SEPTIÈME PARTIE
Laissez vivre, laissez prévaloir, ce que le fantasque poëte a proclamé : pourquoi faire un crime à notre ami d'avoir péché avec son temps ?
Le poëte ne veut blesser personne, lorsqu'il poursuit avec audace son vol rapide : si quelqu'un a d'autres pensées, le che-min est assez large.
Voltigez par essaims entiers plutôt que par couples peu nombreux ; ne me laissez pas un côté libre ; bourdonnez de toutes parts : cela vous réussira. Une mouche seule pique fort bien aussi ; il n'est pas besoin tout d'abord d'une armée.
Comme je vis beaucoup dans la retraite, j'ai coutume de parler peu; mais, comme j'écris volontiers, veuillent mes lec-teurs le souffrir.
Il fallait dire : « Je dicte volontiers, » et c'est encore un dis-cours, où je ne perds point de temps ; personne ne m'inter-rompt.
Il en est des soucis comme des mouches volantes dans nos yeux. Quand nous portons nos regards sur le bel univers, nous voyons flotter un réseau gris, une toile d'araignée ; elle ne couvre pas l'objet, elle ne fait que passer devant ; l'image est troublée, si même elle n'est pas assombrie; le brillant univers est toujours le brillant univers : c'est dans l'œil seulement que la chose va mal.
Porte ton mal comme tu peux ; ne te plains à personne de ton infortune : si tu te plains à ton ami d'un chagrin, il riposte sur-le-champ par une douzaine.
Ne soyez d'aucune société militaire, si vous ne savez porter l'arme comme il faut ; ce que les autres aiment, ce qu'ils haïs-sent, il faut l'aimer et le haïr aussi; ce qu'ils savent, on le prône ; ce qu'ils ne savent pas, il faut le dénigrer; les vieilles traditions, on les continue ; le nouveau, on s'y oppose prudemment : alors ils vous permettront d'aller aussi votre chemin à côté d'eux ; mais, si vous veniez à réussir, ils sauraient, comme des cagots, vous contraindre à vous rétracter.
Avez-vous d'abord établi une chambre obscure, noire comme une nuit d'Égypte, par un tout petit orifice, faites entrer le plus fin rayon de soleil; qu'ensuite il passe à travers le prisme, et soudain le rayon sera brisé. Vous le verrez, sur mon honneur, détors comme une cordelette, septicolore au lieu de blanc, ovale au lieu de rond ; croyez-en les paroles du maître : ce qui s'étale ici, séparé l'un de l'autre, tout cela ne faisait qu'un. Et comme à bien d'autres, depuis cent ans, cela ne vous fera pas un poil gris.
Amants dédaignés, si vous ne faites pas taire vos lyres mal accordées, vous allez me désespérer tout à fait. Isis se montre sans voile, mais l'homme a la cataracte.
Les symboles historiques.... bien fou qui les juge importants 1 Il fouille sans cesse dans le vide, et néglige le riche univers.
Ne cherche pas l'initiation secrète, laisse sous le voile la fi-gure immobile. Veux-tu vivre, pauvre sot? Regarde derrière toi les libres campagnes.
Rompre l'unité de l'éternelle lumière, c'est une folie, à notre avis, quand même l'erreur vous contente. Que l'on sache habi-lement marier le clair et l'obscur, la lumière et l'ombre, et c'en est fait de l'empire des couleurs.
Ils s'aiment tous deux chèrement ; ils ne peuvent souffrir d'être séparés. Lorsque l'un se perd dans l'autre, maints enfants bi-garrés prennent naissance. Vois avec plaisir dans tes propres yeux ce que Platon a su dès l'origine : car c'est le caractère propre de la nature, que ce qui était vérité à l'intérieur, le soit aussi à l'extérieur.
Voilà ce que tu ne leur persuaderas jamais ; ils te rangent toi-mème parmi les faibles, faibles d'yeux, faibles d'esprit. Les ténèbres dans la lumière, tu ne pourras jamais les saisir. Laisse la chose aux messieurs qui s'offrent à le démontrer. Dieu soit propice aux bons écoliers !
Plusieurs se fatiguent et se pavanent à contredire, à réserver, à se fâcher : tout ce que j'en puis conclure, c'est qu'ils pensent autrement que moi.
Comme on attaque les rois, Granit aussi est déposé ; et Gneiss, le fils, est aujourd'hui le papa. Mais sa ruine aussi est pro-chaine, car la fourche de Pluton déjà menace d'une révolution la base primitive ; Basalte, ce diable moreau, s'élance du fond de l'enfer, brise rochers, pierres et terres; oméga va devenir alpha; et notre pauvre monde serait donc aussi, en géognosie, planté sur la tète.
A peine l'illustre Werner 1 a-t-il tourné le dos, que l'on bouleverse le royaume de Neptune ; si tout le monde s'incline devant Vulcain, je ne puis sitôt m'y résoudre : je ne sais donner mon estime qu'à la longue; j'ai déjà laissé passer maint credo; je prends également en haine les nouveaux dieux et les nou-- Telles idoles.
Ne te laisse pas ravir ta conviction propre et originelle : ce que la foule croit est aisé à croire. Sois, comme de raison, appliqué avec intelligence : ce que savent les habiles est diffi-cile à savoir.
