‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 68 sur 109 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Pour que l'homme puisse accomplir tout ce qu'on exige de lui, il faut qu'il se croie plus qu'il n'est.

Aussi longtemps que cela ne va pas jusqu'à l'absurde, on le souffre volontiers.

, Le travail fait l'ouvrier.

Certains livres semblent écrits, non pour nous instruire, mais pour qu'on sache que l'auteur savait quelque chose. , Ils fouettent la caillebote, pour voir si elle ne se tournera pas en crème.

,• Il est bien plus facile de se mettre dans la situation d'un esprit qui est plongé dans une erreur complète, que d'un es-prit qui se repaît de demi-vérités.

Le goût des Allemands pour le vague dans les arts vient du bousillage : ceux qui bousillent ne doivent pas souffrir le vrai, autrement ils seraient réduits à rien.

Il est triste de voir comme un homme extraordinaire se fait souvent le martyr de lui-même, de sa situation, de son temps, sans parvenir à trouver un rameau vert. Burger en est un triste exemple.

La plus grande marque d'estime qu'un auteur puisse donner à son public est de ne jamais produire ce qu'on attend, mais ce que lui-même, à chaque degré de sa propre culture et de celle des autres, regarde comme utile et bon.

La sagesse n'est que dans la vérité.

Si je me trompe, chacun peut le remarquer, mais non si je mens.

L'Allemand a la liberté du sentiment, et c'est pourquoi il ne remarque pas si la liberté de l'esprit et 'du goût lui manque. Le monde n'est-il donc pas assez plein d'énigmes, sans que l'on change encore en énigmes les plus simples phénomènes? Le cheveu le plus fin jette son ombre.

Ce que, dans le cours de ma vie, j'ai essayé de faire par de fausses tendances, j'ai pourtant appris enfin à le com-prendre.

La libéralité procure à chacun l'affection, surtout quand l'humilité l'accompagne.

Avant l'orage, la poussière s'élève avec violence une der-nière fois, mais elle sera bientôt abattue pour longtemps. Mème avec la volonté, avec l'intention la meilleure, les hommes ont de la peine à se connaître les uns les autres ; et voici, de sureroît, la mauvaise volonté, qui défigure tout.

Les hommes se connaîtraient mieux entre eux, si l'un ne voulait pas toujours s'égaler à l'autre.

Les personnes distinguées se trouvent, par conséquent, dans une position plus défavorable : comme on ne se compare pas avec elles, on les observe.

Dans le monde, l'essentiel n'est pas de connaître les hommes; mais d'être, au bon moment, plus habile que celui qui est placé devant nous : toutes les foires et les charlatans en rendent témoignage.

Où se trouve de l'eau, il n'y a pas toujours des grenouilles, mais où l'on entend les grenouilles, il y a de l'eau.

Qui ne connaît pas les langues étrangères ne sait point la sienne.

L'erreur est fort bonne tant que nous sommes jeunes, mais il ne faut pas la traîner avec nous dans la vieillesse.

Tous les travers1 qui vieillissent sont un résidu inutile et rance.

Grâce à la déraison tyrannique du cardinal de Richelieu, Corneille s'était mépris sur lui-même.

La nature tombe dans les spécialités comme dans une im-passe ; elle ne peut traverser et ne veut pas rebrousser : de là vient la ténacité de la culture nationale.

La métamorphose, dans le sens le plus élevé, opérée par

1. Ce mot est en français dans l'original. assimilation et communication , acquisition et perte, a été dé-peinte par Dante excellemment.

Chacun a dans sa nature quelque chose qui, s'il l'exprimait ouvertement, ne manquerait pas d'exciter la répugnance. Quand l'homme réfléchit sur son physique ou son moral, il se trouve ordinairement malade.

C'est un besoin de la nature, que l'homme s'assoupisse quel-quefois sans sommeil : de là l'usage du tabac, des liqueurs fortes et de l'opium.

L'important pour l'homme actif est de faire le bien : quant il savoir si le bien se pratique, il n'a pas à s'en inquiéter.

Tel frappe au hasard- le mur avec le marteau, qui pense atteindre chaque fois la tête d'un clou.

Les mots français se sont formés de mots latins, non pas écrits, mais parlés.

Ce qui existe accidentellement, à quoi nous ne découvrons, pour le moment, aucune loi ni de la nature ni de la liberté, nous l'appelons commun.

La peinture et le tatouage des corps est un retour à l'animalité.

Écrire l'histoire est une manière de se décharger du passé.

