BALLADES
Si merveilleux que soient les contes,
l'art du poëte les rend véritables.
Ballade du comte exilé et revenu
Entrez, bon vieillard, entrez! ici! dans cette salle basse, nous serons seuls; nous fermerons la porte. Notre mère prie, notre père est allé au bois, à la chasse des loups. Oh! chantez-nous une histoire, chantez-nous-la souvent, afin que nous l'appre-nions, mon frère et moi. Il y a longtemps que nous désirons un chanteur. Les enfants avec plaisir écoutent.
Dans une nuit d'épouvante, dans l'horreur de la mêlée, il abandonne sa haute et superbe demeure; il a enterré ses tré-sors. Le comte, qui s'enfuit par la poterne, que peut-il donc porter dans ses bras? Que dérobe-t-il sous le manteau? Que porte-t-il si vite au loin? C'est une petite fille. Elle dort, l'en-fant à cette heure.... Les enfants avec plaisir écoutent.
Le jour commence à luire ; le monde est grand; dans les val-lons et les bois, la demeure est prête; dans les villages, on nourrit le chanteur; ainsi il chemine et mendie bien long-temps; sa barbe croît plus longue, plus longue toujours; mais 1. Avant cette ballade, il s'en trouve deux autres dans le texte allemand. La promure, intitulée Mignon, figure dans notre t. VI, p. 136; la seconde, intitulée le Chanteur, p. 121; seulement, à l'avant-dernière strophe, il faut lire Keltle au lieu de Seele, et Glase au lieu de Golde. elle croît dans ses bras, la gentille enfant, comme sous la plus heureuse étoile, abritée, sous le manteau, contre la pluie et le vent.... Les enfants avec plaisir écoutent.
Et les années ont marché toujours; le manteau se décolore, le manteau se déchire; il ne pourrait la couvrir plus longtemps. Le père la regarde : comme il est heureux ! De joie, il ne peut la.quitter. Si belle et si noble, tout ensemble, elle paraît, rejeton d'une tige excellente. Qu'il est riche avec elle, son tendre pire ! Les enfants avec plaisir écoutent.
Un jour, passe à cheval un seigneur, un prince : elle tend la main pour recevoir l'offrande. Il ne veut pas donner l'aumône ; il saisit vivement la petite main. « C'est elle, dit-il, que je veux pour la vie! —Si tu sais, répond le vieillard, apprécier ce trésor, volontiers tu la feras princesse.... Qu'elle te soit fiancée sur la verte pelouse.... Il Les enfants avec plaisir écoutent.
Le prêtre les bénit dans le saint lieu ; avec plaisir et déplaisir ensuite elle s'éloigne; elle voudrait ne pas quitter son père. Le vieillard de lieux en lieux poursuit sa course; il porte en joie sa souffrance. C'est ainsi que, durant des années, j'ai rêvé à ma lille, à mes petits-fils, dans le lointain. Je les bénis le jour, je les bénis la nuit.... Les enfants avec plaisir écoutent. Il bénit les enfants; on heurte à la porte : c'est le père. Ils s'esquivent; ils ne peuvent cacher le vieillard.... * Pourquoi sé-duire ces enfants, mendiant, vieux fou? Qu'on le saisisse! Ar-chers bardés de fer, jetez le téméraire dans le plus profond souterrain. » La mère apprend la chose à l'écart; elle accourt; elle prie, d'une voix caressante.... Les enfants avec plaisir écou-tent.
Les archers respectent l'homme vénérable, et la mère et les enfants font des prières touchantes; le prince orgueilleux dé-vore sa fureur; les prières l'indignent; il rompt le silence à la fin : « Vile engeance, race de mendiant, éclipse de l'étoile prin-cière! Vous êtes ma ruine. Mais justice sera faite.... » Les en-fants avec douleur écoutent.
Le vieillard est toujours là, le front levé, le regard imposant; les archers bardés de fer reculent devant lui ; la rage et la furie ne font que s'accroître. « Dès longtemps je maudissais mon bonheur conjugal : voilà maintenant les fruits des fleurs! On a toujours nié et l'on nie à bon droit, que jamais noblesse s'ap-prenne : la mendiante m'a enfanté une race de mendiants.... » Les enfants avec douleur écoutent.
« Eh bien! si l'époux, si le père, vous repousse, s'il brise té-mérairement les plus sacrés liens, venez à votre père, à votre aïeul ! Le mendiant peut encore, si vieilli, si dépouillé qu'il soit, vous ouvrir de glorieux chemins. Le château est à moi! Tu l'avais pris de force; ta race m'avait banni; je m'appuie sur des titres précieux... » Les enfants avec plaisir écoutent.
« Le roi légitime revient ; il rend à ses fidèles les biens ravis. Je brise les sceaux des trésors. » Et le vieillard les regarde avec bienveillance et s'écrie : a Je vous annonce les douces lois. Reviens à toi, mon fils! Tout finit bien. D'heureuses étoiles s'unissent aujourd'hui. La princesse t'a donné une race de princes.... » Les enfants avec plaisir écoutent.
La violette.
Une violette, dans la prairie, était repliée sur elle-même et in-connue : c'était une aimable violette. Une jeune bergère survint, d'un pas léger, d'un cœur joyeux ; elle venait, venait dans la prairie et chantait.
0. Ah ! se dit la violette, si je pouvais être la plus belle fleur du monde, du moins un instant, et que la mignonne me cueillît et me pressât, flétrie, sur son cœur, seulement, seulement un petit quart d'heure! »
Mais, hélas! hélas! la fillette vient, sans prendre garde à la violette, et sous son pied foule la pauvre fleur. Elle succombe et meurt et se réjouit encore : « Oui, si je meurs, du moins je meurs par elle, par elle, je meurs à ses pieds. »
Un infidèle.
Il était un gars assez hardi; il revenait de France; il avait pris souvent dans ses bras une pauvre jeune fille, l'avait cajolée, caressée, amusée, comme fiancé, et puis enfin l'avait laissée.
