‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 102 sur 109 · Avantages de la vertu · texte numérisé non relu

Avantages de la vertu

Tout comme on peut se promettre de recueillir sans faute, dans un livre pareil, des connaissances étendues sur l'état de l'Orient, on est sûr d'y trouver assez d'analogies pour apprécier et juger l'état de notre Europe.

Ajoutons, pour conclure, une petite récapitulation chrono-logique. Le roi Kiekiavus monta sur le trône vers l'an 450 de l'hégire (1058), et il régnait encore en 473 (1080). Il avait épousé une fille du sultan Mahmoud de Gasna. Son fils, Ghilan Chah, pour qui il avait. écrit son ouvrage, fut dépouillé de ses États. On sait peu de chose de sa vie ; on ne sait rien de sa mort. Voyez la traduction de Dietz, Berlin, 1811.

De lIammer.

A quel point je suis redevable à cet homme excellent, mon petit livre le témoigne en toutes ses parties. Il y avait long-temps que Hafiz et ses poésies avaient fixé mon attention, mais tout ce que la littérature, les récits de voyage, les journaux, avaient fait passer sous mes yeux ne me donnait aucune idée, aucune révélation du mérite de cet homme extraordinaire. Mais enfin, la traduction complète de ses ouvrages m'étant par-venue au printemps de 1813, je me pénétrai de son génie avec une prédilection singulière, et je cherchai à me mettre en rap-port avec lui par mes propres compositions. Cette agréable oc-cupation m'aida à traverser des temps difficiles, et me permit à la fin de goûter, avec la plus grande douceur, les fruits de la paix que nos armes avaient conquise.

Je connaissais depuis quelques années, d'une manière géné-rale, l'ardeur avec laquelle on fouillait cette mine 1 : le temps était venu où je devais en profiter. Cet ouvrage annonçait, sous divers points de vue, éveillait et, en même temps, satisfaisait les besoins du temps. Et je voyais se vérifier, une fois de plus, ce que j'avais éprouvé, savoir qu'en tout genre, c'est par nos contemporains que nous sommes le mieux secondés, aussitôt que nous voulons bien user de leurs mérites avec une affec-tueuse reconnaissance. Des hommes savants nous instruisent du passé, ils indiquent le point de vue dans lequel l'activité se dé-ploie actuellement, ils nous montrent la route la plus directe que nous ayons à suivre. Heureusement l'excellent ouvrage de Hammer est continué avec le même zèle, et, quand même on poursuit ses recherches dans ce domaine en revenant sur ses pas, on y retrouve toujours avec un nouveau plaisir ce qu'il nous offre de tous côtés de bonne et saine nourriture.

Je dirai cependant que cet important recueil m'aurait fait avancer d'un pas plus rapide, si les éditeurs, qui sans doute ne récoltent et ne travaillent que pour les savants, avaient aussi songé aux profanes et aux amateurs, et s'ils avaient placé, sinon toujours, du moins assez souvent, en tète des morceaux, une courte introduction sur les circonstances du temps passé, sur les personnes et les lieux. Cela aurait épargné à ceux qui veu-lent s'instruire beaucoup de recherches pénibles qui dissipent leur attention.

Mais tout ce qui restait encore à désirer nous a été procuré, dans une large mesure, par l'ouvrage inestimable qui nous ex-pose l'histoire de la poésie persane. Car j'avoue que, dès l'an-- 1. Allusion aux Foundgrouben, titre d'un journal publié par de Hammer sur la poésie orientale. née 1814, où les Gœttinger Anzeigen nous en firent connaître par avance le contenu, je réglai et je disposai aussitôt mes études dans l'ordre des chapitres indiqués, ce qui fut pour moi un avantage considérable. Et lorsque enfin parut l'ouvrage, attendu avec impatience, on se trouva tout d'un coup comme au milieu d'un monde connu, dont on pouvait saisir et observer claire-ment en détail les relations, tandis qu'auparavant on ne faisait que les entrevoir d'une manière tout à fait générale, à travers des couches de nuages changeants.

Je souhaite que l'on puisse être satisfait, en quelque manière, du parti quej'ai tiré de ce livre, et que l'on reconnaisse mon intention de le faire goûter aussi aux personnes qui auraient peut-être laissé de côté toute leur vie un si riche trésor.

