‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 42 sur 109 · PARABOLES · texte numérisé non relu

PARABOLES

Ce qui nous afflite dans la vie, on en jouit

volontiers en image.

Explication d'une gemme antique.

Un jeune figuier s'élève dans un beau jardin; auprès estassis un bouc, comme s'il voulait le garder.

Mais, Quirites, comme on se trompe! L'arbre est mal défendu; et, de l'autre côté, bourdonne un scarabée qui vient d'éclore.

Il vole, le héros cuirassé, et il grignote dans les rameaux, et, de son côté, le bouc a grande envie de se dresser tout à son aise.

Aussi voyez, amis, l'arbrisseau déjà presque dépouillé de feuilles ; il est là tout triste et il implore les dieux.

C'est pourquoi écoutez ces bonnes leçons, enfants, dans votre âge tendre : du bouc et du scarabée il faut garder l'arbrisseau.

Le pâté de chat.

Si un regard libre et tranquille annonce l'investigateur de la nature, que la géométrie le suive à la trace avec précaution et confiance.

A la vérité l'un et l'autre dons peuvent aussi se réunir chez un homme ; mais, que ce soient deux métiers, c'est ce qu'on ne saurait nier.

Il y avait une fois un brave cuisinier, habile dans son art ; il lui prit un jour fantaisie de faire le chasseur.

Il se rendit, armé d'un fusil, dans la verte forêt, où le gibier foisonnait, et bientôt il tire un chat, qui se régalait de petits oiseaux.

Il le prit pour un lièvre, et n'en voulut pas démordre ; il en fit un pâté bien épicé et le servit aux gens.

Mais cela fâcha maints convives, certains palais subtils. Le chat que tire le chasseur, le cuisinier n'en fait jamais un lièvre.

Séance'.

C'est ici que, sous leur propre nom, les lettres se rassem-blaient autrefois. Habillées d'écarlate, les voyelles siégeaient aux places d'honneur. A, E, I, 0, U poussaient des cris étranges. Les consonnes vinrent, d'une marche compassée, et durent pre-mièrement demander d'être admises. Le président A leur était favorable : on leur assigna des places. Mais d'autres durent se tenir debout : telles furent PH, TH, et semblables consonnes. Alors on se mit à bavarder sans rime ni raison : c'est ce qu'on appelle une Académie.

Légende.

Un saint homme rencontra dans le désert, à sa grande sur-prise, un faune aux pieds de chèvre, qui lui dit : « Seigneur, priez pour moi et pour ma compagne, afin que je sois admis dans le ciel aux délices des bienheureux ; nous en avons soif. » Le saint homme répondit : « Ta prière est fort délicate et sera dif-ficilement exaucée. Tu n'arriveras pas à être salué par les angesr car tu as un pied de chèvre. » L'homme sauvage repartit : « Que vous a fait mon pied de chèvre? N'ai-je pas vu maints person-nages aller au ciel, bel et bien, avec des têtes d'âne? »

Les auteurs.

Dans la prairie, le long du ruisseau, à travers son jardin, il cueille les plus jeunes fleurs ; l'attente fait battre son cœur : son amie vient..., ô joie! ô bonheur! Jeune homme, tu échanges tes fleurs contre un regard.

Le jardinier voisin l'observe par-dessus la haie. « Moi, je se-rais si fou?... Je prends plaisir à cultiver mes fleurs, à défendre 1. Ce titre est en français dans l'original. mes fruits contre les oiseaux; mais, s'ils sont mûrs, de l'argent, mon ami! Dois-je perdre ma peine? »

Tels sont les auteurs, à ce qu'il semble : l'un prodigue ses jouissances à ses amis, au public, l'autre commence par se faire payer.

lie critique.

Un drôle vint dîner chez moi. Il ne me fut pas trop à charge : j'avais justement mon ordinaire. Le compagnon s'empiffre ; il avale, au dessert, ce que j'avais mis en réserve, et, à peine est-il rassasié, que le diable le mène chez le voisin pour raisonner sur ma cuisine. « La soupe aurait pu être mieux assaisonnée, le rôti plus brun, le vin plus fait. » Malédiction ! Assomme-moi ce chien ! C'est un critique.