La brune fillette l'apprit: elle en fut troublée. Elle riait, pleurait, et priait et jurait : ainsi son âme s'exhala. Au moment qu'elle meurt, le jeune homme s'inquiète, ses cheveux frisson-nent, il s'enfuit à cheval. Il pique des deux, court au hasard, et galope de tous côtés, par ici, par là, il va, il vient; le cavalier ne trouve aucun repos; | sept jours et sept nuits, il chevauche; la foudre brille, il tonne, l'orage éclate, les flots déboi-dent. |
Et il court, à la lueur des éclairs, pour gagner des murailles ; il attache dehors son cheval et rampe au dedans, et s'abrite contre la pluie, et comme il tâtonne et comme il cherche, la terre s'enfonce sous lui; il tombe bien de cent toises. j
Et quand il s'est remis de sa chute, il voit glisser trois petites lumières. Il se relève et se traîne après; les lumières s'éloignent, l'égarent en tout sens, le font monter, descendre les degrés par d'étroits passages, en des caveaux ruinés, déserts.
Tout à coup il se trouve dans une haute salle ; il voit cent convives à table; les yeux caves, ils ricanent tous ensemble, et, ¡ par gestes, le convient à la fête. Il voit là bas son petit trésor, vêtue de blancs linceuls; elle tourne la tète....
lie roi des Aunes 1.
Qui chevauche si tard à travers le vent et la nuit? C'est le père avec son enfant. Il porte l'enfant dans ses bras, il le tient ferme, il le réchauffe.
« Mon fils, pourquoi cette peur, pourquoi te cacher ainsi le visage?
— Père, ne vois-tu pas le roi des aunes, le roi des aunes, avec sa couronne et ses longs cheveux? — Mon fils, c'est un brouil-lard qui traîne.
— Viens, cher enfant, viens avec moi! Nous jouerons en-semble à de si jolis jeux! Maintes fleurs émaillées brillent sur la rive; ma mère a maintes robes d'or.
— Mon père, mon père, et tu n'entends pas ce que le roi des aunes doucement me promet? — Sois tranquille, reste tran-quille, mon enfant : c'est le vent, qui murmure dans les feuilles sèches.
— Gentil enfant, veux-tu me suivre? Mes filles auront grand
1. Le titre de cette pièce célèbre que, selon Viehoff, il faudrait traduire par le Roi des Sylphes, a été le sujet de savants commentaires que nous ne pouvons reproduire ici. Quelle que soit l'étymologie du mot Erl, Goethe paraît avoir eu -en vue les aunes, arbres sacrés chez les Germains. soin de toi ; mes filles mènent la danse nocturne. Elles te ber-ceront. elles t'endormiront, à leur danse, à leur chant.
— Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là-bas les filles du roi des aunes à cette place sombre? — Mon fils, mon fils, je le vois bien : ce sont les vieux saules qui paraissent grisâtres.
— Je t'aime, ta beauté me charme, et, si tu ne veux pas cé-der, j'userai de violence. — Mon père, mon père, voilà qu'il me saisit! Le roi des aunes m'a fait mal! »
Le père frémit, il presse son cheval, il tient dans ses bras l'enfant qui gémit; il arrive à sa maison avec peine, avec an-goisse : l'enfant dans ses bras était mort,
Jeanne Sébun.
A la mémoire de cette bonne, et belle jeune fille du village de Brie-nen. Elle périt, à rage de dix-sept ans, le 13 janvier 1809, en por-tant des secours, lors de la débâcle dît Rhin et de la grande rupture de la digue à Cleverham.
La digue est rompue; la campagne mugit, les flots se ré-pandent, la plaine gémit. --
« Mère, je te porte à travers les eaux; elles ne sont pas hautes encore : je marche aisément. « Pense à nous aussi, dans « la détresse où nous sommes; la voisine, trois pauvres en": oc fants! La femme infirme.... Tu t'en vas! » Déjà elle a porté sa mère à travers les eaux. « Retirez-vous sur la colline. le Restez-y en attendant. Je reviendrai bientôt; nous serons tous fi: sauvés. Le chemin de la colline est encore à sec; quelques « pas seulement : mais emmenez aussi ma chèvre. »
La digue s'écroule, la campagne mugit, les flots ravagent, la plaine gémit.
Elle dépose sa mère en lieu sûr. La belle Suzette retourne au fleuve soudain. « Où vas-tu? où vas-tu? Les vagues se sont enflées; deçà, delà, tout est plein d'eau. Veux-tu, téméraire, te plonger dans l'abîme 1 — Je veux, il faut que ces gens soient sauvés. »
La digue disparaît, les flots mugissent, une mer orageuse se balance et gémit.
La belle Suzette passe la planche accoutumée; des vagues entourée, elle ne glisse pas du chemin; elle atteint la hau-teur et la voisine : pour elle et ses enfants, secours inutile! La digue a disparu, une mer gronde, elle mugit autour de la petite colline.
Il s'ouvre et tourbillonne, le gouffre écumeux, et il engloutit la femme avec ses enfants ; l'un d'eux tient la corne de la chèvre. Ils devaient donc tous périr ! La belle Suzette est en-core debout et tient ferme. Qui sauvera la noble jeune fille? La belle Suzette se lève encore, comme un astre : mais tous les amants sont bien loin. Autour d'elle l'eau présente un passage : nul esquif ne vogue à son secours. Elle lève encore une fois les yeux au ciel, et les flots caressants l'emportent.
Plus de digue, plus de campagnes ; seulement, çà et lit un arbre, une tour, indiquent le village.
Tout est couvert par les eaux débordées ; mais l'image de Suzette plane en tous lieux.... L'eau baisse, la contrée repa-raît, et partout la belle Suzette est pleurée ; et qui ne la chante et ne la célèbre, qu'on ne s'enquière de lui ni dans la vie ni dans la mort!
Le pêcheur.
L'onde murmurait, l'onde s'enflait; un pêcheur était assis au bord, et, tranquille, tout saisi d'une fraîcheur pénétrante, observait l'hameçon. Et comme il est assis, et comme il guette, le flot s'élève et se divise; du sein de l'onde émue, une nymphe humide sort avec bruit.
