‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 38 sur 109 · L"o de Seckendorf. Telle est du moins l'opinion de Lewes · texte numérisé non relu

L"o de Seckendorf. Telle est du moins l'opinion de Lewes

POÉSIES. 1fi

Cependant quelque chose semble leur manquer à tous. Je les entends soudain parler à voix basse, de peur d'interrompre le sommeil du jeune homme qui là-bas, où finit le vallon, dans une cabane légèrement bâtie, devant laquelle une dernière lueur du petit feu vacille, bercé par le murmure de la cascade, goûte un paisible repos. Un désir de mon cœur me porte vers ce ravin; je passe sans bruit et je m'éloigne de la troupe.

« Je te salue, ô toi 1 qui, à cette heure avancée de la nuit, livré à tes pensées, veilles près de ce seuil! Pourquoi rester à l'écart loin de tes amis? Tu me parais livré à de graves méditations. D'où vient que tu t'égares dans tes pensées, et que tu n'attises t pas même ton petit feu?

• — Oh! ne m'interroge pas, car je ne suis pas disposé à satis-faire légèrement la curiosité de l'étranger; je te prie même de m'épargner ta bienveillance : voici le moment de se taire et de souffrir. Je ne saurais moi-même te dire d'où je suis, qui m'a envoyé ici. Je suis égaré dans ces lieux de régions étrangères et enchaîné par la magie de l'amitié.

« Qui se connaît soi-même? Qui sait ce qu'il peut? Le vaillant n'a-t-il jamais fait d'entreprise téméraire? Et, les choses que tu fais, c'est demain qui seul dira si elles étaient nuisibles ou pro-fitables. Prométhée lui-même n'a-t-il pas fait descendre la pure flamme du ciel sur l'argile nouvelle pour la diviniser? Et pou-vait-il répandre mieux que du sang terrestre dans les veines animées? J'apportais un feu pur de l'autel : ce que j'ai allumé n'est pas une flamme pure. L'orage augmente l'embrasement et le péril : je ne balance pas à me condamner.

« Et si j'ai chanté imprudemment le courage et la liberté, et la droiture et la liberté sans frein, l'orgueil de soi-même et le contentement du cœur, je me suis acquis la glorieuse faveur des hommes : mais, hélas ! un dieu m'a refusé le talent, le miséra-ble talent de me conduire avec artifice. Et maintenant me voici en même temps élevé et abaissé, innocent et puni, innocent et heureux.

« Mais parle bas, car sous ce toit repose toute ma joie et toute 1. Ce personnage est Goethe lui-même. Ses pensées se portent avec inquiétude sur les effets que ses ouvrages ont pu produire. ma peine : un noble cœur', détourné du chemin de la nature par un destin rigoureux ; qui, plein de pressentiments, désormais sur la bonne voie, combat tour à tour avec lui-même et avec des ombres prestigieuses, et, ce que le sort lui donna par naissance, songe à le conquérir d'abord par la sueur et le travail. Aucune parole amie ne saurait délivrer son esprit de ses voiles, aucun chant, calmer les flots émus.

« Qui peut parler de sa coque future à la chenille qui rampe sur la branche; et qui peut aider la chrysalide, sur le sol gisante, à percer sa tendre enveloppe? Le temps vient, elle se dégage elle-même, et s'envole dans le sein de la rose.

« Assurément les années donneront aussi à ce jeune homme la bonne direction de ses forces. Avec un profond amour de ia vérité, il éprouve encore la passion de l'erreur. Une curiosité té-méraire l'entraîne au loin ; pour lui, point de roche trop escar-pée, point de sentier trop étroit; la mauvaise fortune veille à son côté, et le précipite dans les bras de la souffrance. Alors une exaltation douloureuse le pousse violemment çà et là, puis à une agitation inquiète succède un repos inquiet. Et, sombre et fa-rouche aux jours sereins, indomptable, sans être joyeux, il som-meille, l'âme et le corps blessés et brisés, sur une couche dure. Ici cependant, silencieux et respirant à peine, je lève les yeux vers les libres étoiles, et, veillant à demi, à demi plongé dans un songe pénible, je me défends à peine contre l'importune vision. »

Songe, dissipe-toi!

0 Muses, que je vous remercie de m'avoir placé aujourd'hui dans un sentier où un seul mot suffit, pour que la contrée tout entière brille sur-le-champ du plus beau jour! Le nuage fuit, le brouillard tombe, les ombres disparaissent. 0 dieux, nous vous bénissons avec joie! Il me luit, le vrai soleil; un plus bel uni-vers s'anime pour moi ; la pénible vision s'est dissipée dans l'air; c'est une vie nouvelle; elle est dès longtemps commencée. Je vois ici, de même qu'après un long voyage on se reconnaît dans la patrie, un peuple tranquille utiliser, dans un labeur pai-- 1. Le grand-duc de Saxe-Weimar, âgé de vingt ans à l'époque où nous re-porte la vision du poëte. sible, les dons que lui dispensa la nature. Je vois le fil courir de la quenouille au métier rapide du tisserand ; et la corde et la tonne oisives ne chômeront pas plus longtemps au bord du puits ouvert : la tromperie est découverte., l'ordre est revenu ; la prospérité et la fortune fidèle marchent sur ses pas,

Ainsi puisse, ô prince, ce coin de tes États être une image de ta vie 1 Tu connais dès longtemps les devoirs du rang suprême, et tu imposes par degrés des bornes à ton âme libre. Il peut s'accorder mainte jouissance, celui qui vit doucement pour lui-même et pour son bon plaisir; mais qui s'efforce de bien conduire les autres doit être capable d'un grand renon-cement.

Maréhe donc.... la récompense n'est pas futile.... marche, non pas en chancelant, comme ce semeur marchait, en sorte que le grain, vain jouet du hasard, tombait, ici, dans le chemin, là, parmi les épines : non, sème sagement comme abondamment, d'une main ferme et constante, la bénédiction sur une terre la-bourée ; puis laisse-la reposer : la moisson paraîtra pour ton bonheur et le bonheur des tiens.

Odes à mon ami Behrisch

Transplante ce bel arbre, jardinier 1 J'ai pitié de lui. Cette tige avait mérité une-terre plus féconde.

Jusqu'ici, comme un contre-poison, la force de sa nature a résisté à la desséchante avarice de la terre, à la funeste impureté de l'air.

Vois comme, au printemps, il pousse des feuilles d'un vert tendre ; leur parfum d'oranger est mortel à la vermine.

La dent perfide de la chenille s'émousse sur elles; leur éclat argenté brille aux rayons du soleil.

La jeune fille souhaite de ses rameaux dans sa couronne de fiancée; les jeunes gens espèrent de ses fruits.

1. Goethe, alors étudiant, le connut à Leipzig. Plus âgé de quelques années que notre poëte, il était gouverneur du fils du comte de Lindenau, avec lequel il se brouilla. Behrisch quitta Leipzig, et devint gouverneur du prince de Dessau.

Mais voici l'automne ! la chenille s'en va ; elle se plaint à l'ar-tificieuse araignée de l'arbre qui ne peut se flétrir.

Et l'ennemie de la magnificence, dans l'air balancée, s'élance de l'if, sa demeure, vers l'arbre bienfaisant.

Elle ne saurait nuire, mais la rusée couvre d'une souillure grisâtre les feuilles argentées.

Puis elle triomphe de voir comme la jeune fille passe avec horreur, le jeune homme avec compassion.

Transplante ce bel arbre, jardinier : j'ai pitié de lui. Arbre, rends grâce au jardinier qui te transplante!

Tu pars! Je murmure.... Va, laisse-moi murmurer. Homme honorable, déserte ce pays.

Marais meurtriers, brumeuses vapeurs d'octobre, ici confon-dent leurs émanations inséparables.

Berceau d'insectes nuisibles, repaire de leur malignité !

