‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 57 sur 109 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

I]Ie, velut fidis arcana sodalibus, olim

Credehat libris ; neque, si maie cesserat, unquam

Decurrens alio, neque sibene : quo fit ut omnis

Votiva pateat veluti descripta tabella

Vita senis.

(Horat. Serm.. II, 30.)

(Lucilius avait coutume de confier ses secrets à

gea livres comme à des amis fidèles, et, que le succès

fût heureux ou malheureux, il ne changeait pas de

méthode : de là vient que toute la vie du vieillard

est exposée, comme dépeinte dans un tableau votif.)

Je te mets à l'ordre du jour, mot décrié3, car les drôles, les gueux de même trempe, poursuivent leurs manœuvres.

« Pourquoi t'écarter de nous tous et de nos opinions? » Je n'écris pas pour vous plaire, mais pour vous apprendre quelque chose.

1. Le titre allemand porte Xénies apprivoisées (inoffensives), par opposition aux Xénies, assez vives et farouches, que Schiller et Goethe publièrent au nombre de plus de quatre cents dans l'Almanach des Muses en 1797. Ce titre de Xénies est emprunté au huitième livre de Martial. 2. Il n'est point prouvé-que Lucilius soit mort, comme on l'a prétendu, à quarante-six ans. et le mot senis est probablement ici dans le sens urocre. 3. Xénies.

« Mais cela est-il sage et bon? Veux-tu blesser amis et enne-mis? » Les hommes faits ne m'occupent plus; c'est aux petits-fils que je dois penser.

Et vous ne devez pas, vous et vous et vous, rompre d'abord avec moi : ce que je fais pour l'amour des petits-fils, je le fais pour vous tous.

Excusez la parole vive, excusez le babil : car maintenant il ne serait plus très-opportun de balancer comme jusqu'à ce jour.

Celui qui vit au milieu de l'histoire du monde devrait-il se régler sur le moment? Celui qui sait regarder et tendre vers l'avenir est seul digne de porter la parole et de tenir la lyre.

« Dis-nous à quoi pensent les méchants? » A troubler la vie d'autrui. à mener joyeuse vie : voilà ce qu'ils estiment une bonne affaire.

« Quel est donc ton dessein?... d'allumer aujourd'hui une nouvelle flamme? » Je veux être lu de ceux qui ne peuvent plus m'entendre.

J'ai vécu heureux pendant un long jour et une courte nuit; le soleil allait se lever, quand je m'éveillai pour le nouveau jour.

« Tes élèves désirent te faire une question. Il nous serait agréable de vivre longtemps sur la terre ; quel précepte veux-tu nous donner là-dessus? » Vieillir n'est pas une science; c'en est une de supporter la vieillesse.

Selon vos combats vos succès, si Dieu vous donne, avec la volonté, la force et les moyens.

Cette haute forêt de pins, je la plantai dans ma jeunesse. Elle fait mes délices!... On va bientôt l'abattre comme bois à brûler.

La cognée retentit, déjà toutes les haches brillent : le chêne tombe, et chacun débite sa part.

Un vieux homme est toujours un roi Léar.... Ce qui travailla, combattit, avec lui, la main dans la main, est passé depuis longtemps; ce qui aima, souffrit, avec lui et à cause de lui, s'est attaché ailleurs ; la jeunesse est ici pour elle ; ce serait folie de lui dire : « Viens, fais la vieille avec moi. »

« Pour éprouver la bienveillance, pour témoigner la tienne. vieillard, va voyager. » Mes amis sont de moyen âge; ils com-posent une belle paroisse; à la ronde, même au loin, ils ont appris de moi, avec des sentiments fidèles. Ils n'ont pas souffert il mon sujet; je n'ai point d'excuses à leur faire; j'arrive comme un nouveau personnage : nous n'avons point de comptes à ré-gler entre nous ; nous sommes ensemble comme en paradis.

Cela va fort mal dans le monde ; c'est en vain que vous êtes honnête, que vous êtes laborieux : il nous veut apprivoisés, il nous veut même nuls.

Je me laisserais bien volontiers instruire par les saints hommes et les sages, mais il faudrait que ce fût vite fait: les longs discours ne me plaisent pas. A quoi faut-il s'appliquer enfin? A connaître le monde et à ne pas le mépriser.

Si vous avez prolongé votre carrière autant que moi, tâchez, comme moi, d'aimer la vie.

Il faut que je perde ici tranquillement ma peine et mon tra-vail ; il faut que je laisse dire tout ce que je sais mieux.

Cessez donc de vanter, d'étaler votre sagesse, la modestie vous siérait mieux : à peine avez-vous commis les péchés de la jeunesse, que vous commettez les péchés du vieil âge.

L'amour ne veut point de compagnons, mais la souffrance les cherche et les ménage; le courant de la vie, flot après flot, porte l'un comme l'autre.

Solitaires ou bien ensemble, parmi l'amour, parmi les souf-francés, l'un avant, l'autre après, ils délogeront tous deux.

C'est chose malséante dans la vie, et mauvaise encore à la fin, de pourchasser la renommée : vous n'aurez pas été célèbre cent années, que personne au monde ne saura plus rien de vous.

Puisque les dieux t'ont fait le beau présent de la vie, sache en jouir d'un cœur joyeux et content. S'il te paraît fâcheux d'en sortir, ne prends pas mal la chose; tout le monde en juge comme toi.

Laissons les choses passagères, qu'elles aient bien ou mal réussi ! Nous sommes au monde pour nous éterniser.

