RÉCONCILIATION
La passion amène la souffrance'... Quelle puissance calmera le cœur oppressé qui a tout perdu? Où sont les heures si vite 1. Littéralement : a. La passion amène le pàtir. • envolées? Vainement tu avais eu en partage le sort le plus beau : ton âme est troublée, ta résolution confuse. Ce monde sublime, comme il échappe à tes sens !
Soudain s'élève et se balance une musique aux ailes d'ange ; elle entremêle des mélodies sans nombre, pour pénétrer le cœur de l'homme, pour le remplir de l'éternelle beauté : les yeux se mouillent; ils sentent, dans une plus haute aspiration, le mérite divin des chants comme des larmes.
Et le cœur, ainsi soulagé, s'aperçoit bientôt qu'il vit encore, qu'il bat, et voudrait battre, pour se donner lui-même, à son tour, avec joie, en pure reconnaissance de cette magnifique largesse. Alors se fit sentir (oh! que ce fût pour jamais!) la double ivresse de la mélodie et de l'amour.
Harpes éoliennes.
Lui. Il me semblait n'éprouver point de douleur, et pourtant j'avais le cœur plein d'angoisse; je me sentais le front serré, la tête vide : enfin mes larmes coulent en abondance, elles épan-chent l'adieu jusque-là retenu. Le sien fut calme et serein, et peut-être elle pleure maintenant comme toi.
ELLE. Oui, il est parti, il faut me résigner : mais laissez-moi seule, ô mes amis. Si peut-être je vous semblais bizarre, cela ne sera pas toujours. Maintenant je ne puis endurer son absence, et il faut que je pleure.
Lui. Je ne suis pas disposé à la tristesse et je ne puis non plus goûter la joie. Qu'ai-je à faire de ces fruits mûrs, que l'on cueille à chaque arbre? Le jour me pèse; l'ennui me prend, lorsque s'allument les feux de la nuit; ma seule jouissance est de me rappeler sans cesse ta douce image, et, si tu sentais le désir de cette félicité, tu ferais la moitié du chemin pour venir à moi.
ELLE. Tu t'affliges de ne pas me voir paraître, de ce qu'éloi-gnée de toi, je suis peut-être moins fidèle : sans cela, dis-tu, mon esprit serait en image devant toi.... Iris vient-elle parer l'azur du ciel? Fais qu'il pleuve : elle reparaît soudain. Tu pleures, tu me revois.
Lui. Oui, sans doute, Iris est bien ton image! Tu es un ai-mable prodige, tu as la souplesse et la magnificence, la diver-sité, l'harmonie, et tu es nouvelle toujours et toujours la même comme elle.
Partout et toujours»
Pénètre dans les profondes cavernes des montagnes ; suis les nùages au haut des airs ; la Muse t'appelle vers les ruisseaux et les vallons mille et mille fois.
Sitôt qu'un frais calice est fleuri, il demande de nouvelles chansons, et, si le temps en murmurant s'envole, les saisons reviennent.
Avril.
Beaux yeux, dites-moi, dites, que dites-vous? Car vous dites de belles choses, avec le plus délicieux langage, et vous inter-rogez dans le même sentiment.
Mais je crois vous comprendre, derrière ces yeux limpides, repose, en amour et en vérité, un cœur, aujourd'hui abandonné à lui-même,
Auquel il pourrait plaire, parmi tant de regards aveugles, émoussés, d'en trouver un enfin qui sût l'estimer à son tour.
Et tandis que je m'épuise à étudier ces chiffres, laissez-vous engager aussi à déchiffrer mes regards.
liai.
De légers nuages argentés flottent dans les airs enfin attiédis; rayonnant d'une douce clarté, le soleil luit à travers les vapeurs ; la vague doucement se balance et se presse vers la rive féconde ; et comme brillante et nettement lavée, deçà delà flottante, se mire la jeune verdure 1
L'air est paisible et paisible la brise. Qui donc agite les ra-meaux? C'est l'amoureuse ardeur de cette multitude qui vole des arbres à travers les buissons. Mon regard soudain s'éclaircit. Vois, la troupe volage des bambins vivement s'éveille et s'agite, comme le matin les a produits, ailés, voltigeant deux à deux.
Ils commencent à tresser le toit de branchages.... Qui avait besoin de cette cabane?... Et, comme des vrais charpentiers, ils placent un banc, une table au milieu!... Et je m'extasie encore; le soleil décline, à peine je m'en aperçois. Et maintenant, par centaines, ils amènent à moi ma bien-aimée dans cet asile jour et nuit.... Rêve charmant l
Juin.
Derrière cette montagne elle demeure, celle qui répond à mon amour. Dis-moi, montagne, ce que cela signifie? Il me semble que tu es de verre,
Et que je ne suis pas loin d'elle; car elle vient; déjà je la vois: triste, car je ne suis pas là; riante, oui, elle devine ma présence.
Mais entre deux se déploie un frais vallon, avec de légers om-brages, des ruisseaux, des prairies et choses pareilles, moulins et roues, le signe le plus beau qu'il va paraître une plaine, de vastes champs tout ouverts, et toujours ainsi, toujours, jusqu'à mon jardin et ma maison.
Mais comment la chose arrive-t-elle? Tout cela ne me charme point.... J'étais charmé de son visage, de ses jolis yeux bril-lants ; charmé de sa démarche légère, et comme je la vois de la tète aux pieds ! Elle est partie, je suis ici ; je suis parti, je suis chez elle.
Se promène-t-elle sur les âpres collines, va-t-elle courant dans la vallée, on entend comme un bruit d'ailes, il s'éveille comme un chant; et ces trésors de jeunesse, cette beauté fraîche et brillante, il les attend dans le silence, celui qu'elle rend uniquement heureux.
Que l'amour est bien fait pour elle ! Je ne vis jamais rien de si beau. Une moisson de fleurs doucement s'épanche de son sein.
Si je me dis : « Il en doit être ainsi! » cela me rafraîchit le sang. Hêvé-je peut-être, si elle m'aime, qu'il existe encore quel-que chose de mieux?
Et plus belle encore est la fiancée, lorsqu'elle s'abandonne à moi sans réserve, lorsqu'elle parle, et me conte ce qui la réjouit et ce qui l'afflige, ce qu'elle éprouve et ce qu'elle a éprouvé. Et pourtant je la connais parfaitement. Oh! qui posséderait, corps et âme, une pareille enfant, une femme pareille 1
Le printemps prochain.
Déjà la plate-bande s'élève labourée ; les clochettes s'y balan-cent, blanches comme la neige; le crocus déploie sa flamme éblouissante; il germe des émeraudes, il germe comme du sang; la primevère se pavane, indiscrète; la violette rusée se dérobe avec soin. Et que ne voit-on pas encore s'éveiller et s'animer ! Bref, je vois le printemps agir et vivre.
Mais, dans le jardin, ce qui fleurit surtout, c'est l'aimable es-prit de ma belle. Là ses regards de flamme me brûlentsans cesse ; vives chansonnettes, propos enjoués, un cœur toujours ouvert, fleuri, un cœur caressant dans le sérieux et pur dans le badinage. Quand l'été apportera les roses et les lis, il cédera la victoire à. ma belle.
lia veille de la Saint-Népomucène
Carlsbad, le 15 mai 1820.
De petits flambeaux nagent sur le fleuve, des enfants chantent sur le pont, et, de la tour, cloche et clochette s'associent à la prière, au ravissement.
Les flambeaux s'évanouissent, les étoiles s'évanouissent : ainsi s'éteignit l'âme de notre saint; il ne voulut pas publier les. fautes confessées.
Petits flambeaux, nagez; jouez, enfants; chœur des enfants r chantez, chantez, et ne vous lassez pas de publier ce qui porte l'étoile aux étoiles.
En passant.
Dans la campagne j'allais rêvant, et ne chercher rien était ma pensée.
Soudain une fleurette se montra tout près; je n'avais, de ma vie, rien vu de plus charmant.
Je voulus la cueillir ; elle me dit soudain : « J'ai des racines, des racines secrètes.
« Dans la terre profonde je suis plantée ; c'est pourquoi mes fleurs ont des corolles si jolies.
« Je ne puis coqueter, je ne puis faire l'amour. Il ne faut pas me cueillir, il faut me transplanter. »
Dans la forêt j'allais rêvant, j'étais joyeux, je voulais aller tou-jours plus avant.... C'était là ma pensée.
1. Saint Népomucène, aumônier de l'empereur Wenceslas, refusa de lui ré-véler la confession de l'impératrice Jeanne, dont la fidélité était soupçonnée. Il fut mis à la torture et noyé dans la Moldau. Il est le saint de la Bohème, le pa-tron des rivières. Il porte un diadème de cinq étoiles, qui s'envolèrent au ciel, quand il fut plongé dans la Moldau.
Pentecôte.
Sous des couronnes à moitié flétries, notre ami sommeille doucement. Oh! combien le réjouira ce que je veux lui confier! Sans racines, ce rameau se dessèche, jeune plant ; mais l'amour, comme M. Dreissig 1, sait nourrir ses rejetons.
Réciproque.
Que fait là ma mignonne assise? Quel sujet la rend si joyeuse? Elle berce celui qui est venu de loin ; elle le tient sur ses genoux ;
Dans une jolie cage, elle garde un petit oiseau ; elle le laisse •sortir autant qu'elle veut.
A-t-il becqueté sur son doigt, sur ses lèvres, il prend l'essor et voltige et revient.
Bien, retourne dans ton asile : c'est l'usage maintenant, et, si tu possèdes la fillette, elle te possède à son tour.
lie brigand.
( Chanson patoise. )
Ma maison n'a point de porte ; ma porte n'a point de maison ; 'et, à toute heure, avec ma mignonne j'entre et je sors.
Ma cuisine n'a point de foyer, mon foyer n'a point de cuisine, on y fait rôtir et bouillir pour soi et pour moi.
Ma paillasse n'a point de lit, mon lit n'a point de paillasse, mais je ne connais personne qui mène plus joyeuse vie.
Ma cave est en haut, ma grange est en bas, sens dessus des-sous.... et je me couche et je dors.
Et suis-je éveillé, c'est toujours de même: mon séjour n'a point de demeure, ma demeure point de séjour.
Le nouveau Copernic.
J'ai une gentille maisonnette, et, dedans caché, je suis très-commodément à l'abri du soleil.
Car il s'y trouve petites fermetures, petits ressorts, petits vo-lets. Je me sens aussi bien tout seul qu'avec de jolies fillettes.
Car, ô merveille! pour mon plaisir, les bois se meuvent, les champs éloignés s'approchent de moi ; 1. Jardinier pépiniériste, à Tonndorf, près de Weimar.
Et les montagnes, grandies, passent aussi en dansant : il n'y manque que les cris de joie des nains éveillés.
Mais ces choses courent devant moi dans un parfait silence, la plupart tout droit, souvent aussi en tournant, et, comme cela, j'y prends plus de plaisir.
Si je veux le bien considérer et sérieusement l'observer, tout cela peut-être demeure immobile, et.c'est moi qui chemine.
Voilà le héros qui me plaît.
(Une jeune fille parle.)
Fuis, colombe, fuis; il n'est pas ici, celui qui, par un beau jour de printemps, te trouva dans le bosquet où tu étais cachée. Fuis, colombe, fuis ; il n'est pas ici 1 Les pieds des méchants espions jamais ne reposent.
Écoute! Les sons de la flûte, les chants d'amour, volent ici dans les airs aux oreilles de la bien-aimée et trouvent le sensible cœur ouvert. Écoute ! les sons delà flûte, les chants d'amour ! Écoute.... Pour la tendresse, c'est trop de tourment.
Sa démarche est fière, son pas assuré; des cheveux noirs flot-tent sur l'ovale de son front ; sur ses joues fleurit un éternel printemps. Sa démarche est fière, son pas assuré; de nobles Al-lemands marchent avec lui.
Joyeux est son cœur, chaste son désir; ses yeux noirs, sous deux arcs arrondis, sont encadrés si bien de plis gracieux ! Son cœur est joyeux, chaste son désir : il ne faut que le voir pour l'aimer.
