

Répétition sommaire.

(Deuxième année de l'expédition.)

Séjour au pied du Sinaï 50 jours.

Marche jusques à Cadès 5

Jours de halte 5

Halte, à cause de la maladie de Mirjam.... 7

Absence des envoyés 40

Négociation avec les Édomites 30

Marche jusqu'à l'Arnon 5

Jours de halte 5

Deuil pour la mort d'Aaron - - .... 40

Ensemble, cent quatre-vingt-sept jours, c'est-à-dire environ six mois. D'où il résulte que la troupe, en comptant tout ce qu'on voudra pour les retards, les hésitations et la résistance, put fort bien arriver au Jourdain avant la fin de la seconde année.

Secours plus prochains.

Si l'Ecriture sainte nous représente l'état primitif et le déve-loppement graduel d'une nation considérable, et si des hommes tels que Michaelis, Eichhorn, Paulus, Heeren, nous ont fait remarquer plus de nature et d'originalité dans ces traditions que nous n'aurions pu en découvrir nous-mêmes, nous sommes surtout redevables, pour les temps modernes, aux descriptions de voyage et aux autres documents que des hommes de l'Occi-dent, qui se sont avancés dans les contrées orientales, ont rap-portés chez eux avec jouissance, mais aussi avec fatigue et danger, et dont la publication a été une source féconde d'in-struction. Nous ne ferons que mentionner entre eux quelques hommes, par les yeux desquels nous nous sommes appliqués, depuis nombre d'années, à considérer ces objets bien étranges et bien éloignés de nous.

Pèlerinages et croisades.

Les descriptions innombrables des pèlerinages et des croi-sades sont aussi instructives à leur manière, mais elles abusent trop notre imagination sur le véritable état de l'Orient Dour qu'elle puisse en tirer quelque secours. Le point de vue chré-tien , hostile et exclusif, nous resserre dans les bornes étroites où il se renferme ; et nous n'acquérons, dans les temps mo-dernes , des idées un peu plus étendues qu'en apprenant à con-naître peu à peu ces guerres par des écrivains de l'Orient. Cependant tous ces pèlerins, ces croisés fervents ont droit à notre reconnaissance, parce que ce fut véritablement leur en-thousiasme religieux, leur résistance énergique, infatigable, à l'invasion orientale, qui protégea et qui maintint la civilisation de l'Occident.

Barco Polo.

Cet homme admirable occupe une place éminente. Son voyage tombe dans la seconde moitié du treizième siècle. Marco Polo arrive jusqu'aux limites les plus reculées de l'Orient; il nous initie aux mœurs les plus étranges, qui nous semblent pres-que fabuleuses et nous jettent dans l'étonnement. Mais, quoique nous ne parvenions pas d'abord à nous faire des idées claires sur le détail, l'exposition concise de ce voyageur à larges vues est éminemment propre à réveiller en nous le sentiment de l'infini, du prodigieux. Nous nous trouvons à la cour de Kou-blaÏ-Khan, qui régnait, comme successeur de Gengis, sur des contrées immenses. Que faut-il penser en effet de l'étendue d'un empire, duquel on peut dire entre autres : c La Perse est une grande province qui se compose de neuf royaumes ; » et tout le reste est mesuré à cette mesure. La résidence, au nord de la Chine, est inaccessible ; le palais du khan est une ville dans la ville; les trésors et les armes y sont en monceaux; les em-ployés , les soldats et les courtisans sont innombrables ; chacun est invite; avec sa femme à des banquets répétés; puis une rési-dence champêtre, des établissements pour tous les plaisirs, surtout une armée de chasseurs, et le divertissement de la chasse dans les plus grandes proportions; des léopards ap-privoisés, des faucons dressés, ardents auxiliaires des chas-seurs; des monceaux de gibier. Ajoutez à cela, durant toute l'année, des présents dispensés -et reçus ; de l'or et de l'ar-gent , des joyaux, des perles , mille objets précieux en la possession du prince et de ses favoris, tandis que des millions de sujets doivent se contenter d'une monnaie fictive pour leurs échanges.

Si nous quittons la ville pour nous mettre en voyage, la suite des faubourgs ne nous permet pas de reconnaître où la ville finit : nous trouvons maisons après maisons, villages après vil-lages, et, en descendant le cours du fleuve magnifique , une suite de lieux de plaisance. Tout est compté par journées de marche, qui ne sont pas en petit nombre.

Par les ordres du souverain , le voyageur visite d'autres con-trées ; il nous fait traverser des déserts immenses, puis des campagnes riches en troupeaux ; il nous fait gravir des chaînes de montagnes ; nous mène chez des hommes de figures et de mœurs étranges, et, franchissant les glaces et les neiges, il nous fait contempler à la fin l'éternelle nuit du pôle. Tout à coup il nous transporte, comme enveloppés d'un manteau magique, dans la presqu'île de l'Inde. Nous voyons se déployer devant nous Ceylan, Java, Madagascar; nos regards se promènent sur des îles aux noms étranges, enfin il nous signale partout mille particularités sur les races humaines , les mœurs, les contrées, les arbres, les plantes et les animaux, qui garantissent la vérité de ses observations, quand même bien des choses pourraient sembler fabuleuses. Un savant géographe pourrait seul tout classer et vérifier. Nous avons dû nous en tenir à l'impression générale , car nous n'avons point eu de notes et d'observations pour nous aider dans notre première étude.

<team de Montevilla.

Son voyage commence en 1320, et la description en est par-venue jusqu'à nous comme livre populaire, mais, par malheur, très défiguré. On admet que l'auteur a fait de grands voyages , qu'il a beaucoup vu et bien vu, et que ses descriptions sont exactes. Mais d'abord il se plaît à labourer avec les bœufs du voisin', ensuite il entremêle à ses récits des fables vieilles et nouvelles, qui font perdre à la vérité même son autorité. Traduit du latin, d'abord en bas allemand, puis en haut alle-mand, ce petit livre en a souffert, dans les noms de lieux et 1. Profiter du travail d'autrui. de personnes , des altérations nouvelles. D ailleurs le tra-ducteur se permet des omissions et des interpolations, ainsi que le fait voir notre Goerres, dans son inestimable travail sur les livres populaires allemands, où il montre comme on a diminué l'agrément et l'utilité de ce remarquable ouvrage.

Pietro della Valle.

Pietro della Valle naquit en 1586 , d'une ancienne famille romaine, qui faisait remonter son origine jusqu'aux nobles familles de la république. A cette époque, tous les États de l'Europe se glorifiaient d'une civilisation avancée. Le Tasse vivait encore, mais réduit à un triste état; cependant ses chants agissaient sur tous les esprits d'élite. L'art des vers s était tel, lement répandu, qu'il se produisait déjà des improvisateurs-, tout jeune homme animé d'inclinations libérales devait être capable de s'exprimer en rimes. On se livrait sérieusement à l'étude des langues, à la grammaire, à l'éloquence et à l'art d'écrire; notre jeune homme grandissait, en cultivant avec soin toutes ces belles connaissances.