Elle lui chante, elle lui dit : « Pourquoi, avec les piéges et les artifices de l'homme, attirer là-haut mon peuple dans cette fournaise mortelle? Ah! si tu savais comme le petit poisson se trouve bien là-bas, tu y descendrais, tel que te voilà, et c'est alors que tu serais dispos !
« Ne vois-tu pas le beau soleil, la lune, se rafraîchir dans la mer? Leur face, baignée de vapeurs, ne revient-elle pas deux fois plus belle? N'es-tu pas attiré par ce ciel profond, cet azur humide et brillant? N'es-tu pas attiré par ta propre image dans l'éternelle rosée? »
L'onde murmurait, l'onde s'enflait, elle mouillait son pied nu; son cœur se gonfle de désir, comme au bonjour de la bien-aimée. Elle lui parle, elle lui chante : c'en est fait de lui ;
GOETHE. — 1 S un peu qu'elle l'entraîne, un peu qu'il s'abandonne, et il ne reparut jamais 1.
La fleurette belle à ravir.
(Chanson du comte captiP.)
LE COMTE. Je sais une fleurette belle à ravir, et je soupire après elle; volontiers j'irais la chercher, mais je suis prison-nier. Mes douleurs ne sont pas légères, car, lorsque je mar-chais en liberté, je l'avais près de moi.
De ce manoir, à l'enceinte escarpée, je promène ma vue aux environs, et, de la haute tour, mes regards ne peuvent saisir la fleurette, et qui l'offrirait à mes yeux, qu'il fût page ou chevalier, resterait mon ami.
LA ROSE. Je suis belle et fleurie, et j'entends ce discours ici sous tes barreaux. C'est moi sans doute, c'est la rose, que tu veux dire, noble et malheureux chevalier. Tu nourris une haute pensée : la reine des fleurs sans doute règne aussi dans ton âme.
LE COMTE. La pourpre est digne de tous les honneurs dans sa tunique verte; aussi la jeune fille te recherche-t-elle comme l'or et les bijoux ; ta couronne relève le plus beau visage, mais tu n'es pas la fleurette que j'honore en secret.
LE LIS. La petite rose a des manières superbes et toujours aspire à s'élever ; mais une douce amie vantera aussi la parure du lis. Qui sent battre dans son sein un cœur fidèle, et qui se sent pur, ainsi que moi, m'estime plus que toute autre fleur.
LE COMTE. Je puis me dire chaste et pur, et pur de mauvais penchants : cependant je me vois ici prisonnier; je me con-sume solitaire. Tu es, il est vrai, pour moi la belle image de mainte vierge douce et pure, mais je sais pourtant quelque chose de plus aimable encore.
L'OEILLET. C'est moi peut-être, moi, l'œillet, ici, dans le jar-din du geôlier. D'où viendrait sans cela que le vieillard me 1. Après le Pêcheur, se trouve, dans le texte allemand, le Roi de Thulé. Voy. au tome IV, page 200. cette ballade, crue chante Mareuerite. 2. Tschoudi parle dans sa Chronique d'un comte de Habsbourg Rapperswyl, qui s'engagea, en 1350, dans une conspiration contre Zuric, et fut enfermé dans le château de Wellenberg. Il composa dans sa prison une chanson : « Je sais une fleurette bleue, » qui n'est pas parvenue jusqu'à nous, mais qui a donné au poëte l'idée de la sienne. cultive avec tant de soin, avec ma belle corolle de feuilles ' pressées, et le parfum que j'exhale toute ma vie, et mes mille g couleurs? I
'Î LE COMTE. Il ne faut pas mépriser l'œillet; il fait les délices \ du jardinier, qui tantôt doit l'exposer à la lumière, tantôt le , préserve du soleil; mais ce qui rend heureux le comte, ce n'est * pas une magnificence recherchée, c'est une humble petite fleur.
LA VIOLETTE. Je me tiens cachée et je penche la tête, et je ^.'aime pas à parler, mais je veux, puisqu'il en est ainsi, -rompre mon profond silence : si c'est moi, bon chevalier, combien je regrette de ne pouvoir t'envoyer là-haut tous mes parfums !
LE COMTE. J'estime fort l'aimable violette : elle est si mo-deste et son parfum si doux! Mais il me faut davantage dans mes dures souffrances. Je veux pourtant vous l'avouer ; ma fleur chérie ne se trouve point sur ces rochers arides.
Elle se promène là-bas le long du ruisseau, la femme la plus fidèle de la terre; et doucement elle soupire en attendant ma délivrance. Si elle vient à cueillir une fleurette bleue et dit toujours : « Ne m'oublie pas, » j'en ai de loin le sentiment.
Oui, on le sent de loin, le pouvoir qui lie deux cœurs fidèles : dans la nuit du cachot, lui seul a soutenu ma vie jusqu'à ce jour; si mon cœur est près de se briser, je m'écrie : C[ Ne m'oublie pas, » et je me sens renaître.
Bje chevalier Conrad, se rendant citez sa fiancée.
Avec la joie du fiancé, le chevalier Conrad s'élance sur le coursier qui doit le porter, pour le mariage, au château de sa noble amie. Tout à coup, au milieu de rochers déserts, s'ap-proche un menaçant adversaire : sans délai, sans paroles, ils en viennent d'abord aux coups.
Longtemps la fortune du combat flotte incertaine : enfin l'heureux Conrad remporte la victoire. Il s'éloigne de la place, triomphant et meurtri. Mais que voit-il bientôt, à la tremblante clarté du bocage ! Le nourrisson sur les bras, une maîtresse se glisse à travers la forêt. ,
Elle lui fait signe et l'attire dans un petit coin : « Mon doux seigneur, pas si vite! N'avez-vous rien pour votre mignonne? J N'avez-vous rien pour votre enfant? » Une douce flamme em-brase le chevalier, si bien qu'il ne sent aucun désir d'aller plus loin, et, comme autrefois la vierge, il trouve aimable la nourrice.
Mais il entend les serviteurs, qui sonnent du cor ; il songe alors a la noble lancée ; et puis, sur sa route, voici le marché et la foire bruyante. Il choisit dans les boutiques des gages d'amour et de fidélité. Mais, hélas! arrivent les juifs, avec la reconnaissance de vieilles dettes.