L'amateur et le critique.

Un petit garçon avait une tendre colombe, de couleur belle et bigarrée ; il la chérissait à la manière des enfants ; il lui donnait la becquée de ses lèvres, et il prenait tant de plaisir à sa colombe, qu'il ne pouvait s'en amuser seul.

Non loin de là vivait un vieux renard, expérimenté, savant et bavard par conséquent ; il avait maintes fois diverti l'enfant, hâblé et bavardé de prodiges et de mensonges.

« Il faut pourtant que je montre à mon renard ma colom-belle. » Il courut et le trouva couché dans les buissons. « Vois-tu, renard, ma chère colombe, ma colombe jolie? As-tu vu de tes jours une colombe pareille? »

cc Montre-la-moi t » L'enfant la donne. « Elle n'est pas mal : mais il y manque bien des choses encore. Les plumes, parexem -pie, sont trop courtes. » Puis il se met à plumer le rôti. L'enfant de crier.

« Il te faut en planter de plus fortes : autrement ça n'est pas joli, ça ne vole pas. » L'oiseau était nu.... un monstre!... et puis en pièces! L'enfant a le cœur déchiré.

Qui se reconnaît dans cet enfant se donne garde des renards !

Néologues.

Je rencontrai un jeune homme et lui demandai son métier. Il dit : « Je travaille du mieux que je puis, afin de m'acheter, avant de mourir, une petite ferme. » Je lui dis : « C'est fort bien pensé, » et je souhaitai que ce fût déjà pour lui chose faite. J'ap-pris alors qu'il tenait de son cher papa, et aussi de madame sa mère, de magnifiques seigneuries.

Voilà ce que j'appelle des esprits originaux

Épilogueur.

Un sot impudent, qui jugeait que les choses artistement éta-lées à sa vue, par les soins de l'artisan, étaient là pour lui seul, maniait pêle-mêle les brillantes marchandises de l'homme pa-tient, et les évaluait à sa fantaisie, le mauvais bien cher, le bon à vil prix, sans gêne, le visage riant, puis il s'en allait et n'a-chetait rien.

Cela finit par fâcher le marchand, et, au bon moment, il chauffe à brûler un élégant fermoir d'acier. Notre sot s'écrie d'abord : « Qui achètera de si mauvaise marchandise ? L'acier en est affreusement terni! » Il y porte bêtement la main, et pousse des cris lamentables : « Qu'y a-t-il? » dit le marchand. Et le quidam de s'écrier : « Quelle froide plaisanterie ! »

Le clabaudenr.

Nous chevauchons deçà, delà, après les plaisirs et les affaires : mais sans cesse on clabaude et l'on aboie derrière nous autant qu'on a de forces. Ainsi le roquet veut nous accompagner sans cesse quand nous sortons de notre écurie, et les éclats de ses aboiements prouvent seulement que nous chevauchons.

La célébrité '.

Sur les grands et les petits ponts, se voient des Népomucènes de toute forme, d'airain, de bois peint, de pierre, grands comme des colosses, petits comme des poupées. Chacun y fait ses prières, parce que Népomucène perdit la vie sur le pont.

Quelqu'un est-il une fois élevé au rang des saints, avec la tête et les oreilles, ou bien a-t-il misérablement fini sa vie par les 1. Selon Viehoff, ces originaux sont certains écrivains allemands, qui possè-dent un noble et riche idiome, et sont à la recherche de quelques termes nou-veaux dont la langue pourrait se passer.

