‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 92 sur 109 · Talik, écriture persane ; neski, écriture arabe · texte numérisé non relu

Talik, écriture persane ; neski, écriture arabe

La coque s'éclate, le fruit se détache et tombe avec joie ; ainsi tombent mes chansons, amoncelées dans ton sein.

Souleika.

Au bord de la riante fontaine qui se joue en légers filets, je ne savais ce qui me tenait enchaînée; mais mon chiffre s'y trouvait, légèrement tracé de ta main : je baissai les yeux, à toi dévouée.

Ici, au bout du canal de la grande allée, je lève les yeux de nouveau, et je vois encore mon chiffre tracé d'une main déli-cate : reste, reste-moi dévoué !

Hatem.

Puissent l'eau jaillissante, ondoyante, les cyprès, te dire : « De Souleika à Souleika je vais et je viens. »

Souleika.

A peine t'ai-je retrouvé et ranimé par mes baisers et mes chants, que je te vois silencieux et renfermé en toi-même : dis-moi ce qui t'oppresse et te trouble et t'angoisse.

Hatem.

0 Souleika, dois-je le dire? Au lieu de louer, je voudrais me plaindre. Autrefois tu ne chantais que mes chansons, toujours répétées et toujours nouvelles.

Ccelles-ci, je devrais peut-être les louer encore, mais elles sont supposées; elles ne sont pas de Hafiz, de Nisami, de Saadi, de Dschami.

Je connais toutes celles de nos pères ; chaque syllabe., chaque note en est gravée dans ma mémoire : celles-ci sont nouvelles !

Elles furent composées hier. Parle, as-tu formé de nouveaux liens? Cette haleine, est-ce une haleine étrangère, qu'avec une si joyeuse audace tu me fais respirer ;

Qui t'anime aussi bien, qui se joue aussi bien dans l'amour, attirant, invitant à l'union des cœurs, avec autant d'harmonie que la mienne?

Souleika.

Hatem était loin depuis longtemps ; son amie avait appris quelque chose : il l'avait si bien chantée ! Alors la séparation essaya ses forces. C'est à bon droit que ces chants ne te sem-blent pas étrangers : ils sont de Souleika, ils sont de toi.

Behramgour 1, dit-on, trouva la rime. Il parlait avec ravisse-ment , sous l'impulsion d'une âme pure ;

Dilaram, l'amie de ses heures, lui répondait vivement, avec des mots et des sons pareils.

C'est ainsi, bien-aimée, que tu me fus départie pour trouver le noble et charmant usage de la rime; si bien que je ne porte plus envie même à Behramgour, le Sassanide : la même faveur m'est échue en partage.

Tu m'as inspiré ce livre, tu me l'as donné, car ce que je disais, dans la joie de mon cœur, me revenait comme un écho de ta vie charmante ; comme le regard au regard, la rime ré-pondait à la rime.

Eh bien, que ces accents te parviennent encore même de loin : le mot arrive, le son, le bruit, dût-il s'évanouir. N'est-ce pas le manteau d'étoiles nouvellement semées? n'est-ce pas le tout glorifié de l'amour?

Me délecter de ton regard, de ta bouche, de ton sein, en-tendre ta voix, était mon dernier et mon premier plaisir.

Hier, hélas 1 il fut le dernier : dès lors lumière et flamme se sont éteintes pour moi ; tout badinage qui me charmait me pèse comme une faute et me coûte.

Tant que la volonté d'Allah ne sera pas de nous réunir en-core , le soleil, la lune et le monde ne m'offriront que sujets de pleurs.

Laissez-moi pleurer, environné de la nuit dans le désert im-mense. Les chameaux reposent, les conducteurs aussi; l'Armé-nien veille et calcule en silence : et moi, près de lui, je compte les milles qui me séparent de Souleika; je repasse les fâcheux détours qui allongent la route.