Elle est vermeille sa bouche, qui m'ablessée ; ses lèvres exha-lent les parfums du matin ; sur ses lèvres murmurent de frais zéphyrs. Elle est vermeille sa bouche, qui m'ablessée : un regard de lui peut seul me guérir.
Fidèle est son sang, ferme son courage ; la force protectrice réside en ses bras délicats, la noble pitié, sur son visage. Fidèle est son sang, ferme son courage ; heureuse qui repose dans ses bras !
Impatience.
Toujours, ô fantaisies, vous revolez au loin de pays en pays jusqu'à la mer ; vous planez çà et là sur le rivage. L'épreuve est toujours nouvelle; le cœur est toujours inquiet; les douleurs Font l'aliment de la jeunesse ; les larmes, l'hymne du bonheur.
Avec les années de voyage '.
Les années de voyage sont commencées, et chaque pas du voyageur est circonspect; à la vérité, il n'a pas coutume de chan-ter et de prier, mais, aussitôt que le sentier est trompeur, si les nuages l'entourent de leurs voiles, il jette un regard sérieux dans son cœur et dans le cœur de son amante.
Ainsi je découvre d'antiques trésors, et, pour le coup, c'est merveilleux. Ce n'est pas de l'or sans doute, mais enfin c'est du métal. On peut le fondre, on peut le tailler. Il est pur, il se laisse peser. Puissent de nombreux amis avec joie le modeler à leur image !
A peine saurais-je dire si je suis le même encore. Qu'en somme on me le demande, je réponds : « Oui, tel est mon sen-timent, » un sentiment qui tour à tour nous oppresse, nous en-chante, et, dans ces lignes sans nombre, retrouve son équi-libre enfin '.
Bans Sachs 3.
(Explication d'une ancienne gravure sur bois représentant sa mission poétique.)
Dans son atelier, le dimanche matin, voici notre cher maître. Il a posé le sale tablier de cuir ; il porte un décent pourpoint 1. Vov. le vol. VII.
2. Après cette pièce viennent le Chant du voyageur et le Chant des émigrants, pour lesquels nous renvoyons le lecteur au t. VII, p. 280, 281, 282 et 374. 3. Hans Sachs, le plus remarquable des Meistersaenger (maîtres chanteurs), naquit à Nuremberg en 1494 et y mourut en 1576. Il était cordonnier, et la poésie ne fut pour lui qu'un délassement. Cependant il a laissé un nombre prodigieux de poèmes en divers genres, qui attestent l'originalité autant que la fécondité de son génie. Il a composé plus de deux cents drames et dix-sept cents contes et fabliaux. C'est dans ce dernier genre qu'il déploie le plus de talent. Saint Pierre et la chèvre, cité par Goethe, est une légende charmante par l'heureux mélange du sérieux et du comique. D'ailleurs H. Sachs était animé d'une piété naïve et d'un chaud patriotisme. Partisan de Luther, il contribua beaucoup, par ses poé-sies religieuses et satiriques, au succès de la réforme dans sa ville natale, et, en général, dans les rangs populaires. Au dix-septième siècle, le pédantisme littéraire osa dédaigner le vénérable meistersaeng-er. Wieland et Goethe, indignés da l'in-juste oubli où il était tombé, firent valoir ses titres à la reconnaissance et à l'a-mour du peuple allemand. Tel est l'objet que Goethe se propose dans ce petit poëme , écrit dans le style et la manière de Hans Sachs, et qui fut publié d'a-bord, en 177b, dans le Mercure, journal littéraire de Wieland. de fête; il laisse dormir le ligneul, le marteau et la pince; l'alêne est plantée sur la boîte à ouvrage : lui aussi, il se repose, le septième jour, de maint coup d'aiguille et de marteau.
Aussitôt qu'il sent le soleil printanier, le repos lui suscite un nouveau travail ; il sent qu'un petit monde couve dans son cer-veau ; que ce monde commence à travailler et à vivre, et que volontiers il lui donnerait l'essor.
Son regard est sincère et pénétrant ; il est aussi fort bienveil-lant, pour voir clairement mainte chose et tout s'approprier; il a aussi une langue, qui sait verser à flots les paroles fines et légères ; les Muses mettent en lui leur joie : elles veulent le pro-clamer maître chanteur.
Alors entre une jeune femme, à la gorge pleine, au corps potelé ; son attitude est celle de la force ; elle marche droit devant elle avec noblesse, sans se tortiller avec robe traînante ou lancer des œillades autour d'elle. Elle porte une règle à la main ; sa ceinture est un ruban d'or ; elle a sur la tête une cou-ronne d'épis, son œil a l'éclat du jour pur. On la nomme l'active Honnêteté, ou bien aussi Grandeur d'âme, Droiture.
Elle entre et le salue avec amitié. Il ne s'en étonne point, car, telle qu'elle est, bonne et belle, il croit l'avoir vue dès long-temps.
Elle dit : « Je t'ai choisi entre mille dans le chaos du monde, pour te donner une claire intelligence. Tu ne feras nulle entre-prise déraisonnable. Quand les autres iront courant pêle-mêle, tu le verras d'un œil sûr; quand les autres se plaindront pi-toyablement, tu conteras plaisamment ton histoire ; tu tiendras pour l'honneur et la justice ; en toute chose tu seras simple et droit ; tu sauras estimer loyalement la piété et la vertu , appeler le mal par son nom. Rien de mitigé et rien de subtilisé ; rien d'enjolivé et rien de grimaçant; tel que l'a vu Albert Durer, le monde sera devant toi, dans sa vie puissante et sa virilité, sa force intérieure et sa stabilité. Le génie de la nature te mènera par la main en tout pays, te montrera la vie tout entière, l'é-trange conduite des hommes; tu les verras brouiller, chercher, heurter et presser, pousser, arracher, percer et frotter; comme confusément extravague l'hôtellerie; comme la fourmilière grouille pêle-mêle ; mais enfin ce sera pour toi comme si tu
POÉSIES. 22b voyais une lanterne magique. Écris ces choses pour les habitants de la terre, et puissent-elles leur servir de leçon ! »
Alors elle ouvre une fenêtre,. lui montre au dehors la foule bigarrée, et, sous le ciel, toute sorte de gens, comme vous le pouvez lire dans ses écrits.
Et comme le cher maître se délecte à contempler la nature, voyez, de l'autre côté, une petite vieille se glisser vers lui. On la nomme Historia, Mythologia, Fabula ; chancelante, essoufflée, elle traîne un grand tableau gravé sur bois. Vous y voyez, avec de larges manches et une robe. à plis, Dieu le père, qui caté-chise les enfants, Adam, Ève, le paradis et le serpent, la ruine de Sodome et de Gomorrhe ; vous pouvez y voir aussi, dans un mi-roir d'honneur, les douze femmes illustres1 ; puis toute espèce de carnages, d'horreurs et de meurtres, le port de la honte des douze tyrans2, avec toute sorte de sentences et de bonnes chan-sons. Vous pouvez voir saint Pierre avec la chèvre, mécontent du gouvernement de ce monde, et redressé par Notre-Sei-gneur ; et, sur les vastes pans de leurs robes traînantes, et jus-que sur les bords, était peinte l'histoire des vertus et des vices du monde.
Notre maître voit tout cela et s'en réjouit merveilleusement, car cela profite beaucoup à son industrie; il en recueille de bons exemples et de bonnes leçons ; il en fait le récit exact et fidèle, comme si lui-même s'y fût trouvé. Son esprit était plongé dans ce travail, il n'en aurait pas détourné les yeux, s'il n'avait pas ouï derrière son dos un vacarme de crécelles et de sonnettes.
Alors il voit venir un fou qui lui fait sa cour avec des sauts de bouc et de singe, et lui prépare, avec des folies et des extrava-gances, un joyeux intermède. Il traîne derrière lui, à un cor-deau , tous les fous, grands et petits, gras et maigres, droits et tortus, trop spirituels et trop bêtes. Avec un grand nerf de bœuf, il les gouverne comme des singes dansants ; il raille la figure de chacun, les pousse au bain, leur coupe le ver et leur
1. Eve, Sara, Rebecca, Rachel, Léa, Jaêl, Ruth, Michol, Abigaïl, Judith, Estlier et Susanne.
2. Le premier est Pharaon, le dernier, Antiochus. cause mille tourments amers, sans que pour cela leur nombre diminue 1.
Lorsqu'il se voit ainsi enveloppé, cela lui tourne, peu s'en i faut, la tête. Comment trouverait-il des paroles pour tout cela? 1 Comment pourrait-il enchaîner un pareil débordement? Com- .■ ment rester de bonne humeur, pour chanter toujours et pour écrire? Alors s'élève, sur la frange d'un nuage, dans le cadre de la haute fenêtre, la Muse, sainte figure, comme une image de Notre-Dame chérie. Elle l'environne de sa clarté, de sa vérité sans cesse agissante.
« Je viens pour te consacrer, dit-elle. Reçois ma bénédiction et ma faveur! Que le feu sacré qui sommeille en toi jaillisse en flamme haute et claire! Mais, afin que la vie qui t'aiguillonne garde toujours sa force heureuse, j'ai choisi pour ton cœur le baume et la nourriture, en sorte que ton âme nage dans les délices comme un bouton dans la rosée. »
Alors elle lui montre derrière sa maison, secrètement, par la porte dérobée, dans le jardin à l'étroite clôture, une gra-cieuse jeune fille, assise dans l'attente, au bord du ruisselet, près du buisson de sureau ; la tête et les yeux baissés, elle est assise sous un pommier, et remarque à peine le monde autour d'elle; elle a cueilli des roses dans son giron, et tresse de ses mains habiles une petite couronne, entremêlée de boutons vermeils et de feuillage. Pour qui sera-t-elle, la petité cou-ronne?... Elle est donc assise, pensive et recueillie; son sein se gonfle d'espérance; elle est pleine de pressentiments, ne sait ce qu'elle doit désirer, et, parmi tant de rêveries, s'exhale peut-être un soupir.
Pourquoi ton front est-il si sombre? Ce qui oppresse ton cœur, douce bien-aimée, c'est une abondance de joie et de féli-cité , pour toi toute prête chez un ami, qui se consolera dans tes yeux de maintes fortunes contraires ; que mille baisers déli-cieux rappelleront à la vie. Qu'il presse un jour dans ses bras ton corps souple et charmant, il goûtera l'oubli de toutes ses peines ; qu'il s'abandonne à tes étreintes, il y puisera une vie et 1. Ce passage renferme diverses allusions aux farces de carnaval de Hans Sachs. des forces nouvelles ; et il t'en reviendra un nouveau bonheur de jeunesse; elle reviendra, ton humeur friponne. Par des œil-lades, par mainte espièglerie, tu le provoques et tu l'amuses tour à tour. Ainsi l'amour n'est jamais vieux et le poëte n'est jamais froid.
Tandis qu'il passe sa vie dans ce bonheur secret, là-haut se balance dans les nues une couronne de chêne aux feuilles tou-jours vertes, que la postérité posera sur sa tête, repoussant dans la mare coassante toute cette multitude qui méconnaît son maître.
Sur la mort de Mieding t.
Quel tumulte remplit la maison de Thalie? Quelle est cette foule empressée qui entre et qui sort? Le marteau retentit sur les planchers vides, le dimanche ne chôme pas, la nuit devient jour ; ce que l'esprit inventa finement en silence occupe à grand bruit le rude charpentier. Je vois Hauenschild 2 rêveur. Est-ce un Turc, est-ce un -païen qu'il doit habiller? Voilà Schoumann3, joyeux, comme s'il était déjà payé, parce qu'il peut enfin peindre à pleine pâte. Je vois s'avancer, d'une marche légère, Thiel4, qui est d'autant plus gai qu'il vous a plus mal taillé. Elcan5, l'infatigable, court avec les coupons qui lui restent, et cette fermentation présage une fête.