Dans les roseaux de la rive est couché le voluptueux serpent à la langue de flamme, caressé par les rayons du soleil.

Fuis les douces promenades nocturnes à la faible clarté de la lune : là-bas les crapauds palpitants tiennent leurs assemblées dans les carrefours.

S'ils ne nuisent pas, ils effrayent du moins.... Homme hono-rable, déserte ce pays.

Sois insensible 1 un cœur aisément ému est un misérable don sur cette terre chancelante.

Behrisch, que jamais le sourire du printemps n'éclaircisse ton front, et jamais l'orageuse tristesse de l'hiver n'y répandra les ombres du chagrin.

Jamais ne t'appuie sur le sein de la jeune fille qui berce nos soucis; jamais sur le bras de l'ami qui porte nos misères. Déjà, de son rocher, l'envie, qui te guette, concentre sur toi tous ses regards de lynx.

Elle étend ses griffes, elle fond sur toi, et traîtreusement te les enfonce dans les épaules.

Ses bras maigres sont forts comme les bras de la panthère ; elle te secoue et te déchire.

La séparation est la mort! C'est une triple mort que la sépa-ration sans l'espérance du revoir.

Tu quitterais volontiers ce pays détesté, si l'amitié ne t'en-chaînait à moi par des liens de fleurs.

Ose les rompre! Je ne me plaindrai point. Jamais un géné-reux ami ne retient son compagnon d'esclavage, qui est libre de fuir.

La pensée que son ami goûte la liberté est la liberté pour lui dans le cachot.

Tu pars, je reste; mais déjà les rayons de la dernière année se meuvent autour de l'axe fumant;

Je compte les coups de la roue tournante; je bénis le der-nier; les verrous se brisent; je suis libre comme toi!

Elysée à Uranie.

Les dieux nous ont donné l'Élysée sur la terre. Lorsque, pour la première fois, comme un présage d'amour, tu vins au-devant de l'étranger, et lui présentas la main, il pressentit toute la féli-cité qui naissait pour lui.

Lorsque ton bras amoureux enlaça ton ami; que le cœur de Lila battit à son approche; que vos mutuelles étreintes vous berçaient dans une sainte volupté, et que moi-même, heureux à ce spectacle, sans terrestre envie, j'étais à vos côtés !

Lorsque dans les vallons sacrés, nous avançâmes, les mains dans les mains, et que l'étranger vous eut engagé sa foi, en sorte qu'à celui qui aimait, qui brûlait d'une langueur secrète, tu pré-sentas la joue pour le céleste baiser !

Quand tu te promènes au loin vers le bosquet de la colline, des images d'amour avec toi se promènent, suivant le cours du ruisseau; quand pour moi le soleil se couche sur le rocher, je vois des images caressantes m'appeler à travers les branches émues de la forêt où se meurt la lumière ;

Égaré sur les rives désertes d'un affreux climat, je vois 1. Viehoff estime que cette pièce et la suivante ont été composées pour Char-lotte. Le Chant matinal du pèlerin serait le départ de Goethe quittant Wetzlar, résidence de Charlotte. sous les myrtes verts, dans l'ombre dorée du passé, Lila te don-ner la main; je me vois prendre vos mains d'un air timide, les baiser, vous regarder en suppliant; je vois vos yeux se rencontrer, se porter sur moi; je lève sur Lila un regard d'es-pérance; elle s'approche de moi.... Lèvres divines!... Et je chancelle, j'avance, je regarde et soupire et chancelle.... Vo-lupté! volupté suprême! J'ai senti un baiser!

Les dieux m'ont donné l'Élysée sur la terre. Ah ! pourquoi l'Élysée seulement?

Chant matinal du pèlerin à liila.

Lila, les brumes matinales enveloppent ton manoir. Je ne le verrai donc pas une dernière fois ! Cependant les images sans nombre d'un bienheureux souvenir voltigent comme une sainte flamme autour de mon cœur. Comme il était là témoin de mon ivresse, lorsque, pour la première fois, tendre et craintive, tu apparus à l'étranger, et que tu allumas soudain dans son âme des ardeurs éternelles! Orages du Nord, faites siffler les langues de mille serpents autour de ma tête : vous ne la courberez pas! Vous pouvez courber la tête des jeunes rameaux privés de la présence de l'astre paternel : Amour, que je trouve en tous lieux, tu m'embrases tout entier; tu opposes à l'orage le front, aux dangers la poitrine; tu as répandu dans mon cœur, qui se flétrissait avant l'âge, une double vie : le bon-heur de vivre et le courage !

Chant de Mahomet1.

Voyez le ruisseau des montagnes, brillant de joie, comme un regard des étoiles! Au-dessus des nuages, de bons génies ont nourri son enfance parmi les roches buissonneuses. Jeune, ardent, il s'élance de la nue sur les parois de marbre, et il pousse encore vers le ciel des cris d'allégresse. Le long de ses sentiers sublimes, il pourchasse les cailloux bigarrés, et, comme un guide empressé, il entraîne à sa suite les sources fraternelles.

Là-bas, dans la vallée, les fleurs naissent sous ses pas et la 1. Ce chant allégorique devait trouver place dans le drame de Mahomet. prairie s'anime de son haleine. Mais rien ne l'arrête, ni la vallée ombreuse, ni les fleurs qui s'enlacent autour de ses genoux, et le caressent de leurs regards amoureux : il précipite vers la plaine sa course tortueuse.

Les fontaines unissent leurs flots aux siens. Fier de ses ondes argentées, il entre dans la plaine ; et la plaine est fière de lui, et les rivières des campagnes et les ruisseaux des monts le saluent avec allégresse et s'écrient : « Mon frère, mon frère, prends tes frères avec toi, et les emmène vers ton vieux père, l'éternel océan, qui, les bras ouverts, nous appelle. Hélas! ils s'ouvrent en vain pour recueillir ses enfants qui soupirent ; car, dans l'aride désert, le sable altéré nous dévore; là-haut le so-leil absorbe notre sang ; une colline nous arrête en nappe im-mobile. 0 frère, prends tes frères de la plaine, prends tes frères des montagnes et les emmène vers ton père!

Venez tous !... Et maintenant il s'enfle plus magnifique ; toute une nation porte le prince au faîte des grandeurs. Et, dans le cours de son triomphe, il nomme les contrées; les cités naissent sous ses pas; irrésistible, il marche avec fracas ; il laisse der-rière lui les tours aux sommets étincelants, les palais de mar-bre, créations de sa fécondité.

L'Atlas porte des maisons de cèdre sur ses épaules de géant : sur sa tête frémissent dans les airs mille étendards, témoins de son empire.

Ainsi, mugissant de joie, il porte ses frères, ses enfants, ses trésors, dans le sein du père, qui les attend.

Chant des Esprits sur les eaux.

L'esprit de l'homme ressemble à l'onde : elle vient du ciel, elle monte au ciel et retombe encore sur la terre, changeant sans cesse.

Il jaillit de la haute roche escarpée, le flot limpide, puis avec grâce il poudroie en ondes vaporeuses sur la roche polie, et, doucement accueilli, enveloppé d'un nuage, avec un léger mur-mure il roule dans la profondeur.

Si des rochers se dressent au devant de sa chute, furieux, il écume et fond par degrés dans l'abîme.

Dans un lit peu profond, il chemine lentement vers la vallée herbeuse, et, dans le lac tranquille, tous les astres se repaissent de leur image.

Le vent est l'amant gracieux des ondes ; le vent mêle, jus-qu'au fond, les vagues écumantes.

Esprit de l'homme, que tu ressembles à l'onde! destinée de l'homme, que tu ressembles au vent!

Ma Déesse.

Dites-moi l'immortelle à qui revient la première couronne? Je ne conteste avec personne, mais je la décerne à celle qui est toujours mobile, toujours nouvelle, à la merveilleuse fille de Jupiter, son enfant chéri, la Fantaisie.

