‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 37 sur 109 · POÉSIES DIVERSES · texte numérisé non relu

POÉSIES DIVERSES

Pour qu'on juge combien étaient diverses les

marchandises, voici une carte d'échantillons.

lie Parnasse allemand.

Parmi ces bosquets de lauriers, dans les prairies, au bord des fraîches cascades, heureux enfant, je reçus d'Apollon la fa-veur de couler ma vie : ainsi, selon la haute volonté du dieu, les vénérables Muses m'ont nourri dans le silence, m'ont abreuvé aux sources claires, argentées, du Parnasse; et ont gravé sur mes lèvres leur chaste et pure empreinte. Et le rossignol voltige autour de moi, de son aile discrète. Ici, dans les buissons, là, sur les arbres, il convie la multitude fraternelle, et les chants célestes m'instruisent à rêver d'amour.

Et dans le cœur se développe l'abondance des nobles inclina-tions sociales; l'amitié se nourrit, l'amour s'empresse d'éclore, et Apollon anime le silence de ses vallées, de ses collines. Des vents doux et tièdes soupirent. Tous les génies auxquels le dieu est propice sont attirés puissamment, et, l'un après l'autre, s'avancent les nobles esprits.

L'un se présente, l'air joyeux, le regard ouvert et serein ; je vois l'autre marcher plus sérieux ; et un autre, à peine rétabli, rappelle ses premières forces ; car la douce et funeste flamme 3 1. Goethe a écrit ces poésies en vers de différente mesure : la plupart sont riniées. pénétré jusqu'à la moelle et à la vie, et, ce qu'Amour lui dé-roba, Apollon seul peut le lui rendre : le repos et la joie et l'har-monie et une ardeur puissante et pure.

Courage, frères ! Honorez les chants 1 Ils égalent les bonnes actions. Qui, mieux que le poëte, peut conseiller l'ami qui s'égare? Faites le bien, et vous le ferez plus longtemps que cela n'est donné au reste des hommes.

Oui, je les entends de loin; oui, ils font vibrer la lyre; de leurs puissants et divins accords, ils appellent à la justice et au devoir, et leurs chants et leurs vers excitent aux plus nobles travaux, à l'exercice de toutes les forces. Les douces fantaisies elles-mêmes fleurissent alentour sur toutes les branches, qui bientôt, comme dans l'aimable forêt enchantée, se courbent, chargées de pommes d'or.

Ce que nous sentons, ce que nous voyons dans le pays des suprêmes délices, ces campagnes, ce soleil, invitent aussi les plus aimables femmes; et le souffle des Muses chéries éveille le tendre sein de la jeune fille, dispose au chant son gosier; les joues animées du plus beau coloris, elle module déjà de nobles airs; elle s'assied auprès de ses sœurs, et, d'une voix toujours plus tendre, la belle phalange chante à l'envi.

Mais il en est une qui chemine seule au pied des hêtres, sous les tilleuls, pour y chercher, pour y trouver ce qu'un matin, dans le bois secret, l'Amour fripon lui déroba : la douce paix de son cœur, la première ivresse de son sein. Elle porte sous l'ombrage des vertes forêts ce que les hommes ne méritent pas, ses tendres sentiments; elle ne craint point la chaleur du jour, elle ne prend pas garde à la fraîcheur du soir, et s'égare dans les campagnes. Ne la troublez point dans ses sentiers. Muse, va sans bruit au-devant de ses pas.

Mais qu'entends-je? Quel fracas couvre le mugissement de la cascade, et gronde à travers le bocage ? Quel vacarme, quels cris! Est-il possible? Ai-je bien vu? Une audacieuse engeance force l'entrée du sanctuaire.

Ici un chœur déborde ! La fureur de l'amour, l'ardeur du vin, enflamment leurs regards farouches, hérissent leur chevelure. Et la troupe, hommes et femmes, avec une peau de tigre flot-tante, sans pudeur se montre nue ; l'airain, de son bruit rauque, déchire l'oreille. Oui les entend se sent troublé. Ici le chœur s'élance ; qui les voit prend la fuite.

Ahl les arbrisseaux sont foulés ! Ah! les fleurs sont écrasées sous les pieds de cette race maudite ! Qui s'opposera à sa fureur ?