Mais combien de gens ai-je passés en revue, et je ne nomme pas l'homme qui ne manqua jamais, l'homme ingénieux et prompt, quand le chagrin pesait sur son cœur, habile à disposer l'édifice de lattes, l'échafaudage de planches, qui, çessant d'être animé par lui, flotte comme un squelette suspendu aux fils de fer sans vie. Où est-il? dites-moi.... L'art lui était si cher, que ni catarrhes ni douleurs d'entrailles ne l'arrêtaient. « Il est ma-lade; il ne fut jamais si mal. » Ah! mes amis.... Malheur! Je devine le danger. Si la maladie l'arrête, le cas est désespéré. Il n'est pas malade, non, enfants, il est mort.
Eh quoi, Mieding est mort? La maison vide retentit jusque , sous les combles, l'écho répond par un hélas ! L'ouvrage s'ar-rête , toutes les mains sont engourdies, la colle se refroidit, la
1. Jean Martin Mieding, directeur du théâtre de Weimar. — 2. Valette chambre et tailleur du grand-duc. — 3. Peintre de la cour. — 4. Tailleur de. la. cour. — 5. Juif de la cour. couleur ne coule plus; chacun reste confondu à sa place, et, le mercredi seulement, le travail continue.
Oui, Mieding est mort! Oh! n'enterrez pas ingratement ses restes comme tant d'autres! Laissez son cercueil ouvert; ap-- ^>v:hez, pleurez tout citoyen qui a vécu comme lui, et, au bord Je la fosse où nous sommes arrêtés, méditons nos dou-leurs.
0 Weimar, un sort étrange fut ton partage : comme Beth-léem , dans Juda, petit et grand ! La voix de l'Europe te célèbre au loin, tantôt pour l'esprit et le génie, tantôt pour la sottise. Le sage observe en silence et voit d'abord comme les extrêmes se touchent de près. Toi qui prends à ce qui est bon un singu-lier plaisir, ouvre ton cœur à l'émotion.
Et toi, Muse, proclame haut et loin le nom qui nous édifie en silence aujourd'hui. Par un heureux hasard, ta main propice sauva de la nuit éternelle plus d'un nom digne et indigne : ne souffre pas non plus que le nom de Mieding périsse ; fais-le tou-jours briller à l'horizon.
Nomme-le au monde, qui, politique ou guerrier, est l'es-clave du sort, et se croit maître de lui-même, vainement ré-siste aux conseils du temps, s'agite affairé, confus et troublé; le monde, où chacun, assez tourmenté pour lui-même, s'enquiert si rarement du plus proche voisin, mais volontiers prend l'es-sor en esprit vers les climats lointains, et s'associe au bonheur,, aux souffrances de l'étranger. Répète bien haut et dis en tout lieu : « Dans la chute d'un seul, que chacun voie sa propre chute. »
Approche, homme d'État! Ici repose l'homme qui entreprit comme toi une tâche difficile. Avec plus de goût pour le travail que pour le gain, il élevait, d'un esprit léger, un léger écha-faudage, merveilleux édifice, qui enchante par dehors, tandis que l'enchanteur se tapit dans un coin. Il était homme à perdre négligemment mainte journée, si vivement que l'auteur, que l'acteur le conjurât, et, lorsque enfin venait l'heure du com-bat , le succès de la pièce était suspendu à un fil léger.
Que de fois, nos princes faisaient déjà leur entrée, on donnait le signal, la symphonie commençait, qu'il grimpait encore, nortait les perches, tirait les cordes et plantait quelque clou. Cela lui réussit souvent; il se jouait hardiment du danger. Mais une bévue ne lui faisait pas non plus des cheveux gris.
Qui les appréciait dignement, ses mains habiles, lorsqu'il tressait avec du fil d'archal des ressorts élastiques ; qu'il fixait sur les lattes des cartons de toute sorte, disposait le rouleau qui portait le char ; qu'on. le voyait assis, entouré de taffetas, de tôle, de verre, de papier peint, et sourire à l'événement. Ainsi, fidèle à son emploi, toujours infatigable, il créait aisé-ment le héros et le berger; tout ce qui émeut les tendres et belles âmes, il savait le produire par une imitation fidèle : le vert gazon, la cascade argentée, le chant des oiseaux, les éclats du tonnerre, l'ombre du feuillage et le clair de lune.... un monstre même ne l'effrayait pas.
Comme la nature dompte en les unissant les forces ennemies, et en luttant produit les corps, il domptait chaque métier, chaque industrie; à son commandement, naissait le monde du poëte, et c'est à bon droit que la Muse le proclame lui seul le DIRECTEUR DE LA NATURE '.
Après lui, quel homme plein d'esprit et d'audace tiendra toutes les rênes d'une seule main? Ici, où chacun poursuit son sentier, où un factotum est indispensable, où même le poëte, plein d'un chagrin secret, en cas de nécessité, doit moucher les chandelles 1
Oh ! ne craignez rien : sa mort donne l'éveil à beaucoup de .gens. On ne peut hériter de son génie, mais bien de son pain; et tel brave homme, qui ne lui ressemble guère, se dit : « Ne le mérité-je pas, si je puis le manger? » Qu'est-ce qui vous étonne? Vous voyez le cercueil mal décoré; le cortége aussi vous semble chétif et mesquin. c Eh quoi ! dites-vous, celui qui fut si ingé-nieux et si fin, si plein d'activité, doit être mort opulent! Pour-quoi lui refuser tout appareil de deuil, toute bienséance exté-rieure des honneurs suprêmes? »
Pas si vite! La fortune égalise tout, le paresseux et le dili-gent, le pauvre et le riche. Il n'était pas homme à thésauriser; le jour consumait ce que le jour gagnait. Plaignez-le, lui qui, jusqu'à la tombe, travaillant pour son art et non pour le gain;
1. Goethe lui avait déjà donné ce titre de son vivant. vit de jour en jour diminuer ses espérances, vécut abusé et mourut abusé.
Maintenant sonnez les cloches, et qu'enfin le glas retentisse pour sa sépulture. Qui prononcera son éloge au bord de la î fosse, avant que la terre y retombe, avant que les chants aient C) cessé? - I
0 vous, jeunes sœurs, qui, tantôt sur le char de Thespis, ■.£ traînées par des ânes, applaudies par des fous, à peine préser-vées de la faim, jamais de la honte, roulez de village en village pour vous offrir aux acheteurs; et tantôt, comblées de la faveur des hommes, enchantez le monde, au sein de ses magnifi-cences : vos pareilles sont rarement avares, venez, offrez à ce cercueil les plus belles couronnes ; unissez vos douleurs à la nôtre; payez-lui, payez-nous un juste tribut. Lorsqu'un af-freux embrasement1 dévora votre temple, en fûtes-vous moins entourées de nos hommages? Combien d'autels s'élevèrent de-vant vous! Combien d'encens y fut brûlé en votre honneur! En combien de lieux, incliné devant vous, un public difficile à sa-tisfaire ne fut-il pas ravi ! Dans les étroites cabanes et dans les. riches salons, sur les collines d'Ettersbourg, dans la vallée de : Tiefurt2, dans la tente légère, sur les tapis magnifiques et sous la voûte de la nuit sublime, vous paraissez sous mille formes, un jour en habit de cheval, un jour en habits de fête.
Et ce cortége, autour de vous répandu, à qui le goût ferme la porte avec dédain, cette troupe légère, folle, bigarrée, elle accourait en foule et toujours bienvenue.
Sur la muraille blanche, là-bas, la baguette magique fait sortir le peuple des ombres du mythologique tombeau; comme une parade bouffonne, le vieux temps se trémousse bonne-ment, mais d'une façon grossière. Ce que les Gaulois, les Bretons, ont imaginé, fut décemment vêtu à l'allemande et présenté ici aux Allemands, et souvent le pauvre dialogue emprunta la chaleur, la vie et l'éclat au chant et à la danse. Au clinquant, aux folies confuses du carnaval furent associés in-génieusement l'action et les jeux de la scène; on vit même pa--
1 Le théâtre de Weimar fut consumé par le feu en ln 4.
2. Châteaux voisins de Weimar. raître sous la forme dramatique trois rois envoyés du fond de l'Orient; et, sur l'autel pur, la prêtresse de Diane offrit avec pudeur son sacrifice1. Eh bien, honorez-nous aussi dans ces jours de deuill Donnez-nous un signe, car vous n'êtes pas éloi-gnés.
Amis, faites place, reculez d'un pas seulement! Voyez : qui vient là et s'approche d'un air solennel ? C'est elle-même ! Sa bonté ne nous fit jamais défaut. Nous sommes exaucés; les Muses nous l'envoient. Vous la connaissez bien ; la voilà celle qui plaît toujours ! Elle se montre à la terre comme une fleur. Avec le pro-grès des ans, sa belle figure est devenue un modèle ; désormais accomplie, elle l'est et le présente. Les Muses lui dispensèrent tous les dons, et la nature a créé l'art en elle. Ainsi elle réunit sans effort tous les charmes, et ton nom même, Corona, est ta parure '.
Elle s'avance. Voyez-la s'arrêter avec grâce! belle sans y son-ger, mais comme si elle y songeait ; et, avec étonnement, vous voyez s'accomplir en elle un idéal qui ne se révèle qu'aux ar-tistes.
Samain, doucement élevée, porte avec grâce labelle couronne, entourée de crêpes funèbres. La rose riante, au visage épanoui, la fidèle violette, le brillant narcisse, l'œillet varié, les pompeuses tulipes, habilement reproduits par les mains des jeunes filles, entrelacés de myrte gracieux, sont réunis avec art en parure fu-nèbre et, à travers le crêpe noir légèrement noué, se laisse en-trevoir un rameau de laurier.
Le peuple fait silence. Le regard plein de flamme, elle jette dans la tombe la couronne bien méritée. Elle prend la parole, et de ses lèvres coule doucement cette voix caressante qui s'épanche dans les cœurs.
« A toi, qui nous as quittés, dit-elle, à toi notre reconnaissance
1. Tout ce passage est rempli d'allusions aux fêtes de la cour. Le 28 août 1 i8l . on donna un spectacle d'ombres chinoises pour célébrer l'anniversaire de Goethe. Les parades bouffonnes désignent le Jugement de Midas, qui fut donné peu de temps après. En 1778, on avait joué le Médecin malgré lui, traduit par Ein-siedel. Les trois Rois furent mis en scène pendant le carnaval, et c'est de là que dérive le chant intitulé Épiphanie (voy. p. 55). Enfin « la prêtresse de Diane a e&t une allusion à l'Iphigénie en Tauride, qui n'était encore écrite qu'en prose rhythmique et qui fut représentée en 1779. — 2. Corona Schrœter. pour ce que tu as fait, ce que tu as souffert ! Le bon, comme le méchant, se fatigue beaucoup, et tous deux restent loin de leur but. fJn dieu te donna, avec une force heureuse et constante, la pas-sion fidèle de ton art. C'est elle qui te soutint dans les mauvais jours; malade, tu jouais avec elle comme un enfant; elle appela sur tes lèvres pâles un sourire, et ta tête fatiguée s'endormit dans ses bras. Que tout homme à qui la nature fit les mêmes dons visite en pèlerin ta sépulture modeste! Que ton cercueil demeure dans un repos bien mérité ! Couvrez-le doucement de terre lé-gère. Homme excellent, que la tombe te soit un fardeau moins pesant que la vie 1 »
Pensées poétiques
Sur la descente de Jésus-Christ aux enfers, écrites par J. W. G., sur la demande
qui lui en fut faite (1765) '.
Quel tumulte inouï! Un cri de joie retentit dans les cieux ; une grande armée passe avec magnificence; suivi de légions innom-brables, le Fils de Dieu descend de ses trônes; il accourt dans ce sombre lieu. Il accourt, environné des tempêtes; il vient comme juge et comme héros; il marche et toutes les étoiles fré-missent, le soleil tremble et tremble l'univers.