Assurément nous possédons aujourd'hui une base sur laquelle on peut construire avec magnificence, et dans les proportions les plus vastes, l'édifice de la littérature persane, sur le modèle de laquelle d'autres littératures s'élèveront à une plus haute position et feront de nouveaux progrès. Au reste il est fort dé-sirable que l'on continue d'observer l'ordre chronologique, et qu'on n'essaye pas d'une exposition systématique, d'après les divers genres de poésie. Chez les poëtes orientaux tout se trouve trop mêlé pour qu'on puisse séparer les détails; le ca-ractère de l'époque, et du poëte dans son époque, seul nous instruit et nous vivifie : que l'on continue à traiter ce sujet comme on l'a fait ici.

Puissent les mérites de la brillante Schirin, de la feuille de trèfle, qui nous instruit avec une aimable gravité, qui nous charme à la fin de notre travail, puissent ces mérites être gé-néralement reconnus 1

Traductions.

Comme les Allemands font tous les jours vers l'Orient de nou-veaux progrès par le moyen des traductions, cela nous engage à présenter ici quelques réflexions, qui ne sont pas nouvelles, il est vrai, mais qu'on ne saurait trop répéter. Il y a trois espèces de traductions. La première'nous fait connaître l'étranger, en se conformant à nos propres idées. Pour cela, une traduction purement prosaïque est la meilleure.

En effet, comme la prose efface complétement les particularités

de chaque genre de poésie, et fait descendre à un niveau géné--

ral même l'enthousiasme poétique, elle rend, dans le commen--

cement, les plus grands services, parce qu'au milieu de nos ha--

bitudes nationales, de notre vie ordinaire, elle montre à nos

regards surpris le mérite étranger, et, sans que nous sachions

comment cela nous arrive, nous élevant au-dessus de nous-j mêmes, nous édifie véritablement. C'est le même effet que pro-- :1 duira toujours la traduction de la Bible par Luther.

Si l'on avait mis également les Nibelungen en bonne prose, et

si on leur avait donné le cachet délivré populaire, cela aurait eu

de grands avantages, et l'esprit chevaleresque, étrange, grave,

sombre, terrible, nous aurait parlé avec toute sa force. De sa--

voir si la chose est encore opportune et praticable, c'est ce

qu'il faut laisser décider aux personnes qui ont fait une étude particulière de ces antiquités.

Vient ensuite une époque où les traducteurs s'efforcent, il est vrai, de se transporter dans la situation du peuple étranger, mais en se bornant à s'approprier l'esprit étranger et à l'exprimer avec leur propre esprit. J'appellerais cette épo-que parodique, à prendre ce mot dans son acception la plus pure. Ce sont le plus souvent des hommes d'esprit qui se

sentent appelés à ce travail. Les Français suivent cette mé-thode dans la traduction de tous les ouvrages poétiques. On en trouve mille exemples dans les traductions de Delille. De même

que le Français arrange pour sa façon de parler les mots étran-gers , il arrange les sentiments, les pensées, les choses même :

il exige absolument pour chaque fruit étranger un équivalent

qui ait crû sur son propre terrain.

Les traductions de Wieland appartiennent à cette catégorie.

Lui aussi, il avait un esprit et un goût particuliers, qui ne lui

permettaient d'aborder les anciens et les étrangers qu'autant

qu'il y trouvait sa convenance. Cet homme excellent doit être

considéré comme le représentant de son époque ; il a exercé

une influence extraordinaire, précisément parce que ce qui

lui plaisait se trouvait être aussi agréable et accessible à ses

contemporains comme il se l'appropriait et le reproduisait.

Mais, comme on ne peut longtemps s'arrêter dans le parfait ni dans l'imparfait, et qu'une transformation doit toujours en sui-vre une autre, nous sommes arrivés à une troisième période, qu'on doit appeler la période suprême et dernière, savoir celle où l'on voudrait rendre la traduction identique à l'ori-ginal, en sorte qu'elle pût, non pas en donner l'idée, mais en tenir lieu.

Cette méthode éprouva d'abord la plus vive résistance, parce que le traducteur qui s'attache fermement à son original sa-crifie plus ou moins l'originalité de sa propre nation, et il en résulte un troisième composé, auquel le goût du public a besoin de se former d'abord.