Frères, osons tout braver! Vos nobles visages s'enflamment Phébus nous aidera à les chasser, s'il voit nos douleurs. Pour nous procurer des armes, il ébranle la cime de la montagne, et, du sommet, roulent les pierres à travers les forêts. Frères, saisissez-les d'une main puissante. Qu'une averse de grêlons fonde sur cette engeance, et chasse de nos douces et délicieuses campagnes1, pures comme le ciel, ces étrangers, ces sau-vages !

Mais que vois-je? Est-il possible? Une insupportable douleur s'empare de tous mes membres, et, levée pour frapper, ma main retombe. Est-il possible? Ce ne sont pas des étrangers! Nos frères eux-mêmes leur montrent les chemins ! Oh ! les impies! Comme, avec leurs sistres, ils marchent eux-mêmes en cadence à leur tête! 0 bons frères, fuyons! Une parole, un mot, cependant, à ces téméraires. Oui, une parole vous atteindra, puissante comme un coup de tonnerre. Les paroles sont les armes du poëte; si le dieu veut venger son injure, ses flèches viendront après.

Avez-vous pu oublier votre divin caractère? Le thyrse rude et pesant n'est-il pas un fardeau pour la main accoutumée à glisser sur les tendres cordes de la lyre? Aux limpides cascades, aux ondes légères du ruisseau, vous abreuvez même l'ignoble mon-ture de Silène ! Là-bas il profane Aganippe avec ses lèvres épaisses, grossières, et, de ses pieds pesants, il la foule jusqu'à troubler ses flots.

Oh! que je voudrais me tromper! Mais mon oreille est bles-sée; des chastes et sacrés ombrages s'élance un bruit odieux; des rires sauvages remplacent les doux rêves de l'amour; les ennemis et contempteurs des femmes entonnent un chant de triomphe ; le rossignol et la tourterelle fuient le nid chastement réchauffé; avec une ardeur furieuse,.le faune presse la nymphe 1. Nous lisons Lustgefdden et non Luftgefilden. dans ses bras; ici une robe est déchirée; l'insulte suit la jouis-sance, et le dieu éclaire à regret leurs baisers effrontés.

Oui, déjà je vois au loin des flots de nuages, de vapeur et de fumée. La lyre n'a pas seule des cordes, les arcs en ont aussi. Le sein même de l'adorateur fidèle tressaille, il l'approche vio-lente; car la flamme du dévastateur l'annonce de loin. Oh! écoutez ma voix encore, écoutez les paroles d'un frère qui vous aime. Fuyez devant la colère du dieu; vite sortez de nos do-maines. Pour qu'ils redeviennent une terre sacrée, emmenez cette bande sauvage. La terre est grande, elle a bien assez de lieux profanes. Nous, des astres purs nous éclairent; ici, ce qui est noble a seul du prix.

Mais, si vous désirez nous revenir quelque jour de votre exil sauvage ; si rien ne vous charme comme ce que vous avez senti parmi nous; si vous ne faites plus vos délices d'un jeu qui franchit avec fureur les bornes : revenez comme bons pèlerins ; gravissez, joyeux, la montagne; des chants de pénitence, pro-fondément sentis, nous annoncent nos frères, et une couronne nouvelle, une couronne de fète, entoure votre front. Quand l'homme égaré se retrouve, tous les dieux se réjouissent. Plus vite encore que les flots du Léthé n'entourent la demeure silen-cieuse des morts, la coupe de l'amour efface chez les bons le souvenir de toutes les fautes. Tout s'empresse au-devant de vos • pas; vous revenez transfigurés, et l'on implore votre bénédic-tion : à double titre vous êtes à nous !

Le monument de Gellert, par Œser 1.

Lorsque Gellert, le bien-aimé, mourut, les bons cœurs pleu-rèrent en silence, et maint poëme languissant, mal tourné, s'unit avec la douleur pure; et tout écolier vint, d'un air triom-phant, déposer sur sa tombe une fleurette pour la couronne d'honneur, une obole pour la récompense du noble esprit. OEser se tint à l'écart et comprit celui qui n'était plus; il conçut un monument durable, un gracieux souvenir, à la mémoire du digne poëte disparu, et, avec l'essor du génie, il rassembla dans le marbre tous les bégaiements de la louange, comme 1. On trouvera des détails sur cet artiste dans les mémoires de Goethe. nous rassemblons dans l'urne étroite les cendres de celui que nous aimons.

Iimenau

(Le 3 septembre 1783.)