Ce que l'on ne comprend pas, on ne le possède pas.

Tout homme à qui l'on communique une idée féconde ne devient pas producteur : il lui vient là-dessus à l'esprit quelque chose que tout le monde connaît.

Faveur, comme symbole de la souveraineté, exercée par de faibles hommes.

Il n'est rien de commun, qui, s'il est exprimé d'une manière grotesque, ne paraisse humoristique.

Il reste toujours assez de force à chacun pour accomplir ce dont il est convaincu.

Il n'importe guère que la mémoire faillisse, pourvu que le jugement ne fasse pas défaut dans l'occasion.

Ce qu'on appelle poëtes de la nature, sont des talents qu'on encourage de nouveau vivement, et qu'une époque de l'art, raffinée, languissante, maniérée avait repoussés. Ils ne sau-raient éviter la platitude, et l'on peut donc les considérer comme rétrogrades, mais ils sont régénérateurs et déterminent • de nouveaux progrès.

(iOETIlE. — 1 27

Aucune nation ne parvient à être jugée que lorsqu'elle peut se juger elle-même : mais elle n'arrive que très-tard à ce grand avantage.

Au lieu de contredire mes paroles, ils devraient agir selon ma pensée.

Les ennemis d'une œuvre de génie ne font jamais que frapper sur les charbons ardents, qui rejaillissent de toutes parts, et mettent le feu où ils n'auraient pas atteint sans cela. L'homme ne serait pas la plus noble créature de la terre, s'il n'était pas trop noble pour elle.

Les anciennes découvertes se voient de nouveau ensevelies : quelle peine Tycho Brahé ne s'est-il pas donnée pour démon-trer que les comètes sont des astres réguliers, ce que Sénèque avait reconnu depuis longtemps !

Combien de temps n'a-t-on pas disputé pour et contre les antipodes !

Il faut laisser à certains esprits leurs idiotismes.

On peut voir de nos jours des productions qui sont nulles sans être mauvaises : elles sont nulles, parce qu'elles manquent de fond ; elles ne sont pas mauvaises, parce que les auteurs ont devant les yeux une forme générale de bons modèles.

La neige est une pureté menteuse.

Celui qui a peur de l'idée finit par n'avoir plus même la notion.

Nous appelons à bon droit nos maîtres ceux de qui nous ap-prenons toujours : tous ceux de qui nous apprenons ne méritent pas ce titre.

Toute poésie lyrique doit être très-raisonnable dans l'en-semble et un tant soit peu déraisonnable dans les détails.

Il en est de vous comme de la mer, à qui l'on donne des noms divers, et qui n'est toujours en définitive que de l'eau salée.

L'éloge qu'on se donne sent mauvais, dit-on : cela peut être; mais, pour juger quelle odeur a le blâme injuste d'autrui, le public n'a point de nez.

Le roman est une épopée subjective, dans laquelle l'auteur demande la permission de traiter le monde à sa manière. Il s'agit donc seulement de savoir s'il a une manière : le reste ira de soi-même.

Il y a des natures problématiques, qui ne sont jamais à la hauteur de la position dans laquelle elles se trouvent, et que nulle position ne satisfait : de là résulte le déplorable combat lans lequel la vie se consume sans jouissance.

Ce que nous faisons de véritable bien, nous le faisons le plus couvent clam, vi et precario.

En voyage, un gai compagnon est une chaise roulante.

La boue est brillante quand le soleil vient à luire.

Le meunier s'imagine que le blé croît uniquement pour faire aller son moulin.

Il est difficile d'ètre juste envers le moment : indifférent, il nous ennuie; s'il est bon, il faut le porter et, s'il est mauvais, le traîner.

L'homme le plus heureux est celui qui peut relier la fin de sa vie avec le commencement.

L'homme est si bizarre dans ses contradictions, qu'il n'en-dure aucune gêne pour son bien, et qu'il souffre toute espèce de contrainte pour sa perte.

La prévision est simple, la rétrospection est multiple.

Un état qui attire tous les jours de nouveaux chagrins n'est pas l'état normal.

En cas d'imprudence, rien n'est plus ordinaire que de cher-cher la ressource d'une échappatoire.

Les Indous du désert font vœu de ne pas manger de poisson.

Il en est des opinions qu'on hasarde comme des pions qu'on fait marcher en avant sur le damier : ils peuvent être battus, mais ils ont engagé une partie qui est gagnée.