1. BEHRAM, l'un des Sassanides, surnommé GOUR (l'âne sauvage).

Laissez-moi pleurer : ce n'est pas une honte ; les hommes qui pleurent sont bons. Achille pleura sa Briséis ; Xerxès pleura son armée encore entière ; Alexandre pleura sur le favori qu'il avait tué de sa main. Laissez-moi pleurer. Les larmes animent la poussière. Déjà une fraîche vapeur s'en exhale.

Souleika.

Que signifie ce mouvement? Est-ce que la brise d'Orient m'apporte de joyeuses nouvelles ? Le vif balancement de ses ailes apaise la profonde blessure de mon cœur.

Elle joue d'un souffle caressant avec la poussière, la soulève en légers nuages ; elle pousse vers la treille protectrice le joyeux petit peuple des insectes ;

Elle apaise doucement l'ardeur du soleil, elle rafraîchit mes joues brûlantes, baise encore dans sa fuite les pampres qui dé-corent les champs et les collines ;

Et son léger murmure m'apporte mille saluts de mon ami ; avant que ces collines s'obscurcissent, je serai saluée de mille baisers.

Tu peux maintenant poursuivre ta course ! Va secourir les amis et les affligés. Là-bas, où les hautes murailles s'embra-sent, je trouverai tantôt le bien-aimé.

Ah ! les vraies nouvelles du cœur, le souffle d'amour, la vie restaurée, c'est de sa bouche seulement qu'elles me viendront; son haleine pourra seule me les donner.

Image sublime.

Le soleil, le Hélios des Grecs, fournit avec magnificence sa carrière céleste ; c'est sans doute pour s'emparer de l'univers qu'il regarde alentour, en bas, en haut.

Il voit la plus belle des déesses en pleurs, la fille des nuages, l'enfant du ciel ; il semble ne briller que pour elle, aveugle pour tout l'espace éthéré.

Il s'abîme dans la douleur et le frissonnement ; la déesse épanche une rosée de larmes plus abondante ; il envoie le plaisir au sein de la tristesse, et à chaque perle baiser sur baiser.

Alors elle sent au fond de son être la puissance du regard ; elle lève les yeux et contemple, immobile; les perles veu-lent prendre une forme, car chacune a reçu en elle l'image d'Hélios.

Ainsi, couronné d'un diadème coloré, son front brille ra-dieux ; Hélios vient au-devant d'elle ; il s'avance, mais, hélas! il ne peut l'atteindre.

Ainsi, par la dure loi du sort, tu recules devant moi, tendre amie , et , quand je serais le sublime Hélios, que me servirait le trône roulant ?

Retentissement.

Dans son magnifique langage, le poëte se compare au soleil, puis au roi ; mais il cache son visage attristé, quand il se glisse dans les nuits sombres.

Enveloppé de nuages traînants, le limpide azur du ciel s'est plongé dans les ténèbres, mes joues sont pâles et maigries, et mes larmes secrètes coulent tristement.

Ne m'abandonne pas à la nuit, à la douleur, toi, ma Phébé charmante, toi, mon étoile, mon flambeau, toi, mon soleil, toi, ma lumière !

Souleika.

Souffle de l'Occident, que je t'envie tes ailes humides, car tu peux porter la nouvelle des maux que l'absence me fait souffrir.

Le mouvement de tes ailes éveille dans le cœur un secret dé-sir ; fleurs, prairies, bois et collines, sont en pleurs sous ton baleine.

Mais ton souffle propice et doux rafraîchit les paupières souffrantes. Ah ! je mourrais de douleur, si je n'espérais le revoir.

Eh bien, vole vers mon amant, parle doucement à son cœur; pourtant, évite de l'affliger et cache-lui mes souffrances.

Dis-lui, mais d'une voix discrète, que son amour est ma vie, €t, de l'un et de l'autre, sa présence, me donnera le joyeux sentiment.

lie revoir.

Est-ce possible? Étoile des étoiles, je te presse de nouveau sur mon cœur ! Ah ! la nuit de l'absence, quel abîme! quelle douleur! Oui, c'est toi, douce, aimable ennemie de mes joies; au souvenir des douleurs passées, je frissonne en ta présence.