Je le vois sur le char de victoire, emporté par les roues de feu, celui qui pour nous mourut sur la croix. Il montre, même aux espaces reculés, loin du monde, loin des étoiles, la victoire qu'il remporta pour nous. Il vient pour détruire l'enfer, que déjà sa mort a terrassé. L'enfer entendra de lui son jugement. Écoutez, maintenant la malédiction s'accomplit.
' L'enfer voit approcher le vainqueur; il se sent ravir sa puis-sance ; il tremble et redoute son visage ; il connaît l'effroi de son tonnerre; il cherche inutilement à se cacher; il cherche à fuir et ne le peut; il se hâte en vain de se sauver et de se soustraire à son juge : la colère du Seigneur, pareille à des chaînes d'ai-rain, retient son pied; il ne peut fuir.
Ici est gisant le dragon écrasé; il est gisant et il éprouve la vengeance du Très-Haut ; il l'éprouve et grince les dents de fu-reur; il sent tous les tourments de l'enfer ; il gémit et hurle mille 1. Goethe avait alors seize ans. On estime que c'est tout ce qui reste d'un cahier de poésies de sa première jeunesse. fois : « Anéantis-moi, ô fureur brûlante! » Il est gisant dans la mer deilaIDmes ; l'angoisse et la douleur le torturent éternelle-ment. Il demande avec imprécations que ses tourments le con-sument, et on lui répond que ses tourments seront éternels.
Elles sont là aussi, ces grandes légions qui furent criminelles avec lui, mais beaucoup moins perverses. Ici est répandue l'in-nombrable multitude, noire, affreuse cohue, autour de lui dans l'ouragan de feu ; il voit comme ils redoutent le juge; il voit comme l'orage les dévore ; il le voit et ne peut s'en réjouir, parce que son supplice est encore plus grand.
Le Fils de l'homme, en triomphe, descend dans le noir marais infernal, et il y montre sa magnificence. L'enfer ne peut en sou-tenir l'éclat; depuis les premiers jours de sa création, il fut livré aux ténèbres, éloigné de toute lumière, plein de tourments •dans le chaos ; Dieu a détourné de lui pour jamais la splendeur de sa face.
Maintenant l'enfer yoit dans ses limites briller la gloire du Fils, .sa redoutable majesté; il le voit environné de foudres; il voit que tous les rochers tremblent, aussitôt que Dieu en courroux paraît devant lui; il le voit qui s'approche pour le juger; il sent la douleur qui le torture ; il souhaite en vain de s'anéantir ; cette consolation même lui est refusée.
Alors il songe à son premier bonheur ; plein d'angoisse, il se rappelle le temps où cette splendeur faisait son plaisir ; où son <cœur était encore dans l'état d'innocence, son esprit joyeux, dans sa vive jeunesse, et'toujours plein de nouvelles délices. Il pense avec rage à son crime; avec quelle audace il trompa les hommes. Il songeait à se venger de Dieu : maintenant, il sent quelle en fut la conséquence.
Dieu devint .un homme ; il descendit sur terre. « Celui-là aussi sera ma victime, » dit Satan, et il se réjouit. Il essaya de perdre Jésus ; le Créateur des mondes allait périr : mais malheur à toi, Satan, pour l'éternité! Tu croyais le vaincre, tu jouissais de sa détresse, et il vient triomphant pour t'enchaîner : ô mort, où est ton aiguillon?
Parle, enfer, parle, où est ta victoire? Vois comme tes forces succombent. Reconnaîtras-tu bientôt la force du Tout-Puissant? Vois, Satan, vois ton empire détruit. Accablé de mille tour-ments, tu es enseveli dans les ténèbres éternelles. Te voilà comme frappé de la foudre ; pas une apparence de bonheur qui te ré-jouisse! C'est en vain. Tu ne peux espérer. Le Messie n'est mort que pour moi.
Un hurlement monte à travers les airs. Soudain vacillent ces noirs abîmes, quand le Christ se montre aux enfers. Ils frémis-sent de rage, mais, cette rage, notre grand héros sait la dominer. Il fait un signe.... tout l'enfer se tait. Le tonnerre roule devant sa voix; il flotte, le haut étendard de victoire ; les anges eux-mêmes tremblent devant sa colère, quand le Christ s'avance pour le jugement.
Il parle : le tonnerre est son langage ; il parle, et tous les ro-chers se brisent; son haleine est comme le feu. Il dit : « Trem-blez, abominables! Celui qui vous a maudits dans l'Éden vient abolir votre empire. Levez les yeux ! Vous étiez mes enfants ; vous vous êtes révoltés contre moi ; vous êtes tombés et devenus téméraires pécheurs; vous avez la récompense qui vous est due.
(C Vous êtes devenus mes plus grands ennemis; vous avez sé-duit mes amis les plus chers ; les hommes tombèrent comme vous. Vous vouliez les perdre à jamais ; ils devaient tous mourir de mort : hurlez, misérables! je les ai conquis pour moi. Pour eux je suis descendu sur la terre; j'ai souffert, j'ai prié, je suis mort pour eux. Vous n'atteindrez pas votre but : qui croit en moi ne meurt jamais.
« Ici vous êtes retenus dans d'éternelles chaînes ; rien ne peut vous sauver de la fournaise, ni repentir, ni témérité. Restez, courbez-vous dans les flammes de soufre! Vous aviez hâte de vous damner vous-mêmes : eh bien, restez là et lamentez-vous jusqu'à l'éternité. Vous aussi, que je m'étais choisis, vous aussi, vous avez méprisé ma grâce ; vous aussi, soyez à jamais perdus. Vous murmurez? Ne m'accusez pas.
« Vous deviez vivre éternellement avec moi ; je vous en avais donné ma parole. Vous avez péché, et ne m'avez pas suivi; vous avez vécu dans le sommeil du péché : aujourd'hui le juste châti-ment vous torture; vous sentez ma terrible justice. » Ainsi dit-il, et de lui s'élance une effroyable tempête ; les éclairs brillent ; la foudre saisit les malfaiteurs et les précipite dans l'abîme. L'Homme-Dieu ferme les portes de l'enfer ; il prend l'essor et il revient des lieux sombres, dans sa magnificence. Il s'assied à côté du Père; il veut toujours combattre pour nous; il le veut! 0 mes amis, quel bonheur! Les chœurs solennels des anges en-tonnent devant le grand Dieu des chants d'allégresse, afin que toute la création les entende. « Il est grand le Seigneur, le Dieu des armées ! »
lie Juif errant
Je commence vers minuit ; je saute à bas de mon lit comme un fou; jamais je ne sentis un plus vif désir de chanter l'é-ternel voyageur, témoin des merveilles sans nombre, qui, en dépit des moqueries frivoles des impies, arrivent dans notre Dieu incompris, en un seul point per omnia tempora. Et, quoique je n'aie pas le don des rimes faciles et bien polies, je ne dois pourtant pas différer : car il y a vocation et devoir, par consé-quent. Et comme je te connais , cher lecteur, que de bon cœur j'appelle frère, "tu aimes à changer de place et tu es assez pares-seux : tu prendras bien aussi une rosse. Et moi, qui n'ai pas de barque pendant la nuit, je saurai prendre un manche à. balai- Écoute donc, si cela te plaît, mon baragouin, comme l'Esprit me l'inspire.
En Judée, en terre sainte, il y avait une fois un cordonnier, bien connu pour sa piété, au plus mauvais temps de l'Église; il était moitié essénien, moitié méthodiste, hernute, surtout sé-paratiste ; car il tenait beaucoup à la croix et aux tourments ; bref, il était original, et, par originalité, il ressemblait aux au-tres fous.
Les prêtres, il y a tant d'années, étaient comme ils furent toujours, et comme chacun devient enfin, quand on l'a revêtu d'un emploi. S'il était d'abord alerte comme une fourmi, prompt et frétillant comme un serpenteau, ensuite, en man-teau et collet, il se dorlotera dans son fauteuil. Et je le jure sur ma vie, si l'on avait donné à saint Paul un évêché, le tapa-geur serait devenu un paresseux ventru comme cæteri confratres awssi.
1. Un fragment de l'introduction et un de la fin, avec quelques passages in-termédiaires, voilà tout ce qui reste de cette épopée, satirique, dans laquelle Goethe aurait décrit, sur le ton grave et familier tour à tour de Hans Sachs, la. corruption des chrétiens et la nouvelle crucifixion du Sauveur.
Mais le cordonnier et ses pareils demandaient chaque jour des miracles et des signes, afin que le premier venu prêchât pour de l'argent, comme si l'Esprit l'avait inspiré. Ces gens hochaient la tête gravement sur les souffrances de Sion, alarmés de ce que, dans la chaire, hélas ! et à l'autel, il n'était point de Moïse, point d'Aaron ; de ce qu'il n'en allait pas autrement pour le ser-vice divin, que si ce fût une chose comme une autre, qui, après le cours des temps, succombe desséchée en sa vieillesse.
« Malheur à la grande Babylone ! Seigneur, retranchez-la de votre terre, faites-la rôtir dans la fournaise, et, Seigneur, donnez-nous ensuite son trône ! » Ainsi chantait le petit trou-peau ; ils se blottissaient, ils se partageaient les flammes de l'Esprit et celles de l'amour; ils musaient et badaudaient : ils l'auraient fait tout aussi bien dans le temple. Mais le beau de l'af-faire, c'est que chacun avait son tour, et, comme baragouinait et parlait son frère, il devait aussi baragouiner après lui, car, à l'église, celui-là parle le premier et le dernier, qu'on a établi pour Cela; il vous endoctrine, et s'enfle d'orgueil, et vous lie, et vous délie, et il est pécheur comme les autres, hélas! et n'est pas même aussi éclairé.
Le plus grand homme reste toujours un homme; les plus grands esprits sont tout comme les autres, mais seulement ils le sont au rebours : ils ne veulent pas, comme les autres im-béciles, marcher sur leurs pieds : ils marchent sur leur tête ; ils méprisent ce que chacun respecte, et, ce qui révolte le sens commun, les sages naïfs le révèrent. Toutefois ils n'ont pas porté la chose trop loin ; en tout temps leur non plus ultra fut de blasphémer Dieu et de célébrer la fientè.
Ils possèdent encore de nos jours le don de discerner les esprits ; le constance, le Champagne et le bourgogne, et tous les crus, de Hochheim à Rudesheim1.
Les prêtres crièrent partout : « Voici, voici le dernier temps ; 1. Hochheim et Rudesheim, sur les bords du Rhin, produisent des vins renommés. convertissez-vous, race coupable! » Le Juif dit : «Je ne m'ef-fraye point; il y a si longtemps que j'entends parler du juge-ment dernier ! »
Plusieurs avaient aussi connu le Père. Où sont-ils donc? Eh! on les a brûlés.
0 mon ami, l'homme n'est qu'un fou, s'il se représente Dieu comme semblable à lui.
Le Père était assis sur son trône ; il appela son cher Fils , et dut crier deux ou trois fois, et le Fils arrive en bronchant, tout à travers les étoiles et lui dit : cc Qu'y a-t-il pour ton service ? » Le Père lui demande où il s'attarde. « J'étais dans l'étoile qui brille là-bas et j'aidais une femme à se délivrer de son enfant. » Le Père en fut très-courroucé et dit : « Tu as agi sottement. Regarde un peu sur la terre ! Tout cela est bel et bon : tu as le cœur charitable, et tu aimes à secourir les affligés....»
« Tu ne sens pas comme mon cœur est ému, quand une âme angoissée implore de moi son salut, quand je vois le pécheur avec des larmes brûlantes.... »
Lors donc qu'il prit son essor vers ces bas lieux, et qu'il vit de plus près le vaste globe et la mer et les terres, auprès et au loin, il sentit soudain, ce qui ne lui était pas arrivé depuis long-temps, se réveiller en lui le souvenir des mauvais traitements qu'il avait endurés là-bas.
Il s'arrête au sommet de la montagne sur laquelle, en son premier séjour, l'ami Satan l'avait placé, et lui avait montré le monde entier et toute sa gloire.