C'est une chose aussi certaine qu'étonnante, que la vérité et l'erreur découlent d'une même source : c'est pourquoi on doit éviter souvent d'ébranler l'erreur, parce qu'en même temps on ébranle la vérité.

La vérité appartient à l'homme, l'erreur au temps : aussi a-t-on dit d'un homme extraordinaire : « Le malheur des temps a causé son erreur, mais la force de son âme l'en a fait sortir avec gloire 1. »

Chacun a ses singularités et ne peut s'en défaire ; et pourtant

. Goethe a donné cette citation en français. bien des gens se perdent par leurs singularités, souvent par les plus innocentes.

Celui qui ne présume pas trop de lui-même vaut beaucoup plus qu'il ne croit.

Dans l'art et la science, comme dans l'action et la pratique,, l'essentiel est de saisir les objets nettement et de les traiter con-formément à leur nature.

Si, dans l'âge avancé, des hommes sages et réfléchis estimeni peu la science, cela tient uniquement à ce qu'ils ont trop exigé d'elle et d'eux-mêmes.

Je plains les personnes qui se récrient sur l'instabilité des choses humaines et se perdent en réflexions sur le néant ter-restre : nous sommes justement ici-bas pour rendre impéris-sable ce qui est périssable, et cela ne peut se faire que si nous savons apprécier l'un et l'autre.

Ce que les Français appellent tournure est une prétention que la grâce tempère. On voit de là que les Allemands ne peuvent avoir de tournure, : leur prétention est choquante et dure, leur grâce humble et douce ; elles s'excluent l'une l'autre, et ne peu-vent se concilier.

Si un arc-en-ciel dure un quart d'heure, on ne le regarde plus.

Il m'est arrivé, et il m'arrive encore, qu'une œuvre d'art me déplaise au premier coup d'œil, parce qu'elle dépasse ma portée ; mais, si j'y soupçonne quelque mérite, je tâche d'y atteindre, et alors je ne manque pas de faire les plus agréables découvertes : j'apprends à connaître dans les choses de nouvelles qualités et en moi de nouvelles facultés.

La foi est un capital particulier, secret, comme il existe des caisses publiques d'épargne et de secours, où l'on puise, pour donner aux gens le nécessaire dans les jours de détresse : ici le croyant se paye, dans le silence, à lui-même ses intérêts.

Le véritable obscurantisme ne consiste pas à empêcher la pro-pagation du vrai, du lucide et de l'utile, mais à répandre le faux.

Comme je m'occupais pendant ces derniers temps, avec plus de suite, des biographies d'hommes peu marquants et d'autres qui l'étaient beaucoup, j'en suis venu à penser qu'ils pourraient être considérés, dans le tissu de la vie sociale, les uns comme la chaîne, les autres comme la trame : les premiers donneraient proprement la largeur du tissu ; les seconds, la solidité, la force, avec quelque dessin qui s'y joindrait peut-être. A leur tour, les ciseaux de la Parque déterminent la longueur, à laquelle tout le reste doit se soumettre. Nous ne poursuivrons pas plus loin la comparaison.

Les livres ont aussi leur histoire, qui ne leur peut être ravie. « Celui qui jamais ne mangeason painmouilléde larmes, qui ja-mais ne passa les tristes nuits à pleurer, assis sur sa couche, celui-là ne vous connaît pas, ô puissances célestes1 !» Ces vers, d'une mélancolie profonde, une reine accomplie , adorée 2, les répétait dans le plus cruel exil, réduite à une extrême détresse. Elle prit en affection le livre où se trouvent ces paroles et bien d'autres expériences pénibles ; elle en tira une douloureuse consolation. Oserait-on jamais déprécier cette influence, qui déjà se déploie dans l'éternité ?

On est ravi de voir dans la salle d'Apollon de la villa Aldo-brandini, à Frascati, avec quel bonheur le Dominiquin encadre les métamorphoses d'Ovide dans les paysages les plus conve-nables. A cette vue, nous aimons à nous rappeler que les plus heureux événements nous ont fait une impression doublement agréable, lorsqu'il nous a été donné d'en jouir dans une magni-fique contrée ; et même que la beauté du lieu prête aux heures insignifiantes un haut degré d'intérêt.

La vérité est un flambeau, mais un flambeau formidable : c'est pourquoi nous ne cherchons tous à passer devant qu'en clignant les yeux, et même avec la crainte de nous brûler.

Les sages ont entre eux beaucoup de points communs 3. (ESCHYLE.)