Quand le monde était profondément enseveli dans le sein éternel de Dieu, il ordonna la première heure avec son sublime plaisir de créer, et il prononça la parole : « Que le monde soit ! » Alors éclata un douloureux hélas ! quand l'univers, avec un puissant effort, s'élança dans les réalités.

La lumière s'épanouit, les ténèbres s'en séparèrent avec effroi, et soudain les éléments se dispersèrent et s'enfuirent; chacun, en des rêves déréglés et sauvages, s'élança brusque-ment au loin, matière inerte, dans l'immense étendue, sans désir, sans bruit.

Tout était muet, silencieux, désert ; Dieu était solitaire pour la première fois : mais il créa l'aurore ; elle eut pitié de la déso-lation ; elle développa au sein des ténèbres le jeu musical des couleurs : alors put aimer de nouveau ce qui s'était d'abord séparé.

Et, avec empressement, ce qui s'appartient se recherche , et le sentiment et le regard se tournent vers la vie éternelle ; li-bre choix ou violence, il n'importe, pourvu qu'on se saisisse et se tienne. Allah n'a plus besoin de créer, nous créons son uni-vers.

Ainsi, avec les ailes de l'aurore, je fus entraîné sur tes lèvres, et, par mille gages, la nuit étoilée confirme notre alliance; nous sommes tous deux sur la terre des modèles dans la joie et la douleur, et quand Dieu dirait encore : « Que le monde soit ! » cela ne saurait plus nous séparer.

Nuit de pleine lune.

Maîtresse, que signifie ce chuchotement ? Pourquoi ce léger mouvement de tes lèvres ? Tu murmures sans cesse, pensive, plus aimable que le vin qu'on savoure à petits traits. Vou-drais-tu sur tes lèvres jumelles attirer deux autres soeurs ?

Je disais : je veux des baisers ! des baisers !

Vois, dans l'obscurité douteuse étincellent tous les rameaux fleurissants; l'étoile file après l'étoile, et mille escarboucles jouent l'émeraude à travers les buissons, mais ton esprit est loin de tout cela.

Je disais : je veux des baisers ! des baisers !

Ton amant, loin de toi, éprouvé de même dans la douceur amère, ressent un bonheur douloureux ; vqus avez fait vœu saintement de vous saluer dans la pleine lune : voici le moment.

Je dis : je veux des baisers ! des baisers 1

Chiffre.

Montrez du zèle , ô diplomates , et donnez à vos potentats de prudents et sages conseils : que l'envoi de chiffres secrets oc-cupe le monde, jusqu'à ce qu'enfin toute révolution se mette elle-même en équilibre.

Il m'est familier le chiffre de ma douce maîtresse, et déjà je m'y plais, parce qu'elle-même a trouvé le secret : c'est l'abon-dance de l'amour dans la plus aimable contrée, la volonté tendre et fidèle, comme entre elle et moi.

C'est un bouquet émaillé de mille et mille fleurs, une maison peuplée d'esprits angéliques, un ciel semé d'oiseaux de tout plumage, une mer où les chansons résonnent, où se jouent des souffles embaumés.

C'est l'expression ambiguë et secrète d'une ardeur immense, qui pénètre, comme flèche après flèche, dans la moelle de la vie. Ce que je vous ai révélé fut dès longtemps un usage pieux : si vous le devinez, taisez-vous et mettez-le en pratique à votre tour.

Reflet.

Un miroir m'est échu en partage ; je m'y regarde aussi vo-lontiers que si l'ordre de l'empereur était pendu à mon cou avec un double éclat : ce n'est pas qu'avec une égoïste complai-sance, je me cherche partout; mais j'aime la compagnie, et c'est ici le cas.

Quand je me place devant le miroir, dans la silencieuse mai-son du veuf, aussitôt ma bien-aimée s'y montre à l'improviste et me lorgne.... Je me retourne vite, mais elle a disparu, celle que j'avais vue. Alors je regarde dans mes chansons : elle y re-paraît soudain.

