‹ Œuvres de Goethe traduction nouvelleChapitre 86 sur 108 · Drame de Leasing · texte numérisé non relu

Drame de Leasing

supposait une habitude longue et soutenue. Il ne faut point prendre des airs de dignité , car on tombe aisément par là dans les formes de l’orgueil ; on doit se borner plutôt à éviter tout ce qui est bas et commun, ne jamais s’oublier, observer constamment et soi-méme et les autres, ne déroger en rien , ne faire pour les autres ni trop ni trop peu , ne paraître affecté de rien , n’être ému de rien, ne se presser jamais trop, savoir se posséder en chaque moment , et conserver ainsi un équilibre extérieur, quels que soient les orages du dedans. L’homme de noble condition peut se négliger parfois , l’homme distingué jamais. Celui-ci est semblable à un homme bien mis , qui ne s’appuie nulle part et que chacun se garde de toucher; il se distingue des autres, et cependant il ne doit pas demeurer seul : car, de môme que , dans tous les arts , et dans celui-ci particulièrement , les choses les plus difficiles doivent être faites avec aisance , l’homme distingué doit , malgré toutes les séparations , sembler constamment uni avec les autres , n’ôtre nulle part guindé , être partout à son aise , paraître toujours le premier et ne jamais y prétendre. On voit donc que , pour sembler distingué , il faut l’être en effet ; on voit d’où vient que les femmes peuvent en général se donner cet air mieux que les hommes; pourquoi ce sont les courtisans et les soldats qui parviennent le plus vite à la distinction. »

Là-dessus Wilhelm désespérait , peu s’en faut, de son rôle; mais Serlo l’aida encore , en lui présentant, sur chaque détail, les observations les plus délicates , et il le forma de sorte qu’à la représentation il parut , du moins aux yeux de la foule , un véritable prince.

Serlo avait promis de lui communiquer, après la représentation , les observations qu’il aurait peut-être encore à lui faire ; mais une fâcheuse querelle entre le frère et la sœur empêcha cette discussion critique. Aurélie avait joué le rôle d’Orsina comme on ne le reverra peut-être jamais. Ce rôle lui était d’ailleurs très-familier , et elle l’avait récité froidement dans les répétitions ; mais, à la représentation, elle ouvrit, on pourrait dire , toutes les écluses à sa douleur personnelle , et son jeu dépassa tout ce qu’un poète aurait pu imaginer dans le premier feu de la composition. Des applaudissements enthousiastes ré-

compensèrent ses douloureux efforts ; mais , après la chute du rideau , on la trouva presque évanouie dans un fauteuil.

Serlo avait déjà témoigné son mécontentement dé son jeu , qu’il appelait exagéré, et de ce qu’elle avait dévoilé le fond de son cœur aux yeux du public , plus ou moins instruit de sa fatale aventure , et , selon sa coutume dans la colère , il en avait grincé les dents et frappé du pied.

« Laissez-la faire , dit-il , lorsqu’il la trouva dans le fauteuil , entourée des autres acteurs , au premier jour, elle paraîtra sur la scène toute nue , et rien ne manquera à son triomphe.

— Ingrat ! barbare ! s’écria-t-elle ; on ine portera bientôt nue, là où nuis applaudissements ne parviennent plus à nos oreilles. »

En disant ces mots, elle se leva et courut à la porte. Sa femme de chambre avait négligé de lui apporter un manteau; sa chaise à porteurs n’était pas là ; il avait plu et un vent glacial soufflait dans les rues. On essaya vainement de la retenir , car elle était fort échauffée ; elle eut soin de marcher lentement, et vantait cette fraîcheur, qu'elle semblait respirer avec délices. A peine fut-elle à la maison , qu’un enrouement lui ôta presque l’usage de la parole ; mais elle ne dit pas qu’elle éprouvait dans la nuque et le dos une grande roideur ; peu de temps après , sa langue fut comme paralysée , en sorte qu’elle disait un mot pour l’autre ; on la porta dans son lit; de prompts secours calmaient un mal tandis qu’un autre se développait; sa lièvre devint violente et son état dangereux.

Le lendemain , elle eut une heure tranquille. Elle fit appeler Wilhelm et lui remit une lettre.

« La feuille que voilà , lui dit Aurélie , attendait cette heure depuis longtemps. Je sens approcher la fin de ma vie : promettez-moi de remettre vous-même cette lettre, et que vous punirez l’infidèle des maux que j’ai soufferts, en lui adressant quelques reproches. Il n’est pas insensible, et ma mort l'affligera du moins un moment. »

Wilhelm prit la lettre, en essayant toutefois de rassurer Aurélie et d’éloigner d’elle la pensée de la mort.

