LA PLUIE ET L'ARC-EN-CIEL
3. — Après un violent orage et une grosse averse, voici ve-nir un bourgeois qui, regardant les nues fugitives, disait à un de ses pareils : « Le tonnerre nous a fort effrayés, la foudre a frappé nos granges, et ç'a été le salaire de nos péchés. En re-vanche, la pluie féconde, rafraîchissement salutaire, nous a res-taurés et comblés de biens pour l'automne prochain : mais à quoi bon l'arc-en-ciel tendu sur ce fond noir? On pourrait bien s'en passer. Trompeuse bigarrure 1 vaine apparence ! » Madame Iris repartit : « Oses-tu bien m'insulter? Cependant me voici déployée sur l'univers, comme témoignage d'un monde meilleur, pour les yeux qui, des sentiers de la terre, se lèvent avec confiance vers le ciel, et, dans le sombre réseau de l'obscu-rité, reconnaissent Dieu et sa loi. Va donc, comme un pour-ceau, fouiller sans cesse de ton boutoir dans la terre, et laisse le regard glorieux jouir avec délices de ma splendeur. »
lies originaux.
Comme j'entrais dans mon jardin, survinrent trois amis, même quatre. Je les invitai poliment, et leur dis qu'ils étaient les bienvenus, qu'au milieu du jardin, dans une salle riante, était justement servi un joli déjeuner. Chacun trouve le jardin de son goût et s'y promène comme il veut. L'un se glisse dans les épais ombrages, l'autre grimpe aux treilles, son frère lor-gnait là-haut les pommes, qu'il jugeait excellentes. Je dis qu'il y en avait de toutes fraîches cueillies, servies sur la table ronde, et qu'elles leur étaient offertes de bon cœur. Mais ils voulurent les cueillir eux-mêmes. Tous, jusqu'au dernier, s'éclipsèrent comme souris par la porte de derrière. Et moi, j'entrai dans la salle et je déjeunai tout seul.
Culture.
« Qui vous a nourri et affermi dans les sentiers de la vie et de la science? Nous sommes chargés de vous le demander. »
Je n'ai jamais demandé de quelles bécasses, de quels fai-sans, de quels chapons et coqs d'Inde, j'avais engraissé ma petite panse.
De même, chez Pythagore, chez les meilleurs, j'ai pris place parmi les joyeux hôtes, et je fus toujours, à leur banquet de fête, non pas un intrus, mais un convive heureux.
L'an comme l'autre.
Le monde est une salade aux anchois ; nous l'aimons tôt, nous l'aimons tard; des tranches de citron alentour, puis de petits poissons, de petites saucisses, enfin tout ce qui nage dans le vinaigre et l'huile, des câpres, fleurs futures.... on avale tout 4e compagnie.
Valet i.
J'étais autrefois l'ami des fous. Je les appelai dans mon logis : chacun apporta son chevron ; ils se prétendaient maîtres char-pentiers ; ils voulaient enlever mon toit, en construire un autre à la place. Ils mettaient le bois en pile et l'enlevaient de nou-veau.
Et ils couraient deçà et delà et se bourraient l'un l'autre : cela me saisit et j'en eus le frisson; je dis : « A la porte les fous! » Là-dessus ils se fâchèrent; chacun prit son chevron; l'adieu fut malhonnête.
Depuis lors je suis éclairé; je me tiens assis à la porte. Si quelqu'un vient à moi, je lui crie : « Va-t'en et ne reviens pas! Tu es un horrible fou ! » Alors il prend une mine insolente : Il Propriétaire abominable! Pourquoi ces airs d'importance? Nous folâtrons par les rues, nous faisons beau bruit sur la place, et bien rarement pour ses excès un de nous est conspué. Tu n'as pas un mot à nous dire. »
Et maintenant ma peine est finie 1 Car, s'ils passent devant la porte, cela vaut mieux que dans la salle.
Un maitre d'école de village.