Plus on a d'expérience et de savoir, plus on reconnaît que tout tourne dans un cercle ; d'abord on enseigne ceci, on en-seigne cela : maintenant c'est une chose parfaitement certaine, que, dans l'intérieur du globe, agit le pyro-hydrophylacium, afin que la surface de la terre ne manque pas de feu et d'eau. En effet, d'où viendrait une chose , si elle n'était depuis long-temps toute prête? Ainsi donc, avant qu'on s'en doutât, voici le père Kircher2 qui reparaît. Mais, je ne rougis point de le dire, nous ne cessons pas de tâtonner des problèmes. Je n'accorde pas qu'il y ait aucun brasier, aucune mer, dans 1. Savant minéralogiste, fondateur du neptunisme. 2. Athanase Kircher, savent jésuite, n6 à Geysen en 1602, mort en IGRO. Un de ses nombreux ouvrages est le Mundus subterraneus, auquel Goethe fait ici allusion. j,; PENSÉES. 401.
le centre du globe; cependant la pesanteur agit en souveraine; elle n'est pas condamnée à la mort et au repos ; animée par le Dieu vivant, grâce à l'esprit, qui vivifie tout, elle change sans inconstance, avec une activité intérieure qui ne cesse jamais. Voyez seulement! Vous allez le comprendre. Si Mercure s'élève ou s'abaisse, l'atmosphère attirée, relâchée, devient pesante ou légère.
Votre explication ne me satisfait point. Que chacun se repré-sente comme il pourra le flux et le reflux de l'atmosphère : je veux m'en tenir à Hermès, car le bon plaisir du baromètre est le tyran de la température.
Le vent d'ouest peut gouverner l'atmosphère, pousser vers l'est les flots et l'orage, si Mercure se montre endormi ; tous les éléments se soulèvent de l'est avec furie, si Mercure sort de son sommeil.
La vie habite dans chaque étoile ; l'étoile poursuit de bon gré, avec ses compagnes, la course pure qu'elle a elle-même choisie ; dans l'intérieur du globe, palpitent les forces qui nous mènent à la nuit et nous ramènent au jour.
Si la même circulation se répète éternellement dans l'infini, si les orbites sans nombre s'entrelacent avec puissance , l'allé-gresse et la vie s'épanchent de tous les êtres, de la plus petite comme de la plus grande étoile, et toute impulsion, toute lutte, est repos éternel en Dieu le Seigneur.
La nuit, quand les bons génies se promènent, et chassent de ton front le sommeil ; quand la lune claire et les étoiles scin-tillantes t'environnent des splendeurs de l''éternel univers, il te semble que, déjà incorporel, tu t'élèves devant le trône de Dieu...
Mais, quand le jour vient remettre le monde sur ses pieds, il pourrait difficilement te donner ce bonheur, avec la meilleure volonté du matin; à midi, le rêve du matin éprouve déjà une étrange métamorphose.
Dans la vie, comme dans la science, applique-toi uniquement à fournir ta course. Si les orages et le courant te poussent, t'entraînent, ils ne seronf pas néanmoins tes maîtres ; tu com-prends mieux la boussole, l'étoile polaire et le chronomètre, et la lune et le soleil ; tu accomplis, à ta manière, ton voyage avec de paisibles amis ; surtout si tu vois sans chagrin que la course se termine en cercle : quand il a fait le tour du monde, le navigateur touche avec joie au port d'où il est parti.
Combien le plus petit domaine est fécond, quand on sait bien le cultiver !
Lorsque l'enfant observe d'un regard avide, il voit bâtir la maison paternelle, et, quand son oreille commence à se fami-liariser, il entend les sons de la langue maternelle ; s'il aperçoit ceci ou cela auprès de lui, on lui fait des contes de ce qui est arrivé au loin; on le cultive, il grandit; il trouve tout fait à propos; on lui vante ceci, on lui recommande cela; il voudrait bien aussi être quelque chose; comment il doit agir, produire, aimer, il le trouve déjà tout écrit, et (ce qui est plus fâcheux encore) imprimé. Voilà le jeune homme endoctriné, et il finit par voir clairement qu'il n'est autre chose que ce qu'un autre a été.
Je secouerais volontiers la tradition, et volontiers je serais tout à fait original ; mais c'est une grande entreprise, et qui mène à bien des tourments. Comme autochthone, je tiendrais à grand honneur de ne pas être moi-même une tradition par trop bizarre.
Je tiens de mon père la stature, la conduite grave, de ma mère l'enjouement et le goût de conter; mon bisaïeul était bienvenu des belles : cela perce de temps en temps ; ma bi-saïeule aimait l'or et les joyaux : je me sens aussi cette fantaisie : or, si les éléments ne se peuvent séparer du composé, que reste-t-il dans tout le personnage qu'on puisse appeler ori-ginal ?
Je ne puis diviser ma vie, ni le dedans ni le dehors ; je dois donner à tous le tout, pour demeurer avec vous, avec moi ; j'ai toujours écrit comme je sens, comme je pense, et, de la sorte, mes amis, je me partage et je reste toujours moi.