PREMIÈRE PARTIE
Tout ce qui est sage a été déjà pensé ; il faut seulement essayer de le penser encore une fois.
Comment peut-on apprendre à se connaître soi-même? Jamais par la méditation, mais bien par l'action. Essaye de faire ton devoir, et tu sauras d'abord ce que tu vaux. Mais qu'est-ce que ton devoir? L'obligation du jour.
Le monde raisonnable doit être considéré comme un grand et immortel individu qui accomplit irrésistiblement le néces-saire, et par là se rend maître même de l'accidentel. Plus je vis, plus je souffre, quand je vois l'homme qui, pro-prement , occupe sa haute position pour commander à la na-ture , pour affranchir lui et les siens de l'impérieuse nécessité, faire, par quelque fausse idée préconçue, justement le contraire de ce qu'il veut, et, parce que l'entreprise est manquée dans l'ensemble, se tourmenter ensuite à faire en détail de mauvaise besogne.
Homme actif et vertueux, mérite et attends :
des grands — bienveillance,
des puissants — faveur,
des gens actifs et bons — encouragement,
de la multitude — sympathie,
des individus — affection.
Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu e--, : que je sache à quoi tu t'occupes, je saurai ce que tu peux devenir.
Chaque homme doit penser à sa manière, car il trouve tou-jours sur son chemin une vérité, ou une sorte de vérité, qui l'aide à fournir la carrière de la vie ; seulement il ne doit pas se laisser la bride sur le cou; il doit se contrôler; l'instinct pur et simple ne doit pas être la règle de l'homme.
Une activité sans bornes, de quelque nature qu'elle soit, finit par faire banqueroute.
Dans les œuvres de l'homme, comme dans celles de la na-ture , ce sont proprement les vues qui sont surtout dignes d'at-tention.
Les hommes se trompent sur eux-mêmes et sur les autres, parce qu'ils traitent les moyens comme but, si bien que, par pure activité, on ne fait rien, ou qu'on fait même peut-être le contraire de ce qu'on voulait.
Ce que nous inventons, ce que nous entreprenons, devrait être déjà si parfaitement pur et beau, que le monde n'eût plus qu'à le gâter; nous conserverions ainsi l'avantage de mettre en ordre ce qu'on aurait dérangé, de reconstruire ce qu'on aurait détruit.
Il est difficile et pénible de démêler, de passer au crible, des erreurs totales, des moitiés et des quarts d'erreur, et de mettre ce qui s'y trouve de vrai à la place qui lui convient.
Il n'est pas toujours nécessaire que le vrai prenne un corps ; il suffit qu'il plane en esprit à la ronde et produise l'harmonie, et, comme le son d'une cloche, que, sérieux et doux, il flotte dans les airs.
Des idées générales et une grande présomption sont toujours en voie de causer d'affreux malheurs.
« Souffler n'est pas jouer de la flûte : il faut remuer les doigts. » Les botanistes ont une classe de plantes qu'ils appellent incomplets; on peut dire de même qu'il y a des hommes incom-plets : ce sont ceux dont les désirs et les efforts ne sont pas pro-portionnés à leurs actes et à leurs œuvres.
Le moindre des hommes peut être complet, s'il se meut dans les limites de ses facultés et de ses aptitudes ; mais de belles prérogatives sont elles-mêmes obscurcies, détruites, anéanties, si cette juste proportion, rigoureusement exigée, vient à man-quer. Ce mal se produira encore plus souvent de nos jours : en effet, qui pourra satisfaire aux exigences d'une époque émi-nemment progressive, et qui marche si vite?
Les hommes d'une activité sage, qui connaissent leurs forces, et les emploient avec mesure et discernement, auront seuls de grands succès dans les affaires du monde.
C'est un grand défaut de se croire plus que l'on n'est et de s'estimer moins que l'on ne vaut.
Je rencontre de temps en temps de jeunes hommes que je ne souhaiterais pas de voir changés ni réformés; seulement je m'inquiète d'en voir plusieurs entièrement disposés à se laisser emporter à la dérive par le torrent du siècle, et, là-dessus, je voudrais faire observer sans cesse que, dans sa fragile nacelle, l'homme s'est vu mettre la rame à la main précisément pour qu'il obéisse, non pas au vouloir aveugle des flots, mais à la volonté de son intelligence.
Mais comment un jeune homme parviendra-t-il par lui-même à considérer comme blâmable et pernicieux ce que tout le monde fait, approuve et encourage? pourquoi ne se laisserait-il pas entraîner aussi avec ses penchants ?