* Non , répondit-elle , ne m’ôtez pas ma plus chère espérance. Je l’ai longtemps attendue, et je la recevrai avec joie dans mes bras. »

Bientôt après, arriva le manuscrit que le docteur avait promis. Aurélie pria Wilhelm de lui en faire lecture. On pourra juger de l'effet qu’il produisit , quand on aura pris connaissance du livre suivant. L'orgueil et la violence de notre pauvre amie s’adoucirent tout à coup; elle reprit sa lettre et en écrivit une autre, dans une disposition d’esprit qui semblait fort douce ; elle pria Wilhelm de consoler son amant , si la nouvelle de sa mort l’affligeait, et de l’assurer quelle lui pardonnait et souhaitait son bonheur.

Dès lors elle fut très-calme , et parut occupée uniquement de quelques pensées du manuscrit , cherchant à se les approprier , et demandant à Wilhelm de reprendre par moments cette lecture. Le déclin de ses forces n'était point visible , et Wilhelm la trouva morte inopinément, un matin qu’il venait lui rendre visite.

Son estime pour elle et l’habitude de sa société lui rendirent sa perte fort douloureuse. Aurélie était la seule personne de la troupe qui eût pour lui de l’affection, et , depuis quelque temps, il n’avait que trop senti la froideur de Serlo. Il s’empressa donc de remplir le message qui lui était confié; il désirait s’éloigner pour quelque temps. De son côté, Mélina fut charmé de ce départ. Grèce à la correspondance étendue qu’il entretenait, il s’était d’abord pourvu d'un chanteur et d’une chanteuse , qui devaient provisoirement préparer le public, par des intermèdes, au futur opéra. Cela ferait diversion , dans les premiers temps, à la perte d’Aurélie et à l’absence de Wilhelm. Notre ami accueillit avec joie tout ce qui lui facilitait un congé de quelques semaines.

Il s’était fait de son message une idée singulièrement importante. La mort de son amie l’avait ému profondément ; en la voyant disparaitre si prématurément de la scène du monde, il devait se sentir de la haine pour celui qui avait abrégé ses jours, et qui avait rempli de tourments cette courte vie.

Sans s’arrêter aux paroles de pardon que la mourante avait prononcées, Wilhelm se proposa de faire entendre à l’amant infidèle un blâme sévère, en lui présentanliJa lettre, et, comme il ne voulait pas se fier aux hasards de l’inspiration, il médita un discours, auquel il donna, en le polissant, une forme par trop pathétique. Persuadé qu’il avait réussi à composer un vrai mor-,

ceau d’éloquence , il fit ses préparatifs de voyage, tout fai l’apprenant par cœur. Mignon assistait à ses apprêts, et lui demanda s’il allait au nord ou au midi ; et, comme elle apprit que c’était au nord, elle lui dit :

« Dans ce cas, j'aime mieux t’attendre ici. »

Elle lui demanda le collier de perles de Marianne, et il n’eut pa9 le courage de le refuser à la chère enfant. Elle avait déjà le fichu. En échange, elle glissa dans le portemanteau le voile du spectre, quoique Wilhelm lui assurât que ce crêpe ne lui était d’aucun usage.

Mélina se chargea de la régie, et sa femme promit de veiller comme une mère sur les enfants, dont Wilhelm se séparait à regret. Félix était fort gai au moment du départ, et, comme on lui demandait ce qu'il voulait qu’on lui apportât, il répondit :

* Ecoute, apporte-moi.... un père!»

Mignon prit Wilhelm par la main, et, se levant sur la pointe des pieds, elle imprima sur ses lèvres un baiser vif et cordial, mais sans tendresse, et lui dit :

« Meister, ne nous oublie pas et reviens bientôt. »

Laissons maintenant notre ami se mettre en voyage, poursuivi de mille pensées et de mille sentiments , et transcrivons ici, pour terminer, quelques strophes que Mignon avait plusieurs fois récitées avec beaucoup d’expression, et que tant d’événements étranges nous ont empêché de citer plus tôt.

« Ne me dis pas de parler , dis-moi de me taire , car le secret est un devoir pour moi : je voudrais te dévoiler toute mon âme, mais le sort ne le veut pas.

« A l’heure marquée, la course du soleil chasse la sombre nuit, et il faut qu’elle s’éclaircisse ; la roche dure ouvre son sein, et ne refuse pas à la terre les sources profondes ;

« Chacun cherche le repos dans les bras d’un ami, et le cœur peut s’y répandre en plaintes : mais un serment a scellé mes lèvres, et un Dieu seul peut les ouvrir. »

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