‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 65 sur 109 · Rien de plus obscur que la lumière · texte numérisé non relu

Rien de plus obscur que la lumière

2. A Rome. Les artistes allemands exposèrent leurs ouvrages dans ce palais, en 1819. lement endurcis : qui ne veut pas marcher avec nous ne doit pas gêner notre inarche.

Oui, je m'en fais gloire, je poursuis seul ma course; et, quand ce serait une erreur, du moins elle ne serait pas la vôtre.

Rien ne me blessera ni à droite ni à gauche, si je poursuis hardiment mon vol rapide : si quelqu'un a d'autres pensées, le chemin est assez large.

« Ne seras-tu point, comme autrefois, retenu à chaque pas du voyage? » Je ne porte pas la tromperie avec moi : je ne serai pas trompé.

Le poëte met son plaisir dans le talent, dans les belles facul-tés de l'esprit ; cependant, quand le besoin le presse, il convoite les biens de la terre. C'est à bon droit que l'esprit positif se renouvelle chez les descendants : c'est une possession terrestre, il faut bien que j'en paye l'impôt.

Ce que les vieux chantèrent gaiement, la joyeuse jeunesse le gazouille; ce que firent les maîtres puissants réussira de même aux valets; ce qu'un homme accomplit hardiment, un grand nombre l'ose à son tour.

« Tu t'en es bien tiré : c'est une heureuse chance. » Qu'un autre en fasse autant que moi sans se rompre le cou.

Ce que beaucoup de gens chantent et disent, il nous faut bien le souffrir. Vous autres bons, les grands et les petits, vous chantez jusqu'à vous excéder, et pourtant les gens ne chantent jamais que ce qu'ils ont à dire.

« Comment donc es-tu allé si loin? On dit que tu as accompli ton œuvre. » Mon enfant, j'ai été sage : je n'ai jamais réfléchi sur la pensée.

Ce que nous resserrons, nous autres poëtes, ils l'épluchent longuement; ils éclaircissent le vrai des choses, au point que personne n'y croit plus.

Un peu de gloire, un peu d'honneur, quel tourment, quelle peine cela vous donne! Et quand même je ne serais pas Goethe, je ne voudrais pourtant pas être....

« Dis-moi, que renferme l'histoire de l'Église? Elle me semble se réduire à rien. Il y a de quoi lire sans terme, mais tout cela que fut-il enfin? » Ce sont deux adversaires qui boxent en-semble, les ariens et les orthodoxes. C'est la même chose de-puis des siècles, et cela durera jusqu'au jugement dernier.

Qu'ai-je à faire d'histoire ecclésiastique? Je ne vois pas autre chose que des prêtres : mais l'état des chrétiens, du commun peuple, je n'en découvre pas vestige.

J'aurais pu dire aussi des communautés : on en sait tout aussi peu de chose.

Ne croyez pas que je rêve, que j'imagine : voyez et vous ne trouverez que transformations; toute l'histoire de l'Église n'est qu'un salmigondis d'erreurs et de violences.

Croyants, ne vantez pas votre croyance comme l'unique : nous croyons aussi comme vous. Le penseur ne se laisse nulle-ment ravir sa part héréditaire, accordée à tout le monde.... et à moi.

Je veux rester saducéen.... Je serais au désespoir que la foule qui me presse ici-bas me tînt encore à la gène dans l'éternité. Ce ne serait toujours que le vieux bourbier; il n'y aurait là-haut que du caquetage glorifié.

Ne sois pas si violent, si stupide! Tout se transforme là-haut.

Je n'ai rien à dire contre la piété : c'est en même temps un état commode. Celui qui prétend vivre sans piété doit se dé-vouer à de grandes fatigues, voyager à ses risques, suffire et à soi-même et aux autres, et cependant avoir la ferme assu-rance que Dieu daignera jeter sur lui les yeux.

Si vous avez l'art et la science, vous avez de la religion. Êtes-vous sans science et sans art? Ayez de la religion.

Nul ne doit entrer au couvent sans être fourni d'une bonne provision de péchés, afin que tôt ou tard ne vienne pas à lui manquer la jouissance de se tourmenter par le repentir.

Laissez-vous dire par les cagots quels avantages ont découlé de la crucifixion : nul ne s'élève à l'éclat suprême des couronnes et des insignes, si quelqu'un n'a été d abord battu en grange comme il faut.