Voss, qu'on ne saurait assez estimer, ne parvint à contenter le public qu'après que l'oreille se fut peu à peu familiarisée à la nouvelle manière. Mais, lorsque l'on considère aujourd'hui ce qui s'est fait, comme les Allemands ont passé d'une forme à l'autre, quels secours le jeune homme d'esprit et de talent trouve sous sa main au point de vue de la rhétorique, du rhythme et de -la métrique; comme l'Arioste et le Tasse, Shakspeare et Cal-déron nous sont présentés deux fois et trois fois en étrangers germanisés : on peut espérer que l'histoire littéraire dira sans détours qui a frayé le premier cette route au milieu de divers obstacles.

Les travaux de Hammer révèlent aussi le plus souvent une manière toute pareille de traiter les chefs-d'œuvre de l'Orient, à l'égard desquels on doit surtout recommander l'imitation fi-dèle de la forme extérieure. Quelle immense supériorité les parties d'une traduction de Ferdoucy que notre ami nous donne n'ont-elles pas sur celles d'un « arrangeur» dont nous pouvons lire quelques-unes dans les Foundgi-oubeii ! Cette manière d'arranger un poëte nous paraît la plus triste méprise que pût commettre un traducteur zélé et d'ailleurs à la hauteur de sa tâche.

Mais, comme ces trois époques se répètent et reviennent dans chaque littérature, comme ces diverses méthodes peuvent être suivies en même temps, une traduction en prose du Chah Nameh et des ouvrages de Nisami serait toujours à sa place. On s'en servirait pour la lecture rapide, destinée à donner l'idée principale : on y puiserait une notion générale du côté histori-que, fabuleux, moral, et l'on se familiariserait toujours davan-tage avec les sentiments et la manière de penser, jusqu'à ce qu'on fût en état de se les approprier complétement.

Rappelons-nous avec quels applaudissements l'Allemagne a reçu une pareille traduction de Sacountala : nous pouvons attribuer la fortune qu'elle a faite à cette prose générale dans laquelle le poëme a été développé. A présent, le moment serait venu de nous en donner une traduction de la troisième espèce, qui répondît aux différents dialectes, aux langages rhythmique, métrique et prosaïque de l'original, et qui nous fît goûter ce poëme comme un fruit indigène , dans toute son originalité. Comme il se trouve à Paris un manuscrit de cet immortel ou-vrage, un Allemand, qui habiterait cette ville, se ferait le plus grand honneur en se chargeant de ce travail.

Le traducteur anglais du Messager des nuages (Megadhouta) est digne aussi des plus grands éloges, car la première connais-sance d'un tel ouvrage fait toujours époque dans notre vie. Mais sa traduction est proprement de la deuxième époque ; elle pa-raphrase , elle supplée ; avec l'ïambe de cinq pieds, elle flatte l'oreille des peuples du Nord-Ouest. Je suis, en revanche, obligé à notre Kosegarten de quelques vers immédiatement tr aduits de l'original, qui donnent un tout autre sens. En outre , l'An-glais s'est permis de transposer des scènes, ce qu'un goût exercé reconnaît d'abord et désapprouve.

Mais, pourquoi nous avons appelé la troisième époque la der-nière, c'est ce que nous allons expliquer en peu de mots. Une traduction qui s'efforce de s'identifier avec l'original finit par s'approcher de la version interlinéaire et facilite extrêmement l'intelligence de l'original ; par là nous sommes amenés, pous-sés même, vers le texte primitif et, de la sorte, se trouve enfin accompli le cercle entier dans lequel l'étranger tend à se rap-procher de l'indigène, le connu de l'inconnu.

Conclusion définitive.

Les connaisseurs et les amis jugeront avec bienveillance à quel point nous avons réussi à relier l'Orient le plus antique et le plus mort avec le plus nouveau et le plus vivant. Une fois -encore nous avons rencontré à propos certaines èhoses qui, ap-partenant à l'histoire du jour, pouvaient servir agréablement de joyeuse et vive conclusion.

Il y a quelques années, un ambassadeur persan fut envoyé à Saint-Pétersbourg avec les ordres de son roi : l'épouse du prince ne laissa pas échapper l'occasion d'envoyer de son côté des cadeaux de grand prix à Sa Majesté l'impératrice mère de toutes les Russies. Ils étaient accompagnés d'une lettre dont nous pouvons offrir la traduction à nos lecteurs.

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