‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 98 sur 109 · LIVRE DU PARADIS · texte numérisé non relu

LIVRE DU PARADIS

Avant-goût.

Le fidèle musulman parle du paradis comme s'il y eût été lui-même ; il croit au Coran et aux promesses qu'il en fait ; c'est la base de la pure doctrine.

Mais là-haut le prophète, auteur de ce livre, sait deviner nos. défauts , et il voit que , malgré le tonnerre de sa malédiction r les doutes troublent souvent notre foi.

C'est pourquoi il envoie, des espaces éternels, un type de jeunesse pour tout rajeunir. Elle vole, elle accourt, et, sans tarder, elle forme autour de mon col les plus aimables chaînes.

Sur mes genoux, dans mes bras, je presse la créature cé-leste ; je ne demande rien de plus, et désormais je crois ferme-ment au paradis, car je voudrais ainsi cueillir sur sa bouche des baisers éternels.

Les hommes privilégiés.

( Après la bataille de Bedr sous le ciel étoile. Mahomet parle.)

Que l'ennemi pleure ses morts, car ils sont gisants sans re-tour ; mais nos frères, ne les pleurez pas, car ils vivent dans les sphères célestes.

Les sept planètes ont ouvert toutes leurs portes de métal, et déjà nos amis glorifiés frappent hardiment aux portes du pa-radis.

Surpris, ravis en extase, ils voient les magnificences que 1. Entre la Mecque et Médine. Théâtre de la première victoire de Mahomet. mon vol effleura, quand le merveilleux cheval me porta en un moment à travers tous les deux.

Les arbres de sagesse , se dressant côte à côte, comme des cyprès, élèvent dans l'air leurs belles pommes d'or ; les arbres de vie, déployant de vastes ombrages, abritent les siéges de fleurs et les gazons émaillés.

Et un vent doux de l'Orient amène la troupe des filles cé-lestes ; tu commences à jouir avec les yeux ; le seul regard as-souvit le désir.

Elles approchent et demandent ce que tu avais entrepris : de grands desseins? des combats dangereux, sanglants? Que tu sois un héros, elles le voient, puisque tu es venu ; mais quel est-il ce héros ? Elles cherchent à le découvrir.

Elles le voient bientôt à ta blessure, qui se grave à elle-même un souvenir de gloire ; fortune et grandeur se sont éva-nouies , il ne reste plus que la blessure reçue pour la foi.

Elles te mènent dans les kiosques et les berceaux riches en colonnes de pierres lumineuses, chatoyantes : gracieuses, elles t'invitent, en effleurant la coupe des lèvres, à boire le noble jus des grappes divines.

Jeune homme, plus qu'un jeune homme tu es le bienvenu. Toutes sont comme chacune, lumineuses, brillantes ; en as-tu pressé quelqu'une sur ton cœur, elle est reine, elle est amie de ,ton harem.

Mais la plus accomplie ne se plaît nullement dans ces gran-deurs souveraines : riante et sans envie, elle te parle avec can-deur des perfections diverses de ses compagnes.

L'une te conduit au festin des autres, que chacune s'ingénie à préparer : tu as une armée de femmes et le repos chez toi, digne -objet de la conquête du paradis.

Livre-toi donc à cette paix, car tu ne saurais plus l'échanger ; de telles beautés ne lasseront pas, de tels vins n'enivreront pas.

Voilà le peu qu'on avait à dire sur les biens dont se glorifie l'heureux musulman ; voilà tout ce qui compose le paradis des guerriers fidèles.

Femmes élues. 4

Les femmes ne seront point déchues ; l'espoir convient à la foi pure : cependant nous en savons quatre seulement qui sont déjà entrées dans le ciel.

D'abord Souleika, la fille du soleil, qui fut tout flamme pour Joussouf : maintenant, délices du paradis, elle brille, honneur du renoncement.

Puis celle qui est toute bénie, qui enfanta le salut pour les païens, et, trompée, dans sa douleur amère, vit son fils expirer sur la croix.

