‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 50 sur 109 · La Sulamite · texte numérisé non relu

La Sulamite

2. Le rossignol. Allusion au roman persan Gul et Bulbul (la Rose et le Rossignol.)

Aujourd'hui et éternellement.

Il est impossible de montrer le jour au jour, qui ne reflète que la confusion dans la confusion ; et chaque jour lui-même se sent une existence propre et légitime ; au lieu de se brider, il ne fait que brider l'autre. Il vaut donc mieux que les lèvres se taisent, tandis que l'esprit continue à prendre des ailes. Hier ne devient pas aujourd'hui ; mais on verra les siècles s'en-gloutir et trôner tour à tour.

Poétique finale.

Parle, Muse, dis au poëte ce qu'il doit faire, car ce monde béni est plein des juges les plus bizarres.

J'ai toujours montré dans mes chansons la route droite et claire ; elles ont fui toujours les sentiers sombres et mauvais.

Mais ce que voulaient ces messieurs ne me fut jamais parfai-tement connu. S'ils savaient leur devoir, la chose serait bien-tôt dite.

« Si tu veux te faire une mesure, vois ce qui mesure le gé-néreux, ce qui parfois aussi le défigure, quand la légèreté s'oublie.

« Cette matière de tes chants, elle édifie, elle charme ; et, dans la cohue la plus désordonnée, une paisible élite te rend grâce.

« Ne demande pas d'autre titre. La volonté pure conserve son droit. Laisse aux archers les fripons, et les fous à l'espèce. »

Le fou épilogue.

J'ai fait maint bon ouvrage; vous dérobez la louange ; cela ne me fâche point : j'estime que, dans le monde, tout se compense bientôt. Si l'on me loue pour avoir fait quelque sottise, je ris à part moi ; si l'on me blâme pour avoir fait quelque chose de bon, je prends l'affaire tout doucement. Si un puissant me frappe, à me faire souffrir, je fais comme s'il avait voulu rire; mais, si c'est un de mes égaux, je sais le frotter bravement. Si la fortune m'élève, je m'en réjouis et je chante in dulci jubilo; la roue tourne-t-elle et en suis-je écrasé, je me dis : « Elle se relèvera. » Je ne me tourmente point dans les beaux jours d'été de ce que

jl, l'hiver reviendra; et, quand les flocons blancs arrivent par ba-taillons, je me promène en traîneau avec délice. Que je fasse comme je voudrai, le soleil ne s'arrête pas pour moi, et les cho-ses iront toujours du même train, tout le temps de l'aimable vie. Le valet tout comme le maître s'habillent et se déshabillent chaque jour; que l'on s'estime un grand ou petit sire, il faut veiller, dormir, boire et manger. C'est pourquoi je ne m'afflige de rien. Faites comme le fou et vous serez sages!

Page 1