I. — Un maître d'école *le village se leva un jour de son siège- Il avait résolu de se montrer dans une meilleure société: c'est pourquoi il se rendit aux bains dans le voisinage, et il entra dans ce qu'on nomme le salon. Il fut déconcerté dès l'en-trée, comme à la vue d'un monde trop distingué. Il fait donc, à droite, au premier étranger une profonde révérence. Il n'y avait pas de mal à cela, mais il n'a pas prévu qu'autre part il se trouve aussi des gens, et il donne dans le ventre d'une personne à gauche un coup violent de son derrière. Il veut bien vite s'ex-cuser auprès d'elle, et, comme il s'empresse de la saluer, il en heurte une autre à droite. Encore une personne offensée. Il lui 1. Allusion à un chant d'église, célèbre et populaire, qui fut composé par Valérius Herberger, pendant une peste qui suivit la Guerre de Trente ans. Ce sont des adieux au monde et à ses misères. Valet est ici le mot latin 2. Expression proverbiale, pour dire : e: Chacun avait son grain de folie. » demande aussi pardon et il en blesse une troisième. Il se tue à faire des excuses par devant et par derrière, d'un bout à l'autre du salon ; enfin un bourru se fâche et lui montre la porte.
Puissent certaines gens, dans leurs péchés, trouver l'applica-tion de cette histoire !
II. —Or, comme il suivait son chemin, il se dit en lui-même; « Je me suis fait trop petit; je ne veux plus désormais me plier : car, qui se fait vert, les chèvres le mangent. » Aussitôt il chemine gaillardement, à travers champs, et non pas dans les pierres et les buissons, mais par les terres labourées et les grasses prai-ries. Il foulait tout de ses pieds traînants. Un propriétaire le ren-contre, et ne lui demande ni pourquoi ni comment, mais lui. donne vigoureusement sur les oreilles. « Merci! je crois renaî-tre, » s'écrie notre promeneur enchanté. « Qui es-tu donc, ô toi qui me rends heureux? Dieu veuille toujours me bénir et faire que je rencontre d'aussi joyeux compères! »
La légende du fer à cheval.
Au temps où Notre-Seigneur, obscur et méconnu, allait encore de lieux en lieux, entouré de nombreux disciples, qui compre-naient bien rarement ses paroles, il aimait fort à rassembler les gens autour de lui dans les chemins, parce que, à la face du ciel, on parle toujours mieux et plus librement. Là il leur adres-sait, de sa bouche sacrée, les plus swblimes leçons, et, principa-lement par des paraboles et des exemples, il faisait un temple de chaque place publique.
Un jour, l'esprit calme et paisible, comme il gagnait avec eux une petite ville, il vit briller quelque chose sur la route : c'était un débris de fer à cheval. Là-dessus il dit à saint Pierre: « Ra-masse-moi ce fer! » Saint Pierre n'était pas bien disposé. Il venait de rêver un peu, chemin faisant, du gouvernement de ce monde, ce qui plaît fort à chacun; car, à ce sujet, l'esprit se donne libre carrière. C'étaient là ses plus chères pensées. La trouvaille lui semblait donc beaucoup trop petite ; c'était un sceptre et une couronne qu'il fallait trouver! Mais devait-il courber son échine pour une moitié de fer à cheval ? Il s'écarte donc et fait comme s'il n'avait pas entendu.
Le Seigneur, toujours patient, ramasse lui-même le fer et n'en fait plus mention. Lorsqu'ils ont gagné la ville, il se présente il la porte d'un forgeron, et reçoit de l'homme trois deniers en échange. Et, comme ils traversent la place du marché, il y voit de belles cerises, en achète peu ou prou, bref, ce qu'on lui donne pour trois deniers, et, selon sa coutume, il les garde tranquille-ment dans un pli de sa robe.
Puis on sortit par l'autre porte, on chemina à travers des prés et des champs sans maisons ; nul arbre n'ombrageait la route ; le soleil brillait, la chaleur était grande, en sorte qu'en ce lieu on aurait payé cher un verre d'eau. Le Seigneur marche toujours en avant de tous les autres. Il laisse, à la dérobée, tomber une cerise; saint Pierre se jette dessus aussitôt, comme si c'était une pomme d'or : le petit fruit délecte son palais. Un instant après, le Seigneur jette par terre une autre cerise : saint Pierre se baisse vite pour la saisir. Le Maître le laissa courber cent fois le dos pour ramasser les cerises. Cela dure longtemps. Ensuite le Seigneur dit avec sérénité ; K Il fallait te remuer à propos : tu en aurais eu plus de facilité. Qui estim-epeu les petites choses .se fatigue pour de plus petites. »