Car il l'a dotée de tous les caprices qu'il se réserve d'ordi-naire pour lui seul, et dans la folle il met sa joie.

Soit que, couronnée de roses, une branche de lis à la main, elle parcoure les vallons fleuris, règne sur les papillons, et, de ses lèvres d'abeille, suce dans les fleurs la rosée, nourriture légère; soit que, les cheveux épars et le regard sombre, elle murmure avec le vent autour des rochers, et qu'avec mille cou-leurs, comme le matin et le soir, toujours changeante, comme les aspects de la lune, elle apparaisse aux mortels. Tous ensemble, célébrons l'antique, l'auguste père, qui voulut donner cette belle, impérissable épouse à l'homme mortel.

Car à nous seuls il l'a enchaînée par de célestes nœuds, et. lui a commandé de s'attacher pour jamais à nous, comme une compagne fidèle, dans la joie et la douleur.

Toutes les autres races, pauvres enfants de la terre vivante et féconde, vont se repaissant des obscures jouissances et des tristes douleurs de la vie éphémère et bornée, courbées sous le joug de la nécessité.

Mais, réjouissez-vous, il nous a donné sa fille la plus leste, son enfant gâté. Accueillez-la avec faveur comme une bien-aimée; laissez-lui la dignité de maîtresse du logis.

Et que la Sagesse, vieille marâtre, n'offense point la bonne petite âme !

Mais je connais sa sœur, plus âgée, plus posée, ma secrète amie. Oh! qu'elle ne m'abandonne qu'avec le flambeau de la vie, ma noble patronne, ma consolatrice, l'Espérance!

Voyage dans le Harz en hiver1.

Semblable au vautour, qui, sur les pesantes nuées du matin reposant son aile légère, épie sa proie, que ma chanson plane dans les airs !

Car un dieu a tracé à chacun sa route, que l'homme heureux franchit d'une course rapide jusqu'au but joyeux, tandis que celui dont l'infortune a serré le cœur lutte vainement contre les barrières du fil d'airain, que le ciseau cruel ne tranche pourtant qu'une fois.

Dans le hallier sombre se presse le gibier sauvage, et, avec les bruants, les hérons se sont depuis longtemps plongés dans leurs marais.

Il est facile de suivre le char que la fortune conduit, comme les équipages commodes suivent, sur les routes réparées, l'en-trée du prince. Mais qui vois-je à l'écart? Sa trace se perd dans le fourré; derrière lui les buissons battent leurs branches, le gazon se.relève, la solitude l'engloutit.

Ah! comment guérir les douleurs de celui pour qui le baume est devenu un poison, qui dans les flots de l'amour s'est abreuvé de misanthropie! Méprisé des hommes, qu'il méprise à son tour; il dévore secrètement son mérite propre dans un égoïsme insatiable.

S'il est sur ta lyre, ô père de l'amour, des sons accessibles à son oreille, apaise son coeur ! Découvre à son regard enveloppé de nuages les mille sources qui jaillissent dans le désert auprès de l'homme altéré.

Toi qui verses à chacun une mesure surabondante de plai-sirs, bénis les frères chasseurs, qui suivent la piste du gibier avec les jeunes transports d'une joyeuse ardeur sanguinaire, vengeurs tardifs du monstre contre lequel le paysan se défend en vain, depuis des années, avec le bâton. Mais enveloppe le so-litaire dans tes nuages dorés ! En attendant que la rose refleu-- 1. Dans les derniers jours de novembre 1777 , Goethe monte à cheval de grand matin, et brave la neige pour escalader le Harz, tandis que ses amis affrontent, de leur côté, le mauvais temps pour aller à la chasse. Goethe avait particulière-ment le dessein de voir, sans se faire connaître, un jeune homme atteint d'hy-pocondrie, qui l'avait accablé de ses lettres après la publication de Werther. risse, Amour, couronne de feuilles hivernales l'humide cheve-lure de ton poète !

A la lueur de ton flambeau, tu l'éclairés, la nuit, à travers les ruisseaux dans les routes impraticables et les campagnes dé-sertes; avec l'aurore aux mille couleurs, tu souris à son âme; avec la furieuse tempête, tu l'emportes sur les hauteurs; les torrents de l'hiver se précipitent du rocher et répondent à ses cantiques ; elle devient pour lui l'autel de la plus tendre recon-naissance, la tête neigeuse du sommet redouté1, que les peuples crédules ont couronnée de rondes fantastiques.

Montagne, aux flancs inexplorés, tu te lèves mystérieuse et dévoilée sur le monde étonné, et tu contemples, des nuages, ses royaumes et leur gloire, où tu verses les flots que tes sœurs voisines épanchent de leurs veines.

Au postillon Kronos 2.

Vite, vite, Kronos! Poursuis ta course bruyante. A la des-cente, le chemin glisse ; tes lenteurs attardent devant mes yeux le vertige pénible. Courage ! bien que la route soit raboteuse, 't travers souches et cailloux, lance-toi dans la vie! Et maintenant, d'une marche haletante, gravis péniblement la montagne. Courage! point de paresse! avec effort, avec es-poir, en avant !

Elle est vaste, sublime, magnifique de toutes parts, la per-spective dans les champs de la vie! De montagne en montagne, plane l'esprit éternel, dans le pressentiment d'une éternelle vie.

A l'écart elle t'invite, l'ombre de l'avant-toit, avec un regard qui promet le rafraîchissement sur le seuil de la jeune fille. Goûte ce réconfort.... A moi aussi, jeune fille, ce breuvage écu-mant, ce vif regard de santé!

Eh bien, descends, descends plus vite! Vois, le soleil décline! Avant qu'il disparaisse, avant que la vapeur brumeuse enve-loppe ma vieillesse dans le marais, avant que tremblotent mes mâchoires édentées et mes membres vacillants ;

Entraîne-moi, ivre du dernier rayon, les yeux étincelants de 1. Le Brocken, point culminant du Harz. Voy. dans FAUST la Nuit du sabbat ; . IV. r. 240. — 2. Le Temps. mille flammes, entraîne-moi, chancelant, ébloui, vers la porte ténébreuse de l'enfer.

Postillon, sonne du cor, fais retentir le trot du coursier so-nore, afin que Pluton entende notre arrivée, et que, sur le seuil de la porte, l'hôte nous fasse un gracieux accueil.

Chant d'orage du pèlerin.

0 Génie, celui que tu n'abandonnes pas, ni la pluie ni la tempête ne lui soufflent le frisson dans le cœur. Génie, celui que tu n'abandonnes pas opposera ses chants aux nuages plu-vieux, à la grêle orageuse, comme l'alouette là-haut.

Génie, celui que tu n'abandonnes pas, tu l'élèveras avee des ailes de flamme au-dessus du sentier limoneux; il marchera comme par des chemins de fleurs, sur la fange de Deucalion, vainqueur de Python, léger et grand, véritable Apollon pythien.

Génie, celui que tu n'abandonnes pas, tu étendras sous lui des ailes moelleuses, s'il dort sur le rocher; tu le couvriras de leur ombre tutélaire dans les ténèbres de la forêt.

Génie, celui que tu n'abandonnes pas, tu l'envelopperas chaudement dans le tourbillon de neige; la chaleur attire les Muses, la chaleur attire les Grâces. 0 Muses, ô Grâces, planez autour de moi! Voici l'eau, voici la terre, et le fils de l'eau et de la terre, sur lequel je marche pareil aux dieux.

Vous êtes pures comme le sein de l'onde ; vous êtes pures comme la moelle de la terre; vous planez autour de moi, et je plane sur les eaux, sur la terre, pareil aux dieux.