L'exercice des armes, il pied et à cheval, l'escrime, l 'équi-lation, développèrent chez lui la force corporelle et la force de caractère, qui sont si intimement unies. Le mouvement désor-donné des croisades s'était transformé en art militaire et en habitudes chevaleresques, auxquelles se mêlait la galanterie. Nous voyons le jeune homme faire la cour à plusieurs dames, les célébrer surtout dans ses vers et tomber dans une extrême ; affliction, quand celle dont il a désiré faire la compagne de sa vie le méprise, et se donne à un indigne amant. Sa douleur est sans bornes, et, pour se soulager, il se décide à prendre l'habit de pèlerin et à visiter la terre sainte.

Il arrive, en 1614, à Constantinople, où ses manières nobles, insinuantes, lui valent le plus favorable accueil. Il reprend ses habitudes studieuses, et se livre aussitôt à l'étude des lan-gues orientales, acquiert d'abord une connaissance générale de la littérature , des coutumes et des mœurs turques, et part en-suite pour l'Egypte, non sans exciter les regrets de ses nouveaux amis. Il profite encore de son séjour dans ce pays pour cher-cher et poursuivre, avec les plus sérieux efforts, dans le monde moderne le monde antique et ses vestiges. Du Caire il se rend au Sinaï, pour honorer le tombeau de sainte Catherine, et re-vient de là, comme d'un voyage de plaisir, dans la capitale de l'Égypte. Il la quitte pour la seconde fois, et arrive en seize jours à Jérusalem, ce qui grave dans notre imagination la véri-table mesure de la distance des deux villes. Là il honore le saint sépulcre, et il prie le Sauveur, comme il a déjà prié sainte Catherine, de le délivrer de sa passion. Les écailles lui tombent des yeux; il reconnaît quelle a été sa folie d'avoir cru la femme qu'il avait adorée jusqu'à ce jour seule digne d'un pareil hommage ; son éloignement pour le sexe s'évanouit ; il songe à se pourvoir d'une compagne, et il écrit à ses amis, qu'il espère bientôt rejoindre, de lui chercher une digne épouse.

Après avoir parcouru et honoré tous les saints lieux, grâce à la recommandation de ses amis de Constantinople et surtout aux services d'un capidji, qu'on lui a donné pour escorte, il s'éloigne, emportant une idée complète de l'état du pays; il gagne Damas, puis Alep, où il prend l'habit syrien et se laisse croître la barbe. Là il lui arrive une aventure importante et qui décide de son sort. Il se lie avec un voyageur, qui ne peut assez lui décrire la beauté et les grâces d'une jeune chrétienne de Géorgie, qui demeure à Bagdad avec sa famille; della Valle se sent épris d'amour, à la véritable manière de l'Orient, pour une image au-devant de laquelle il se hâte de courir. La pré-sence de la belle augmente son amour et ses désirs ; il sait gagner la mère, il persuade le père; cependant ils ne cèdent l'un et l'autre qu'avec regret à sa violente passion; se séparer de leur fille aimable et chérie leur semble un trop grand sacri-fice. Enfin elle devient sa femme, et, en elle, il acquiert pour sa vie et ses voyages le plus précieux trésor. En effet, quoiqu'il n'ait entrepris son pèlerinage qu'après s'être pourvu d'un noble savoir et de connaissances diverses, et bien qu'il observe avec attention et avec succès ce qui se rapporte immédiatement aux hommes, et qu'il se soit montré, en toute occasion, un modèle dans sa conduite avec chacun, une chose lui manque, c'est la connaissance de la nature, science renfermée à cette époque dans le cercle étroit de circonspects et graves investigateurs. Aussi ne peut-il s'acquitter que d'une manière incomplète des commissions de ses amis, qui lui demandent des renseigne-ments sur les plantes et les bois, les épices et les drogues. Mais la belle Maani, aimable médecin de la famille, sait dire en détail comment croissent les racines, les plantes et les fleurs; comment le commerce procure les résines, les baumes, les huiles, les graines et les bois ; elle sait, en respectant les usages, accroître les connaissances de son mari.

Mais cette union imprime surtout une activité nouvelle à la vie et aux voyages de della Valle. Maani, avec toute la délica-tesse de son sexe, se montre d'un caractère résolu, à la hau-teur de tous les événements ; elle ne redoute aucuns dangers ; elle les cherche plutôt et se conduit en toute occasion avec calme et noblesse; elle monte son cheval à la manière des hommes ; elle sait le contenir et l'animer, et ne cesse pas de se montrer une gaie et encourageante compagne. Ce qui n'est pas moins important, c'est qu'en voyage elle se met en contact avec toutes les femmes, en sorte que son mari est bien reçu, accueilli et entretenu par les hommes, parce qu'elle sait se livrer avec les femmes aux travaux et aux occupations de son sexe.

Mais la fortune réservait au jeune couple un bonheur in-connu jusqu'alors aux voyageurs qui ont parcouru l'empire turc. Ils entrent en Perse dans la trentième année du règne d'Abbas II, qui a mérité, comme Pierre et Frédéric, le nom de grand. Après une jeunesse pleine de dangers et d'alarmes, dès le début de son règne, il voit clairement que, pour pro-téger son empire, il doit en reculer les bornes; il voit aussi par quels moyens il peut affermir son pouvoir au dedans : en même temps, ses pensées et ses efforts tendent à faire refleurir, en y appelant des étrangers, son royaume dépeuplé ; il veut animer et faciliter le commerce intérieur, en établissant des routes et des hôtelleries. Il consacre à d'immenses construc-tions des revenus et des tributs considérables. Ispahan, dont il fait sa capitale, est parsemé de palais et de jardins, de cara-vansérails et de maisons pour des hôtes royaux; un faubourg est bâti pour les Arméniens, qui trouveront sans cesse l'occasion de se montrer reconnaissants, car, en trafiquant pour leur pro-pre compte et pour celui du roi, ils sont assez habiles pour solder tout à la fois au prince profit et tribut. Un faubourg pour les Géorgiens et un autre pour les successeurs des adorateurs du feu agrandissent encore la ville, qui finit par devenir im-mense, comme une de nos modernes capitales. Les ecclésiasti-ques catholiques romains, particulièrement les moines carmé-lites , sont bien reçus et protégés ; la religion grecque est moins favorisée, parce que, se trouvant sous la protection des Turcs, elle semble appartenir à l'ennemi commun de l'Europe et de l'Asie.

Della Valle avait séjourné plus d'une année à Ispahan, et il avait employé son temps sans relâche pour s'informer exacte-ment de toutes les positions et les relations civiles. Aussi, quelle vivacité dans ses descriptions ! quelle précision dans ses récits ! Après avoir goûté de tout pleinement, il ne lui manque plus que de pénétrer dans la sphère la plus élevée, d'apprendre à connaître personnellement ce souverain, objet de sa vive admi-ration; il ne lui manque plus que d'apprendre comment on vit à la cour, à l'armée et en guerre.