Je regarde comme le plus grand mal de notre époque, qui ne laisse rien mûrir, que l'on consomme dans le moment pré-sent celui qui l'a précédé, que l'on dissipe le jour dans le jour, et que l'on vive toujours de la sorte, mangeant à mesure ce qu'on gagne, sans faire quelques économies. Nous avons ce-pendant des gazettes pour toutes les heures du jour ! Une bonne tête pourrait bien en intercaler encore une ou deux. Par là, tout ce que chacun fait, poursuit, médite, et même ce qu'il pro-jette, est traîné devant le public. Nul ne doit se réjouir ou souf-frir que pour l'amusement des autres, et tout cela court en diligence de maison en maison, de ville en ville, de royaume en royaume, enfin de continent en continent.
Tout comme les machines qui compriment la vapeur ne sau-raient être comprimées, la compression est impossible dans l'ordre moral ; l'activité du commerce, le papier-monnaie qui circule en frémissant, l'accroissement des dettes pour payer les dettes, voilà l'étrange milieu dans lequel un jeune homme doit vivre aujourd'hui. Heureux, s'il est doué par la nature d'un ca-ractère modéré et paisible, pour ne pas élever à l'égard du monde des prétentions exagérées, ni se laisser régler par lui!
Mais, dans chaque sphère, l'esprit du jour le menace, et rien n'est plus nécessaire que de lui faire observer assez tôt de quel côté sa volonté doit gouverner.
L'importance des discours et des actes les plus innocents augmente avec les années, et, si j'ai avec quelqu'un des rela-tions un peu prolongées, je cherche toujours à lui faire obser-ver quelle différence il y a entre la franchise, la confiance et l'indiscrétion ; que même, à proprement parler, il n'y a pas entre elles de différence, mais plutôt qu'il existe seulement, de la chose la plus inoffensive à la plus pernicieuse, une transition légère, qui doit être observée ou plutôt sentie.
C'est un point sur lequel nous devons exercer notre tact; sinon, tout en suivant la voie par laquelle nous avons acquis la faveur des hommes, nous courons le risque de la perdre sans nous en être aucunement aperçus. On le comprend, il est vrai, de soi-même dans le cours de la vie ; mais ce n'est qu'après un apprentissage chèrement payé, que, pa/malheur, nous ne pou-vons épargner à ceux qui viennent après nous. Le rapport des arts et des sciences axée la vie varie beaucoup, selon le rapport des degrés où ils se trouvent, selon la nature des temps et mille autres circonstances ; c'est pourquoi il n'est facile à personne de se faire là-dessus en somme une opinion éclairée.
La poésie déploie surtout ses effets au début des phases so-ciales, qu'elles soient barbares ou demi-civilisées, ou lorsqu'il arrive un changement de culture, lorsqu'on apprend à connaî-tre une culture étrangère : si bien qu'on peut dire que l'effet de la nouveauté se déploie tout entier.
La musique excellente n'a pas le même besoin de la nou-veauté ; au contraire, plus elle est vieille, et plus on y est ac-coutumé, plus elle produit d'effet.
C'est peut-être dans la musique que la dignité de l'art paraît à son degré le plus éminent, parce qu'il n'est point là d'élé-ments matériels, dont il faille tenir compte ; elle est, tout ensemble, la forme et le fond, et ennoblit tout ce qu'elle exprime.
La musique est sacrée ou profane. La sacrée est tout à fait conforme à sa dignité ; et ici la musique a sur la vie la plus grande influence, qui reste la même dans tous les temps et dans toutes les époques. La musique profane devrait toujours être gaie.
Une musique qui mêle le caractère sacré avec le profane est impie, et une musique de second ordre, qui se plaît à exprimer des sentiments faibles, douloureux, mélancoliques, est insipide, car elle n'est pas assez sérieuse pour être sacrée, et elle manque du caractère essentiel de l'autre, la gaieté.
La sainteté de la musique d'église et la gaieté, la malice des mélodies populaires, sont les deux pôles sur lesquels tourne la véritable musique. Sur ces deux points, elle produit constam-ment un effet infaillible, le recueillement ou la danse. Le mé-lange égare ; l'affaiblissement tourne à la fadeur, et, si la musi-que veut se rabattre sur le poëme didactique ou descriptif, ou sur quelque chose de pareil, elle devient froide.