Eh quoi, il retourne chez lui, le paysan chétif, noir, plein d'ardeur, il retourne chez lui, sans rien attendre que tes faveurs paternelles, ô Bacchus, avec un feu brillant, réchauffant; il s'en retourne avec courage.... et moi que vous accompagnez, Muses et Grâces, moi qu'attendent toutes les couronnes de félicité dont vous avez embelli la vie, Muses et Grâces, je reviendrais découragé ?

0 père Bacchus, tu es le génie, le génie du siècle ; tu es ce que la flamme intérieure était pour Pindare, ce que Phébus Apollon est pour l'univers.

Malheur, malheur! Flamme intérieure, chaleur de l'âme, centre de vie! Brûle, à l'approche de Phébus Apollon, sinon son regard de prince glissera sur toi froidement; il s'arrêtera avec jalousie sur le cèdre vigoureux qui, pour verdir, ne l'at-tend pas.

Pourquoi ma chanson te nomme-t-elle le dernier, toi par qui elle a commencé, toi avec qui elle s'achève, toi dont elle découle, ô Jupiter, père des orages! C'est toi, c'est toi, que verse à flots ma chanson; et la source de Castalie coule, affluent modeste, coule pour les oisifs, les heureux mortels, bien loin de toi qui me saisis et me couvres, ô Jupiter, père des orages!

Divinité, qui souffles les tempêtes, tu ne l'as point visité sous l'ormeau, ce frivole Anacréon, l'ami des fleurs, qui porte dans ses bras caressants un couple de colombes, et qui se couronne d'aimables roses !

Dans la forêt de peupliers, sur la rive du Sibaris, sur le front de la montagne éclairée par le soleil, tu ne l'as pas sur-pris, ce Théocrite, le chantre des fleurs, au suave langage, au gracieux sourire.

Lorsque les chars, avec fracas, roue contre roue, tournaient, rapides, autour de la borne ; que volait dans les airs le bruit du fouet des jeunes gens enflammés par la victoire, et que roulait la poussière, comme de la montagne une pluie de gravier roule dans la vallée, ô Pindare, ton âme courageuse brûlait pour les dangers.... Elle brûlait?... Pauvre cœur!... Là-haut sur la col-line, céleste puissance, assez d'ardeur seulement.... là-haut est ma cabane.... assez d'ardeur, pour passer à gué jusque-là!

Navigation.

Depuis de longs jours et de longues nuits, mon navire était équipé; j'étais assis, attendant des vents favorables, avec de fidèles amis dans le port, prenant patience et bon courage, le verre à la main.

Et ils sentaient une double impatience. « De bon cœur nous te souhaitons le plus prompt voyage; de bon cœur, une heu-reuse traversée; tu trouveras la richesse sur d'autres plages, et, au retour, dans nos bras, l'estime et l'amitié. »

Et de grand matin il se fait un tumulte; le matelot nous ar-rache au sommeil par ses cris joyeux; tout fourmille, tout s'anime et travaille, afin de partir au premier souffle favorable.

Et les voiles se gonflent au vent, et le soleil nous attire par ses feux caressants; les voiles filent, les nuages filent; sur le rivage, tous les amis nous accompagnent avec des chants d'es-pérance, imaginant, dans l'ivresse de la joie, des plaisirs de voyage pareils à ceux du jour d'embarquement et des pre-mières nuits étoilées.

Mais des vents variables, envoyés de Dieu, l'écartent de la route projetée, et il semble s'abandonner à leur caprice ; il lutte, pour les surmonter doucement par la ruse, fidèle à son but, même dans sa marche oblique.

Bientôt/du lointain nébuleux, avec un sourd murmure, s'an-nonce la tempête, qui lentement chemine, refoule les oiseaux à la surface des ondes, oppresse les cœurs des hommes haletants, et puis éclate enfin. Devant sa fureur inflexible, le prudent nau-tonier serre les voiles ; le vent et les flots jouent avec le ballon tourmenté.

Et Et-bas sur le rivage sont les amis fidèles ; ils tremblent sur la terre ferme. « Ah! pourquoi n'est-il pas resté? Ah! la tem-pête!... Banni, loin du bonheur!... Ce bon ami va-t-il périr? Ah! il devrait!... Ah! il pourrait!... Dieux!... »

Cependant il tient ferme au gouvernail ; le vent et les flots jouent avec le navire, le vent et les flots ne jouent pas avec son cœur; son regard impérieux mesure l'abîme en fureur, et, qu'il échoue ou qu'il aborde, il se fie à ses dieux.

L'aigle et la colombe.

Un jeune aigle déployait ses ailes pour voler au butin : la flèche du chasseur l'atteignit et coupa le nerf de l'aile droite. Il tomba dans un bosquet de myrtes, dévora sa souffrance pendant trois jours, et palpita dedouleur pendant trois longues, longues nuits : enfin il est guéri par le baume, toujours prêt, de la na-ture, qui guérit toutes les douleurs. Il se traîne hors du bois et il étend les ailes.... Hélas! la force du vol est retranchée.... Il s'élève à peine sur le sol avec effort, poursuivant une indigne pâture, et, dans une profonde tristesse, il repose sur l'humble roche près du ruisseau ; il lève les yeux là-haut vers le chêne, là-haut vers le ciel, et une larme baigne son œil fier.

Et voici gaiement, à travers les myrtes qui frémissent, un couple de ramiers; il se pose et se promène, hochant la tête, sur le sable doré au bord du ruisseau ; ils se rapprochent l'un de l'autre ; leurs yeux roses lancent des œillades alentour, et ils aperçoivent celui qui souffre en secret. Le mâle, curieux, s'approche, s'élance sur le buisson voisin, et se rengorge et re-garde l'aigle avec amitié! « Tu es triste, lui dit-il d'une voix caressante. Bon courage, mon ami! N'as-tu pas tout ici pour une félicité tranquille ? Ne peux-tu jouir du rameau doré, qui te pro-tége contre l'ardeur du jour? Ne peux-tu, sur la mousse tendre, au bord du ruisseau, étaler ta gorge aux rayons du soleil cou-chant? Tu te promènes à travers la fraîche rosée des fleurs ; tu trouves en abondance dans la forêt une facile nourriture ; tu étanches aisément ta soif à la source argentée.... 0 mon ami, le vrai bonheur est la modération, et la modération trouve partout sa mesure. — 0 sage! dit l'aigle, et il rentre plus profondément en lui-même ; ô sagesse! tu parles comme une colombe! »

Ganymède

Dans la splendeur du matin, comme tu m'entoures de tes feux, printemps bien-aimé! Avec toutes les délices de l'amour, pé-nètre au fond de mon âme le sentiment sacré de ta flamme éter-nelle, beauté infinie!

Si je pouvais te serrer dans mes bras!

Ah! je repose sur ton sein, je languis, et tes fleurs, tes ga-zons, se pressent sur mon cœur. Tu apaises la soif brûlante de ma poitrine, aimable brise matinale. Le rossignol amoureux m'appelle de la nébuleuse vallée. Je vais, je vais! Où donc, où donc suis-je emporté?...

Là-haut!... Là-haut l'essor m'entraîne. Ils flottent, les nuages, ils s'abaissent; les nuages descendent au-devant de l'ardent amour ! A moi, à moi, dans votre sein, là-haut ! Mutuelles étrein-tes! là-haut, sur ton cœur, ô Père, qui es tout amour!

Les bornes de l'humanité.

Quand l'éternel, le céleste Père, d'une main facile, sème, du 1. Le morceau lyrique intitulé Prométhée, qui précède celui-ci, se trouve aussi dava le drame de Prométhée et en forme le troisième acte. Voy. t. II, p. 98. sein des nuages roulants, les éclairs féconds sur la terre, je baise le bord de sa robe, avec une frayeur enfantine dans mon ,'œur fidèle.

Car un mortel ne doit jamais se mesurer avec les dieux. S'il s'élève au ciel, et touche de son front les étoiles, nulle part ne s'appuient ses pieds mal assurés ; il devient le jouet des nuages et des vents.