Dans le pays de Mazenderan, sur la côte méridionale de la mer Caspienne, dans une contrée pourtant marécageuse et mal-saine, le prince, que son activité tourmente, se bâtit encore une grande ville, nommée Ferhabad, et la peuple d'habitants commandés. Aussitôt il se construit dans le voisinage mainte résidence de montagne, sur les hauteurs disposées en amphi-théâtre, pas trop loin de ses ennemis les Russes et les Turcs, dans une situation protégée par des masses de montagnes. C'est là sa résidence ordinaire, et della Valle le visite. Il arrive avec Maani et il est bien reçu; après un délai prudent, conforme aux coutumes orientales, il est présenté au roi, il gagne sa faveur, il est admis à sa table et à ses festins, où il doit surtout rendre compte des constitutions, des mœurs et des religions européennes au prince, déjà bien instruit et jaloux de s'é-clairer.

On trouve en général chez les Orientaux, et particulièrement en Perse, une certaine naïveté, une certaine ingénuité de con-duite, dans toutes les conditions et jusqu'auprès du trône. A la vérité, on remarque dans le rang suprême une étiquette sévère en certaines occasions, comme les audiences et les repas, mais il s'établit bientôt dans l'entourage du prince comme une liberté de carnaval, aux allures les plus divertissantes. Si le roi prend ses ébats dans les jardins et les kiosques, nul ne doit marcher en bottes sur les tapis où la cour se trouve. Qu'il arrive un prince tartare, on lui ôte une botte, mais, n'étant pas accou-tumé à se tenir sur un pied, il chancelle bientôt; le roi lui-mème approche et tient le prince jusqu'à ce que l'opération soit achevée. Vers le soir, le roi préside à un cercle de cour dans lequel on fait passer des coupes d'or pleines de vin ; plusieurs sont d'un poids modique, mais quelques-unes sont rendues si pesantes par un fond plus épais, que le convive novice laisse le vin se répandre, ou même, à la grande joie du maître et des conviés, laisse tomber la coupe. On boit ainsi à la ronde, jusqu'à ce que tel ou tel, incapable de se tenir debout plus longtemps, soit emmené ou s'éclipse à propos. Au départ, on ne fait au prince aucune révérence ; l'un se dérobe après l'autre, et le souverain finit par se trouver seul. Il prête encore quelque temps l'oreille à une musique mélancolique, et à son tour il va se livrer au sommeil. On conte des histoires encore plus singu-lières de son harem, où ses femmes le chatouillent, bataillent avec lui, cherchent à le jeter sur le tapis, tandis que, poussant de grands éclats de rire, il ne cherche à se défendre et à se venger que par des propos insultants.

Ces joyeux récits des secrets amusements du harem royal ne doivent pas nous faire supposer que le prince et son divan soient restés dans une oisive indolence. Ce ne fut pas seulement l'inquiète activité d'Abbas le Grand qui le poussa à construire une seconde capitale sur les bords de la mer Caspienne ; il est vrai que la situation de Ferhabad était très-favorable aux plai-sirs de la chasse et aux amusements de la cour; mais la ville était protégée par une chaîne de montagnes, et assez voisine des frontières pour que le roi pût connaître à temps chaque mouvement des Russes et des Turcs, ses ennemis héréditaires, et prendre des mesures de défense. On n'avait présentement rien à craindre des Russes ; l'empire, bouleversé par des usur-pateurs et de faux prétendants, ne suffisait pas à sa propre défense; les Turcs, de leur côté, avaient essuyé, douze ans auparavant, une telle défaite, dans une heureuse bataille que le roi leur avait livrée, qu'il n'eut dès lors plus rien à craindre de leur part, et qu'il fit même sur eux d'importantes conquêtes. Cependant il ne pouvait s'établir entre de pareils voisins une véritable paix ; des provocations isolées, des démonstrations publiques, tenaient constamment, de part et d'autre, l'atten-tion éveillée.

Mais Abbas se voit maintenant obligé de faire des préparatifs de guerre plus sérieux. Conformément au plus antique usage, il convoque son armée tout entière dans les plaines d'Aderbijan ; elle s'avance, dans toutes ses divisions, troupes de pied et de cheval, avec les armures les plus diverses; à leur suite, une multitude innombrable, car chacun amène, comme pour une émigration, femmes, enfants et bagages. Della Valle amène aussi à cheval et en litière, à la suite de l'armée et de la cour, sa belle Maani et les femmes qui la servent, de quoi le prince le loue, parce qu'il se montre ainsi un homme consi-dérable.

Un peuple tout entier, qui se met de la sorte en mouvement, ne doit manquer d'aucune de ces choses qui sont pour lui des besoins dans ses foyers : c'est pourquoi des marchands et des trafiquants en tout genre l'accompagnent, ouvrant partout des bazars momentanés, et comptant sur un bon débit. Aussi com-pare-t-on sans cesse le camp du roi à une ville, où l'on entre-tient une si bonne police et un ordre si parfait, que, dans la crainte de châtiments sévères, personne n'ose fourrager, ni faire des réquisitions, et bien moins encore se livrer au pillage : grands et petits doivent tout payer comptant. Il s'ensuit que, non-seulement toutes les villes situées sur la route se pour-voient de vivres en abondance, mais que, des provinces voisines et éloignées, les provisions et les subsistances affluent inces-samment.

Mais quelles opérations de stratégie et de tactique faut-il attendre d'un pareil désordre organisé? surtout quand on vient à savoir que tous les peuples, toutes les tribus, toutes les armes diverses, se mêlent dans le combat, et, sans alignements, sans chefs de file, sans serre-file, combattent pêle-mêle comme le veut le hasard : aussi une. victoire peut-elle aisément trans-former et une seule défaite fixer, pour nombre d'années, le sort d'un royaume.

Cette fois on n'en vient pas à une de ces effroyables mêlées. On avance, il est vrai, avec des difficultés inimaginables à tra-vers les montagnes, mais on hésite, on recule, on se dispose même à détruire ses propres villes, afin que l'ennemi périsse dans des pays dévastés; les terreurs paniques, les vains bruits de victoire, se succèdent confusément ; des conditions de paix, écartées avec légèreté, refusées avec orgueil, une feinte ardeur de combattre, des lenteurs artificieuses, commencent par re-tarder, et finissent par favoriser la paix. Aussitôt, sur l'ordre et le mandement comminatoire du roi, chacun, sans autre péril, sans autre souffrance que celles qu'il a essuyées dans la marche et la presse, se hâte de retourner chez soi.

