‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 39 sur 109 · ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE

Et tandis que l'homme reste muet dans sa souffrance,

un dieu m'a donné de pouvoir dire ce que je souffre

Que dois-je espérer du revoir? de la fleur de ce jour encore fermée? Le paradis, l'enfer, sont ouverts devant toi : quels mouvements incertains s'éveillent dans ton âme!... Plus de doute ! Elle s'avance à la porte du ciel, elle t'enlève dans ses bras. /

Tu fus donc ainsi reçu dans le paradis, comme si tu étais digne du bonheur éternel. Pour toi plus de désirs, d'espérances, de vœux à former; c'était là le terme de tes plus secrets efforts, et, dans la contemplation de cette unique beauté, tarirent sou-dain les larmes du désir.

Comme le jour agitait ses ailes rapides! Comme il semblait chasser les minutes devant lui ! Le baiser du soir, gage d'union t. Torquato Tasso. Voy. t. III, p. 375, avec une variante. fidèle, le sera encore pour le prochain soleil. Dans leur marche légère, les heures se ressemblaient comme des sœurs, toutefois aucune n'était absolument pareille aux autres.

Le dernier baiser, cruel et doux, déchire un tissu délicieux de tendresses enchaînées. Puis le pied se hâte, il hésite, évitant le seuil, comme si un chérubin flamboyant le chassait de ces lieux. L'œil s'arrête avec douleur sur le sentier ténébreux; il regarde en arrière : il voit la porte fermée.

Et maintenant ce cœur se renferme en lui-même, comme s'il ne se fût jamais ouvert, et qu'auprès d'elle, aussi resplendis-sant que les étoiles des cieux, il n'eût pas goûté des heures fortunées; et le chagrin, le repentir, le reproche, le souci pesant, l'oppressent désormais dans une atmosphère brû-lante.

Eh quoi, ne lui reste-t-il pas l'univers? Les pentes des ro-chers ne sont-elles plus couronnées d'ombrages sacrés? Ne voit-il pas la moisson mûrir et une verte contrée s'étendre le long du fleuve, à travers les bois et les prairies ? Et l'immen-sité, qui embrasse les mondes, ne se courbe-t-elle pas en voûte, ici, dépourvue, là, peuplée de formes?

Comme, avec sa trame gracieuse et légère, délicate et bril-lante, semblable à un séraphin, semblable à elle-même, s'élève du sein des nuages sombres, et plane dans le ciel bleu, une svelte figure, de vapeur lumineuse! C'est ainsi que tu la voyais briller à la danse joyeuse, la plus charmante des plus char-mantes beautés.

Mais tu ne saurais te permettre qu'un moment de prendre pour elle une image aérienne; redescends dans ton coeur : là tu la trouveras mieux ; lit elle s'éveille en formes changeantes : unique beauté, sous mille métamorphoses, et toujours, toujours plus aimable.

Comme elle s'arrêta vers les portes pour m'accueillir, et puis de degrés en degrés me rendit heureux; même après le dernier baiser, courut encore à moi, et imprima sur mes lèvres le der-nier des derniers : ainsi l'image de la bien-aimée reste lumi-neuse, vivante, gravée en traits de feu dans mon cœur fidèle.

Dans ce cœur, aussi ferme qu'une muraille crénelée, et qui se garde pour elle et la garde en lui; pour elle se réjouit de sa propre durée; ne se connaît lui-même qu'alors qu'elle se mon-tre , se sent plus libre en des liens si chers, et ne veut battre encore que pour la bénir de toute chose !

La faculté d'aimer, le besoin d'un tendre retour, avait dis-paru , s'était évanoui : soudain s'est retrouvée l'ardeur de l'es-pérance, pour les joyeux projets, les résolutions, l'action rapide. Si jamais l'amour inspira un amant, cela me fut donné avec une grâce infinie....

Et ce fut par elle!... Une inquiétude secrète, importun far-deau , pesait sur mon corps et sur mon âme ; mon regard ne voyait de tous côtés que d'horribles images dans les abîmes d'un cœur vide, angoissé : maintenant l'espérance me luit d'un seuil bien connu ; elle-même apparaît dans un doux rayon de soleil.

A la paix de Dieu, qui, selon sa parole, vous rend plus heu-reux ici-bas que la raison, j'oserai comparer la joyeuse paix de l'amour en présence de l'être chéri. Là, le cœur se repose, et rien ne peut troubler le sentiment profond, le sentiment de lui appartenir.

Dans le plus pur de notre âme flotte un désir de s'abandon-ner, par une libre reconnaissance, à un être plus élevé, plus pur, inconnu, en s'expliquant à soi-même l'éternel inconnu : cela s'appelle être pieux.... Ce ravissement sublime, je sens qu'il est mon partage, quand je suis devant elle.

Devant son regard, comme sous l'influence du soleil ; à son haleine, comme aux souffles du printemps, se fondent les glaces de l'égoïsme, si longtemps enchaînées dans les profondes ca-vernes de l'hiver. Ni l'intérêt ni le caprice ne durent ; à son approche, ils s'enfuient frémissants.

C'est comme si elle disait : « Heure par heure, la vie nous est dispensée doucement; la veille nous a laissé peu d'enseigne-ments; le lendemain, il nous est refusé de le connaître, et, s'il m'arrivait de m'effrayer à l'approche du soir, le soleil déclinait et voyait paraître pour moi de nouveaux plaisirs.

« Fais donc comme moi, et, avec une joyeuse sagesse, regarde en face le moment. Point de lenteurs. Hâte-toi d'aller au-devant de lui, avec ardeur comme avec bienveillance : mais, où tuseras, sois tout, toujours plein de candeur; ainsi tu seras accompli, tu seras invincible. »

Tu peux en parler a l'aise, dis-je en moi-même : un dieu te donna pour compagne la faveur du moment; et chacun, en ton aimable présence, se sent aussitôt le favori du destin. Moi, je redoute le signal qui m'ordonnera de te fuir : que me sert-il d'apprendre une si haute sagesse?

Maintenant je suis loin de toi; et ce qui convient à l'heure présente, je ne saurais le dire. Elle m'offre des choses bonnes et belles, qui ne font que me peser. Il faut que je m'en délivre. Un désir invincible m'égare : plus de ressource que des pleurs éternels.

Coulez donc, coulez sans relâche!... Mais ils ne pourraient jamais éteindre la flamme qui me brûle. Déjà il est furieux, il est déchiré, ce cœur, où la mort et la vie se livrent un horrible combat. Il se trouverait peut-être des plantes salutaires, pour apaiser les souffrances du corps, mais l'esprit manque de ré-solution et de volonté ;

Il succombe, à cette pensée : CI Comment pourrais-je me passer d'elle? » Il se représente mille fois son image, qui tantôt tarde à paraître, tantôt est emportée au loin, parfois confuse, parfois dans la plus pure lumière. Comment pourraient-ils m'offrir la plus faible consolation, ce flux et ce reflux, ces approches et ces retraites?

Laissez-moi ici, fidèles compagnons ! Laissez-moi seul au, pied du rocher, dans le marais et la mousse. Allez, le monde vous est ouvert; la terre est vaste, le ciel majestueux et grand; contemplez, fouillez , rassemblez chaque détail, bégayez les mystères de la nature.

Pour moi, l'univers est perdu, je suis perdu pour moi-même,. qui naguère encore étais le favori des dieux; ils m'ont éprouvé, ils m'ont prêté Pandore, si riche en trésors, plus riche en dan-gereuses séductions; ils m'ont enivré des baisers de sa bouche qui donne avec délices ; ils m'arrachent de ses bras et me frap-pent de mort.

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