Si, avec ses membres fermes et vigoureux, il reste debout sur la terre stable et permanente, il ne parvient pas seulement à s'é-galer au chêne ou bien au pampre.

Qu'est-ce qui distingue les dieux des hommes ? C'est que de-vant les dieux passent des flots nombreux, fleuve éternel, tandis que le flot nous élève, le flot nous engloutit, et nous sommes submergés.

Un cercle étroit limite notre vie, et mille générations se suc-cèdent sans cesse, à la chaîne infinie de leur existence.

Le divin.

Que l'homme soit noble, secourable et bon, car cela seul le distingue de tous les êtres que nous connaissons.

Gloire aux êtres inconnus, plus sublimes, que nous soupçon-nons! Que son exemple nous enseigne à croire en eux.

Car la nature est insensible : le soleil brille sur les méchants et les bons, et pour le criminel, comme pour le juste, luisent la lune et les étoiles.

Le vent et les torrents, le tonnerre et la grêle, volent en mu-gissant, et, dans leur passage rapide, emportent chacun à son tour.

La fortune aussi tâtonne dans la foule, et saisit parfois la tête bouclée de la tendre innocence, parfois le front chauve et cou-pable.

Selon des lois grandes, éternelles, inflexibles, nous devons tous accomplir les cercles de notre existence.

L'homme seul peut l'impossible ; il distingue, il choisit, il juge; il peut donner à l'instant la durée.

Lui seul, il peut récompenser les bons, punir les méchants, guérir et sauver, relier utilement tout ce qui se trompe, ce qui s'égare.

Et nous honorons les immortels comme s'ils étaient des hom-mes, et faisaient en grand ce que le juste fait en petit ou vou-drait faire.

Que l'homme noble soit secourable et bon; qu'il fasse sans relâche ce qui est utile et juste, et qu'il soit pour nous, par avance, une image de ces êtres que nous soupçonnons!

Prière royale.

Ah! je suis le roi du monde; je suis aimé des nobles cœurs qui me servent. Ah ! je suis le roi du monde; j'aime les nobles cœurs auxquels je commande. 0 Dieu du ciel, ne permets pas que je m'enorgueillisse de la grandeur et de l'amour!

Sentiment humain.

0 vous, dieux, grands dieux, habitants du vaste ciel, donnez-nous sur la terre bon courage et ferme raison, et nous vous lais-serons, bons dieux, votre vaste ciel.

Le parc de Krili

Il n'est point de ménagerie aussi variée que celle de ma Lili ! Elle y possède les plus étranges bêtes, et les y attire, sans savoir elle-même comment. Oh! comme ils sautent, courent, piétinent, se débattent, avec leurs ailes écourtées, les pauvres princes, tous ensemble, dans un tourment d'amour jamais apaisé!

Comment se nomme la fée Lili?... Ne demandez pas après elle! Si vous ne la connaissez pas, rendez-en grâce aux dieux.

Quel vacarme, quel caquetage, lorsqu'elle se montreàla porte, tenant il la main la corbeille au grain! Quelle piaillerie! quelle criaillerie ! Tous les arbres, tous les buissons, semblent s'animer ; des troupes entières s'abattent il ses pieds ; les poissons mêmes frétillent dans le bassin avec impatience, la tète hors de l'eau; puis elle distribue la pâture, avec un regard.... à ravir les dieux, pour ne rien dire des bêtes. Alors on commence à bec-queter, avaler, barboter; ils montent sur le dos les uns des autres; ils se pressent, se poussent, s'arrachent les morceaux, 1. Expression badine de l'amour et de la jalousie de Goethe. Lili (Elisabeth Schœncmann) est une autre Circé. 1 se chassent, se tourmentent, se mordent, et tout cela pour une croustille de pain sec, qui, donnée de ses belles mains, est aussi savoureuse que si elle avait trempé dans l'ambroisie.

Et ses regards encore, sa voix, quand elle appelle petit! petit! attirerait l'aigle du trône de Jupiter ; les deux colombes de Vénus, le paon superbe lui-même, viendraient, je le jure, si seulement ils entendaient de loin cette voix.

Car elle a tiré ainsi du bois ténébreux un ours mal léché et mal appris ; elle a su le séduire, le mettre sous sa clef, le mêler ;t sa compagnie apprivoisée, l'apprivoiser avec les autres, jusqu'à un certain point, s'entend ! Qu'elle était belle !... hélas ! et qu'elle paraissait bonne! J'aurais donné mon sang pour arroser ses fleurs.

« J'aurais, dites-vous ? Comment? Qui? » Eh oui, messieurs, franchement, je suis l'ours, pris dans un filet, retenu à sespieds par un fil de soie. Mais comment tout s'est passé, je vous le con-terai une autre fois : je suis pour cela trop furieux aujourd'hui.

Car, si je reste ici dans le coin, et si j'entends de loin le caquet, si je vois oleter, voltiger, je me retourne et je gronde, et m'é-loigne quelque peu, et me retourne et gronde, et je cours encore quelques pas, puis enfin je reviens pourtant.

Alors j'éclate et vais entrer en furie; un souffle puissant sort avec bruit de mes naseaux; mon cœur de vient farouche.... « Eh! mais, tu n'es qu'un fou, tu n'es qu'un petit lièvre, un oisillon, un petit écureuil, bon à croquer des noisettes!... » Je dresse ma nuque hérissée, qui ne sait pas servir. Chaque arbuste taillé ar-tistement se raille de moi. Je fuis du boulingrin, de la pelouse, si joliment tondue ; le buis me fait un pied de nez ; je fuis dans le plus épais du bocage, pour franchir la clôture, enjamber les palissades. Je ne puis ni grimper ni sauter; un charme, lourd comme le plomb, m'accable ; un charme me ressaisit; je me tra-vaille et me fatigue ; je tombe épuisé auprès des cascades artifi-cielles; je mâchonne et je pleure et me roule à demi mort. Hélas! et ma détresse ne va qu'aux oreilles des Oréades de por-celaine.

Tout à coup un délicieux sentiment parcourt toutes mes veines. C'est elle qui chante là-bas sous son berceau. J'entends encore sa voix, sa voix chérie; l'air est tiè4le aux alentours, est embaumé de fleurs. Ah! peut-être elle chante pour que je l'entende? J'ac-cours, je foule tous les buissons, le feuillage s'écarte, les arbres me font place, et puis à ses pieds est couché l'habitant des forêts.

Elle le voit. « Un monstre! mais drôle!... Trop doux pour un . ours; pour un barbet, trop sauvage, velu, lourd et grossier. » De son joli pied, elle lui caresse le dos, il croit être en paradis. Comme les sept sens lui démangent! Elle l'observe d'un air tranquille. Je baise ses souliers, je mordille ses semelles, aussi délicatement que le sait faire un ours. Tout doucement je me lève, et me glisse à la dérobée jusqu'à ses genoux. Aux bons jours, elle me laisse faire et me gratte autour des oreilles, et m'applique en se jouant un bon soufflet. Je grogne et me sens renaître de plaisir, puis, avec une douce et légère moquerie, elle me dit : « Allons, tout doux ! Eh ! la menotte ! Et faites serviteur, comme un joli seigneur 1, » Elle poursuit de la sorte en jouant et riant. Il espère, le fou souvent trompé; mais, veut-il faire un peu le mauvais, elle l'arrête court, comme devant.

Elle possède aussi une fiole de baume enflammé, auquel n'est comparable aucun miel de la terre. Quelquefois, touchée de mon amour et de ma fidélité, elle en frotte, avec le bout du doigt, une gouttelette autour des lèvres brûlantes de son ours; puis elle s'échappe et m'abandonne à moi-même, et moi, laissé libre, je suis enchaîné par magie ; je cours sans cesse après elle; je la cherche, je frissonne, je fuis encore. C'est ainsi qu'elle laisse courir le malheureux déchiré ; elle ne s'inquiète ni de ses plaisirs, ni de ses douleurs.... Bon! quelquefois elle me laisse la porte entr'ouverte, regardant avec malice, du coin de l'œil, si je ne fuirai pas.