Nous retrouvons della Valle à Casbin, dans le voisinage de la cour, mécontent que la campagne contre les Turcs ait pris une si prompte fin. Car nous n'avons pas à le considérer seu-lement comme un voyageur curieux, comme un aventurier poussé çà et là par le hasard : il a des desseins, qu'il poursuit sans cesse. La Perse était alors un pays fait pour les étrangers; les libéralités qu'Abbas avait répandues pendant tant d'années attiraient des esprits entreprenants; ce n'était pas encore le temps des ambassades cérémonieuses; des voyageurs habiles et courageux se font valoir : déjà l'Anglais Sherley s'était investi lui-même d'une mission, et jouait le rôle d'intermédiaire entre l'Orient et l'Occident; della Valle, indépendant, riche, noble, instruit, recommandé, s'insinue à la cour, et cherche à l'ex-citer contre les Turcs. Il est poussé par la même sympathie chrétienne qui animait les premiers croisés; il avait vu les pieux pèlerins maltraités au saint sépulcre ; il avait même souffert avec eux, et il importait alors à tous les peuples de l'Occident que Constantinople fût inquiétée du côté de l'Orient : mais Abbas ne se fie pas aux chrétiens, qui, songeant à leur propre avantage, ne l'ont jamais secondé à propos de leur côté. Il s'est accommodé avec les Turcs, toutefois della Valle ne se relâche pas; il cherche à former une alliance entre la Perse et les Cosaques de la mer Noire. Il retourne à Ispahan, avec la pensée de s'y établir et de travailler pour la religion catholique

4» romaine. Il attire auprès de lui, d'abord les parents de sa femme, puis bien d'autres chrétiens de la Géorgie; il adopte une orpheline géorgienne; il se lie avec les carmélites, et il nourrit même l'ambitieuse pensée de se faire accorder par le roi un territoire pour y fonder une nouvelle Rome. Le prince reparaît lui-même à Ispahan ; des envoyés affluent de toutes les parties du monde. Le souverain, à cheval, dans la grande place, en présence de ses soldats, de ses plus considé-rables serviteurs, d'étrangers marquants, dont les principaux se présentent aussi à cheval avec leur suite, accorde de fantas-ques audiences : on apporte des présents en grande pompe, mais ils sont tantôt orgueilleusement repoussés, tantôt judaï-quement marchandés, et la majesté ne cesse de flotter ainsi entre la hauteur et la bassesse. Puis, tour à tour, enfermé mystérieusement dans le harem ou agissant à la vue de tout le monde, se mêlant à toute la vie publique, le chah montre une infatigable et capricieuse activité.

On remarque aussi, à tous égards, une singulière tolérance en matière de religion. Seulement il ne faut convertir aucun mahométan à la foi chrétienne : les conversions à l'islamisme, que le roi a favorisées autrefois, ne l'intéressent plus. On peut du reste croire et pratiquer ce qu'on veut. Ainsi, par exemple, les Arméniens célèbrent la fête du baptême de la croix, qu'ils solennisent dans leur magnifique faubourg, à travers lequel Coule la rivière de Senderoud ; le schah veut assister à cette cérémonie avec une nombreuse suite, et, même en cette occa-sion , il ne peut renoncer à régler, à commander. Il s'abouche d'abord avec les prêtres, et il veut savoir quel est proprement leur dessein; puis il part au galop, court deçà et delà, et commande à la procession l'ordre et la tranquillité, avec au-tant de précision que s'il avait affaire à ses soldats. La céré-monie achevée, il rassemble les prêtres et d'autres hommes marquants autour de sa personne, et s'entretient avec eux de diverses opinions et coutumes religieuses. Cette libre manière de penser à l'égard d'autres croyances n'est pas particulière au schah; elle se trouve en général dans les Schiites. Partisans d'Ali, qui fut d'abord frustré du califat, et qui, après y être enfin parvenu, fut bientôt égorgé, les Schiites peuvent, sous divers rapports, être considérés, parmi les mahométans, comme le parti opprimé. Aussi leur haine se tourne-t-elle prin-cipalement contre les Sunnites, qui comptent et qui vénèrent les califes intercalés entre Mahomet et Ali. Les Turcs sont atta-chés à cette croyance, et un schisme, à la fois politique et reli-gieux, sépare les deux peuples. Or les Schiites, nourrissant une furieuse haine contre leurs coreligionnaires schismati-ques, sont indifférents à l'égard des autres croyances, et les accueillent avec beaucoup plus de faveur que leurs adversaires particuliers.

Mais, par malheur, ces dispositions libérales sont soumises aux influences du pouvoir arbitraire. Peupler ou dépeupler un royaume est chose égale pour la volonté despotique. Abbas, errant dans la campagne, sous un travestissement, entend les mauvais propos de quelques femmes arméniennes, et se sent teUement offensé, qu'il ordonne d'infliger les plus cruels châ-timents à tous les hommes du village. La frayeur et l'angoisse s'étendent sur les rives du Senderoud, et le faubourg de Khalfa, que le roi avait réjoui naguère en prenant part à sa fête, n'est plus qu'un monceau de ruines.

Voilà comme nous sympathisons toujours avec de grands peuples tour à tour élevés et abaissés par le despotisme. Nous admirons d'abord à quel haut degré de sécurité et de bien-être Abbas, monarque et autocrate, a élevé le royaume, et qu'il ait donné à cet état de choses une telle consistance, que la faiblesse, la folie, l'insouciance de ses successeurs ne parvint qu'après quatre-vingt-dix ans à ruiner complétement le royaume; mais ensuite nous sommes obligés de signaler les imperfections de cet imposant tableau.

Comme l'autocratie repousse toute influence, et qu'elle doit veiller à la parfaite sûreté de la personne du monarque, il s'en-suit que le despote doit soupçonner sans cesse la trahison, voir partout le danger, craindre même de toutes parts la violence, parce que la violence seule le maintient sur le trône. Il est ja-loux par conséquent de toute personne qui inspire à côté de lui le respect et la confiance, qui montre de brillantes qualités, amasse des trésors et semble rivaliser avec lui d'activité. Mais, sous tous les rapports, c'est le successeur qui doit surtout éveil-- 1er les soupçons. C'est déjà, chez un roi qui est père, la preuve d'un grand esprit, qu'il sache voir sans jalousie son fils, à qui la nature transmettra bientôt irrévocablement, sans le consen-tement du puissant arbitre, toutes ses richesses et ses con-quêtes. D'un autre côté, on veut que le fils sache, avec noblesse, avec convenance et discrétion, modérer ses espérances, dissi-muler ses désirs et ne pas anticiper, même en apparence, sur les destinées du père. Mais où la nature humaine est-elle assez pure et grande, assez calme et patiente, assez disposée à une joyeuse activité sous des conditions nécessaires, pour que, dans une pareille situation, le père ne se plaigne pas de son fils ni le fils de son père? Et quand ils seraient tous deux purs comme des anges, les délateurs s'interposeront, l'imprudence devient un crime, l'apparence une preuve. Combien d'exemples ne nous présente pas l 'histoire! Considérons seulement le lamentable labyrinthe de famille dans lequel nous voyons le roi Hérode arrèté. Outre que les siens font planer sans cesse le danger sur sa tête, un enfant, signalé par des prophéties, excite son in-quiétude et cause, immédiatement avant la mort du roi, un massacre général.

Il en fut de même d'Abbas le Grand : on lui rendit suspects ses fils et ses petits-fils, et ils donnèrent lieu aux soupçons. L'un fut mis à mort quoique innocent; l'autre, à moitié cou-pable, fut aveuglé. « Ce n'est pas moi, dit cet infortuné, c'est le royaume que tu as privé de la lumièrè. »

A ce malheureux défaut du despotisme il s'en ajoute inévita-blement un autre, source plus fortuite et plus imprévue encore de violences et de crimes. Tout homme est gouverné par ses habitudes ; une gêne extérieure pourra seule l'amener à se con-duire avec modération, et la modération devient pour lui une habitude. On voit justement le contraire chez le despote; une v olonté sans frein s'exalte elle-même, et, ne recevant du dehors aucun avertissement, doit prendre un essor sans mesure. Ainsi est résolue l'énigme que nous présente un jeune prince de mé-rite, dont le gouvernement fut béni pendant les premières an-nées, et qui se montre par degrés un tyran, l'horreur du monde et le fléau de sa famille, laquelle est souvent forcée de chercher à son mal un remède violent.