La plastique ne produit un véritable effet qu'à son plus haut degré ; tout ce qui est médiocre peut imposer par plus d'une raison; mais, dans cet art, toutes les œuvres médiocres causent plus de trouble que de plaisir. C'est pourquoi la sculpture doit chercher un intérêt qui tienne au sujet, et elle le trouve dans les images des hommes marquants : mais ici encore elle doit atteindre un haut degré, si elle veut être à la fois noble et vraie.
La peinture est le plus libre et le plus commode de tous les arts. Le plus libre, soit parce que, en considération de la ma-tière et du sujet, même quand la peinture n'est qu'un métier, ou qu'elle est à peine un art, on lui sait gré de bien des choses et l'on prend plaisir en elle ; soit parce qu'une exécution tech-niqi.3, quoique sans génie, excite la surprise de l'ignorant comme du connaisseur, en sorte qu'il suffit que la peinture s'élève en quelque mesure jusqu'à l'art, pour être accueillie avec une plus grande faveur. La vérité dans les couleurs, dans le dessin, dans les rapports mutuels des objets visibles, fait déjà plaisir, et, comme l'œil est d'ailleurs accoutumé à tout voir, il est moins choqué d'un objet difforme, et, par conséquent aussi, d'une image difforme, que l'oreille d'une dissonance. On souffre la plus laide image, parce qu'on est habitué à voir des objets plus laids encore. Que seulement le peintre soit donc un peu artiste, et il trouve d'abord un public plus nombreux qu'un musicien de même talent. Du moins le peintre médiocre peut-il toujours travailler seul, tandis que le musicien vulgaire est obligé de s'associer avec d'autres, afin de produire quelque effet par l'ensemble.
A la question de savoir si, dans l'examen des productions de l'art, on doit ou l'on ne doit pas comparer, je répondrais de la manière suivante : Le connaisseur accompli doit comparer, parce que l'idée plane devant lui ; il a compris ce qui peut et doit être effectué ; l'amateur en voie de se former fera plus de progrès, s'il évite de comparer, et s'il considère isolément cha-que mérite : par là se forment peu à peu le sentiment et l'intel-ligence de ce qui est plus général. Comparer n'est proprement pour les ignorants qu'un moyen commode pour se dispenser de juger.
L'amour de la vérité se montre en ceci, que l'on sait décou-vrir et estimer partout le bien.
J'appelle « humanité historique » celle qui est cultivée de telle sorte que, dans l'appréciation des services et des mé-rites contemporains, elle prend aussi le passé en considé-ration.
Le plus grand bien qui nous revienne de l'histoire, c'est l'enthousiasme qu'elle produit.
L'individualité provoque l'individualité.
Il faut réfléchir que, parmi les hommes, il en est un grand nombre qui, sans être productifs, veulent dire à leur tour quel-que chose de marquant, et c'est ce qui fait éclore les choses les plus singulières.
Les penseurs sérieux et profonds sont dans une fâcheuse po-sition vis-à-vis du public.
Si l'on veut que je prête l'oreille à l'opinion d'autrui, je de-mande qu'elle soit exprimée d'une manière positive : du pro-blématique, j'en ai assez en moi-même.
La superstition appartient à la nature de l'homme, et, lorsqu'on pense la bannir tout à fait, elle se réfugie dans les coins et les réduits les plus singuliers, d'où elle se remontre tout à coup, lorsqu'elle croit pouvoir le faire avec quelque sûreté.
Nous connaîtrions mieux beaucoup de choses, si nous ne voulions pas les reconnaître trop exactement : un objet ne commence à être saisissable pour nous que sous un angle de quarante-cinq degrés.
A proprement parler, les microscopes et les télescopes trou-blent chez l'homme la pureté du sens.
Je me tais sur beaucoup de choses, car je n'aime pas à dé-concerter les hommes, et je suis charmé qu'ils se réjouissent où je me chagrine.
Tout ce qui affranchit notre esprit, sans nous donner l'em-pire sur nous-mêmes, est pernicieux.
Le sujet d'une œuvre d'art intéresse plus les hommes que l'exé-cution ; ils peuvent saisir l'un en détail : ils ne peuvent embras-ser l'autre dans son ensemble. De là vient la mise en relief de certaines parties, après quoi, si on l'observe bien, l'effet de l'ensemble ne manque pas non plus de se produire à la fin, mais à l'insu de chacun.
La question : où le poëte a-t-il pris cela ? ne se rapporte non plus qu'au sujet. Quant à l'exécution, personne n'acquiert d'ail-leurs sur elle aucune lumière.