Et moi!.,. Dieux, s'il est en votre pouvoir de faire cesser ce pénible enchantement, que je vous bénirai de me rendre la liberté! Mais ne m'envoyez du ciel aucun secours.... Ce n'est pas tout à fait en vain que j'étends ainsi mes membres : je le sens, je le jure, j'ai des forces toujours.

Besoin d'amour.

Qui m'entendra? Hélas! à qui dois-je me plaindre? Celui qui

1. Ces mots sont en français dans l'original. m'entendrait aurait-il pitié de moi? Ah! cette lèvre, qui na-guère a goûté, a donné tant de plaisir, elle est fendue et souffre cruellement ; et, si elle est blessée, ce n'est point que ma maî-tresse m'ait saisi trop brusquement, qu'elle m'ait fait une amoureuse morsure, pour jouir plus entièrement de son ami, en s'assurant de lui : non, ma lèvre délicate est fendue, parce que, avec la gelée et les frimas, les vents rigoureux me traitent sans pitié.

Et maintenant le suc de la noble grappe, mêlé au suc des abeilles sur le feu de mon foyer, doit me donner du soulage-ment : mais que servira ce remède, si l'amour n'y verse pas une goutte de son baume?

A sa cruelle.

Vois-tu cette orange? Elle est encore pendue à l'arbre; déjà mars est passé, et voici de nouvelles fleurs. Je vais à l'arbre et je dis : « Orange, orange mûre, douce orange, je secoue : le sens-tu? je secoue.... Oh! tombe dans mon sein! »

Désir.

0 belle jeune fille, jeune fille aux cheveux noirs, qui t'ap-proches de la fenêtre et parais au balcon, serais-tu là sans su-jet? Oh! si tu étais là pour moi, et si tu levais le loquet, que je serais heureux 1 Je ne ferais qu'un saut jusque chez toi.

lie» Musagètea'.

Souvent, dans les ténébreuses nuits d'hiver, j'ai dit aux douces Muses : e( Nulle aurore ne brille, le jour ne veut pas luire, eh bien, à l'heure propice, apportez-moi la lampe aux pieuses clartés, et qu'à la place de l'Aurore et de Phébus, elle anime mon travail silencieux! )t Mais elles me laissèrent plongé dans un lourd et pénible sommeil, et chaque tardive matinée était suivie de jours stériles.

Et, quand le printemps s'éveilla, je dis aux rossignols : « Ros-signols chéris, chantez, le matin, de grand matin, devant ma

1. Musagète, chef des Muses, guide des Muses, est proprement un surnom d'Apollon. C'est aussi le titre d'un journal que publiait Hennings. Comparer, t. IV, p. 254. fenêtre, éveillez-moi du sommeil profond, qui puissamment enchaîne le jeune homme. » Mais les amoureux chanteurs pro-longeaient, la nuit, devant ma fenêtre leurs douces mélodies; ils tenaient mon âme éveillée, excitaient de nouveaux désirs d'amour dans mon cœur agité.

Ainsi se passait la nuit, et l'aurore me trouvait dormant, et le soleil à peine m'éveillait.

Enfin l'été est venu, et, à la première lueur du matin, la mouche matinale, agissante, m'arrache au doux repos. Impi-toyable, elle revient, quoique souvent, à demi réveillé, je la chasse avec impatience; elle appelle ses sœurs impudentes, et il faut que le doux sommeil s'envole de mes paupières. Je saute vivement à bas du lit; je cherche les Muses chéries; je les trouve dans le bois de hêtres, prêtes à m'accueillir avec bien-veillance, et je dois aux insectes fâcheux bien des heures fortu-nées. Soyez donc, ô mouches importunes, soyez célébrées par le poëte, comme les véritables Musagètes.

Plaintes du matin.

0 volage, malicieuse et chère enfant, dis-moi, de quoi suis-je coupable, pour que tu me tiennes ainsi à la torture, et pour violer la parole donnée?

Tu me serrais les mains hier au soir avec tant d'amitié, et me disais tout bas si tendrement : « Oui, certainement, j'irai, j'irai, vers le matin, mon ami, dans ta chambre. »

J'avais laissé la porte entr'ouverte; j'avais d'abord essayé les gonds, et m'étais réjoui de ce qu'ils ne criaient pas.

Quelle nuit d'attente j'ai passée! Je veillais, et je comptais tous les quarts d'heure; si je m'endormais pour quelques in-stants, mon cœur demeurait toujours éveillé, et me tirait de mon léger sommeil.

Je bénissais alors les ténèbres qui, si paisiblement, cou-vraient toutes choses; j'étais ravi du silence universel, et, sans cesse aux aguets, j'écoutais dans le silence, si quelque bruit ne se faisait pas.

« Si ses pensées étaient les miennes, si elle sentait ce que j'éprouve, elle n'attendrait pas le matin, elle viendrait mainte-nant. »

Un chat bondissait-il là-haut sur le plancher, la souris rongeait-elle dans le coin, se faisait-il je ne sais quel mouvement dans la maison, j'espérais toujours entendre tes pas, je croyais tou-jours entendre ton approche.

Et je restai longtemps ainsi et toujours plus longtemps, et déjà le jour commençait à blanchir, et il se faisait du bruit par ici, du bruit par là.

« Est-ce sa porte? Serait-ce la mienne? » Je m'asseyais, ac-coudé sur mon lit; j'observais si la porte à demi éclairée peut-être ne viendrait pas à remuer. Les deux battants restaient ap-puyés, suspendus, immobiles, sur les gqnds légers.

Et le jour brillait de plus en plus : déjà j'entendais s'ouvrir la porte du voisin, qui courait gagner sa journée; bientôt j'en-tends les voitures rouler; puis la porte de la ville s'ouvre à son tour, et toute la cohue du marché se croise et tourbillonne.

Alors le va-et-vient commence dans la maison; on monte, on descend les degrés, çà et là les portes crient, les pas résonnent, -et, comme à une belle vie, je ne pouvais renoncer à mon espé-rance.

Enfin, quand le soleil maudit frappa mes fenêtres et mes cloisons, je sautai à bas du lit, et courus au jardin, pour mêler mon haleine, brûlante de désir, à la fraîche brise matinale, peut-être aussi te rencontrer dans le jardin : et maintenant, ni dans le berceau ni dans la grande allée de tilleuls, je ne puis te découvrir.

Lia visite.

Je voulus aujourd'hui me glisser chez ma bien-aimée, mais sa porte était close. Eh bien, j'ai la clef dans ma poche! J'ouvre doucement la porte chérie.

Je ne trouvai pas la belle dans le salon; je ne trouvai pas la belle dans sa chambre; enfin j'ouvre sans bruit son boudoir, et je la trouve, en ses atours, gracieusement endormie sur le sofa.

Pendant son travail elle s'était assoupie; son ouvrage, avec les aiguilles, reposait dans ses blanches mains pliées. Je m'as-sis à côté d'elle, et, rêvant à la chose, je me demandai si je de-vais l'éveiller.

J'observais le calme enchanteur qui reposait sur ses pau-pières; sur ses lèvres régnait la foi paisible; sur ses joues la grâce résidait, et l'innocence d'un bon cœur animait doucement son sein. Tous ses membres reposaient mollement, assouplis par le baume délicieux, divin. J'étais assis joyeux, et la con-templation enchaînait de plus en plus, par de secrets liens, mon désir de la réveiller.