Et voilà que la justice arrête le chevalier impatient. 0 mau-dite aventure! héroïque carrière ! Dois-je me résigner aujour-d'hui? L embarras est grand. Adversaire, maîtresse, créan-ciers.... hélas! point de chevalier qui s'en démêle.
Chant de noces.
Nous aimons à chanter et à célébrer le comte qui résida dans ce château, où vous fêtez, à table, le fiancé du jour, le petit-fils du bienheureux seigneur. L'aïeul s'était signalé par des victoires héroïques dans la guerre sainte, et lorsque, arrivé chez lui, il descendit de son petit cheval, il trouva là-haut son petit manoir, mais serviteurs et trésors avaient disparu.
Te voilà, pauvre comte, te voilà chez toi. Tu trouves ton mé-nage en piteux état. Les vents soufflent à travers les fenêtres ; ils parcourent toutes les chambres. Que faire en cette nuit d 'autoiiiiie? Mais j 'en ai passé souvent de plus mauvaises : le matin venait tout réparer. Ainsi donc, vite, au clair de lune, je me couche sur la paille, dans le châlit.
Et comme il était plongé dans un agréable sommeil, quelque chose remue sous le lit. Le rat furette tant qu'il veut. S'il avait seulement quelques miettes! Mais voici qu'un tout petit drôle, un nain joli, avec une lampe allumée, avec des gestes oratoires, avec la gravité d'un harangueur, se présente aux pieds du comte fatigué, qui, s'il ne dort pas, voudrait bien dormir.
« Nous avons pris nos ébats dans ta haute demeure, depuis que tu as quitté les appartements, et, comme nous te croyions encore loin d'ici, notre dessein était justement de faire tapage. Et si tu le permets, et si" tu n'as pas peur, les nains vont ban-queter à leur aise, à grand bruit, en l'honneur de la riche et jolie fiancée. » Le comte, doucement bercé par le songe : « Allez toujours, dit-il, la place est à vous! »
Alors s'élancent trois cavaliers, qui s'étaient tenus sous le lit; puis un chœur sonnant et chantant de petites figures bouf-fonnes; puis carrosses sur carrosses, avec tout l'attirail, telle-ment qu'on en perdrait l'ouïe et la vue, et comme on ne le rencontre que dans les châteaux des rois : enfin, dans un équi-page doré, la fiancée et les convives.
Puis tout cela court au grand galop, et se choisit dans la salle sa petite place. Pour valser et tourner et sauter gaiement, chacun se choisit une belle. Puis cela siffle et violonne et tinte et fracasse ; cela pirouette et glisse et frôle et tourbillonne ; cela chuchote et babille et résonne et bourdonne : le pauvre comte regarde tout à ses pieds; il croit avoir la fièvre.
Alors, c'est dans la salle un tapage, un tracas, un fracas de bancs, de siéges et de tables; chacun veut, dans le banquet de fête, se rafraîchir auprès de sa mignonne; on apporte petits saucissons et jambons, rôtis, poissons et volailles; sans relâche circulent les vins délicieux; longtemps on fracasse, on em-- \rasse, enfin tout disparaît en chantant.
Et s'il nous faut chanter ce qui depuis arriva, cessez donc de fracasser et d'embrasser. Car, ce qu'il avait vu si charmant en petit, il l'éprouva, il en jouit en grand. Trompettes, chansons,. instruments et carroses et cavaliers, et cortége de noces!... Ils viennent tous, ils se produisent, ils font la révérence, foule innombrable, gens heureux ! Ainsi en allait-il jadis, ainsi en va-t-il aujourd'hui.
lie chercheur de trésors.
La bourse vide, le cœur malade, je traînais des jours lan-guissants. La pauvreté est la plus grande plaie; la richesse est le bien suprême! Et, pour mettre un terme à mes douleurs, je me mis à chercher en terre un trésor.... « Je te donnerai mon âme ! » Je l'écrivis avec mon propre sang.
Et je traçai un cercle et d'autres alentour, et j'assemblai de merveilleuses flammes, des herbes et des ossements : le charme était accompli. Et, selon que je l'avais appris, je fouillai la terre, cherchant l'antique trésor à la place signalée : la nuit .'.tait orageuse et noire.
Et je vis une lumière lointaine; elle vint, comme une étoile, des espaces les plus reculés, juste au coup de minuit. Je n'eus pas le temps de me reconnaître. Une flamme plus vive jaillit soudain de la coupe rayonnante et pleine qu'un bel enfant portait.
Je voyais ses doux yeux briller sous la riche couronne de fleurs. A la clarté céleste du breuvage, il entra dans le cercle et m'invita gracieusement à boire, et je me dis : « Assurément, avec son offrande lumineuse et belle, cet enfant ne saurait être l'Esprit malin. »
« Viens, me dit-il, bois le courage de la vie pure! Alors tu comprendras la leçon. Avec des conjurations inquiètes, tu ne reviendras pas dans ce lieu. Ne fouille plus ici en vain. Le jour a Il travail, le soir aux convives; pénibles semaines, joyeuses )e!es!... Telles soient désormais tes paroles magiques.
I^e preneur de rats
Je suis le chanteur bien connu, le grand voyageur, le pre-neur de rats, bien nécessaire sans doute à cette vieille et cé-lèbre cité. Et quand les rats seraient sans nombre, quand les belettes seraient de la partie, j'en nettoierai ce lieu parfaite-ment; ils délogeront tous ensemble.
Puis le chanteur, d'humeur joyeuse, est parfois aussi un preneur d'enfants, qui dompte même les plus rebelles, lors-qu'il chante ses beaux contes. Et quand les garçons seraient mutins, quand les fillettes seraient obstinées, si je fais vibrer ma harpe, il faut qu'ils me suivent tous.
Puis l'industrieux chanteur est, dans l'occasion, un preneur de belles. Il n'arrive dans aucun bourg, qu'il ne tourne la tête à quelqu'une. Et quand les fillettes seraient timides, quand les femmes seraient prudes, toutes sont prises du mal d'amour, à mes sons magiques, à mon chant.
1. Comme pour plusieurs autres pièces, le point de départ est ici un chant populaire.
La fileuse.