Un défaut de sens particulier à des hommes d'ailleurs sensés, est de ne pas savoir arranger ce qu'un autre dit, mais sans ren-contrer exactement la manière dont il aurait dû le dire. 1. Passage tiré des Années d'apprentissage de Wilhelm Meister. Voy. t. VI, p. 128.

2. La reine Louise de Prusse, célèbre par sa beauté, ses vertus et ses mal-heurs.

3. Peut-être le fragment 171 de l'édition Didot : 'Oç aOipoïaL npôç èori -/.rjosia.

Tout homme, parce qu'il parle, croit pouvoir parler de la parole.

Il suffit de vieillir pour être plus indulgent : je ne vois com-mettre aucune faute que je n'eusse commise moi-même.

L'homme d'action est toujours sans conscience; il n'y a d'homme consciencieux que le contemplatif.

Les heureux croient-ils donc que le malheureux doive, comme un gladiateur, périr devant eux avec grâce, ainsi que l'exigeait la populace romaine ?

Quelqu'un demandait à Timon ce qu'il devait faire enseigner à ses enfants. « Fais-leur enseigner, répondit-il, ce qu'ils ne com-prendront jamais. »

Il y a des personnes à qui je veux du bien, et je souhaiterais qu'il me fût possible de leur vouloir du mieux.

L'un des frères brisait les pots, l'autre les cruches : ménage ruineux.

De même qu'on jette les yeux, par habitude, sur une montre arrêtée, comme si elle marchait encore, on adresse un regard à une belle, comme si elle aimait toujours.

La haine est un mécontentement actif; l'envie, un méconten-tement passif : il ne faut donc pas s'étonner que l'envie se change si vite en haine.

Le rhythme a quelque chose de magique, il va jusqu'à nous faire croire que le sublime nous appartient.

Le dilettantisme, traité sérieusement, et la science, cultivée mécaniquement, deviennent de la pédanterie.

Les maîtres seuls font avancer les arts : les protecteurs avan-cent les artistes, c'est fort bien, mais les arts n'en sont pas tou-jours avancés.

La netteté est une distribution convenable de lumière et d'ombre (HAMANN) '. Écoutez !

Shakspeare est riche en tropes admirables, qui naissent d'idées personnifiées, et qui ne nous siéraient pas du tout, mais qui sont chez lui parfaitement à leur place, parce que, de son 1. L'illustre Jean-George Hamann (1730-1788), surnommé le Mage du Nord, à cause de la tendance mystique et de l'obscurité qui règnent parfois dans ses ouvrages. temps, l'allégorie régnait dans tout le domaine de l'art. Il trouve aussi des comparaisons où nous n'irions pas en chercher, par exemple, dans le livre. L'imprimerie était déjà inventée depuis plus de cent ans ; néanmoins un livre paraissait encore un objet sacré, comme nous le voyons par les reliures du temps. Un livre était donc pour le noble poète une chose vénérable et chère. Aujourd'hui nous brochons tout, et nous n'avons guère de respect ni pour la reliure ni pour son contenu.

Monsieur de Schiveinichen1 est un remarquable ouvrage d'his-toire et de morale. Si la lecture en est fatigante, on s'en trouve amplement dédommagé. Il sera pour certaines classes une sym-bolique de la meilleure espèce. Ce n'est pas un livre de lecture, mais il faut l'avoir lu.

La plus folle de- toutes les erreurs est celle de ces bonnes jeunes têtes qui croient perdre leur originalité, en reconnais-sant les vérités que d'autres ont déjà reconnues.

La plupart des savants sont haineux quand ils réfutent : ils regardent un homme qui se trompe comme leur ennemi mortel.

La beauté ne peut jamais avoir une idée claire d'elle-même.

Aussitôt que l'on eut égalé la poésie subjective, ou, comme on dit, sentimentale, à la poésie objective, « expositive » (et il ne pouvait guère en être autrement, car, sans cela, il aurait fallu rejeter toute la poésie moderne), on dut prévoir que, si même de vrais génies poétiques venaient à naître, ils s'attache-raient toujours à peindre la douceur paisible de la vie intime plutôt que l'universalité de la grande vie du monde. Cela s'est réalisé au point qu'il existe une poésie sans figures, à laquelle on ne saurait pourtant refuser toute approbation.

t. Les Mémoires de Jean de Schweinichen (1562-1616) nous représentent un prince allemand du seizième siècle, qui parcourt en vagabond les villes de l'em-pire, poursuivant les belles femmes, jouant et buvant, tant qu'enfin il est dé-pouillé de sa principauté.

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