« 0 bien-aimée, pensai-je, le sommeil, qui trahit chaque dé-faut, ne saurait te nuire, ni rien découvrir qui puisse altérer la tendre estime de ton ami.

cc Ils sont fermés, tes beaux yeux, qui, tout seuls, quand ils sont ouverts, font mon enchantement; tes douces lèvres ne se meuvent ni pour la parole ni pour le baiser: ils sont relâchés, les magiques liens de tes bras, qui m'ont enlacé souvent, et ta main, la charmante compagne des douces caresses, est immo-bile. Si c'était une erreur que mes sentiments pour toi; si c'était une illusion que ma tendresse, je devrais le découvrir à cette heure, que l'amour s'est montré sans bandeau près de moi. »

Je restai longtemps ainsi, jouissant avec tendresse de son mérite et de mon amour; endormie, elle m'avait si bien charmé, que je n'eus pas le courage de la réveiller.

Je pose doucement deux oranges et deux roses sur la petite table ; sans bruit, sans bruit, je retourne sur mes pas.

En ouvrant les yeux, ma douce amie apercevra d'abord le double cadeau, sans s'expliquer comment, les portes étant closes, ce don gracieux peut se trouver là.

Et si je revois mon ange cette nuit, oh! comme elle sera charmée, et me payera avec usure ce sacrifice de mon tendre amour !

Filet magique, pour le J. e. mai 1803.

Sont-ce des combats que je vois, ou des jeux et des prodiges? Cinq jeunes garçons, tout aimables, luttant contre cinq jeunes sœurs, en mesure, en cadence, sous les ordres d'une enchante-resse !

Ceux-là portent de brillantes javelines, celles-ci tressent des fils rapides, en sorte qu'il semble que le fer doive se prendre dans leurs nœuds. Les javelots sont bientôt pris, mais, dans la vive danse guerrière, l'un après l'autre se dérobe à la chaîne légère, qui attrape aussitôt le fugitif, si elle délie le prisonnier.

Ainsi la lutte, le combat, la victoire, la fuite mutuelle et le retour forment un filet magique, pareil en blancheur aux va-peurs floconneuses qui, d'abord légères, et par degrés plus épaisses, dessinent des bandes parfaites, comme les couleurs le pourraient faire à peine.

Or, qui recevra le plus souhaité des vêtements'? Qui sera fa-vorisé de notre bien-aimée souveraine 2 comme le serviteur éprouvé? C'est moi qui ai le bonheur de l'obtenir, le signe que désire en secret le cœur fidèle, le signe du sort propice, et je me sens enchaîné, voué au service de ma princesse.

Mais, tandis que, joyeux et satisfait, avec ma parure je marche fièrement, soudain ces fripons se hâtent sans bruit, sans combat, de nouer d'autres filets, toujours plus déliés, en-trelaçant les fils du crépuscule, les rayons de la lune, les par-fums de la giroflée.

Avant même que nos yeux aperçoivent le piége, un heureux est fait prisonnier, que nous autres, nous tous, nous félicitons, nous saluons avec envie.

lia coupe.

Je pressais dans mes mains une coupe bien ciselée, une coupe pleine ; mes lèvres aspiraient avidement le vin délicieux, pour noyer tout d'un coup chagrins et soucis.

Amour survient et me trouve assis, et il sourit discrètement, comme touché de mon erreur.

« Ami, je connais une plus belle coupe, digne que l'on y plonge son âme tout entière : que promets-tu, si je te la donne, si je la remplis pour toi d'un autre nectar? » Oh ! Lida, comme il a bien tenu parole, lorsqu'il t'a donnée, douce et bienveillante, à moi, qui dès longtemps languissais d'amour.

Lorsque j'entoure de mes bras cette taille chérie, et que, sur tes lèvres uniquement fidèles, je savoure le baume de l'amour longtemps réservé, je dis alors à mon âme avec enchantement :

« Non, jamais un autre dieu que l'Amour n'a fait, n'a pos-- I. C'est-à-dire : cc Qui sera enveloppé du filet magique? » 2. La grande-duchesse. sédé une coupe pareille ; jamais Vulcain, avec ses marteaux in-génieux, intelligents, ne produit des formes semblables. Que, sur les vertes collines, Bacchus fasse presser par les plus vieux, les plus habiles de ses faunes, des grappes choisies ; qu'il pré-side lui-même à la mystérieuse fermentation, aucuns soins ne lui donneront un pareil breuvage.

Pensée de nuit.

Je vous plains, malheureuses étoiles, qui êtes belles et brillez avec tant d'éclat, qui volontiers éclairez le navigateur en dé-tresse, sans récompense ni des dieux ni des hommes ; car vous n'aimez point, vous n'avez jamais connu l'amour. Sans relâche, les heures éternelles mènent vos légions à travers le vaste ciel. Quel voyage n'avez-vous pas accompli, depuis que je repose dans les bras de ma bien-aimée, oubliant et vous et minuit?

A Lida.

Le seul que tu peux aimer, ô Lida, tu le veux pour toi tout entier, et avec raison. Il est aussi le tien uniquement, car, de-puis que je suis loin de toi, le bruyant tourbillon de la vie ne me semble qu'une gaze légère, à travers laquelle je vois incessam-ment ta ligure comme dans les nuages. Elle brille pour moi, gracieuse et fidèle, comme, à travers les rayons mobiles de l'aurore boréale, scintillent les étoiles éternelles.

Pour jamais.

Car ce bien suprême, que l'homme, dans sa prison terrestre, appelle de noms divins; l'harmonie de la fidélité qui ne connaît nulle inconstance; de l'amitié, étrangère au doute inquiet; la lumière qui ne luit pour les sages que dans les méditations solitaires, et, pour les poëtes, en de belles images : tout cela, dans mes plus belles heures, je l'avais découvert en elle et trouvé pour moi.

Entre les deux mondes.

Appartenir à une seule femme, révérer un seul homme, quelle harmonie pour le cœur et l'esprit ! Lida, bonheur de la plus intime union, William, étoile du plus beau ciel, je vous

GOETHE. — I i:l dois tout ce que je suis. Les jours et les ans se sont évanouis, et pourtant sur ces heures passées repose tout ce que je vaux.

Extrait d'un album de 160"1.

L'espérance donne l'essor à la pensée, l'amour à l'espérance. Bien-aimée, dans la nuit brillante, lève les yeux vers Cynthie, et tu diras : « Comme elle se transforme là-haut, ainsi sur la terre diminue et croît mon bonheur. » Et discrètement dis-lui tout bas à l'oreille comme souvent le doute courba la tête, comme la fidélité pleura. Et vous, pensées, disposées à la dé-fiance, si la bien-aimée vous querelle à ce sujet, dites-lui que vous variez sans doute, mais que vous ne changez pas, tout comme Cynthie reste la même et varie toujours. Si la défiance entre dans le cœur, elle ne l'empoisonne pas, car l'amour est plus doux, assaisonné par le soupçon. Et si elle voile tristement ses yeux de nuages, si elle dérobe sous d'affreuses ténèbres la clarté du ciel, bientôt le vent des soupirs dissipe les nuées ; elle pleure pour les résoudre en pluie. Pensées, espérance, amour, s'envolent aussitôt que brille Cynthie, comme elle m'a fait au-trefois.

A la pleine lune, qui se levait.

Dornbourg 25 août 1828.

Veux-tu sitôt m'abandonner? Tu étais si près tout à l'heure! Des masses de nuages t'obscurcissent, et maintenant te voilà disparue.

Tu sens toutefois comme je suis affligé ; le bord de ton disque regarde par-dessus, comme une étoile. Tu m'attestes que je suis aimé, si éloignées que soient mes amours. Poursuis donc ta course, de plus en plus brillante, dans la carrière pure, avec une pleine magnificence 1 Bien que mon cœur souffrant batte plus vite, bienheureuse est cette nuit !

Le fiancé.

Vers minuit, je dormais, et mon cœur amoureux veillait 1. Goethe improvisa cette poésie chez des amis, à Francfort, le 13 novembre 1174, par une nuit orageuse. Un vieil album, qu'on tira de la poussière re-cueillit les vers du poëte.