Comme je filais, paisible et tranquille, sans m'arrêter seule-ment, un beau jeune homme survint auprès de ma quenouille.
Il loua ce qui était louable (cela pouvait-il nuire?), mes che-veux au lin pareils et mon fil toujours égal. .11 ne s'en tint pas à cela; il changea de manières, et il se rompit, le fil que j'avais maintenu longtemps.
Et il y avait encore bien des livres de lin à filer ; mais ce /este, hélas! je n'en pouvais plus être fière 1
Quand je le portai au tisserand, je sentis se remuer quelque chose, et mon pauvre cœur battit, battit plus vite.
A présent, par un ardent soleil, je porte la toile à la blan-cherie, et je me baisse avec peine vers l'étang prochain.
Ce que, dans la chambrette, j'ai filé sans bruit, finement, paraît (cela peut-il aller d'autre sorte?), parait enfin au soleil.
Devant la .justice.
De qui je l'ai conçu, je ne vous le dirai pas, l'enfant que je porte dans mon sein. Fi! dites-vous avec mépris, fi! la ca-tin! » Je suis pourtant une honnête femme.
A qui je me suis unie, je ne vous le dirai pas. Mon galant est aimable et bon, qu'il porte au cou une chaîne d'or, qu'il porte un chapeau de paille.
S'il faut souffrir la moquerie et l'injure, seule je les souffri-rai. Je le connais bien, il me connaît bien, et Dieu sait aussi notre secret.
Monsieur le pasteur et monsieur le bailli, je vous prie, lais-sez-moi en paix. L'enfant est mien; il sera mien; il ne vous en coûtera pas un sou.
Le page et la meunière.
LE PAGE. OÙ vas-tu, où vas-tu, belle meunière? Quel est ton nom?
LA MEUNIÈRE. Lise.
LE PAGE. OÙ vas-tu donc? Ou vas-tu, le râteau à la main? LA MEUNIÈRE. Au champ de mon père, au pré de mon père. LE PAGE. Et tu vas seule ainsi?
LA MEUNIÈRE. On doit rentrer le foin, le râteau l'annonce; et. -dans le jardin tout près, les poires mûrissent : je veux les cueillir.
LE PAGE. Ne s'y trouve-t-il pas un berceau tranquille?
LA MEUNIÈRE. Et deux même! aux deux coins!
LE PAGE. Je te suis, et, sur le midi brûlant, nous irons nous cacher, n'est-ce pas, dans la maison verte, discrète....
LA MEUNIÈRE. Cela ferait des histoires.
LE PAGE. Reposeras-tu dans mes bras?
LA MEUNIÈRE. Nenni! Qui caresse la gentille meunière, sur l'heure est trahi. Votre bel habit noir, je serais fâchée de le blanchir. Au pareil, sa pareille! Il n'y a que cela de bon. C'est ainsi que je veux vivre et mourir. Le garçon meunier est mon fait, à moi ; à lui, on ne peut gâter rien.
Le jeune garçon et le ruisseau du moulin.
LE GARÇON. Ott vas-tu si gaiement, ruisselet limpide? Tu cours là-bas, d'humeur joyeuse et légère. Que cherches-tu si vite dans le vallon? Écoute donc et parlons ensemble une fois.
LE RUISSEAU. Mon ami, j'étais un petit ruisseau. Ils m'ont ainsi emprisonné, afin que, dans le canal, vite au moulin je descende, et que je sois toujours plein et rapide.
LE GARÇON. Sans inquiétude, tu cours au moulin, et tu ne sais pas ce que mon jeune cœur éprouve ici. Parfois, sans doute, la belle meunière te regarde en souriant?
LE RUISSEAU. Au point du jour, elle ouvre son volet, et vient baigner chez moi son doux visage. Sa gorge est si belle et si blanche! Aussitôt je m'enflamme et je fume.
LE GARÇON. Si elle peut allumer dans l'onde l'ardeur de l'amour, lorsqu'on est de chair et de sang, comment trouver le repos? Quand on l'a vue une fois seulement, ah! il faut courir sans cesse après elle.
LE RUISSEAU. Puis je me précipite sur les roues avec fracas, et tous les ailerons tournent bruyamment. Depuis que la belle meunière s'en mèle, l'eau même a plus de vigueur.
LE GARÇON. Pauvre ruisseau, ne sens-tu pas la douleur comme les autres? Elle te rit et dit avec raillerie : « Passe ton chemin! » Elle te retiendrait, je pense, toi-même, avec un doux regard d'amour?
LE RUISSEAU. Pour moi quelle peine, quelle peine, de quitter ce lieu! Je serpente doucement, doucement, à travers les prai-ries; et, si j'en étais le maître, j'aurais bientôt rebroussé che-min.
LE GARÇON. Compagnon de mon amoureuse peine, je pars. Un jour, peut-être, tu me feras entendre un murmure de joie. Va, dis-lui d'abord, et dis-lui souvent, ce que désire, ce qu'espère en secret le jeune garçon.
La trahison de la meunière
D où vient notre ami, si vite et si tôt, quand le jour blanchit à peine au levant? A-t-il fait ses dévotions dans la chapelle de la forêt, malgré la piquante froidure? Il trouve devant ses pas le ruisseau gelé. Est-ce volontairement qu'il va nu-pieds? Pour-quoi fait-il en blasphêmant sa prière du matin à travers les monts neigeux et sauvages ?
Ah ! fort bien, il vient du lit chaud, où il se promettait d'au-tres plaisirs. S'il n'avait pas son manteau, que sa honte serait affreuse ! La friponne l'a trompé et l'a débarrassé de ses habits. Le pauvre ami s'en est allé, peu s'en faut, comme Adam, nu et dépouillé.
Mais aussi, pourquoi courir après cette couple de pommes, qui étaient, je l'avoue, aussi belles dans l'enclos du moulin qu'autrefois dans le paradis? Il ne sera guère tenté de recom-mencer le même jeu. Il s'est esquivé bien vite de la maison, et, une fois en plein air, il éclate en plaintes amères.