Comme on vole vers une fillette qui longtemps a sucé notre sang, et enfin nous a perfidement trompés, il sent, au milieu de son voyage céleste, l'attrait de l'atmosphère terrestre ; il sent comme la plus pure félicité de ce monde renferme déjà un pressentiment de souffrance; il songe à ce moment où, de la douloureuse colline, il abaissa le dernier regard de mort, et commence à dire à part lui :
« 0 terre, je te salue mille fois! Soyez bénis, vous tous, mes frères. Pour la première fois, depuis trois mille ans, mon cœur s'épanche de nouveau, et des larmes de joie coulent de mes yeux troublés. 0 ma race , que je soupire après toi ! Et toi, est-ce que tu m'implores avec tendresse, avec amour, du sein de ta détresse profonde? Je viens, je veux avoir pitié de toi. 0 monde, où règnent la confusion la plus étrange, l'ordre in-telligent, l'erreur languissante ; chaîne de plaisirs et de peines ; toi qui m'as enfanté moi-même pour le tombeau, toi qu'en somme je ne puis trop comprendre , bien que j'aie assisté à la création : l'égarement d'esprit dans lequel tu flottais et dont tu sortis après ma venue, les désirs fallacieux dans lesquels tu frémissais, dont tu cherchais avec effort à te délivrer, et, dé-livré enfin, dans les liens desquels tu retombais ; voilà ce qui m'appelle de mon séjour étoilé, ce qui m'ôte le repos dans le sein de Dieu ; je viens pour la seconde fois ; je semai jadis et je veux moissonner maintenant. »
Il promène autour de lui des regards curieux ; il croit que ses yeux le trompent ; le monde lui semble encore de toutes parts plongé dans le même bourbier qu'à l'heure où, par un jour clair et brillant, l'esprit de ténèbres, le seigneur de l'ancien monde, le lui montra resplendissant aux rayons du soleil, et prétendit sans pudeur qu'il était le maître céans.
« Où donc est-elle, s'écria le Sauveur, la vive lumière qui a jailli de ma parole? Malheur! je ne vois pas le fil si pur que; mes mains ont filé du ciel en terre. Que sont-ils devenus, les martyrs fidèles qui étaient sortis de mon sang? Hélas 1 où s'est re-j tiré l'Esprit que j'ai envoyé? Son souffle, je le sens, est tout à fait perdu. Avec sa faim toujours dévorante, avec ses griffes recourbées, ses flancs desséchés et maudits, l'avarice n'est-elle pas à la piste du gain perfide? N'abuse-t-elle pas de la joie insouciante du voisin dans la riche campagne, et n'enchaîne-t-elle pas dans ses entrailles arides l'aimable vie de la nature ? Ne vois-je pas le prince s'enfermer avec ses esclaves dans ce palais de marbre et nourrir lui-même dans son sein les loups qui mangeront ses brebis égarées ? Pour satisfaire ses caprices, il dévore la subs tance des peuples; rassasié de biens, il consomme la nour- " riture des multitudes. En mon nom, un pauvre consacre au ventre le pain de ses enfants. Et j'ai honte de voir sur cette outre paresseuse le signe doré de mon supplice. »
Il était rassasié des pays où tant de croix sont dressées, et dans lesquels, à force de croix et de Christs, on oublie et lui-même et sa croix. Il passa dans un pays voisin, où il se trouva, lui seul, étendard de l'Église, mais d'ailleurs on ne s'apercevait guère qu'il y eût un Dieu dans le pays. Aussi lui assure-t-on bientôt que le levain en a tout à fait disparu.
Il appréhende que le pain nourricier ne reste plat comme galette. Il discourut de la chose avec une brebis cléricale, qu'il rencontra sur le grand chemin, et qui avait au lit une femme impotente, beaucoup d'enfants, beaucoup de dîmes; qui lais-sait ainsi Dieu en repos dans le ciel, pour se donner aussi un peu de bon temps. Notre-Seigneur voulut le tâter, et se mit à lui parler un peu de Christ. A cela, l'homme fut tout respect; il ne restait presque jamais la tête couverte. Mais le Seigneur vit assez clairement que, pour cela, il n'était pas dans le cœur; qu'il était dans le cerveau de l'homme, ainsi qu'une gravure à la cloison. Ils se trouvèrent bientôt si près de la ville, qu'on voyait distinctement les tours. « Ah t dit notre homme, voici le lieu, le port sûr et tranquille de tous les désirs; voici le trône central du pays : la justice et la religion expédient d'ici, ca-chetée comme l'eau de Seltz, leur influence à la ronde. »
Ils approchaient toujours davantage; le Seigneur ne voyait là rien encore qui fût à lui. Sa confiance était faible, comme le jour qu'il approcha du figuier. Mais il voulut avancer encore, et le bien voir sous les branches. Ils arrivèrent ainsi sous la porte. Christ parut à ces gens un étranger à la figure noble, aux simples vêtements. Ils dirent : « Cet homme arrive de bien loin. 11 Le commis de la porte lui demande comment il s'ap-pelle. Il répondit très-humblement : « Enfants, je suis le Fils de l'homme, » et il s'éloigna d'un pas tranquille. Ses paroles eurent de la force en tout temps : le commis resta comme ébahi; la garde ne sut que penser; nul ne lui dit : « Quel est votre état? » Il passa tout droit son chemin. Alors ils se deman-dèrent l'un à l'autre, lorsqu'ils voulurent rédiger le rapport : « Uue disait-il de curieux, ce personnage? Youlait-il peut-être se moquer de nous? Il a dit qu'il était le Fils de l'homme. » Ils rêvèrent longtemps, mais tout à coup un caporal, buveur d'eau-de-vie , s'écria : « Pourquoi vous rompre la cervelle ? Peut-être son père s'appelait-il Homme ! »
Christ dit ensuite à son compagnon : « Menez-moi chez l'homme de Dieu, que vous connaissez comme tel, et que vous nommez monsieur le premier pasteur. » Cela donna de l'hu-meur à monsieur le ministre : il n'était pas lui-même aussi haut placé. Son âme avait l'enveloppe si épaisse, qu'il ne devinait pas avec qui il cheminait; il n'en apercevait pas même la gros-seur d'un petit pois. Cependant il n'était point sans charité, et il se dit : Tout afflue des alentours ; il désire un viatique1. »
Ils gagnèrent la maison du premier pasteur. Elle était encore absolument comme autrefois. La réformation a fait sa curée ; elle a pris aux prêtres maisons et métairies, pour y replanter des prêtres encore, qui, dans le fond, bavardent davantage et font moins de grimaces. Ils heurtèrent, ils sonnèrent, je ne sais pas exactement ce qu'ils firent. Bref, la cuisinière parut, laissa tomber de son tablier une tête de chou, puis elle dit : « Monsieur est au consistoire. Vous ne pouvez lui parler au-jourd'hui. — Où donc est le consistoire? dit Jésus. — Que vous servira-t-il qu'on vous le dise? répliqua la cuisinière. Chacun n'y va pas comme cela. — Je voudrais pourtant bien le savoir, « lui dit-il. Elle n'eut pas la force de refuser; car il savait tou-jours, comme autrefois, le chemin du cœur des femmes. Elle lui indiqua l'endroit, et il s'y rendit, comme vous le verrez bientôt.
Les mystères.
(Fragment. )
On médite pour vous un chant merveilleux : écoutez avec joie et appelez tout le monde. La route passe à travers montagnes et vallons : ici la vue est bornée, là elle est découverte; et, si le sentier serpente doucement dans les bocages, ne croyez pas que ce soit une erreur. Nous saurons bien, quand nous aurons. assez grimpé, approcher du but au bon moment.
Mais que nul n'imagine qu'avec tout son esprit, il s'expli-- 1. Quelque argent pour le voyage, une aumône. quera jamais la chanson jusqu'au bout. Bien des gens y gagne-ront beaucoup ; la terre féconde produit mille et mille fleurs ; l'un s'en va d'ici le regard sombre; l'autre demeure avec une joyeuse contenance. Chacun doit jouir à sa guise; la source doit couler pour maint voyageur.
Lassé d'une longue journée de marche, qu'il a entreprise par une impulsion supérieure, appuyé sur son bâton, à la manière des pieux pèlerins, frère Marc, délaissant chemins et sentiers, arrive, par une belle soirée, dans un vallon, pour demander quelque nourriture; plein de l'espérance qu'il trouvera, pour cette nuit, dans les profondeurs bocagères, un gîte hospitalier.
Au pied de la montagne escarpée qui se dresse devant lui, il croit voir les traces d'un chemin; il suit le sentier qui serpente, et, en montant, se replie autour des rochers; bientôt il se voit élevé au-dessus de la vallée; le soleil se remontre à lui gracieux et beau; et bientôt, avec une secrète joie, il voit près de lui le sommet devant ses yeux.
Et, à côté, le soleil, qui, sur son déclin, trône encore avec magnificence entre des nuages sombres. Il rassemble ses forces pour atteindre le sommet. Là il espère voir sa peine bientôt récompensée. « Alors, se dit-il à lui-même, alors nous saurons si des êtres humains habitent dans le voisinage. » Il monte, il écoute et il croit renaître : le bruit d'une cloche résonne à ses oreilles.
Et lorsqu'il est parvenu sur la plus haute cime, il voit une vallée prochaine, doucement inclinée. Son œil paisible brille de plaisir; car, devant le bois, il voit soudain, dans les prés verts, un bel édifice. Le dernier rayon de soleil l'éclairé juste-ment. Il accourt à travers les prairies, que la rosée abreuve, au monastère qui brille devant lui.
Déjà il se voit tout près du lieu tranquille qui remplit son âme de paix et d'espérance, et, sur l'arceau de la porte fermée, il observe une mystérieuse image. Il s'arrête et réfléchit et murmure les paroles pieuses de la dévotion, qui s'éveille dans son cœur ; il s'arrête et se demande ce que cela signifie. Le soleil se couche et les sons s'évanouissent.
Il voit érigé avec magnificence le signe qui est la consolation et l'espoir de toute la terre, auquel des esprits sans nombre se sont engagés, que des cœurs sans nombre implorent avec ar-deur, qui anéantit le pouvoir de la mort cruelle, qui flotte sur maints étendards victorieux ; une source de rafraîchissements parcourt ses membres fatigués ; il voit la croix et il baisse les yeux.
Il sent encore quelle source de salut de là s'est répandue ; il sent la croyance de la moitié du monde; mais il est saisi d'un sentiment tout nouveau, en voyant comme l'image se présente ici à ses yeux. Il voit la croix enlacée de roses. Qui donc associa les roses à la croix 1? La couronne s'épanouit pour entourer moelleusement de toutes parts le bois raboteux.
De légers nuages d'argent se balancent, pour prendre l'essor avec la croix et les roses, et, du centre, s'épanouit une sainte gloire à trois rayons, qui partent d'un même point. Autour de l'image, aucune légende qui éclaircisse et révèle le secret. Dans le crépuscule, qui devient toujours plus sombre, il s'arrête et médite et se sent édifié.
Il heurte enfin, quand les hautes étoiles abaissent sur lui leurs yeux étincelants. La porte s'ouvre, et on le reçoit les bras ouverts, les mains prêtes. Il dit d'où il est, de quelle distance l'envoient les ordres d'êtres supérieurs. On écoute, on admire; on a fêté l'inconnu comme un hôte, on fête maintenant l'en-voyé.
Chacun s'approche pour entendre aussi; chacun est ému par une puissance secrète : pas un souffle n'ose interrompre l'hôte merveilleux, car chaque parole retentit dans le cœur. Ce qu'il raconte agit comme les profonds enseignements de la sagesse que publient les lèvres des enfants ; à la franchise, à l'innocence de ses manières, il semble un homme d'un autre monde.
CI Bienvenu ! s'écrie enfin un vieillard ; bienvenu, si ta mis-sion apporte la consolation et l'espérance. Tu le vois, nous sommes tous saisis, bien que ton aspect réveille nos âmes. La plus belle félicité, hélas! nous est ravie; nous sommes émus de soucis et de crainte. 0 étrange^ c'est à une heure décisive que nos murs te reçoivent, afin de porter le deuil avec nous. 1. Ce symbole, qui réunit les contraires, s'expliquera par l'ensemble du poëlile et par !e commentaire qui le suit. La croix est entourée de roses, c'est la re-ligion avec tous ses charmes et toute sa vertu.