Je les écris toujours plus belles et plus à mon gré, en dépit des critiques et des moqueurs, pour mon plaisir de chaque jour. L'image de mon amante, entourée d'une riche bordure, n'en est que plus magnifique, dans l'or des branches de rose et dans les cadres d'azur.

Souleika.

Avec quelle intime jouissance, chanson, je devine ta pen-sée ! Gracieuse, tu sembles dire que je suis à son côté ;

Qu'il pense à moi toujours, qu'il donne pour jamais sa ten-dresse à l'amie absente qui lui a voué sa vie.

.Oui, c'est mon cœur, ce miroir, ami, où tu t'es regardé ; mon sein, où baisers sur baisers ont imprimé ton sceau.

Douce fiction, vérité pure, enchaînez-moi dans la sympathie ! Donnez un corps pur à la lumière de l'amour sous le vêtement de la poésie !

Laisse à Alexandre le miroir du monde 1. En effet, qu'est-ce qu'il montre ?... Ici et là des peuples tranquilles, qu'il voudrait secouer de proche en proche, les domptant avec les autres. Toi, ne poursuis nul objet nouveau, nul objet étranger; chante pour moi, que tu as fait, par tes chants, ta conquête; songe que j'aime, que je vis; songe que tu m'as asservie.

Le monde est, d'un bout à l'autre, agréable à contempler, mais il est particulièrement beau, le monde des poëtes; dans des campagnes émaillées, brillantes ou d'un gris argenté, jour et nuit resplendissent des lumières. Aujourd'hui tout est magnifique pour moi : si seulement cela durait! Je vois aujour-d'hui par la lorgnette de l'amour.

Je n écris plus sur la feuille de soie des rimes symétriques ; je ne les enlace plus de rameaux d'or; tracées dans la poussière mobile, elles sont effacées par le souffle du vent, mais la vertu en reste fixée au sol, par un charme, jusqu'au centre de la 1. Il lui suffisait, suivant la légende, d'y jeter les yeux pour voir les plans de Darius et tous les secrets de ses ennemis. terre ; et il viendra , le voyageur, l'amant ; s'il foule cette place, tous ses membres tressailleront. « Ici, avant moi, un amant aima. Était-ce le tendre Medschnoun? le robuste Ferhad? l'im-mortel Dschémil? ou l'un de ces mille heureux infortunés? Il aima ! J'aime comme lui, il se révèle à moi. » Cependant, Sou-leika, tu reposes sur le moelleux coussin que j'ai disposé et décoré pour toi. Toi aussi, à ton réveil, tu sens tes membres tressaillir. « C'est lui, c'est Hatem qui m'appelle. Et moi aussi je t'appelle, Hatem ! Hatem ! »

Tu peux te cacher sous mille formes, ô toute gracieuse je te reconnais soudain; tu peux te couvrir de voiles magiques, ô partout présente, je te reconnais soudain.

A la jeune et pure croissance du cyprès, ô femme toute belle, je te reconnais soudain ; dans l'onde vive et pure du canal, toute séduisante, je te reconnais bien.

Si le jet d'eau montant se déploie, toute frétillante, qu'avec plaisir je te reconnais ! Si le nuage se forme et se transforme, toute changeante, je te reconnais là.

Au tapis des prairies, émaillé de fleurs, tout étoilée de feux divers, avec joie je te reconnais, et qu'un lierre aux mille bras s'étende à la ronde, ô toute caressante, je te reconnais là.

Si le matin s'embrase sur la montagne, ô toute riante, je te salue soudain; que sur moi le ciel pur s'arrondisse, toute ravissante, alors je te respire.

Ce que mes sens externes, ce que mon sens interne, me font connaître, ô source de toute science, je le connais par toi, et, si je nomme les cent noms d'Allah,avec chacun résonne un nom pour toi.

1. Cela est dit par allusion aux noms de Dieu chez les mahométans : <t Tout miséricordieux, tout-puissant, tout vivifiant, etc. » Il y en avait quatre-vingt-dix-neuf et Allah faisait le centième.

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