« Je ne lisais pas dans ses regards de flamme un mot de trahison; elle semblait ravie d'être avec moi, et elle méditait une action si noire ! Pouvais-je supposer dans ses bras que la perfidie faisait battre son cœur? Elle enchaînait le tendre amour, qui nous était assez favorable.
1. Cette pièce, librement traduite du français, se retrouve, avec quelques va-riantes, dans les Années de voyage de Wilhelm Meister. Voy. t. VII, p. 51. Nous l'avons donnée ici, parce qu'elle se iie avec d'autres. La nouvelle de la Folle voyageuse, où Goethe l'a insérée, n'est elle-même qu'une imitation libre de la Folle en pèlerinage (Paris, Cahiers de lecture, 1789, vol. 1, p. 121). I' a Prendre plaisir à mes transports, à cette nuit, qui ne vou-lait pas finir!... et n'appeler sa mère qu'à l'approche du matin! Alors une douzaine de parents entrent avec fracas : un vrai torrent!... Les cousins arrivent, les tantes lorgnent par der-rière, un frère paraît, puis un oncle.
« Ce fut un vacarme, une rage ! On aurait dit autant de bêtes féroces. Avec des cris épouvantables, ils me redemandaient la fleur de la jeune fille.... Pourquoi donc assaillir comme des extravagants un innocent jeune homme? Pour attraper de pa-reils trésors, il faut être bien plus alerte.
c L'amour, à son jeu charmant, sait toujours prendre l'avance. Certes, il ne laisse pas les fleurs attendre seize ans au moulin.... Ils volèrent donc mes habits, et voulaient aussi le manteau. Mais comment toute cette canaille maudite s'est-elle fourrée dans l'étroite maison?
« Alors je me lève en sursaut; je tempête et je jure, résolu à me faire passage. Je regarde encore une fois la perfide : hélas! elle était toujours belle! Ils reculent tous devant ma fureur, mais bien des menaces s'exhalent encore; enfin, en poussant une voix de tonnerre, je m'élance hors de cette caverne.
« Jeunes beautés du village, il faut vous fuir comme les beautés de la ville. Laissez donc aux nobles dames le plaisir de dépouiller leurs serviteurs. Et, si vous êtes aussi des rusées, si vous ne connaissez aucun tendre lien, soit ! changez d'amou-reux, mais ne les trahissez pas. »
Ainsi chante le malheureux dans la saison d'hiver, où ne verdit pas un pauvre brin d'herbe. Je ris de sa profonde bles-sure, car elle est bien méritée. Tel soit le sort de tout volage qui, le jour, abuse effrontément sa noble amie, et, la nuit, se glisse, à grand risque, dans le moulin trompeur de l'amour!
lie repentir de la meunière.
LE JEUNE HOMME. Va-t'en noire sorcière, va-t'en de ma mai-son purifiée, de peur (je le dis tout de bon) que je ne te prenne aux cheveux. Quelle imposture viens-tu me chanter d'amour, . de jeune fille discrète et fidèle? Puis-je écouter de pareils contes?
LA BOHÉMIENNE. Je chante le repentir de la belle et ses longs
et brûlants désirs ; car l'humeur légère s'est changée en larmes
et en fidélité. Elle ne craint plus les menaces de sa mère, elle
ne craint plus le poing de son frère, autant que la haine de son
cher amant.
LE JEUNE HOMME Chante l'égoïsme et la trahison, le meurtre
et le pillage : toutes les actions perfides, tu les feras croire.
Qu'elle partage le butin, les habits et l'argent, plus mécham--
ment que vous ne faites, vous autres bohémiennes : ce sont là
de ses traits ordinaires.
LA BOHÉMIENNE. Malheur! Malheur! Qu'ai-je fait? Que me
sert-il maintenant d'avoir guetté sa venue?... Je l'entends se
glisser vers ma chambre.... Le cœur me battait, je me disais :
« Oh! si tu n'avais pas livré à ta mère le secret de cette nuit
« d'amour! »
LE JEUNE HOMME. Hélas! une fois aussi j'entrai, et, séduit,
j avançai en silence. Ah! ma chère, laisse-moi, de bon cœur,
chez toi me glisser! Mais tout à coup éclate un vacarme, des
cris! Les parents accourent furieux. Mon sang bouillonne en--
core dans mes veines.
LA BOHÉMIENNE. Quand elle revient, cette même heure,
quelle est ma peine et ma douleur secrète ! Je touchais au bon--
heur, au bonheur unique, et je l'ai sacrifié! Pauvre fille, j'étais
trop jeune! Mon frère fut assez scélérat pour maltraiter mon
amant.
LE POETE. C'est ainsi que la femme noire vint à la maison,
dans la cour, à la source jaillissante. Elle se lave vivement les
yeux ; et les yeux et le visage deviennent brillants ; et la belle
meunière, Llanche et pure, se présente au jeune homme cour--
roucé et surpris.
LA MEUNIÈRE. Je crains, je l'avoue, ton visage irrité, ô bien--
aimé, charmant, lidèle : je ne crains pas les coups et les poi--
gnards. C'est la pure douleur, c'est l'amour, qui te parle, et, à tes pieds, ici je veux vivre ou, s'il le faut, mourir.
LE JEUNE HOMME. 0 tendresse! dis-moi, comment as-tu pé-- • nétré si avant dans mon cœur? Qui t'éveille, quand tu dor-mais cachée? Amour, tu es immortel sans doute. Ni la trahison ni la ruse perfide ne sauraient détruire ta vie céleste.
LA MEUNIÈRE. Si tu m'aimes encore avec autant d'ardeur que. tu me le jurais naguère, nous n'avons rien perdu tous deux. Reçois la femme bien-aimée, le jeune corps toujours pur. Il est désormais à toi sans réserve.
Tous DEUX. Maintenant, soleil, tu peux monter et descendre; étoiles, vous pouvez luire et vous obscurcir : un astre d'amour se lève et resplendit pour moi. Aussi longtemps que jaillira la source ruisselante, aussi longtemps nous resterons unis, son cœur sur mon cœur.
lie voyageur et la fermière.
Lui. Belle fermière, sans pareille, sous ce tilleul au vaste ombrage, Oli le voyageur se repose un moment, peux-tu apai-ser par quelques dons ma soif et ma faim?