Par malheur, cette aspiration à l'absolu, innée chez l'homme, aliment de toutes les vertus, devient plus terrible dans ses effets, quand il s'y ajoute des stimulants physiques. Il en résulte une extrême exaltation, qui finit heureusement par se résoudre en un complet étourdissement. Nous voulons parler de l'usage immodéré du vin, par lequel sont brisées momentanément, et avec les plus funestes effets, les faibles barrières d'une justice, d'une équité sage, que le tyran lui-même ne peut, en qualité d'homme, renier tout à fait. Qu'on applique ces réflexions à Abbas le Grand, qui, par son règne de cinquante années, était parvenu à faire dominer uniquement et sans limites sa volonté dans son vaste et populeux empire; qu'on se représente un homme d'un caractère franc, sociable, enjoué, mais ensuite égaré par le soupçon, le chagrin, et, ce qui est le plus fâcheux, par un aveugle amour de la justice, échauffé par l'excès du vin, et, pour dire le dernier mot, tourmenté, réduit au désespoir par un mal corporel, repoussant et incurable : on doit avouer qu'ils méritèrent le pardon, sinon la louange, ceux qui firent disparaître de la face du monde un si terrible fléau. Heureuses les nations policées dont le monarque se gouverne lui-même par les nobles inspirations du sentiment moral ! Heureux les gouvernements modérés et limités, que le prince lui-même doit aimer et qu'il a sujet de soutenir, parce qu'ils allégent souvent sa responsabilité, et lui épargnent bien des repentirs.

Et ce n'est pas seulement le prince, c'est toute personne ar-rivée par la confiance, la faveur ou l'usurpation à exercer une part de l'autorité souveraine, qui court le risque de franchir les bornes que la loi, l'humanité, la conscience, la religion et la coutume ont tracées autour du genre humain pour son bonheur et sa paix. Aussi les ministres et les favoris, les représentants du peuple et le peuple doivent être sur leurs gardes, de peur qu'entraînés dans le tourbillon de la volonté absolue, ils ne précipitent et eux-mêmes et les autres dans des malheurs sans remède.

Si nous revenons à notre voyageur, nous le trouverons dans une pénible situation. Avec toute sa prédilection pour l'Orient, della Valle est forcé de reconnaître à la fin qu'il n'habite pas un pays où l'on puisse former des desseins suivis; où, avec les intentions les plus pures et l'activité la plus grande, on puisse bàtir une Rome nouvelle. Les parents de sa femme ne se lais-sent pas arrêter même par les liens de famille : après avoir mené dans Ispahan la vie la plus retirée, avec un petit nombre d'amis, ils jugent plus à propos de se retirer aux bords de l'Euphrate et d'y continuer leur vie accoutumée; les autres Géorgiens montrent peu de zèle; les carmélites eux-mêmes, qui devaient surtout avoir à cœur cette grande entreprise, ne peu-vent obtenir de Rome ni encouragement ni secours.

L'ardeur de della Valle se refroidit et il se résout à retourner en Europe : par malheur, c'est dans le temps le plus défavo-rable. Il voit trop de difficultés à revenir par le désert; il se décide à passer par les Indes : mais, dans ce temps même, des hostilités s'engagent entre les Portugais, les Espagnols et les Anglais au sujet d'Ormuz, place de commerce de la plus haute importance, et Abbas juge qu'il est de son intérêt d'y prendre part. Il se résout à combattre, à éloigner, les Portugais, voisins incommodes, à faire échouer enfin, par sa ruse et ses lenteurs, les desseins des Anglais, ses auxiliaires, et à s'approprier tous les avantages.

Dans ces conjonctures difficiles, notre voyageur est saisi par ce sentiment inexplicable, qui éveille dans le cœur de l'homme les plus ardents combats, le sentiment de la grande distance où l'on est de la patrie, au moment où, se trouvant mal à son aise à l'étranger, on voudrait retourner dans son pays et même s'y voir déjà revenu. Il est presque impossible en pareil cas de résister à l'impatience. Notre ami en est saisi à son tour ; son caractère vif, sa noble et ferme confiance en lui-même, l'abu-sent sur les difficultés du voyage. Son audace aventureuse a réussi jusqu'à ce jour à surmonter tous les obstacles, à exécuter tous les plans ; il se flatte encore du même bonheur, et, le re-tour par le désert lui paraissant impraticable, il se décide à re-venir par les Indes avec sa belle Maani et Mariuccia, leur fille adoptive.

Il éprouve plusieurs désagréments, présages d'un péril futur : cependant il traverse Persépolis et Chiraz, observant, comme toujours, les choses, les mœurs et les usages, les décrivant et prenant des notes exactes. Il arrive ainsi au golfe Persique,

GOETIIE. — 1 4 G mais il y trouve, comme il aurait dû le prévoir, tous les ports fermés, tous les vaisseaux séquestrés, suivant l'usage de la guerre. Là, sur le rivage, dans une contrée extrêmement mal-saine, il trouve des Anglais campés, dont la caravane, arrêtée comme lui, voulait épier un moment favorable. Amicalement reçu, il se joint à eux; il dresse sa tente auprès des leurs, et construit, pour rendre son établissement plus commode, une cabane en feuilles de palmier. Là un astre plus favorable paraît luire à ses yeux. Il n'avait jusqu'alors aucun enfant de son ma-riage, et, à la grande joie des époux, Maani a l'espoir d'être mère. Mais della Valle tombe malade; la mauvaise nourriture et l'air malsain exercent sur lui la plus fâcheuse influence, et, par malheur, Maani fait une fausse couche, et la fièvre ne la quitte point. La fermeté de son caractère la soutient quelque temps encore, même sans secours de médecin, puis, sentant sa fin approcher, elle se soumet avec une pieuse résignation; elle demande qu'on la transporte de la cabane de palmier sous la tente, et là, tandis que Mariuccia tient le cierge sacré, et que délia Valle récite les prières d'usage, elle expire dans ses bras. Elle était âgée de vingt-trois ans.

Pour flatter sa douleur, après une perte si cruelle, il prend la ferme résolution d'emmener le corps à Rome dans la sépulture de sa famille. Il manque de résine, de baume et d'aromates, mais il trouve, par bonheur, un chargement du meilleur camphre, qui, employé avec art par des personnes expérimen-tées, conservera le corps.

Mais il se crée par là les plus grandes difficultés, car, dans toute la suite de son voyage, il devra calmer ou séduire la su-perstition des chameliers, les préjugés avares des employés, l'attention des commis aux douanes.