« Car, hélas! l'homme qui nous unit tous ici, que nous recon-naissons comme père, comme ami, comme guide, qui alluma dans notre vie la flamme et le courage, dans peu de temps il nous quittera pour jamais ; c'est tout récemment qu'il l'a dé-claré lui-même ; mais il ne veut dire ni la façon ni l'heure, et par là son départ certain est pour nous plein de mystères et d'amères douleurs.
« Tu nous vois tous ici, les cheveux blancs, tels que la nature nous a conviés au repos ; nous n'avons reçu aucun homme à qui, dans ses jeunes années, le cœur ordonnait trop tôt de renon-cer au monde. Lorsque nous eûmes éprouvé les plaisirs et les peines de la vie, que le vent eut cessé d'enfler nos voiles, il nous fut permis d'aborder ici avec honneur, dans l'assurance que nous. avions trouvé le port tranquille..
« Le noble mortel qui nous a conduits dans ce lieu porte la paix de Dieu dans son cœur; je l'ai accompagné dans le sentier de la vie, et je connais bien les temps d'autrefois; les heures où il se prépare dans la solitude nous annoncent notre perte pro -chaine. Qu'est-ce que l'homme, qu'il puisse donner sa vie pour néant et non pour un meilleur que lui ?
« Ce serait maintenant mon unique vœu 1 Pourquoi me faut-il y renoncer? Combien sont déjà partis avant moi! C'est lui dont je devrai déplorer plus douloureusement la perte. Avec quelle bienveillance il t'aurait accueilli ! Mais il nous a remis la mai-son. Et quoiqu'il n'ait pas encore nommé son successeur, il est déjà séparé de nous en esprit.
" Il vient seulement chaque jour une petite heure; il nous fait des récits ; il est plus ému qu'autrefois. Nous apprenons alors de sa propre bouche comme la Providence l'a merveilleusement conduit ; nous écoutons attentivement, afin que l'exacte connais-sance de, ces faits soit conservée pour la postérité, jusque dans les moindresdétails. Nous veillons aussi à ce qu'un de nous écrive avec soin, et que le souvenir de notre ami subsiste pur et vrai.
co J'aimerai® mieux, je l'avoi#, raconter moi-même bien des choses, que d'écouter en silence comme je fais : la plus petite circonstance ne saurait m'échapper; tout cela est encore vivant dans ma pensée; j'écoute, et je puis à peine dissimuler que je ne suis pas toujours satisfait. Si je viens une fois à discourir de toutes ces choses, les paroles de ma bouche les publieront avec plus d'éclat.
« Simple témoin, je conterais avec plus de détail et de liberté comment un génie le promit d'abord à sa mère ; comment, à la fête de son baptême, une étoile se montra plus brillante au cou-chant; comment, les ailes déployées, un vautour s'abattit dans la cour près des colombes, et, sans frapper avec fureur, sans sévir comme à l'ordinaire, sembla les inviter doucement à la con-corde.
« Ensuite il nous a tu modestement comment, dans son enfance, il dompta la vipère qu'il vit se glisser autour du bras de sa sœur et serrer étroitement l'enfant endormie. La nourrice s'en-fuit et abandonna le nourrisson, et lui, il étrangla le reptile d'une main sûre. La mère survint, et, avec une joie frémissante, elle vit l'exploit de son fils et la délivrance de sa fille.
« Il ne dit pas non plus que, sous son épée, jaillit d'un aride rocher une source aussi forte qu'un ruisseau, qui, à flots pres-sés, serpenta de la montagne dans le vallon. Elle coule encore, aussi vive, aussi brillante, qu'elle s'élança d'abord au-devant de lui. Et ses compagnons, qui virent de leurs yeux ce prodige, osèrent à peine étancher leur soif brûlante.
« Quand un homme a été élevé par la nature au-dessus des autres, ce n'est pas merveille que beaucoup de choses lui réus-sissent; il faut célébrer en lui la puissance du Créateur qui appelle la faible argile à tant de gloire : mais, quand un homme soutient la plus difficile des épreuves de la vie, et se surmonte lui-même, alors on peut avec joie le montrer aux autres et dire: « Voilà ce qu'il est, voilà son propre! »
« Car toute force nous porte en avant, nous porte à vivre, à déployer çà et là notre action., au contraire , le torrent du monde nous gêne et nous presse de tous côtés, et nous entraîne avec lui. Et cet orage au dedans et cette lutte au dehors appren-nent à l'intelligence le sens de cette parole difficile à entendre : « Il se délivre de la puissances qui enchaîne tous les êtres, l'homme qui se surmonte lui-même. »
Œ Qu'il était jeune encore, quand son cœur lui apprit ce que chez lui j'ose à peine nommer vertu ; quand il sut respecter la sévère discipline de son père, et se montrer docile, alors que ce maître austère et rigoureux chargea les libres années de sa jeunesse d'un service auquel le fils se soumit avec joie, comme un enfant orphelin, sans asile, le fait par nécessité, pour un chétif salaire !
« Il dut suivre les guerriers en campagne, d'abord à pied, en bravant l'orage et le soleil ; soigner les chevaux, dresser la table, être au service de tout vieux soldat. Vite et volontiers, en tout temps il courait de jour et de nuit, portant les messages à travers les forêts, et, accoutumé de la sorte it ne vivre que pour les autres, il semblait ne se plaire qu'à la fatigue.
« Comme, dans la bataille, il ramassait avec une joyeuse au-dace les flèches qu'il trouvait par terre, courait ensuite cueillir lui-même les herbes avec lesquelles il pansait les blessés ! t:e qu'il touchait guérissait bientôt; le malade voulait être soi-gné de sa main. Qui ne l'observait avec joie! Et son père lui seul semblait ne point faire cas de lui.
« Léger, comme un navire à la voile, qui ne sent pas le poids de la cargaison et vole de port en port, il portait le fardeau des leçons paternelles; l'obéissance en était le premier et le dernier mot, et, comme le plaisir entraîne l'enfant, et l'honneur le jeune homme, la volonté étrangère seule l 'entrainait. La père imagi-nait vainement de nouvelles épreuves, et, s'il voulait exiger, il était contraint de louer.
« Enfin il se déclara aussi vaincu ; il reconnut par ses actes le mérite de son fils ; la rudesse du vieillard avait disparu ; il lui donna soudain un cheval de prix ; le jeune homme fut affran-- .chi du petit service : au lieu du court poignard, il porta une épée, et, après ces épreuves, il entra dans un ordre auquel il avait droit par sa naissance.
« Je pourrais passer des jours à te conter encore des choses qui surprennent quiconque les entend. Sa vie sera certainement égalée un jour par les races futures aux plus admirables his-toires ; ce qui, dans les fables et les poëmes, paraît incroyable aux esprits et qui pourtant les charme, on peut ici l'entendre, et il faut bien se résoudre, doublement réjoui, à le recevoir comme vrai.
« Et tu me demandes comment s'appelle cet élu, que s'est choisi l'œil de la Providence ; que je louai souvent et jamais assez; à qui arrivèrent tant d'aventures incroyables? Il s'ap-pelle Humanus, le saint, le sage, l'homme le meilleur que j'aie vu de mes yeux ; et sa maison, comme disent les princes, tu la connaîtras en même temps que ses aïeux. »
Ainsi parla le vieillard, et il en aurait dit davantage, car il était plein de ces merveilles, et ce qu'il devait nous raconter nous aurait charmés bien des semaines encore, mais son dis-cours fut interrompu, au moment où son cœur s'épanchait le plus vivement avec son hôte. Les autres frères allaient et ve-naient, et finirent par le réduire au silence.
Et, après le repas, Marc, s'étant incliné devant le Seigneur et devant ses hôtes, demanda encore une coupe d'eau pure, qui lui fut aussi présentée. Puis ils le conduisirent dans la grande salle, où un étrange spectacle s'offrit à lui. Ce qu'il vit dans ce lieu ne doit pas être passé sous silence : je vous le décrirai fidè-lement.
Là, nul ornement pour éblouir les yeux; une voûte d'arête s'élevait hardiment, et il vit rangés en ordre autour des murs, comme dans le chœur d'une église, treize siéges élégamment taillés par des mains habiles. Devant chacun se trouvait un petit pupitre. Là on se sentait disposé à la dévotion, on sentait le calme de la vie et la vie sociale.
Il vit aux murs treize écussons suspendus, car à chaque siége était assigné le sien. Ils ne semblaient point se prévaloir fière-ment de leurs aïeux ; chacun paraissait considérable et choisi ; et frère Marc brûlait du désir de savoir le sens caché de ces figures. Au centre, il vit, pour la seconde fois, le signe de la croix avec des branches de roses.
Ici l'âme peut se figurer bien des choses ; un objet distrait de l'autre, et des casques sont suspendus sur quelques écus-sons ; ça et là on voit aussi des lances et des épées ; des armes, comme on peut en ramasser sur les champs de bataille, dé-corent ce lieu: ici, des drapeaux et des armes de pays étran-gers, et, si je vois bien, des liens aussi et des chaînes!
Chacun se prosterne devant son siége; se frappe la poitrine, recueilli dans une prière muette ; de leurs lèvres s'exhalent des hymnes courts, dans lesquels se nourrit la joie pieuse ; puis les frères, fidèlement unis, se bénissent pour le court sommeil, que ne trouble point la fantaisie. Tandis que les autres se re-tirent, Marc demeure, avec quelques-uns, en contemplation dans la salle.
Si fatigué qu'il soit, il désire de veiller encore, car mainte et mainte image l'attire puissamment : ici, il voit un dragon cou-leur de feu, qui apaise sa soif dans des flammes furieuses; là, un bras dans la gueule d'un ours, d'où le sang coule à flots bouillonnants; les deux écussons étaient suspendus à égale distance, à gauche et à droite de la croix aux roses.
« Tu t'engages dans de merveilleuses voies, lui dit encore le vieillard avec bonté. Que ces images te convient à demeurer jusqu'au moment où la vie de maint héros te sera connue. Ce que ces lieux recèlent ne se devine pas : il faut donc te le dé-couvrir en confidence.Tu soupçonnes peut-être qu'on a souffert et connu et perdu ici bien des choses et ce que l'on a conquis.
« Mais ne crois pas que le vieillard te parle seulement des temps d'autrefois : il se passe encore ici bien des événements ; ce que tu vois est de plus en plus considérable et couvert tan-tôt d'un tapis tantôt d'un crêpe. Tu es libre, si cela te plaît, de te préparer : ô mon ami, tu n'as encore franchi que la première porte; on t'a fait dans le vestibule une réception amicale, et tv me parais digne de pénétrer dans l'intérieur. »
Après un court sommeil dans une tranquille cellule, un sourd carillon éveille notre ami. Il saute à bas du lit avec une in-fatigable vivacité ; le fils du ciel suit l'appel de la dévotion. Vêtu à la hâte, il s'élance vers le seuil; déjà son cœur vole à l'église, obéissant, paisible, sur les ailes de la prière; il loquète à la porte, et la trouve fermée aux verrous.
Et, comme il prête l'oreille, à intervalles égaux, trois fois se répète un coup sur l'airain sonore : ce ne sont pas les coups de l'horloge ; ce n'est pas le bruit des cloches : un son de flûte s'y mêle de temps en temps ; cette musique étrange, et difficile à expliquer, s'anime de telle sorte qu'elle réjouit le cœur, sérieuse, engageante, comme si des couples heureux entrela-çaient leurs danses en chantant.
Il court à la fenêtre, pour contempler peut-être ce qui le trouble et le saisit merveilleusement ; il voit le jour poindre à l'orient lointain ; il voit sur l'horizon de légères vapeurs éten-dues. Et doit-il en croire ses yeux?... Une lumière étrange se promène dans le jardin ;- il voit trois jeunes gens armés de flambeaux, circuler, courir dans les allées.