Agréable vallon, bois toujours vert, mon cœur vous salue de nouveau avec tendresse. Déployez pour moi vos branches touffues; recevez-moi comme un ami sous vos ombrages; que, dans ce jour donné à l'amour et au plaisir, de vos collines des-cendent dans mon sein un air frais et des senteurs qui le res-taurent !

Que de fois, montagne sublime, je revins à ton pied avec des fortunes diverses! Oh! laisse-moi, dans ce jour, voir en tes douces collines un jeune, un nouvel Éden! Moi aussi, je l'ai bien mérité de vous : le souci m'occupe en silence, tandis que vous verdoyez en paix.

Laissez-moi oublier qu'ici même le monde enchaîne à la terre mainte créature : le paysan confie au sable léger la semence et cultive ses choux pour le gibier hardi; le mineur cherche son pauvre pain dans les abîmes; le charbonnier tremble quand le chasseur jure. Rajeunissez-vous pour moi, ainsi que vous l'avez fait souvent, comme si j'entrais aujourd'hui dans une vie nou-velle.

Vous m'êtes propices, vous me permettez ces rêves; ils me séduisent et réveillent mes chants d'autrefois. Rendu à moi-même, loin de tous les humains, qu'avec plaisir je me baigne dans vos parfums ! Le haut sapin murmure encore avec mé-lodie; avec mélodie la cascade se précipite; la nue s'abaisse, le brouillard s'enfonce dans la vallée, et la nuit et le crépuscule arrivent en même temps.

Dans la forêt sombre, à l'amoureuse clarté des étoiles, où donc est mon sentier, que j'ai perdu avec insouciance? Quelles étranges voix entends-je dans le lointain? Elles retentissent tour à tour sur le flanc du rocher. J'accours en silence pour 1. Ilmenau est une ville du grand-duché de Saxe-Weimar, sur les bords de l'ilm. Les campagnes et le parc célébrés dans cette pièce avaient été, plusieurs années auparavant, témoins et théâtre des chasses du grand-duc, auxquelles Goethe avait assisté souvent : la scène fantastique qu'il retrace plus loin en est un souvenir. observer ce mystère, comme, à l'appel du cerf, le chasseur s'approche sans bruit.

Où suis.-je? Est-ce un pays de fables et de magie? Quel est ce nocturne festin au pied de la roche escarpée? Auprès de pe-tites cabanes, couvertes de branchages touffus, je les vois joyeusement couchés autour du feu ; la clarté s'élève sous les portiques de sapins ; sur l'humble foyer s'apprête un repas sauvage ; ils folâtrent bruyamment, tandis que, promptement vidée, la bouteille se remplit et passe à la ronde.

Dites, à qui dois-je comparer cette joyeuse troupe? D'où vient-elle? Où va-t-elle? Comme en elle tout est singulier! Dois-je les saluer? dois-je les fuir? Est-ce la troupe fantastique et sauvage des chasseurs? Sont-ce des Gnomes occupés de magie? Je vois briller dans la forêt mille petites flammes. Je frémis, j'ose à peine demeurer. Est-ce le repaire suspect des Égyptiens? Est ce un prince fugitif, comme dans la forêt des Ardennes? Égaré dans ces ravins tortueux, y trouverai-je incarnés les esprits de Shakspeare? Oui, cette idée me conduit au vrai chemin : ce sont eux-mêmes, ou du moins c'est une race pareille ! Un esprit s'agite et se démène au milieu de la troupe : à travers sa rudesse, je devine de nobles habitudes.

Comment le nommez-vous ? Quel est celui qui, là-bas r courbé avec la nonchalance de la force, plie ses larges épaules1 ? Il est assis tranquille, tout près de la flamme, robuste figure d'une souche antique de héros. Il aspire avidement, du tuyau chéri, la fumée qui s'élève à son front. Bienveillant et froid, il sait faire éclater le rire et la joie dans tout le cercle, lorsque 1 d'un visage sérieux, il parle, avec une bigarrure barbare, son idiome étranger.

Quel est cet autre2, qui s'appuie sur un débris du vieux arbre, et, dans une extase indolente, étend de tous côtés ses membres sveltes et délicats, et, sans que les buveurs l'écou-tent, prenant son essor dans l'espace avec les ailes de l'esprit, chante, avec une grande ferveur, sur la danse des sphères cé-lestes, un hymne monotone?

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