C'est l'art, et particulièrement la poésie, qui règlent seuls l'imagination : il n'y a rien de plus horrible que l'imagination sans goût.
Le maniéré est un idéal manqué, un idéal subjectif : aussi l'esprit ne lui manque-t-il guère.
L'objet du philologue est la convenance de la tradition écrite. l'n manuscrit est la base de son travail ; il s'y rencontre des lacunes réelles, des fautes d'écriture, qui produisent des la--
cunes dans le sens; et, en général, toutes les autres imperfec--
tions que l'on peut avoir à relever dans un manuscrit. Il se
trouve alors une seconde copie, une troisième ; la collation
aide toujours plus à découvrir la justesse et la solidité de la
tradition. Le philologue va plus loin, et il demande à son sens
intérieur de saisir et d'exposer toujours mieux, sans secours
extérieurs, la convenance de l'œuvre qui l'occupe. Et comme
il faut pour cela un tact particulier, une connaissance particu-lière et approfondie de l'auteur ancien ; comme il faut y joindre un certain degré de force d'invention , on ne doit pas trouver mauvais que le philologue se croie, dans les choses de goût, - un discernement, qui néanmoins ne le servira pas toujours bien.
L'objet du poëte est l'exposition. Elle est excellente, quand elle rivalise avec la réalité, c'est-à-dire quand ses peintures sont rendues tellement vivantes par l'esprit, que chacun peut se croire en présence des objets. A son plus haut sommet, la poésie semble tout extérieure ; plus elle se retire dans l'inté-rieur, plus elle tend à s'abaisser.... Celle qui se borne à ex-primer l'intérieur, sans l'incarner dans un objet extérieur, ou sans faire sentir celui-ci à travers celui-là, est, dans l'un et l'autre cas, le dernier degré par lequel la poésie aboutit à la vie ordinaire.
A l'éloquence appartiennent tous les avantages de la poésie et tous ses droits ; elle s'en empare et en abuse, pour obtenir dans la vie civile certaines prérogatives extérieures, momen-tanées, morales ou immorales.
Un talent développé avec une vérité et une grandeur natu-relles, quoique d'une manière sauvage et tourmentée, est lord Byron; et c'est pourquoi l'on n'en trouvera guère qui lui soient comparables.
Le mérite propre de ce qu'on appelle des chants populaires, c'est que leurs motifs sont pris directement dans la nature ; mais cet avantage, si le poëte cultivé savait s'y prendre, il pourrait aussi le mettre à profit.
Cependant les chants populaires l'emportent toujours en ceci, que les hommes de la nature savent mieux être brefs que les poëtes cultivés.
La lecture de Shakspeare est dangereuse pour les talents naissants : il les oblige à le reproduire, et ils s'imaginent qu'ils se produisent eux-mêmes.
Nul ne peut porter de jugement sur l'histoire, s'il n'a pas eu lui-même une histoire. Il en est de même des nations : les Allemands ne peuvent juger en littérature que depuis qu'ils ont eux-mêmes une littérature.
On ne vit véritablement que lorsqu'on jouit de la bienveil-lance des autres.
La piété n'est pas un but, mais un moyen, pour arriver par la plus pure tranquillité de l'âme à la plus haute culture.
Aussi peut-on observer que ceux qui affichent la piété comme objet et comme but deviennent pour la plupart des hypo-crites.
Quand on est vieux, on doit plus agir que lorsqu'on était jeune.
Un devoir accompli laisse toujours comme l'impression d'une dette, parce qu'on ne s'est jamais satisfait soi-même en-tièrement.
Il n'y a que l'homme indifférent qui remarque les défauts : il suit de là que, pour les reconnaître, il nous faut aussi deve-nir indifférents, mais pas au delà de ce qui est nécessaire.
Le plus grand bonheur est ce qui corrige nos défauts et qui répare nos fautes.
Sais-tu lire, tu dois comprendre ; sais-tu écrire, il faut que tu saches quelque chose; peux-tu croire, tu dois concevoir; si tu demandes, tu t'obliges ; si tu exiges, tu n'obtiendras pas, et, si tu es éclairé, tu dois te rendre utile.
Nous ne reconnaissons personne que celui qui nous est utile : nous reconnaissons le prince, parce que nous voyons, à l'abri de son nom, la propriété assurée ; nous attendons de lui pro-tection contre les adversités du dehors et du d'edans.