Puis l'épouse de Mahomet1, qui fonda la prospérité et les triomphes du prophète, et recommanda de n'avoir dans la vie qu'un Dieu et qu'une épouse.

Puis vient l'aimable Fatime, fille, épouse parfaite, âme angé-lique et pure, dans un corps suave et glorieux Voilà celles que nous trouvons là-haut, et qui chanta la louange des femmes mérite bien de se promener avec elles dans la séjour éternel.

Admission.

LA HOURI. Aujourd'hui je fais la garde à mon tour devant la porte du paradis ; je ne sais pas bien ce que je dois faire : tu me parais bien suspect.

Es-tu vraiment de la famille de nos musulmans ? Est-ce ton mérite, tes combats, qui t'envoient en paradis?

Es-tu du nombre de ces guerriers? Montre tes blessures; qu'elles m'annoncent des faits glorieux, et je vais t'introduire. LE POËTE. Pas tant de cérémonies! Laisse-moi toujours en-trer : je fus un homme et c'est être un combattant. Aiguise tes regards puissants ; pénètre au fond de mon cœur : vois les perfides blessures de la vie, vois les douces blessures de l'amour.

Et pourtant je chantai, crédule, que ma maîtresse était fidèle, que le monde, comme qu'il tourne, est cordial et recon-naissant.

Je me mis à l'œuvre avec les meilleurs, et j'obtins enfin de 1. Kadichah. voir les flammes d'amour des plus nobles cœurs faire à mon nom ufie brillante auréole.

Non, ce n'est pas un homme sans valeur que tu choisis; donne-moi ta main, et que, chaque jour, sur tes doigts déli-cats, je compte les éternités.

Ressouvenir.

LA HOURI. Là dehors, où je te parlai pour la première fois, j'ai veillé souvent à la porte, selon la consigne. Là j'entendais un étrange murmure; sons et syllabes se croisaient ; cela vou-lait entrer, mais nul ne se faisait voir; enfin le bruit s'éva-nouissait peu à peu ; cela sonnait à peu près comme tes chants : je m'en souviens encore.

LE POËTE. Objet de ma flamme éternelle, comme tu te souviens avec tendresse de ton bien-aimé ! Les sons qui retentissent dans l'air et le mode terrestre veulent tous monter au ciel ; un grand nombre se perdent là-bas en masse; d'autres, avec le vol et l'es-sor de l'esprit, comme le cheval ailé du prophète, s'élèvent au ciel et résonnent là dehors à la porte. Si tes compagnes enten-dent quelque chose de pareil, elles doivent l'écouter avec bien-veillance , renforcer doucement l'écho, afin qu'il retentisse là-bas ; elles doivent prendre garde que toujours, si le poëte s'élève au ciel, ses dons sont profitables à chacun : ce sera le bonheur des deux mondes.

Elles daignent lui accorder une douce récompense, et, gra-cieuses , complaisantes, souffrir qu'il habite avec elles : tous les bons sont d'humeur facile. Cependant tu m'es tombée en par-tage, tu ne sortiras plus de la paix éternelle; tu n'iras plus faire la garde : envoie là dehors une sœur qui attende encore un époux.

LE POËTE. Ton amour, ton baiser, m'enchante. Je ne veux pas te demander tes secrets : mais dis-moi si tu n'as pas goûté quelque jour la vie terrestre? Je me suis figuré souvent, je voudrais jurer, je voudrais prouver, qu'un jour on te nommait Souleika.

LA HOURI. Nous sommes formées des éléments, de l'eau , du , feu, de la terre et de l'air, immédiatement, et toute émanation terrestre répugne à notre nature. Nous ne descendons jamais chez vous, mais, quand vous venez vous reposer chez nous, nous sommes assez occupées.

Car, vois-tu , quand les croyants arrivèrent, si bien recom-mandés par le prophète, et prirent possession du paradis, nous fùmes, selon sa volonté , aimables et charmantes, comme les anges eux-mêmes ne nous avaient pas connues.