Il voit distinctement briller leurs habits blancs, serrés au corps et de forme élégante ; il peut voir leurs chevelures bou-clées, couronnées de fleurs, leur ceinture entourée de roses; ils semblent venir de danses nocturnes, ranimés et embellis parleurs joyeuses fatigues. Ils courent, ils éteignent les flam- J beaux comme s'effacent les étoiles, et ils disparaissent dans le 1 lointain1. f
1. Voici, en substance, les éclaircissements que Goethe lui-même a donnés, en 1816, sur le plan général et le but de ce poëme, composé vers 1785 et qu'il n'a pas achevé.
Le lecteur, après avoir été promené dans les montagnes, serait arrivé à des plaines ouvertes et fertiles; on aurait visité dans sa demeure chacun des moines chevaliers; la diversité des peuples et des climats aurait fait connaître que ces ; hommes excellents s'étaient rassemblés de tous les coins du monde, pour adorer \ Dieu en secret, chacun à sa manière ; dans cette retraite, les façons de penser et de sentir les plus diverses devaient avoir pour représentants ces hommes d'élite, qui exprimaient dignement par la vie commune le désir delà plus haute culture, bien qu'elle fût incomplète en chacun d'eux. Dans ce but, ils se sont groupésautour d'un homme appelé Humanus, vers lequel la sympathie et quelques rap-ports les attirent les uns et les autres. Tout à coup ce médiateur se dispose à les quitter, et ils apprennent son histoire avec autant de surprise que d'édification. Elle est racontée, non-seulement par lui-même, mais aussi par chacun des douze, qui l'ont tous connu eu divers temps. Chaque religion a eu son heure d'épanouissement suprême, et s'est rapprochée alors de ce guide, de ce média-teur; elle s'est même identifiée avec lui. Ces époques se montrent comme incor-porées dans les douze représentants, si bien que toute profession de foi religieuse -t et morale, si étrange que soit la forme, est digne d'amour et de respect. Aussi, après un long temps de vie commune, Humanus peut-il se retirer, parce que son esprit s'est incarné dans tous ses disciples, et n'a plus besoin de revêtir une forme corporelle particulière. - ^ Le lecteur, promené ensuite en esprit dans tous les temps et tous les lieux, peut voir sous mille formes les effets les plus heureux que produit l'amour de Dieu et des hommes, sans aucun des abus qui rendent haïssables les religions dégénérées.
L'action se passe dans le carnaval, et le signe distinctif de la société est une croix eut iurée de roses, mais on prévoit qu'au départ d'Humanus, l'éternelle durée de la régénération sociale, scellée par le jour de Pâques, se manifestera 3 pour consoler les cœurs. Cependant pour qu'une si belle alliance ne reste pas \ sans chef, une dispensation et une révélation miraculeuses élèvent à cette dignité J le pauvre pèlerin, le frère Marc, qui, sans avoir une vaste science, sans aspirer ) à l'inaccessible, mérite par son humilité, son dévouement et son activité dans jj la pieuse confrérie, de présider une société animée de sentiments si généreux. 2 } BEAUX-ARTS.
* Modelez, artistes, ne discourez pas.
Qu'il ne soit qu'un souffle, votre poëme.
Les gouttes de nectar.
Lorsque Minerve, pour favoriser son cher Prométhée, lui apporta du ciel une coupe pleine de nectar, afin de rendre heureux les hommes, son ouvrage, et de verser dans leur sein l'amour des beaux-arts : elle courut d'un pied rapide, pour n'être pas vue de Jupiter, et, de la coupe d'or vacillante, quel-ques gouttes tombèrent sur la verte prairie.
Aussitôt les abeilles survinrent et les sucèrent diligemment; le papillon s'empresse d'accourir, pour attraper aussi une gouttelette; l'araignée difforme elle-même s'y traîne et suce avidement.
Heureux sont-ils d'en avoir goûté, eux et d'autres délicates bestioles! Car ils partagent désormais avec l'homme le suprême bien, le génie de l'art.
Le voyageur.
LE VOYAGEUR. Que Dieu te bénisse, jeune femme, toi et l'en-fant qui suce ta mamelle ! Laisse-moi ici, au pied du rocher, à l'ombre de cet orme, jeter bas mon fardeau, me reposer près de toi.
LA FEMME. Quel métier t'amène, pendant la chaleur du jour, dans ce sentier poudreux? Vas-tu dans la campagne, portant de lieux en lieux des marchandises de la ville?... Étranger, ma question te fait sourire!
LE VOYAGEUR. Je n'apporte aucunes marchandises de la ville... La soirée commence à devenir fraîche. Montre-moi la source où tu te désaltères, aimable jeune femme.
LA FEMME. Monte le sentier du rocher. Va devant toi ; à travers les buissons passe le chemin de la cabane où je de-meure, de la source qui m'abreuve.
LE VOYAGEUR. Des traces de l'industrie humaine parmi ces broussailles! Ces pierres, ce n'est pas toi qui les as disposées, ô nature, généreuse dispensatrice!
LA FEMME. Plus haut encore!
LE VOYAGEUR. Une architrave couverte de mousse! Je te recon-nais, génie plastique! Tu as gravé ton empreinte sur la pierre.
LA FEMME. Plus loin, étranger.
LE VOYAGEUR. Une'inscription sous mes pieds! Illisible!... Les passants vous ont effacées, paroles, gravées profondément, qui deviez attester à mille descendants la pieuse pensée de votre maître.
LA FEMME. Étranger, tu regardes ces pierres avec étonne-ment? Il y en a beaucoup, là-haut, de pierres, autour de ma cabane.
LE VOYAGEUR. Là-haut?
LA FEMME. A gauche, à travers le hallier; ici.
LE VOYAGEUR. 0 Muses ! 0 Grâces !
LA FEMME. C'est là ma cabane.
LE VOYAGEUR. Les ruines d'un temple 1
LA FEMME. Ici près coule la source où je me désaltère.
LE VOYAGEUR. D'une aile enflammée, tu planes sur ta sépul-ture , ô génie ! Ton chef-d'œuvre s'est écroulé sur toi, ô im-mortel 1
LA FEMME. Attends, je vais te chercher le vase à boire. LE VOYAGEUR. Le lierre a revêtu tes formes élancées, divines. Comme tu t'élèves des décombres, ô couple de colonnes' Et toi, là-bas, sœur isolée!... Comme, sous la mousse sombre, qui couvre vos têtes sacrées, vous contemplez avec une majestueuse tristesse vos compagnes brisées ù vos pieds! A l'ombre des ronces buissonneuses, les débris et la terre les couvrent, et les grandes herbes se balancent par-dessus. Est-ce donc ainsi, ô nature, que tu respectes le chef-d'œuvre de ton chef-d'œuvre ? Tu détruis sans pitié ton sanctuaire ! Tes mains y sèment les chardons.
LA FEMME. Comme l'enfant dort!... Veux-tu te reposer dans la cabane, étranger? Aimes-tu mieux rester ici au grand air? Il est frais. Tiens l'enfant, et j'irai puiser de l'eau. Dors, petit, dors. LE VOYAGEUR. Ton repos est doux. Comme il nage dans une santé divine et respire doucement ! Enfant, né sur les débris d'un passé sacré, que son esprit repose sur toi! Celui qu'il en-vironne jouira de chaque jour, dans le sentiment de sa nature divine. Germe fécond, développe-toi, magnifique parure du beau printemps, et brille entre tes égaux ! Et quand l'enveloppe de la fleur tombera flétrie, que le fruit béni s'élève de ton sein et qu'il mûrisse aux rayons du soleil !
LA FEMME. Que Dieu le veuille !... Et dort-il encore?... Avec cette eau fraîche, je n'ai rien à t'offrir qu'un morceau de pain. LE VOYAGEUR. Je te remercie. Comme admirablement tout fleurit et verdoie alentour !
LA FEMME. Mon mari reviendra bientôt des champs. 0 homme, reste, reste, et prends avec nous le repas du soir.
LE VOYAGEUR. C'est ici votre demeure ?
LA FEMME. Là, entre ces murailles. La cabane, c'est mon père qui l'a bâtie avec des briques et des décombres. Voilà notre demeure. Il me donna à un laboureur et mourut dans nos bras.... As-tu dormi, mon cher cœur? Comme il est gai et voudrait jouer ! Le fripon !
LE VOYAGEUR. 0 nature, éternellement féconde', tu produis tous les êtres pour jouir de la vie ; bonne mère, tu as pourvu tous tes enfants d'un héritage, d'une cabane : l'hirondelle sus-pend sa maison à la corniche, sans savoir quel ornement elle couvre ; la chenille entoure de son fil le rameau doré, pour en faire la maison d'hiver de sa couvée ; et toi, tu f arranges parmi les ruines augustes du passé une cabane pour tes be-soins, ô homme, et tu jouis de la vie sur les tombeaux!... Adieu, heureuse femme !
LA FEMME. Tu ne veux pas rester?
LE VOYAGEUR. Dieu vous garde et bénisse votre enfant !
L'A FEMME. Heureux voyage !
LE VOYAGEUR. Où me mène le sentier qui traverse cette mon-tagne?
LA FEMME. A Cumes.
LE VOYAGEUR. Quelle distance y a-t-il ?
LA FEMME. Trois bons milles.
LE VOYAGEUR. Adieu. 0 nature, dirige mes pas, dirige la course de l'étranger qui chemine à travers les tombes sacrées du passé ; conduis-le au gîte tutélaire, abrité contre le vent du nord, et où le bosquet de peupliers préserve des feux du midi; et, quand je retournerai, le soir, à ma cabane, dorée par le der-nier rayon du soleil, fais que j'y trouve, pour me recevoir, une femme pareille, avec son enfant sur le bras 1
Chant matinal de l'artiste.
Le temple est bâti pour vous, nobles Muses, et dans mon cœur en est le sanctuaire.
Au jour naissant, quand le soleil me réveille, joyeux, ardent, je regarde autour de moi : déesses immortelles, vous m'envi-ronnez dans la clarté sacrée du matin.
Je vous prie, et ma prière n'est qu'un chant de louanges, et les joyeux sons de la lyre accompagnent ma prière.
Je m'avance à l'autel, et je lis, comme cela convient, dévote-ment ma liturgie dans le saint Homère.
Et lorsqu'il m'entraîne dans la mêlée des guerriers aux cœurs de lion, et que les fils des dieux, montés sur leurs chars, livrent l'attaque, brûlants de fureur ;
Et lorsque le coursier tombe devant le char; que, pêle-mêle, amis, ennemis, se roulent dans le sang des morts ;
Que le fils des héros, avec son glaive enflammé, les immole par milliers, jusqu'au moment où lui-même , dompté par une main divine,
Il tombe sur le bûcher qu'il s'est lui-même construit ; lorsque les ennemis, insultent, outragent son beau corps :
Alors je me mets à l'œuvre vaillamment ; le charbon devient une arme dans ma main, et sur ma haute cloison mugissent les flots du champ de bataille.
En avant ! en avant ! A grand bruit retentissent les hurle-ments de l'ennemi furieux, bouclier contre bouclier, l'épée sur le casque, et, autour du mort, la mort.
Je m'élance en avant, en avant; ils combattent autour de lui, les vaillants amis, plus vaillants quand ils versent des pleurs de rage.
Ah 1 sauvez! combattez! sauvez-le! emportez-le dans le camp, et versez sur le mort le baume et les larmes, honneur funéraire !
Et quand je reviens ici, tu me reçois, ô maîtresse chérie, hélas ! en image seulement, et brûlante encore dans l'image ! Ah ! comme tu reposais à mon côté et me regardais avec lan-gueur, et comme de mes yeux pénétrait dans mon cœur le désir de prendre le crayon !
Comme je me repaissais de tes yeux, de tes joues et de ta bouche, et sentais dans mon sein la jeunesse et la vie d'un dieu !