Nous l'accompagnons ensuite à Lalir, capitale du Laristan, où il trouve un air plus salubre, une bonne réception, et attend la conquête d'Ormuz par les Persans. Mais leurs triomphes ne lui sont d'aucune utilité. Il se voit ramené à Chiraz, et finit par s'embarquer pour les Indes sur un navire anglais. Il n'y dé-ment point sa conduite passée; son ferme courage, ses connais-sances, ses nobles qualités, lui assurent partout un accès facile et une hospitalité honorable; néanmoins il est enfin objigé de regagner le golfe Persique, et de retourner dans son pays par le désert.

Il y endure toutes les vexations qu'il a redoutées. Pressuré par les chefs des tribus, taxé par les commis aux douanes, pillé par les Arabes, partout maltraité et retardé, même chez les chrétiens, il finit néanmoins par apporter à Rome un assez grand nombre d'objets curieux et rares; mais le plus rare et le plus précieux, c'est le corps de sa chère Maani. Là, dans Sainte-l\farie-:-d'Ara-Cœli, il lui fait de magnifiques funérailles, et, lorsqu'il est descendu dans le caveau pour lui rendre les der-niers honneurs, nous trouvons à ses côtés deux jeunes per-sonnes, une Sylvie, sa charmante fille, qui a grandi pendant son absence, et Tinatine de Ziba, que nous avons connue jusqu'à présent sous le nom de Mariuccia, l'une et l'autre âgées d'en-viron quinze ans. Mariuccia a été, depuis la mort de sa femme, sa fidèle compagne de voyage et son unique consolation, et il se décide maintenant à l'épouser, contre la volonté de ses pa-rents et même du pape, qui lui destinaient de plus nobles et plus riches alliances. Il brille pendant bien des années encore, déployant un caractère hardi, bouillant et courageux, toujours poursuivi de tracasseries, de chagrins et de dangers, et il meurt dans sa soixante-sixième année, laissant après lui une nom-breuse postérité.

Excuses.

On a remarqué que chacun préfère à toutes les autres la voie par laquelle il est arrivé à quelques connaissances, et qu'il vou-drait l'inaugurer pour ses successeurs et les y faire entrer après lui. C'est dans cette pensée que j'ai fait connaître avec détail Pietro della Valle, parce que c'est ce voyageur qui m'a donné les premières et les plus claires notions sur la vie et les mœurs de l'Orient; et, si je ne me trompe, au moyen de ce récit, j'ai enfin donné à mon Divan une base particulière. Que ce soit pour d'autres, dans ce temps si riche en feuilles et en bro-chures, un encouragement à parcourir un in-folio, avec lequel ils pénétreront dans un monde remarquable, qui leur paraîtra, il est vrai, changé à la surface dans les plus récentes descrip-tions de voyage, mais au fond toujours tel qu'il parut en son temps à cet homme distingué.

« Qui veut comprendre le poëte se rende dans le pays du poëte ; qu'il se plaise à vivre dans l'Orient, afin que le vieux , soit le nouveau. »

Oléarius.

Le nombre des feuilles de nos travaux imprimés jusqu'à ce moment nous avertit d'être plus réservé désormais et de nous livrer moins aux digressions. Aussi ne parlerons-nous qu'en passant de l'excellent Oléarius. C'est une chose intéressante d'observer en voyage les hommes de telle ou telle nation. Nous trouvons des Anglais, parmi lesquels nous avons omis à regret Sherley et Herbert, puis des Italiens, enfin des Français. Pro-duisons ici un Allemand dans sa force et sa dignité. Par mal-heur, il fut associé dans son voyage à la cour de Perse avec un homme qui présente le caractère d'un aventurier plutôt que d'un ambassadeur : sous l'un et l'autre rapport, la conduite de cet homme est capricieuse, maladroite, même insensée. La droiture de l'excellent Oléarius ne s'en laisse pas déconcerter; il nous fait des récits de voyage très-agréables et très-instruc-tifs, d'autant plus estimables, qu'il visita la Perse peu d'années après della Valle, peu de temps après la mort d'Abbas le Grand, et qu'à son retour, il fit connaître aux Allemands l'admirable Saadi par une bonne et intéressante traduction. Nous coupons court à regret, car nous voudrions exprimer notre profonde reconnaissance pour les bons services que cet homme nous a rendus, tout comme les deux voyageurs que nous allons nom-mer, et dont nous ne ferons non plus qu'effleurer, en passant, les mérites.

Tavernier et Chardin.

Le premier, orfèvre et joaillier, présentant, pour se faire accueillir, des marchandises précieuses et artistement travail-lées , pénètre, avec une habile et sage conduite, dans les cours d'Orient, et sait partout s'arranger et se tirer d'affaire. Il s'avance dans les Indes jusqu'aux mines de diamant, et, après un pé-rilleux retour, il ne trouve pas dans l'Occident un accueil très-favorable. Les écrits qu'il nous a laissés sont très-instructifs, et cependant Chardin, son compatriote, son successeur et son rival, traverse sa carrière et obscurcit sa réputation. Chardin, qui, dès le commencement de son voyage, doit lutter contre les plus grands obstacles, sait, à son tour, utiliser parfaite-ment le caractère des puissants et des riches de l'Orient, ce caractère qui flotte entre la grandeur d'âme et l'égoïsme , et tirer divers avantages du désir insatiable que ces hommes, déjà possesseurs d'immenses trésors, montrent d'acquérir de nou-veaux bijoux et de l'orfévrerie étrangère. Aussi revient-il dans sa patrie non sans bonheur et sans profit.

On ne peut assez admirer chez ces deux hommes l'esprit, le sang-froid, l'adresse, la persévérance, les manières insi-nuantes et la fermeté; tout homme du monde pourrait les prendre pour modèles dans le voyage de la vie. Mais ils avaient deux avantages qu'il est assez rare de cumuler : ils étaient il la fois protestants et Français, qualités qui, réunies ensemble , peuvent produire des hommes d'une haute capacité.

Voyageurs plus modernes.

Il m'est impossible de mentionner ici ce que nous devons au dix-huitième et déjà même au dix-neuvième siècle. Dans les derniers temps, les Anglais nous ont fourni des lumières sur les contrées les plus inconnues. Le royaume de Caboul, l'an-cienne Gédrosie et Caramanie, nous sont devenus accessiltles. Qui peut s'empêcher de porter ses regards au delà de l'Indus , et d'observer la grande activité qui s'y déploie tous les jours dans un plus grand domaine? Cela ne peut manquer d'éveiller aussi en Occident le désir d'étendre et d'approfondir toujours davantage la connaissance des langues. Quand on réfléchit aux progrès que l'esprit et l'étude ont faits, en se donnant la main, pour arriver du cercle borné des rabbins hébreux aux im-menses profondeurs du sanscrit, on se félicite d'être, depuis tant d'années, témoin de ce mouvement. Les guerres mêmes, qui élèvent tant d'obstacles et causent tant de ruines, ont pro-curé de grands avantages à la solide science.