Ai-je mérité cette peine dans mes vieux jours? Ce que j'ai souffert de mes pères, maintenant il me faut le souffrir de mes petits-fils.

« Qu veut résister à la foule? » Je ne lutte point contre elle, je la laisse passer : elle flotte et se démène et balance et tour-billonne, et puis enfin elle revient il l'unité.

cc Pourquoi ne t'expliques-tu pas et les laisses-tu passer? » Cela me regarde-t-il, s'ils ne me comprennent pas?

« Dis-moi comment tu peux souffrir si doucement les ma-nières arrogantes de la folle jeunesse? » A vrai dire, je la trouverais insupportable, si je n'avais été insupportable moi-même.

J'écoute même avec plaisir le bavardage de la jeunesse : ce qui est neuf résonne, ce qui est vieux cliquette.

cc Pourquoi ne veux-tu pas fustiger vertement les fous, les no-vices? » Si je n'étais pas vieux avec honneur, comment pour-rais-je souffrir les jeunes gens?

« Eh bien, que devons-nous faire? Veuille nous le dire à pré-sent? » Faites ce qu'il vous plaira, seulement ne m'interrogez pas.

« Comment fais-tu, rusé compère, pour t'arranger avec tout le monde? » Je ne nie pas les talents, quand même ils me déplai-sent.

Un homme a beau se surfaire, il n'atteindra pas les étoiles; on le rabaisse trop, et bientôt tout se compense.

Filez toujours, à votre manière, pour envelopper le monde dans la coque : moi, dans ma sphère vivante, je sais jouir de la vie.

OEuv re maladive n'est pas de mon goût : que les auteurs com-mencent par se guérir.

Si je fais voir les défauts de l'espèce, on pourra me dire : « Fais toi-même quelque chose de bien. »

« Homme fort, ne sois pas si tranquille, lors même que les autres ont peur. » Qui veut effrayer le diable doit crier fort.

cc Toi aussi, dans tes beaux jours, tu t'es quelquefois tour-menté. » Je n'ai jamais mal calculé, mais j'ai souvent mal compté.

Par monts et par vaux, sans cesse erreurs nouvelles, et nous revenons dans les plaines ! Mais c'est trop vaste et trop ouvert : nous recherchons bientôt labyrinthes et montagnes. La conversation peut-elle exister, si nous n'usons les uns envers les autres de mensonges plus ou moins déguisés? LII ragoût mêlé de vérité et de mensonge, telle est la cuisine que je préfère.

Connaissez-vous le jeu, où, dans un cercle joyeux, on cherche un sifflet, qu'on ne trouve jamais, parce qu'à l'insu du cher-cheur, on l'attache aux basques de son habit, c'est-à-dire à son derrière ?

Vivre avec les fous ne vous sera nullement difficile : élevez seulement autour de vous des petites-maisons; songez ensuite (cela vous apaisera d'abord) que les gardiens des fous sont des fous eux-mêmes.

Point de pays 011 j'aime mieux voyager que ceux où les con-tradictions foisonnent. Chose plaisante!... Personne ne veut accorder aux autres le droit de se tromper.

Le tronc veut battre contre le tronc; ce que l'un peut faire l'autre le peut aussi; il y a de la moelle dans tous les os; il y a un homme dans toute chemise.

Le dindon est fier de sa collerette, la cigogne de son long cou ; la marmite se moque de la chaudière : elles sont noires toutes deux.

Que volontiers je verrais chacun s'enorgueillir, s'il pouvait, comme le paon, faire la roue 1

« Pourquoi donc les gens du bel air ne doivent-ils pas me plaire ? » De plusieurs on vante l'embonpoint, ce n'est que de l'enflure.

cc Ils chevauchent, ils courent : qui les arrête? » Quels sont les cavaliers? « L'orgueil et l'ignorance. » Laissez-les courir! ils pourront aller longtemps : ils ont en croupe la honte et l'op-probre.

« Comment donc as-tu sitôt recueilli tant d'honneur et d'in-jures? » Si le loup restait dans le bois, on ne crierait pas après lui.

LES AMIS. Oh! laisse les lamentations, puisque, après les plus mauvais jours, on goûte de nouveau la joie.

JOB. Vous vous raillez de moi : quand le poisson est bouilli, que lui sert-il que la rivière coule?

Que veux-tu faire de ces vieux sots? Ce sont des boutons qui ne boutonnent plus.

Laisse-les couchés dans l'erreur; cherche prudemment à t enfuir : quand tu te seras sauvé en pleine campagne, n'en-traîne personne après toi.

Avec la joie et la candeur du jeune âge, reçois les leçons de l'expérience : que cela te réussisse et te profite jusqu'au bout.

Tu veux te coucher dans la certitude; moi, j'aime la lutte in-térieure : si nous n'avions pas le doute, où serait donc l'heu-reuse certitude?

« De tes sentiments, lequel veux-tu qu'on envoie après toi dans l'éternité? » Il n'appartint à aucune confrérie; il fut simple amateur jusqu'à la fin.

« Cependant tu faisais tantôt ceci tantôt cela : était-ce sérieux? était-ce un badinage? » Quoi qu'il pût arriver, Dieu sait que j'ai travaillé en conscience.

« Mais comment se fait-il que tout perde aussitôt son mérite et son importance à tes yeux? » Ce qu'on fait intéresse, mais non ce qu'on a fait.

« Pensif et rêveur!... Quelque chose te manque, avoue-le sans détour. » Je suis content, mais, avec cela, je ne suis pas à mon aise.

Veux-tu savoir la fin de la vie? Sois gai.... Si tu ne peux, sois content.

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