ELLE. Si tu veux, ô voyageur, chez nous te rafraîchir, le caillé et le pain et les fruits mûrs, les plus simples mets, te se-ront offerts, en abondance, à la source.
Lui. Est-ce une illusion? Je crois te connaître, ornement inoublié d'aimables heures! J'ai trouvé souvent des ressem-blances, mais celle-ci, je dois la nommer un prodige.
ELLE. Sans prodige se rencontre souvent chez les voyageurs une surprise très-explicable. Oui, la blonde ressemble souvent à la brune ; l'une charme justement comme les autres.
Lui. Non certes, ce n'est pas aujourd'hui la première fois que cette figure m'a gagné le cœur. Alors elle était le soleil des soleils, dans la salle décorée pour la fête.
ELLE. Si cela t'amuse, il est facile d'achever ta fable badine : de sa taille descendait à longs flots la soie pourprée, quand tu la vis pour la première fois.
Lui. Non certes, tu ne l'as pas imaginé! Si les esprits ont pu t'en instruire, tu sais aussi quelque chose des bijoux et des perles que son regard faisait pâlir?...
ELLE. Une seule chose me fut confiée, c'est que la belle, qui rougit de l'avouer, dans l'espérance de te revoir, a bâti dans l'air maints châteaux.
Lui. Ballotté par tous les orages, j'ai cherché l'honneur et la fortune par toutes les voies, heureux cependant, si, à la fin de mes courses, je retrouve la noble image!
ELLE. Ce n'est pas une image : tu vois, en vérité, la noble fille d'un sang persécuté ; Hélène et son frère sont maintenant les heureux fermiers d'une terre abandonnée.
Lui. Mais ces campagnes magnifiques, le maître lui-même peut-il bien les fuir? Champs féconds, vastes prairies et pâtu-rages, sources puissantes, ciel clément et doux!
ELLE. Et cependant il est allé courir le monde. Mon frère et moi, nous avons beaucoup amassé ; si, comme on l'assure, le bon maître est mort, nous achèterons l'héritage.
Lui. Oui, il est à vendre, ma belle, et j'ai su du maître les conditions. Mais le prix n'est pas peu de chose, car, le dernier mot, c'est Hélène !
ELLE. La fortune et la grandeur ne purent nous unir : l'amour a-t-il pris .ce chemin?... Je vois venir mon digne frère : quand il saura ces choses, que va-t-il se dire?
Effet à distance.
La reine est dans la grande salle, où brûlent mille bougies. Elle dit au page : « Va, cours, apporte-moi ma bourse pour le jeu. Tu la trouveras, à portée de la main, sur le bord de ma table. » L'enfant court d'un pas agile : il est bien vite au bout du château.
Et près de la reine , en ce moment, la plus belle de ses femmes prend un sorbet. La tasse se brise soudain près de ses lèvres. C'était affreux il voir. Quel embarras! quelle confusion! C'en est fait de la robe magnifique ! La dame court, elle fuit, d'un pas agile, vers le bout du château.
Le page revenait en courant et rencontra la belle éplorée. Personne n'en savait rien, mais chacun d'eux portait l'autre dans son cœur. 0 bonheur! ô sort favorable! Ils s'embras-sent, et l'un contre l'autre se pressent.... Caresses, baisers à plaisir!...
Mais enfin ils s'arrachent il ces douces étreintes. Elle court dans son appartement; le page s'avance vers l'auguste reine, à travers les épées et les éventails. La princesse remarque le pourpoint taché. Pour elle, rien d'inaperçu : c'était une autre reine de Saba.
Elle fait appeler la grande maîtresse. « Nous avons disputé naguère, et vous avez soutenu obstinément que l'esprit ne peut rien à distance; que la seule présence laisse des traces; que rien n'agit de loin, pas même les astres du ciel :
« Voyez pourtant! Tout à l'heure, à mes côtés, la douce liqueur est répandue, et aussitôt, bien loin d'ici, elle a gâté le pourpoint du page. Songe à t'en procurer un neuf, et, parce que je suis charmée qu'il m'ait servi de preuve, je le payerai : sans cela, quelle remontrance! »
La cloche qui chemine.
Il était un enfant qui ne voulait jamais se rendre à l'église, et, le dimanche, il trouvait toujours une excuse pour prendre le chemin des champs.
Sa mère lui dit : « La cloche sonne ; c'est un ordre qui t'est donné, et, si tu ne veux pas t'y soumettre, elle viendra te chercher. »
L'enfant se dit : « La cloche est là-haut pendue au beffroi. » Déjà il a pris le chemin de la campagne, comme s'il fuyait de l'école.
La cloche, la cloche ne sonne plus; la mère a radoté. Mais, là derrière, quelle horreur ! la cloche vient branlante!
Elle branle vivement; il peut le croire à peine. Le pauvre enfant, saisi de frayeur, va, vient, comme dans un rêve : la cloche le couvrira.
Mais il prend tout droit son élan, et, d'un pas agile, il court, à travers champs, buissons et bois, à l'église, à la cha-pelle.
Et chaque dimanche et chaque jour de fête, il se souvient de sa mésaventure, et n'attend pas que le premier coup, de cloche l'invite en personne.
Le fidèle Eckart
« Oh! si nous étions plus avant! Oh! si j'étais à la maison! Elles viennent, voici déjà la nuit horrible. Ce sont elles, ce sont les méchantes sœurs ! Elles se glissent, elles approchent, et nous trouveront ici. Elles boiront la bière que nous avons été
1. « Le fidèle Eckart avertit tout le monde, » dit le proverbe allemand, com-menté dans le livre que Sébastien Frank a consacré à l'explication des pro-verbes de son pays. Et la chronique de Thuringe de J. H. de Falkenstein rap. porte la tradition qui sert de fond à ce petit poërne. querir à grand'peine, et ne nous laisseront que les cruches vides. »
Ainsi parlent les enfants, et ils pressent le pas. Tout à coup se montre devant eux un bon vieillard. « Silence, mes enfants! mes petits enfants, silence 1 Les bonnes sœurs arrivent, altérées de la chasse, et, si vous les laissez boire, chacune à son gré, les malveillantes seront bienveillantes pour vous. »
Il dit, on obéit, et la troupe horrible s'approche, et, toute sombre et toute noire qu'elle est, elle boit, elle avale-au mieux. La bière a disparu, les cruches sont vides; puis elle murmure et gronde, la furieuse armée, au loin dans la vallée et les mon-tagnes.