Des montagnes de l'Himalaya jusque dans la plaine, les contrées qui s'étendent sur les deux rives de l'Indus, restées jusqu'à nos jours assez fabuleuses, nous apparaissent sans voiles et liées avec le reste du monde. Par delà la presqu'île, jusqu'à Java, nous pouvons, selon notre volonté, nos forces et l'occasion, porter notre vue sur l'ensemble et nous instruire des détails. C'est ainsi que les portes s'ouvrent l'une après l'autre aux nouveaux amis de l'Orient, pour apprendre à con-naître les mystères de ce monde antique, les vices d'une con-stitution singulière et d'une malheureuse religion, ainsi que la magnificence de la poésie, dans laquelle se réfugie la pure hu-manité, la noble morale, la sérénité et l'amour, pour nous faire oublier les disputes de castes , les monstres fantastiques de la religion et un abstrus mysticisme, et pour nous per-suader que du moins cette poésie conserve en elle le salut de l'humanité.

Nos maitres.

(Les morts, les vivants.)

Il est difficile, il est presque impossible, de se rendre à soi-même un compte exact des personnes auxquelles on doit, dans le cours de sa vie et de ses études, telle ou telle connaissance, et des progrès dont nous sommes redevables à nos amis et même à nos adversaires et nos ennemis : cependant j'éprouve le besoin de nommer quelques hommes auxquels je dois une reconnaissance particulière.

JONES. Les mérites de cet homme sont si universellement connus, et relevés avec détail en tant de lieux, qu'il ne me reste plus qu'à déclarer, d'une manière générale, que j'ai cher-ché dès longtemps à tirer de ses travaux tout l'avantage que j'ai pu. Cependant je veux signaler un endroit par lequel il m'est devenu particulièrement considérable.

Redevable à son éducation, véritablement anglaise, d'une si solide connaissance des littératures grecque et latine, qu'il pou-vait non-seulement apprécier les ouvrages, mais encore écrire en ces langues; possédant également les littératures euro-péennes , versé dans celles de l'Orient, il jouissait de l'inesti-mable avantage d'apprécier les différentes nations dans leurs mérites les plus particuliers, et de découvrir partout le beau et le bon, là où elles ont toutes entre elles une ressemblance nécessaire.

Il trouve cependant quelques difficultés à communiquer ses vues ; la prédilection des Anglais pour l'ancienne littérature classique lui fait surtout obstacle, et, quand on l'observe avec soin, on s'aperçoit aisément qu'en homme habile, il cherche à

relier l'inconnu avec le connu, ce qui est digne d'estime avec

ce qui est estimé ; il voile sa préférence pour la poésie asia--

tique, et, avec une adroite modestie, il cite, le plus souvent,

des exemples qu'il puisse fort bien mettre en parallèle avec des

poëmes latins ou grecs hautement célébrés; il emploie les rhythmes antiques pour faire accepter, même aux amis du clas--

sique, les agréables tendresses de l'Orient. Mais ce n'est pas

seulement du côté des anciens, c'est aussi du côté national qu'il essuya bien des dégoûts et qu'il eut le chagrin de voir ra-baisser la poésie orientale. C'est ce qu'il exprime clairement, , avec une âpre ironie , dans un appendice qui ne forme pas plus de deux pages, Arabs, sive de poesi Anglo1'wn dialogus, qu'il place à la fin de son ouvrage sur la poésie asiatique. Là il noirs -démontre, avec une manifeste amertume, combien Pope et Milton sont absurdes sous le costume oriental; d'où l'on doit conclure, comme nous l'avons dit souvent, qu'il faut chercher, connaître et apprécier chaque poëte dans sa langue et dans les limites propres de son temps et de sa civilisation.

EI-CHHORN. J'observe avec plaisir et reconnaissance que je me sers encore, dans mes travaux actuels, de l'exemplaire que cet homme, d'un si haut mérite, me donna, il y a quarante-deux ans, de son édition de Jones, quand nous comptions encore Eichhorn parmi nous, et que nous recueillions de sa bouche d'utiles enseignements. Depuis lors je n'ai pas cessé de suivre en silence sa méthode, et, dans ces derniers jours, j'ai goûté un grand plaisir à recevoir une seconde fois de sa main, tout achevé, l'ouvrage, si important, qui nous explique les pro-phètes et leur temps. Est-il en effet quelque chose de plus réjouissant pour le penseur paisible, comme pour le poëte ému, que de voir ces hommes inspirés observer avec une haute intelligence le peuple agité qui les entoure, et, en distribuant les châtiments, les avis, les consolations et les encourage-ments, signaler les choses graves et merveilleuses qu'on voyait arriver?

Que ce peu de mots suffise pour exprimer fidèlement ma reconnarssance et mon attachement pour cet homme respec-table.

LORSBACH. C'est aussi payer une dette que de mentionner ici l'estimable Lorsbach'. Il entra, déjà vieux, dans notre société, où il ne trouvait, en aucun sens, une position agréable pour lui. Cependant il me donnait obligeamment de fidèles infor-mations sur tout ce que je lui demandais, chaque fois que cela se trouvait dans les limites de ses connaissances, limites qu'il pourrait bien avoir souvent restreintes avec trop de rigueur. Je fus surpris, au commencement, de ne pas trouver en lui un ami bien prononcé de la poésie orientale. Et pourtant la même chose arrive à toute personne qui a voué, avec une pré-dilection enthousiaste, son temps et ses forces à quelque objet, et qui ne croit pas trouver à la fin la moisson qu'elle avait espérée. Et puis la vieillesse est justement le temps qui est sevré de jouissances, alors que l'homme les a le mieux méritées. Sa raison et sa vertu étaient également sereines, et je me souviendrai toujours avec plaisir des heures que j'ai passées ,avec lui.

De Dletz 2.

Le prélat de Dietz eut sur mes études une influence marquée, que je me plais à reconnaître. A l'époque où je m'occupais plus sérieusement de littérature orientale, le livre de Cabus 3 me tomba dans les mains, et il me parut si remarquable que j'y consacrai beaucoup de temps, et que j'engageai plusieurs de mes amis à en prendre connaissance. Je fis saluer affectueuse-ment par un voyageur cet homme estimable, à qui je devais tant d'instruction. Alors il m'envoya son petit ouvrage sur les tulipes. A mon tour, je pris une feuille de papier satiné, sur laquelle je fis entourer d'un cadre brillant de fleurs dorées un compartiment, où j'écrivis les vers suivants :

« Comment on chemine avec prudence sur la terre, que ce soit pour s'élever au trône, que ce soit pour en descendre, et comment l'on traite les hommes et comment les chevaux, toutes ces choses, le roi les enseigne à son fils. Nous le savons main-- 1. George-Guillaume Lorsbach, conseiller du consistoire et professeur de lit-térature orientale à l'Université de Iéna.

2. H. Fréd. de Dietz, jurisconsulte, ambassadeur de Frédéric-Guillaume II près la-Porte ottomane (1751-1817). On a de lui : Guerre entre les Russes et les Ottomans (1768-1774); Curiosités de l'Asie.

3. Qui a pour auteur Kiekiavus, roi des Dilémites. tenant par toi, qui nous l'as communiqué. Tu veux y joindre à présent une corbeille de tulipes, et, si le cadre d'or n'y mettait pas des bornes, où finirait ce que tu as fait pour nous? »

Ainsi s'engagea une correspondance, que cet homme res-pectable continua jusqu'à sa fin sans interruption, et d'une écriture presque illisible, au milieu des souffrances et des douleurs.