C'est la gloire des hommes de la Germanie d'avoir haï le christianisme jusqu'au temps ou les braves Saxons succom-bèrent sous l'épée fatale du seigneur Charles. Ils luttèrent assez longtemps, mais enfin ils furent domptés par la prêtraille, et ils se courbèrent sous le joug : mais ils remuèrent toujours de temps en temps. Ils n'étaient que dans un demi-sommeil, quand Luther traduisit si bien la Bible en allemand. Saint Paul, franc chevalier, parut aux chevaliers moins déplaisant : la liberté s'éveille dans tous les cœurs, et tout le peuple pro-teste avec joie.

« Le concordat et les statuts de l'Église ne sont-ils pas menés à bonne fin? » Oui! commencez une fois avec Rome et vous serez promenés !

UN ECCLÉSIASTIQUE LUTHÉRIEN. Saint Luther, cher Luther, tu as réduit tes confrères au pain sec : que Dieu te le pardonne!

« Penses-tu bien tout ce que tu dis? » Penses-tu sérieusement ce que tu demandes? Que fait aux gens ce que je puis penser et dire, puisque toute pensée n'est qu'une question?

Attendez seulement! Tout s'arrangera, quelque idée qu'on veuille avoir de moi : mes ouvrages seront publiés un jour IN USUM DELPHINI avec des coupures.

Aux RIMEURS, MES COLLÈGUES. J'irais volontiers à vous avec joie, mais vous m'affligez et vous ne savez pas comment. Est-il un poëte moderne qui ne se punisse lui-même 1?

Qui voudrait lire toutes les feuilles allemandes, feuilles du matin, de midi, du soir et de minuit, aurait perdu tout son temps, n'aurait plus une heure, un jour, une nuit; aurait perdu toute l'année : en quoi je le trouverais fort coupable.

Qu'est-ce qu'il rimé, ce jeune Français, pour nous instruire, nous autres vieux hères? Le temps est malin comme le diable ; il n'y a que lui qui puisse nous convertir.

Est-ce que vous extra vaguez? Quelle idée vous prend de nier le vieux Faust? Ce diable incarné doit être un monde, pour unir en lui de telles horreurs.

Dans les fumées de sa vanité, chacun juge le mérite des autres infiniment petit. Qu'on laisse à chacun la permission d'être fou à sa mode.

D'APRÈS LORD BYRON. Non, c'en est trop pour le poëte, que ce jugement abominable. Ma tragédie est condamnée et la vieille tante ne l'est pas !

1. Littéralement, d'après Térence « Un poète moderne sans hdautontimo-fOMMte'Mte ? » * Je considérais la naissance et la mort, et je voulais oublier la vie : pauvre diable que je suis, j'osais me mesurer avec un roi.

« Le vieux et riche prince resta pourtant loin, très-loin, de l'esprit du siècle. » Qui entend la finance entend, entend fort bien le siècle.

« L'argent et le pouvoir, le pouvoir et l'argent : c'est là qu'on peut mettre sa joie : le juste et l'injuste ne sont que bagatelles. »

Si le père n'a en tête que l'argent, et utilise jusqu'aux mou-chures de lampe, que le fils tombe seulement dans les griffes des juifs et des coquines, et tout sera dévoré. )

« Méphisto 1 semble être tout près. » Je crois, peu s'en faut, qu'il m'adresse la parole. Dans certains moments d'illusion étrange, il s'est bâillonné lui-même ; mais il regarde par-dessus le mouchoir, comme s'il était un double démon.

Bien que le héros se suffise à lui-même, avec des alliés les choses marchent plus vite, et, si le vaincu est habile, il se joint au vainqueur.

Les héros cavaliers du continent sont aujourd'hui des per-sonnages d'importance ; mais, si cela ne dépendait que de moi, je voudrais monter un cheval marin.

Autrefois, avait-on essuyé quelque malheur, on osait s'en plaindre aux autres ; quelqu'un devait-il faire de pénibles cam-pagnes, il avait de quoi raconter dans sa vieillesse : aujour-d'hui les souffrances sont générales, l'individu n'oserait se plaindre. Personne qui ne doive faire campagne : qui donc écoutera nos récits?

Les Français ne nous comprennent pas : aussi leur dit-on à la face, en allemand, des choses qui leur seraient désagréables, s'ils les avaient lues en français.

Dieu soit loué de notre heureuse aventure! Le tyran est logé à Sainte-Hélène ! Mais, hélas! un seul est banni, et nous avons désormais cent tyrans, qui forgent, à notre dam, un nouveau système continental : l'Allemagne doit s'isoler parfaitement, tendre autour de ses limites un cordon sanitaire, atin qu'il ne se glisse pas toujours chez nous la tête, le corps et la queue

1. Abréviation ironique de Méphistophélès, comme au t. III, p. 249, ligne 32. d'un mot étranger ; nous devons nous reposer sur nos lauriers, et ne penser qu'à nos affaires.