Les enfants avec angoisse courent à la maison ; le pieux com-pagnon s'attache à leurs pas. et Petits mignons, ne soyez pas tristes. — Nous serons grondés à présent et fouettés jusqu'au sang. — Non, non, tout ira pour le mieux : seulement taisez-vous, écoutez, comme des souriceaux.
« Et celui qui vous le conseille et qui le commande, c'est celui qui volontiers joue avec les petits enfants, c'est Je vieux, le fidèle Eckart. On vous a parlé toujours de l'homme merveilleux, mais à" chacun la preuve manquait : vous l'avez maintenant dans les mains, cette précieuse assurance. »
Ils arrivent à la maison; chacun, d'un air timide, présente la cruche aux parents, et ils attendent les reproches et les coups. Mais, voyez-vous! on goûte.... 0: Quelle excellente bière! » Déjà l'on a bu trois et quatre fois à la ronde, et la cruche ne tire pas encore à sa fin.
Le prodige continue jusqu'au lendemain, et tous ceux qui le peuvent demandent ce qui est arrivé aux cruches. Les souri-ceaux, secrètement réjouis, sourient; ils bégayent, hésitent et jasent enfin, et aussitôt les cruches sont taries.
Enfants, enfants, lorsque, d'un air sincère, un père, un maître, un ancien, vous parle, écoutez, obéissez ponctuelle-ment; quand même votre petite langue a de la peine à se tenir, jaser est nuisible, se taire est bon : c'est ainsi que la bière em-plit les cruches.
Bonhomme et bonne femme.
C'est demain que tombe la Saint-Martin ; bonne femme aime son mari; 'elle lui pétrit des poudings et les cuit dans la poêle.
A présent, ils sont tous deux couchés ; un vent orageux l'ronde; et bonhomme dit à sa bonnè femme : « Mets donc le verrou à la porte 1 — C'est à peine si je commence à me re-prendre et à me réchauffer : comment trouverais-je le repos? Quand la porte battrait cent ans, je ne la verrouillerais pas. »
Là-dessus, se parlant tout bas à l'oreille, ils font une gageure : celui qui dira le premier petit mot ira pousser le verrou--
Deux voyageurs arrivent vers minuit et ne savent où ils sont ; la lampe est éteipte, au foyer plus de flamme ; on n'entend rien, on ne voit rien.
« Quel est ce taudis de sorcière? La patience nous échappe. » Mais ils n'entendaient pas souffler un mot; c'était la faute de la porte.
Ils mangèrent le pouding blanc ; ils mangèrent le noir tout à leur aise. Bonne femme se disait bien des choses à elle-même, mais sans faire entendre une syllabe.
Puis l'un des passants dit à l'autre : « Comme j'ai le gosier sec! L'armoire est emr'ouverte et l'on sent la liqueur : nous trouverons quelque chose à tout hasard.
(t J'attrape un petit flacon de schnick 1 Cela se trouve à mer-veille I Je bois à ta santé, tu bois à la mienne, et nous serons bientôt refaits. »
Mais bonhomme se lève en sursaut et s'écrie avec menace: ■« Il le payera cher, celui qui boira mon schnick 1 »
Et bonne femme vous fait trois sauts de joie, comme si elle était assez riche : « Bonhomme, tu as dit le premier mot, va pousser le verrou 1 »
La danse des morts.
Le guetteur, au milieu de la nuit, regarde là-bas les tombes à la file rangées. La lune éclaire tout de sa lumière ; le cime-tière se voit comme en plein jour. Soudain une tombe s'ébranle et puis une autre. Il se montre ici une femme, là un homme, en blancs et traînants linceuls.
Et l'on veut se réjouir soudain; on lève le pied pour le branle, pour la ronde; pauvres et riches, jeunes et vieux. Mais les linceuls gênent la danse ; et, comme ici la pudeur ne règne plus, chacun se secoue, et voilà les suaires épars sur les tombes.
Et la cuisse se lève, et la jambe gigotte; ce sont des gestes bizarres. Puis cela cliquette et craquète par-ci par-là, comme si l 'on battait des baguettes en mesure. Le guetteur trouve la chose risible, et le malin, le tentateur, lui souffle à l'oreille : « Va, dérobe un des linceuls. »
Aussitôt fait que dit, puis il s'esquive promptement derrière les portes sacrées. Et toujours la lune brille vivement pour la danse horrible qu'ils poursuivent. Mais enfin celui-ci, celui-là, s'éclipse; l'un après l'autre se promène enveloppé, et zest! il est sous le gazon.
Un seul piétine et trébuche le dernier, et tâtonne et fouille l" long des fosses ; mais ce n'est pas un confrère qui l'a si grave-ment offensé : il flaire le linceul dans les airs. Il secoue la porte de la tour : elle le repousse, ornée et bénie, heureuse-ment pour le guetteur; elle brille de croix métalliques.
Il faut qu'il ait sa chemise ; il n'a point de relâche ; il ne sau-rait non plus longtemps réfléchir. Le drôle s'accroche aux or-nements gothiques et grimpe de saillie en saillie. C'en est fait du pauvre guetteur. Le fantôme s'approche de volute en vo-lute, semblable à l'araignée aux longues pattes.
Le guetteur pâlit, le guetteur chancelle, il rendrait volontiers le drap. Mais une griffe (c'en est fait, il a cessé de vivre), une griffe de fer accroche le bout du linceul. Déjà s'obscurcit la lune pâlissante; la cloche sonne UN coup, un coup de tonnerre, et le squelette tombe là-bas en débris.
C'apprenti sorcier
Le vieux maître sorcier s'est donc une fois absenté ! Et main-tenant ses esprits vivront aussi à ma guise ; ses paroles, ses ac-tions et ses pratiques, j 'ai tout observé, et, avec la puissance de l'esprit, je ferai aussi des miracles.