Le ruisseau est ami du meunier qu'il sert, et volontiers il se précipite sur les roues : que gagne-t-il à serpenter nonchalam-ment dans la vallée ?
Celui qui se contente de l'expérience pure et qui agit en con-séquence, possède assez de vérité : dans ce sens, le jeune en-fant est sage.
Cette théorie en elle-même n'est utile qu'en tant qu'elle nous fait croire à l'enchaînement des phénomènes.
Toute idée abstraite est mise à la portée de l'entendement humain par l'application; et c'est ainsi que, par l'observation et la pratique, l'entendement humain arrive à l'abstraction.
Qui demande trop, qui aime le complexe, est exposé aux égarements.
Raisonner par analogie n'est point condamnable : l'analogie a cet avantage, qu'elle ne conclut pas et qu'elle n'établit pro-prement rien comme définitif; au contraire, l'induction est funeste, parce qu'elle a devant les yeux un but qu'on s'est pro-posé, et que, le poursuivant de toutes ses forces, elle entraîne avec elle le faux et le vrai.
L'intuition ordinaire, la vue exacte des choses terrestres , est l'apanage de la raison universelle.
L intuition pure du monde extérieur et intérieur est très-rare.
La première se manifeste dans le sens pratique, dans l'action immédiate; la seconde, d'une manière symbolique, principa-lement par les mathématiques, dans les nombres et les for-mules ; par le langage, d'une manière primitive, figurée, comme poésie du génie , comme proverbes du sens commun.
Ce qui est loin de nous agit sur nous par la tradition. La tra-dition ordinaire doit être appelée historique : une autre, plus élevée, parente de l'imagination, est la tradition mythique. Si l'on cherche derrière celle-ci quelque chose encore , quelque signification, elle se transforme en mysticisme. Elle devient d'ailleurs aisément sentimentale, en sorte que l'on ne s'appro-prie que ce qui parle au cœur.
Les influences dont nous devons tenir compte, si nous vou-lons véritablement être secondés, sont celles qui préparent — qui accompagnent — qui coopèrent — qui soutiennent — qui avancent — qui fortifient — qui retiennent — qui achèvent. Dans la spéculation, comme dans l'action, il faut distinguer l'accessible de l'inaccessible; sans cela on fait peu de chose dans la vie comme dans la science.
Le sens commun est le génie de l'humanité 1.
1. En français dans l'original. Le sens commun, qu'il faut admettre comme le génie de l'humanité, doit être observé d'abord dans ses manifestations.- Si nous examinons à quoi l'humanité l'applique, voici ce que nous trouvons : L'humanité est assujettie à des besoins : ne sont-ils pas satisfaits,, elle se montre impatiente; sont-ils satis-faits, elle paraît indifférente. Par sa condition propre, l'homme se meut donc entre ces deux états, et il emploiera sa raison, ce qu'on nomme la raison humaine, à satisfaire ses besoins : après quoi, sa tâche est de remplir les vides de l'indifférence. Cela se réduit-il aux plus étroites limites, aux choses les plus né-cessaires, il y réussit encore; mais si les besoins s'élèvent, s'ils sortent du cercle des choses communes, le sens commun n'est plus suffisant; il n'est plus le génie; la région de l erreur est ouverte à l'humanité.
Il ne se fait rien d'insensé que la raison ou le hasard ne puisse redresser ; rien de sensé, que la raison et le hasard ne puissent mener à mal.
Toute grande idée, aussitôt qu'elle apparaît, exerce une action tyrannique : aussi les avantages qu'elle produit ne se changent que trop tôt en désavantages. On peut donc défendre et vanter toute institution, si l'on rappelle ses commencements, et si l'on sait démontrer que tout ce qu'elle fut au commence-ment elle l'est encore.
Lessing , qui sentait avec indignation bien des gênes, fait dire il un de ses personnages1 : « Nul ne doit devoir. » Un homme spirituel et gai disait : « Qui veut, doit. » Un troisième, sans doute un esprit cultivé, ajouta : « Oui comprend, veut aussi. » Et par là on croyait avoir clos tou! le cercle de la con-naissance, du vouloir et du devoir; mais, chez l 'homme, la connaissance, de quelque nature qu elle soit, détermine en général la conduite : c'est aussi pourquoi il n'est rien de plus effrayant que de voir agir l'ignorance.
Il y a deux puissances pacifiques, la justice et la bienséance.
La justice impose le devoir, la police la convenance. La justice pèse et décide, la police observe et commande; la justice est relative à l'individu, la police à l'ensemble.