Oh ! reviens donc et reste dans mes bras, et désormais plus de batailles ! toi seule dans mes bras !
Tu seras pour moi, ô bien-aimée, l'idéal universel, tu seras la madone, avec un premier-né, un divin enfant sur ton sein.
Et je veux, nymphe, te surprendre au fond du bocage. Oh ! ne fuis pas ma poitrine velue, mon oreille dressée.
Et je veux, comme un autre Mars, reposer auprès de toi, puis-sante déesse de l'amour, et nous envelopper d'un filet et crier à l'Olympe :
« Vienne qui voudra d'entre les dieux envier notre bonheur, dussé-je voir la jalousie grimaçante enchaînée par magie au pied du lit ! »
L'amour peintre de paysage.
J'étais assis un matin, sur une pointe de rocher ; mes yeux étaient fixés sur le brouillard ; tendu comme une toile gri-saillée, il couvrait tout dans la plaine et la montagne.
Un enfant se place à mon côté et dit : « Ami, comment peux-tu tranquillement regarder d'un œil fixe la toile vide ? As-tu peut-être perdu à jamais toute envie de peindre et de mo-deler? »
Je regarde l'enfant et je me dis : « Ce bambin voudrait-il faire le maître ? »
,c Si tu veux rester toujours triste et désœuvré, dit l'enfant, il ne s'ensuivra rien de bon. Tiens, je veux à l'instant te faire une petite peinture, t'apprendre à peindre un joli tableau. » Et il avança, son, index,. qui était aussi rosé que la rose, vers le vaste tapis déployé, et il se mit à dessiner avec le doigt. En haut il peignit un beau soleil, dont mes yeux furent éblouis ; puis il dora la frange des nuages ; à travers les nuages, il fit pé-nétrer les rayons ; il peignit ensuite les cimes délicates et lé-gères des arbres rafraîchis ; derrière-, il traça librement les collines à, la file ; en bas, il répandit les eaux en abondance; il dessina la rivière si naturellement, qu'elle semblait scintiller au soleil, qu'elle semblait murmurer le long des hautes rives.
Et les fleurs bordaient la rivière, et les couleurs nuançaient la prairie : l'or et l'émail et le pourpre et le vert, partout comme émeraude et comme escarboucle ! Au-dessus, il peignit le ciel clair et pur et les montagnes bleues, toujours plus loin-taines, tellement que, transporté de joie et croyant renaître, je contemplais tour à tour le peintre et le tableau.
« Je t'ail fait voir, je pense, me dit-il, que j'entends bien ce métier, mais le plus difficile est encore à faire. »
Alors il dessina, avec le bout du doigt, et avec un grand soin, auprès du bosquet, juste à l'endroit où le soleil était vivement reflété par la terre brillante, il dessina la plus charmante jeune fille, bi-en.foite, élégamment vêtue, des j4ues fraîches sous des cheveux bruns, et les joues étaient de la même couleur que le joli doigt qui, les avait dessinées.
« Enfant, m'écriai-je, de quel maître as-tu suivi l'école, pour savoir, si vite et si naturellement, bien commencer et bien finir? »
Mais, comme je parlais encore, une brise se lève, et balance les. cimes, plisse les flots de la rivière, gonfle le voile de l'ad-mirable jeune fille, et, ce qui met le comble à ma surprise, son pied se met en, mouvement, elle s'avance, elle s'approche du lieu oè je suis assis avec le rusé maître.
Et tandis que tout s'ébranlait, les arbres, la rivière, les fleurs et le voile et le pied délicat de la belle, croyez-vous peut-Atre que je sois resté sur mon roc, comme un roc, im-i.-.oMIc. et muet?
Chant du soir de l'artiste.
Ah ! si la secrète force créatrice se répandait dans tout mon être ! Si une figure pleine de vigueur naissait sous mes doigts !
Je ne fais que trembler, je ne fais que tâtonner, et pourtant je ne puis quitter l'ouvrage. Je te connais, ô nature, je te sens, il faut que je te saisisse.
Si je songe ensuite comme depuis maintes années mon senti-ment déjà s'épanouit; comme, aux lieux qui n'étaient que bruyè-res arides, il s'abreuve aujourd'hui à des sources de délices:
Nature, que je languis après toi ! Quand pourrai-je te sentir aimante et fidèle? Tu seras pour moi l'eau jaillissante, qui s'échappe de mille tuyaux pour jouer dans les airs.
Tu verseras la joie dans toutes les forces de mon âme, et tu étendras mon étroite existence dans le champ de l'éternité.
Le connaisseur et l'artiste.
LE CONNAISSEUR. Bien, fort bien, monsieur! Mais le côté gauche n'est pas tout à fait pareil au droit; ceci me semble trop long et ceci trop large; cela grimace un peu, et la lèvre n'est pas tout à fait nature. Tout cela est encore bien mort.
L'ARTISTE. Oh! conseillez-moi! Aidez-moi, afin que je m'ac-complisse! OLl est-elle, la source première de la nature? Qu'elle m'abreuve ! que je sente le ciel et la vie couler au bout de mes doigts et se manifester! Que je puisse faire, avec un sentiment divin et une main humaine, ce que je puis et dois faire par un instinct brutal avec ma compagne !
LE CONNAISSEUR. C'est à vous d'y songer.
L'ARTISTE. Ah 1 vraiment?
Le connaisseur et l'enthousiaste.
Je conduisis un ami chez une jeune fillette; je voulais le faire jouir de tout ce qu'elle avait : c'était assez de joie! Une ardente et vive jeunesse!... Nous la trouvâmes assise auprès de son lit, la tète appuyée sur sa menotte. Monsieur lui fait un compli-ment, et puis il s'assied devant elle. Il live le nez, il la re-garde fixement; il l'observe du haut en bas.... Pour moi, bien-tôt je n'y tins plus; j'étais hors de moi.
Le cher monsieur, pour tout remerciment, me mené dans un coin, et me dit qu'elle est par trop svelte et qu'elle a des taches de rousseur. Alors je dis adieu à ma mignonne, et, en partant, je levai les yeux au ciel : « Seigneur, Seigneur, ayez pitié de ce monsieur ! »
Puis je le mène dans une galerie, où le génie de l'homme brille en traits de flamme. Là j'éprouve la même chose, je ne sais comment; tout mon cœur est saisi : « 0 peintre, m'écriai-j e, que Dieu te récompense pour ta peinture ! La plus belle fiancée pourra seule te payer pour nous. »
Cependant monsieur faisait sa ronde, et se curait les dents, et me passait en revue mes fils de dieux. Mon cœur était aussi plein, aussi oppressé, que s'il eût porté cent mondes en lui. Pour lui, il trouvait ceci trop long, cela trop court ; il pesait tout fort posément.
Alors je me jetai dans un coin ; les entrailles me brûlaient. Et les gens se rassemblaient autour de lui et l'appelaient un connaisseur.
Monologue de l'amateur.
Que te sert l'ardente nature étalée devant tes yeux? que te servent les œuvres de l'art qui t'environnent, si l'aimable force créatrice ne remplit pas ton âme, et ne devient pas, dans ta main, capable de produire à son tour?
Bon conseil.
Il y a des jours où l'on ne peut souffrir ni soi ni les autres, où rien ne se passe au gré de nos désirs : et pourquoi en serait-il autrement dans les arts? Ne vous tourmentez donc pas à contre-temps, car l'abondance, la verve et la force ne sont ja-mais loin ; si vous êtes resté en repos dans la mauvaise heure, la bonne en sera meilleure pour vous.
Epitre.
Je te prêche encore ici mon vieil évangile; mais je me sens dans d'heureuses dispositions, c'est pourquoi je vais te le cou-cher par écrit.
Je me procurai de l'or, je me procurai du vin, j'assemblai tout cela : à présent, pensai-je, à présent nous aurons de la chaleur; mon tableau va jeter des flammes. Je prodiguai aussi l'ardeur et la richesse auprès de la fleur des trésors; mais, pour nous réchauffer, la chair humaine vaut mieux que tout le reste.
Et qui ne juge pas, mais est assidu à l'ouvrage, comme tu l'es, comme je le suis, le travail le récompense par le plaisir; rien au monde ne lui cause du dégoût; car il ne s'amuse pas à regarder, les dents agacées, le bouilli et le rôti, qu'à la fin, si proprement qu'il les mâche, il ne digère pas fort bien ; mais il prend un manche de jambon ; il y coupe bel et bien, à la façon de l'ouvrier; il remplit le verre jusqu'au bord; il boit et ne s'essuie pas même la bouche. Voilà comme la nature est un livre vivant, incompris, mais non pas incompréhensible : car toutes les joies que peut offrir le monde, tout le soleil et tous les ombrages, toutes les plages et tous les rêves, tu nourris le vaste désir de les rassembler dans ton cœur, comme un Banks, un Solander, investigateurs du monde
Et quelle joie pour toi, de sentir que tu trouves tout en toi-même ; que ta femme et tes chiens te donnent plus de plaisir que nul n'en goûta jamais dans l'Élysée, à se promener agréa-blement avec les ombres et à côtoyer des beautés divines ! Ce n'est pas dans Rome, dans la Grande-Grèce, c'est dans ton cœur, que réside la joie. Celui qui s'en tient à sa mère, la nature, trouve un monde dans son verre.
Le droit de l'artiste.
Un peintre religieux, avec beaucoup de travail, avait quel-quefois remporté le prix, et quelquefois aussi il avait dû se résigner à passer après un plus habile; il avait continué de peindre ses tableaux, selon qu'on les vantait et qu'on les payait. Quelques-uns furent distingués : on leur bâtit même un sanc-tuaire.
Un jour, il trouve l'occasion de peindre la muraille d'une salle. D'une main diligente, il peuple son tableau de ce qu'on voit communément dans le monde ; il trace une esquisse nette 1. On sait que l'Anglais Joseph Banks et le Suédois Daniel Solander se sont illustrés par leurs travaux et leurs voyages scientifiques. et légère; on pouvait voir quelle était sa pensée. Il colore sobrement, mais de telle façon que l'œil est saisi. Il croit son œuvre convenable pour la place, et pas trop bien et pas trop mal, pour qu'elle rassemble des messieurs et des dames, et qu'ils la voient avec plaisir; au reste il désire, il veut aussi, que le tableau fasse penser.
Quand le travail fut achevé, arriva maint couple d'amis, qui goûtaient les ouvrages de notre artiste : aussi furent-ils bien affligés de ne pas voir sur la muraille frivole et vide la figure de quelque dieu. Ils lui demandèrent aussitôt pourquoi il avait fait une pareille peinture : en effet la salle et ses murs ne con-venaient qu'à des mains folles. Il ne devait passe laisser séduire, ni barbouiller encore des bancs et des tables; il devait s'en tenir à ses toiles, et faire parler ses pinceaux avec grâce. Ils lui adressèrent en face mille compliments de même sorte.
Il répondit modestement : « Votre bonne opinion me rend confus ; rien ne m'est plus agréable au monde que de voir mes ouvrages vous plaire. Mais, comme le Seigneur Dieu créa, de sa propre volonté, toute espèce d'animaux ; que même l'affreux pourceau, les crapauds et les serpents sont l'œuvre du Sei-gneur ; qu'il n'a fait non plus qu'ébaucher maintes choses, et n'a pas tout achevé (et, l'homme lui-même, il ne faut pas l'ob-server d'un regard trop perçant, mais seulement « en gros 1 ») : moi aussi, pauvre diable, de la race humaine pécheresse, dès ma jeunesse j'ai tâté de mille plaisirs, et me suis exercé à mille choses, et, par pratique et par bonheur, quelques ouvrages, dites-vous, m'ont réussi. Or il nie semble qu'après tant de courses et de voyages, nous avons aussi le droit de respirer un moment, sans qu'aussitôt quiconque nous veut du bien doive nous qualifier de rustre paresseux.
« Aussi mon dicton est pour le présent ce qu'il fut toujours : je n'ai jamais tiré gloire de mon travail et ce qu'ont fait mes pinceaux, ils l'ont fait. »