2. Comp. p. 220. mains du bourreau, il a désormais qualité pour briller au loin en image. Gravure sur cuivre, gravure sur bois, s'empressent de le faire connaître à tous les mondes ; toute figure est bien reçue, si elle peut faire étalage de son nom ; et nous savons que le Seigneur Jésus ne s'est pas vu mieux traité. Mémorable chez les fils des hommes, moitié saint, moitié pauvre pécheur, là M. Werther s'étale lui-même à nos yeux dans la gloire de la gravure. Cela prouve d'abord en faveur de son mérite, qu'avec des gestes pitoyables il brille dans toutes les foires, et se voie pendu dans les salles d'auberge. Chacun peut dire, en le mon-trant avec le bâton : « A l'instant, la balle va frapper le crâne. » Et chacun dit, buvant sa bière et mangeant son pain : « Dieu soit loué ! Nous autres nous ne sommes pas morts ! »

Le jeu des prêtres.

Dans une ville où la parité 1 subsiste encore selon l'ordre an-tique, c'est-à-dire où catholiques et protestants s'accordent entre eux, et où chacun loue Dieu à sa manière, comme ont fait nos ancêtres, nous vivions, nous autres enfants luthériens, d'un peu de prêche et de chant; mais le carillon des catholiques ne nous en plaisait que davantage, car tout cela était si beau, si bi-garré, si amusant à voir !

Or, comme les singes, les hommes et les enfants sont nés pour l'imitation, nous inventâmes, pour passer le temps, un jeu par excellence, le jeu des prêtres. Pour l'habit de chœur, qui nous plaisait fort, nos sœurs donnèrent leurs tabliers ; des mouchoirs ornés de belles broderies furent transformés en étoles ; la mitre décora l'évêque, une mitre de papier doré avec force bêtes.

Dans cet équipage, nous allions par la maison et le jardin, matin et soir, et nous répétions, sans ménagement, toutes les saintes cérémonies. Mais le meilleur nous manquait : nous le savions bien, il n'était rien de plus imposant qu'une belle sonnerie. La fortune nous fut favorable : une corde se trouva pendue au galetas. Nous sommes ravis, et, comme nous en fai-- 1. On désigne par cette expression latine (paritas) la loi qui règne dans la plupart des États d'Allemagne, où les deux cultes sont sur le pied de l'égalité. sons sur-le-champ la corde de la cloche, elle ne reste pas un, moment en repos; frères et sœurs tour à tour s'empressent; l'un après l'autre est marguillier ; chacun veut y passer. La chose. allait à merveilles, et, comme nous n'avions point de cloches r en tirant la corde, nous chantions.boum baum !

Il était oublié, comme la plus vieille légende, cet innocent jeu d'enfants; mais, ces derniers jours, il m'est revenu tout à coup à la mémoire. Les voilà bien, de toutes pièces, les. poètes néocatholiques1 !

Le plaisir.

Elle voltige autour de la source, la libellule changeante ; elle-me charme depuis longtemps ; tantôt sombre, tantôt brillante, comme le caméléon, et rouge et bleue et bleue et verte.... Oh t si je pouvais voir de près ses couleurs !

Elle bourdonne et voltige et jamais ne s'arrête. Mais, silence t elle se pose sur les saules. Je la tiens ! je la tiens ! Cette fois je-l'observe de près, et je vois un triste bleu foncé.

Voilà ce qu'on gagne à disséquer ses plaisirs.

Lei poèmes.

Les poëmes sont des vitraux coloriés. Si l'on regarde de la place publique dans l'église, tout est sombre et triste, et c'est ainsi que le voit monsieur le philistin : il peut donc être en-nuyé et rester ennuyé toute sa vie.

Mais entrez seulement ! Saluez la Sainte-Chapelle ! Là tout est couleur et clarté; histoire, ornements, brillent soudain; une noble lumière agit avec force. Enfants de Dieu, cela est fait pour vous ; que vos cœurs soient touchés, et que vos yeux soient. ravis.

La poésie.

Dieu envoya à ses grossiers enfants l'ordre et la loi, la science et l'art, avec mission d'adoucir, par toutes les faveurs divines, le sort affreux de la race mortelle. Ils arrivèrent nus du ciel, et ne savaient comment se produire : la poésie les habilla, et ils n'eu-rent plus à rougir.

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