2. Château dans le duché d'Anhalt-Coethen. comme en plein jour ; le jour parut : ce fut pour moi comme s'il faisait nuit. Que sont pour moi tous les biens qu'il m'ap-porte ?

Elle était absente : mon travail et mes efforts assidus, c'est pour elle seule que je les supportais pendant l'ardeur des heu-res brûlantes. Comme je me sentis renaître, aux fraîches heures du soir! C'était délice et récompense.

Le soleil se coucha, et, la main dans la main, nous saluâmes ensemble son dernier rayon béni, et nos yeux pleins de flamme se regardèrent et se dirent : « Espérance ! à l'orient il re-viendra. »

Vers minuit la clarté des étoiles m'accompagne, bercé par un doux songe, au seuil où elle repose. Oh ! qu'il me soit réservé d'y reposer aussi, et, quelle que soit la vie, elle comble mes vœux.

Dornbourg.

Septembre 1828..

Le matin, lorsque vallée, montagne et jardin se dépouillent de leurs voiles nébuleux, et que, dans la plus vive attente, les brillants calices des fleurs se baignent de rosée ; Lorsque l'éther chargé de nuages lutte avec le jour éclatant, et qu'un souffle de l'orient, qui les chasse, prépare au soleil sa route azurée ; Si, te repaissant de ce spectacle, tu rends grâce, d'un cœur pur, Ü l'astre grand et propice, tu verras le soleil, se couchant dans la pourpre, dorer tout l'horizon.

Et, le jour, quand l'azur des montagnes lointaines m'appelle, éveille mon désir ; la nuit, quand les innombrables étoiles bril-lent sur ma tête avec magnificence ; Tous les jours et toutes les nuits, je célèbre la destinée de l'homme ; si sa pensée est juste à jamais, il est à jamais grand et beau.

A minuit.

A minuit, j'allais peu volontiers, tout petit enfant, le long du cimetière, à la maison de mon père, le pasteur; et pourtant les étoiles rivales brillaient toutes si belles à minuit!

Lorsque ensuite, plus avancé dans la vie, il fallut courir à Mia bien-aimée.... il fallut! car elle m'attirait .... les étoiles et l'aurore boréale luisaient à l'envi sur ma tête : et moi, allant et venant, je m'enivrais de délices à minuit.

Enfin la pleine clarté de la lune a percé, uve et pure, jus-qu'à moi dans l'obscurité, et la pensée libre, rêveuse et prompte, s'est promenée dans le passé et l'avenir à minuit.

Méditation devant le crâne de Schiller.

C'était dans le lugubre ossuaire, où j'observais comme les crânes étaient rangés avec ordre auprès des crânes ; je rêvais au temps antique, au vieux temps passé. Ils sont là serrés à la file, ceux qui se haïssaient jadis, et, les durs ossements qui se portaient des coups mortels, ils sont couchés en croix, afin de dormir ici apaisés tous ensemble. Omoplates déplacées, personne ne demande plus quels fardeaux elles portèrent.... Et ces mem-bres qui agissaient avec grâce, cette main, ce pied, séparés de leurs jointures vivantes.... Mortels fatigués, c'est donc en vain que vous vous êtes couchés : on ne vous a pas laissé le re-pos dans la fosse ; vous êtes malgré vous ramenés au grand jour, et nul ne peut aimer la sèche enveloppe, si noble que fût le noyau précieux qu'elle protégeait. Mais ils furent écrits pour l'adepte, pour moi, les caractères qui ne révélaient pas à chacun leur signification sacrée : lorsqu'au milieu de cette foule im-mobile, je contemplais une image glorieuse, inestimable, en sorte que, dans l'étroite enceinte, poudreuse et glacée, je me ra-nimais librement, éprouvant une chaleur secrète, comme si de la mort jaillissait une source de vie. Quel charme inexplicable elle avait pour moi, cette forme, cette trace, conception divine, qui s'est conservée ! Ce spectacle me transportait vers la mer lointaine dont les flots roulent des formes plus parfaites. Vase mystérieux, qui répands des oracles, comment serai-je digne de te porter dans ma main?... Il faut pour cela que ma piété te dé-livre de la pourriture, ô précieux trésor; il faut qu'avec recueil-lement je me tourne à l'air libre, vers les libres pensées, vers la lumière du soleil. L'homme n'a-t-il pas obtenu tout ce qu'il peut espérer dans la vie, si Dieu-nature ' lui révèle comment il 1. Terme employé par Goethe pour exprimer la tendance philosophique de son ami. laisse s'exhaler en esprit la substance, comment il maintient en substance la création de l'esprit !

Des souffrances du Jeune Werther 1.

Tout jeune homme souhaite avec ardeur d'aimer ainsi, toute jeune fille, d'être ainsi aimée. Ah ! du plus saint de nos pen-chants pourquoi découle la peine cruelle?

Tu l'aimes, tu le pleures, ma chère âme ; tu sauves sa mé-moire de l'opprobre. Vois, son esprit semble te dire de la tombe : « Sois homme et ne suis pas mon exemple. »

Trilogie de la passion.

A WERTHF.R.

Une fois encore, ombre tant pleurée, tu te hasardes à la clarté du jour ; tu me rencontres dans les prés nouvellement fleuris, et tu ne crains pas ma présence. C'est comme si tu avais vécu aux heures matinales, où dans le même champ nous restaure la rosée, et, après les pénibles labeurs du jour, nous charme le dernier rayon du soleil couchant. Mon sort fut de rester, le tien de partir; tu pris les devants.... tu n'as pas beaucoup perdu.

La vie de l'homme semble un lot magnifique. Que le jour est aimable! Que la nuit est sublime! Et nous, entourés des joies du paradis, nous jouissons à peine du radieux soleil, qu'aus-sitôt nos efforts aveugles luttent tantôt avec nous-mêmes, tantôt avec ce qui nous environne; jamais l'un n'est complété par l'autre à souhait ; au dehors s'étendent les ténèbres, quand le jour brille au dedans; et les splendeurs du dehors sont voi-lées pour mon regard troublé ; le bonheur est proche et on le méconnaît.

Et nous croyons le connaître ! La beauté de la femme , aimable enchantement, nous saisit avec puissance; le jeune homme, joyeux comme dans la fleur de l'enfance, s'avance au milieu du printemps, comme un printemps lui-même; ravi, et ne pouvant comprendre d'où lui viennent ces transports. Il 1. La première de ces strophes se trouve placée en tête de la première partie de Werther, l'autre, en tète de la seconde, dans l'édition de 1775. regarde autour de lui : le monde lui appartient. Une ardeur naïve l'entraîne au loin ; rien ne l'arrête, ni murailles, ni palais; comme une volée d'oiseaux effleure les cimes des forêts, ainsi l'amant s'égare sur la trace de la bien-aimée; de la plaine éthérée, qu'il délaisse volontiers, il cherche le regard fidèle et ce regard l'enchaîne.

Mais, averti, trop tôt d'abord, et puis trop tard, il sent son vol arrêté, il se sent pris au filet; se revoir est charmant, se séparer est pénible; se retrouver de nouveau enchante plus encore; les années perdues sont réparées en un moment; mais enfin l'adieu, l'adieu perfide, vous attend.

Tu souris avec sentiment, comme cela doit être : ami, un adieu terrible te rendit fameux ; nous célébrâmes ta déplorable infortune ; tu nous laissas après toi pour les biens et les maux; puis la carrière trompeuse des passions nous attira de nouveau dans ses labyrinthes ; et nous, enchaînés par mille souffrances, séparés enfin.... La séparation est la mort. Qu'elle est tou-chante la voix du poëte, lorsqu'elle nous presse d'éviter la mort que la séparation nous amène ! Est-il enchaîné dans ces tourments à demi mérités, puisse un dieu lui donner d'ex-primer ce qu'il endure!

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