Mais le premier, le second, le troisième, avaient eu déjà une favorite; c'étaient auprès de nous de laides créatures, cependant ils firent moins de cas de nous ; nous étions spirituelles, vives, ravissantes : les musulmans voulaient redescendre là-bas.

Notre dignité céleste fut outrée d'une pareille conduite ; conjurées en révolte, nous faisions déjà mille projets; le pro-phète vint à passer à travers tous les cieux ; nous observâmes sa trace : au retour (il ne s'était pas attendu à la chose), le cheval volant dut s'arrêter.

Nous entourâmes le maître ; il nous répondit en peu de mots, avec une douce gravité, à la manière des prophètes ; mais nous fûmes très-mécontentes, car il fallut nous plier à tout pour at-teindre son but ; il fallut régler nos pensées sur les vôtres ; il fallut ressembler à vos amantes.

Adieu notre amour-propre ! Les jeunes beautés se grattèrent derrière l'oreille, mais nous pensâmes que, dans la vie éter-nelle, il faut s'accommoder à tout. Dès lors chacun voit ce qu'il voyait, et il lui arrive ce qui lui arrivait; nous sommes les blondes, nous sommes les brunes; nous avons des caprices, nous avons des fantaisies, parfois même une malice : chacun se persuade qu'il est chez lui, et nous sommes ravies qu'ils se l'imaginent.

Pour toi, tu es de libre humeur, je te semble élyséenne; tu fais honneur à mes regards, à mes baisers, quand même je ne serais pas Souleika; mais, comme elle était tout aimable, elle me ressemblait jusqu'au dernier cheveu.

LE POËTE. Tu m'éblouis avec ton éclat céleste. Illusion ou vé-rité, il n'importe, je t'admire entre toutes. Pour ne pas man-quer à son devoir, pour charmer un Allemand, une houri veut bien parler en rimes.

GOHIIIE. — I 39

LA HOURI. Oui, rime à ton tour sans te lasser, comme le cœur t'inspire. Nous autres habitants du paradis, nous aimons les paroles et les actions pures. Apprends que les animaux eux-mêmes ne sont pas exclus, s'ils ont été obéissants et fidèles. Une parole un peu rude ne peut fâcher une houri ; nous sentons ce qui part du cœur, et ce qui jaillit d'une source vive peut couler dans le paradis.

LA HOURI. Encore un doigt qui me presse ! Sais-tu donc combien de siècles nous avons déjà passés dans notre union ?

LE POËTE. Non ! Et je ne veux pas le savoir. Non! diverse et nouvelle jouissance ! chastes baisers de l'épouse éternelle !... Si chaque instant me pénètre d'un frisson voluptueux , pourquoi demanderais-je combien il dure?

LA HOURI. Tu es donc aussi absent une fois ! Je sais bien le voir sans mesure et sans compte. Tu n'as pas perdu courage au sein de l'univers ; tu t'es risqué dans les profondeurs de Dieu : maintenant sois aussi au service de ta bien-aimée. N'as-tu pas encore achevé la chanson? Quels accents résonnaient là dehors à la porte? Quelle est cette mélodie? Je ne veux pas te presser plus vivement : dis-moi les chansons que tu adressais il Souleika; tu ne feras pas mieux dans le paradis.

Animaux favorisés.

Il fut aussi promis à quatre bêtes qu'elles entreraient dans le paradis ; elles y vivent l'année éternelle avec les saints et les justes.

Ici c'est un âne qui a le premier rang ; il s'avance d'un pas joyeux, car Jésus le monta pour entrer dans la ville des pro-phètes.

Vient ensuite un loup demi-peureux, à qui Mahomet avait dit : « Laisse au pauvre homme cette brebis ; tu pourras en prendre une au riche. »

Puis, remuant toujours la queue, éveillé, brave, avec son brave maître, le petit chien qui dormit si fidèlement avec lui le sommeil des sept dormantsl.

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