Comme je n'avais acquis jusqu'alors que des connaissances générales sur les mœurs et l'histoire de l'Orient, et que je n'en avais presque aucune de la langue, une telle amitié était pour moi du plus grand prix. En effet, ayant besoin, dans un travail déterminé et méthodique, de promptes explications, que je n'aurais pu trouver dans les livres sans y consumer du temps et des forces, je m'adressais à lui dans les cas difficiles, et il répondait toujours à mes questions de manière à me satisfaire et à m'encourager. Par leur contenu, ses lettres mériteraient d'être publiées ; elles seraient en même temps un monument de son savoir et de sa bienveillance. Je connaissais son humeur sévère et bizarre, et je me gardais bien de l'attaquer d'un cer-tain côté ; cependant, comme je désirais connaître le caractère de Noussreddin Khodscha, le joyeux compagnon du conquérant Timour, il fut assez obligeant pour faire violence à ses senti-ments et me traduire quelques-unes de ces anecdotes. Elles prouvent, une fois de plus, qu'un grand nombre de ces contes fallacieux, que les Occidentaux ont traités à leur manière, sont originaires de l'Orient, mais qu'ils ont perdu, la plupart, dans leur transformation, la couleur propre et le vrai ton convenable.

Comme ce livre se trouve maintenant en manuscrit à la bibliothèque de Berlin, il serait fort à désirer qu'un homme spécial nous en donnât une traduction. Le plus convenable serait peut-être de la donner en latin, afin que les savants en eussent d'abord une connaissance complète. On pourrait en-suite en faire pour le public allemand une traduction abrégée et décente.

Que les autres ouvrages de mon ami, ses Mémoires sur 1'0-rient, etc., m'aient intéressé, et que j'en aie tiré du profit, c'est, ce que prouve mon présent travail. J'hésite davantage à recon-naître que son humeur querelleuse, qui n'est pas toujours excu-sable, m'a rendu aussi beaucoup .de services. Mais quiconque se rappelle ses années d'université, où l'on se hâtait de courir à la salle d'armes, quand deux maîtres ou deux seniores1 jou-taient de force et d'adresse, conviendra que l'on observe en ces occasions des moyens et des défauts qui peut-être seraient restés toujours inconnus à l'écolier.

L'auteur du livre de Cabus, Kiekiavus, roi des Dilémites, habitants du pays montagneux de Ghilan, qui borne au sud le Pont-Euxin, nous deviendra doublement cher, quand nous le connaîtrons mieux. Élevé très-soigneusement, comme prince héréditaire, pour la vie la plus libre et la plus active, il quitta le pays, afin de se former et s'exercer dans le fond de l'Orient.

Peu de temps après la mort de Mahmoud, sur lequel nous avons eu tant de choses glorieuses à rapporter, il arrive à Gasna ; il est accueilli de la manière la plus amicale par Mes-soud, fils de Mahmoud, et, après l'avoir servi dans la guerre et dans la paix, il épouse sa sœur. A une cour, où, peu d'an-nées auparavant, Ferdoucy a écrit le Schah Nameh; où une foule de poëtes et d'hommes de talent vivaient encore; où le nouveau souverain, hardi et guerrier comme son père, savait apprécier une société polie, Kiekiavus put trouver dans son pèlerinage le champ le plus précieux pour faire de nouveaux progrès.

Parlons d'abord de son éducation. Son père, pour développer au plus haut degré ses forces corporelles, l'avait remis à un excellent pédagogue. Cet homme ramena à son père le jeune prince, formé à tous les exercices du cavalier : habile tireur, habile écuyer, sachant tirer en galopant, lancer la pique, manier le battoir et frapper la balle avec une merveilleuse adresse. Toutes ces épreuves avaient bien réussi, et le roi sem-blait satisfait; il donna les plus grands éloges à l'instituteur, mais il ajouta : « J'ai cependant une observation à te faire; tu as enseigné à mon fils tous les exercices dans lesquels il a besoin d'instruments étrangers : il ne peut chevaucher sans 1. Présidents ou chefs de corporations d'étudiants. cheval, il ne peut tirer sans arc; que serait son bras s'il n'avait ças le javelot, et que serait le jeu sans battoir et sans balle? Tu ne lui as pas enseigné la seule chose où il n'a besoin que de lui-même, la chose la plus nécessaire, et où personne ne peut lui venir en aide. » L'instituteur resta confondu, et comprit qu'il manquait au prince de savoir nager. Cet art lui fut aussi enseigné, quoiqu'il y montrât quelque répugnance, et cette précaution lui sauva la vie, lorsque, se rendant à la Mecque avec une foule de pèlerins, il fit naufrage sur l'Euphrate, et se tira du danger avec un petit nombre.

Que son esprit eût été cultivé avec le même soin, c'est ce que prouve le bon accueil qu'on lui fit à la cour de Gasna ; tel-lement qu'il y fut nommé le compagnon du prince, ce qui était alors un office considérable, car il fallait être capable de ren-dre, d'une manière agréable et sensée, un compte satisfaisant de tout ce qui se présentait.

La succession au trône de Ghilan était incertaine, et incer-taine la possession même du royaume, à cause de voisins am-bitieux et puissants. Enfin, après la mort de son père, qui s'était vu d'abord détrôné, puis réintégré, Kiekiavus monta jur le trône avec une grande sagesse et une ferme résignation aux suites possibles des événements, et, dans un âge avancé, comme il prévoyait que son fils Ghilan Chah se trouverait dans une situation plus dangereuse encore que la sienne, il écrivit ce livre remarquable, où il dit à son fils qu'il lui a fait ensei-gner dans un double but les arts et les sciences, savoir, afin qu'il puisse gagner sa vie par l'exercice d'un art, si le sort le réduit à cette nécessité, ou, s'il n'en a pas besoin pour son en-- J-etien, afin qu'il soit instruit à fond de toute chose, à supposer qu'il se maintienne dans le rang suprême.

Si, de nos jours, cet ouvrage était tombé dans les mains des nobles émigrés qui se sont nourris souvent du travail de leurs mains, avec une résignation exemplaire, combien ne leur eût-il pas offert de consolation !

Si ce livre excellent, inestimable, n'est pas mieux connu, c'est que l'auteur l'a publié à ses frais et que la maison Nicolaï 1 1. C. F. Nicolaï, libraire et littérateur célèbre de Berlin. s'était bornée à le prendre en commission, ce qui est, au début même, pour un ouvrage de ce genre, un obstacle à ce qu'il entre dans le commerce. Cependant, pour que l'Allemagne sache quel trésor est ici tout prêt pour elle, nous indiquerons le con-tenu des chapitres et nous prions les feuilles estimables, telles que le Morgenblatt et le Gesellschafter, de publier, par avance, les anecdotes et les histoires, aussi édifiantes qu'agréables, sans oublier les grandes et incomparables maximes que ce livre renferme.

Table des chapitres du livre de Cabus.

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