Maudit soit qui, suivant des conseils trompeurs, avec une audace impudente, fait aujourd'hui, comme Allemand, ce que faisait le Français Corse ! Puisse-t-il sentir, le soir, sentir, le matin, qu'il est une justice éternelle! En dépit de ses efforts et de sa violence, que les choses tournent mal pour lui et pour les siens !

Combien n'avons-nous pas tressé de couronnes ! Les princes ne sont pas venus ; les jours fortunés, les heures divines, nous les avons anticipés. Il en sera de même, je le présume, de mes travaux, de mon bagage lyrique; Épiménide t, je pense, se réveillera trop tard, trop tôt, à Berlin. J'étais pénétré d'un pur sentiment; je paraîtrai bientôt un panégyriste flatteur; j'ai chanté les Allemands de juin : cela ne tiendra pas jusqu'en octobre.

Aux T... ET AUX D.... Peuple maudit! A peine es-tu libre, que tu te divises toi-même en deux camps 1 N'était-ce pas assez de souffrances, assez de bonheur? Deutsch ou Teutschs, tu n'es pas sage.

Dites-vous « Dieu, » vous parlez de l'universel ; dites-vous « le monde, » vous parlez des courtisans : courtisans des prin-ces, ce sont encore les meilleurs ; craignez les courtisans du peuple, les derniers de tous.

Calanus ayant sollicité d'Alexandre la permission de monter sur le bûcher, le roi et les chefs de l'armée lui dirent : « Que veux-tu prouver ? — Je ne veux rien prouver ; mais je veux faire voir que, devant le roi, devant l'armée, devant les éclairs des armes brillantes, il sied au sage de se taire. »

Ce que les grands ont fait de bien, je l'ai vu souvent dans ma vie; ce que nous donneront les peuples, dont les sages élus se rassemblent et délibèrent maintenant, c'est ce que pourront dire nos petits-fils, qui en feront l'épreuve. Autrefois, ce que les vieux chantaient, les jeunes le gazouil-- 1. Titre d'une pièce de circonstance, que le poëte avait composée. 2. Ce sont les deux orthographes du mot que nous avons traduit par Teuton. Teutsch est l'ancienne forme. laient : aujourd'hui, ce que chantent les jeunes, les vieux doi-vent le répéter. A ces chants, à ce branle, le mieux.... est de ne bouger et de se taire.

« Pourquoi donc es-tu si rarement présent à nos séances? » Je ne veux pas suer d'ennui : je suis toujours aux ordres de la majorité.

Que trouve-t-on dans le grand monde? La médiocrité.

Nous sommes tous constitutionnels sur la terre ; nul ne doit être imposé que celui qui est représenté. Puisqu'il en est ainsi, je m'enhardis, et je demande qui donc représente les valets?

Quand tout était divisé dans le monde, chacun trouvait du bon temps dans une place murée ; le chevalier se glissait de-dans ; le paysan trouvait aussi cela fort bien dans la détresse. D'où vint la plus belle culture ? Ne fut-ce pas des bourgeois ? Mais, si les chevaliers et les paysans se liguent, ils malmèneront les bourgeois.

Entrez seulement en rapport avec le peuple, hommes popu-laires! Qu'il prononce, Aristide et Wellington seront bientôt mis à l'écart.

Adore le feu durant cent années, et puis tombe dedans : il te dévorera, jusqu'au dernier cheveu.

Je suis fort tourmenté et je ne sais ce qu'ils veulent, de demander à la foule ce qu'un seul homme aurait dû faire.

Je suis las du peuple ; il veut ceci et cela ; de haïr ses princes, il se croit bien avancé.

« Dis-moi ce que signifie cette magnificence? Grandeur exté-rieure ! Apparence vaine ! » Eh ! que diable, qui a la puissance a bien aussi le droit d'exister !

La bonne cause me rappelle Saturne, le méchant : à peine ses enfants ont-ils vu le jour, qu'il les dévore.

Que tu aimes la bonne cause, cela est inévitable : mais, jus-qu'à présent, on ne peut la distinguer de la plus mauvaise.

Je ne puis me laisser persuader ; ne me faites pas le diable petit : un compagnon que tous les hommes haïssent doit être quelque chose.

« Pourquoi donc un roi est-il chassé comme avec un balai ? » S'il y avait eu des rois, ils seraient tous encore debout et res-pectés.

Épitaphe.

( Consacrée par A. de J.)

Il comprit fort bien beaucoup de choses, mais il devait avoir d'autres inclinations : pourquoi resta-t-il le valet des princes? Il aurait dû être notre valet.

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